Œuvres complètes de lord Byron, Tome 01 avec notes et commentaires, comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore

Part 15

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69. On n'avait pas épargné les belles glaces et les tables, la plupart en ébène incrustées de nacre ou d'ivoire, celles-ci en écaille de tortue; et celles-là en bois précieux, garnies d'or ou d'argent.--On avait pourvu à ce que la plus grande partie d'entre elles fût chargée de viandes, de sorbets glacés--et de vins--à la disposition de tous ceux qui arrivaient d'heure en heure pour dîner.

70. Entre tous les costumes, je choisis pour le peindre celui d'Haidée: elle portait deux jelicks[94],--dont le premier était jaune-pâle; l'azur, le violet et le blanc formaient la couleur de sa chemise,--et l'on suivait au travers de son léger tissu les mouvemens de son sein, tels que ceux d'une faible vague; son deuxième jelick, tout brillant d'or et de pourpre, était fermé avec des boutons de perle larges comme des pois; une blanche gaze rayée de bouracan flottait autour de son beau corps, semblable à des flocons de nuages groupés autour de la lune.

[Note 94: Ou plutôt _tchelek_: c'est une ceinture de soie. (Voyez le _Dictionnaire turc_ de Meninsky.)]

71. Un large bracelet pressait chacun de ses bras charmans; il n'avait pas d'attache,--l'or pur en étant assez flexible pour que la main le contournât sans peine, et que la forme du bras devînt aussitôt la sienne. C'était admirable, mais sa forme seule eût charmé les yeux, tant il semblait craindre de laisser échapper les contours qu'il pressait. Ainsi, l'or le plus fin entourait la peau la plus blanche que métal précieux eût jamais entourée[95].

[Note 95: Ce costume est moresque; les bracelets et l'anneau y sont portés de la manière indiquée. Le lecteur s'apercevra par la suite que la mère d'Haidée étant de Bez, sa fille suivait les modes de sa patrie.

(_Note de Byron_.) ]

72. Comme princesse des domaines de son père, une semblable plaque d'or roulée au-dessus de son coude-pied annonçait son haut rang. Douze anneaux brillaient autour de ses doigts; ses cheveux rayonnans de pierreries; les plis gracieux de son voile étaient comprimés au-dessous de son sein par une bande de perles d'une valeur presque inestimable; et la soie orangée de son pantalon turc venait se terminer autour de la plus jolie cheville du monde.

73. Les ondes de ses longs et bruns cheveux tombaient jusqu'à ses pieds, semblables au torrent des Alpes sur lequel vient glisser la lumière matinale du soleil;--s'ils n'avaient pas été enfermés, ils auraient pu voiler entièrement sa personne; on eût dit qu'ils s'indignaient de se sentir comprimés dans la courbe soyeuse d'un filet, et dès qu'un zéphir venait offrir à Haidée son aile pour éventail, ils tentaient de rompre leur transparente étreinte.

74. Elle répandait autour d'elle une atmosphère de vie, et ses yeux semblaient donner à l'air lui-même plus de légèreté. Ils étaient si doux! si beaux! ils justifiaient tout ce que nous pourrions jamais imaginer des cieux; purs comme ceux de Psyché, avant qu'elle n'eût perdu sa virginité,--trop purs même pour les noeuds terrestres les plus purs. En la voyant, on ne pouvait croire qu'il y eût de l'idolâtrie à s'agenouiller devant elle.

75. Ses cils, noirs comme la nuit, étaient cependant teints, mais c'était vainement; car les franges de ses grands yeux noirs n'en conservaient pas moins leur beauté naturelle, et même opposaient leur éclat primitif au jais artificiel qui les recouvrait. Ses ongles avaient été touchés avec l'henna[96]; mais encore ici, les efforts de l'art étaient inutiles, il ne pouvait rien ajouter à leur nuance rosée.

[Note 96: «Les femmes turques et grecques couvrent ordinairement leurs yeux d'une teinture noire qui, à quelque distance, ou bien aux lumières, ajoute beaucoup à leur vivacité. Je pense même que nos dames seraient enchantées de connaître ce secret; mais, dans le jour, l'artifice est trop visible. Elles colorent aussi en rose leurs ongles; mais j'avoue que je ne suis pas assez faite à cette mode pour la trouver gracieuse.»

(_Lettre de Lady Montague à la comtesse de Mare_.) ]

76. L'henna aurait eu en effet une teinte merveilleuse, si elle eût encore embelli la belle peau qu'elle avait touchée. Haidée n'en avait aucun besoin: jamais le jour ne lança sur les montagnes des rayons d'une blancheur plus céleste que la sienne; l'oeil en la contemplant ne pouvait se croire bien éveillé, il la prenait pour une vision:--peut-être me trompé-je, mais Shakspeare dit aussi:

...Est fol, à mon avis, Qui prétend dorer l'or ou reblanchir le lis[97].

[Note 97: _Le roi Jean_, acte IV, sc. 2.]

77. Juan n'avait, sur un châle noir et or, qu'un vêtement blanc bouracan[98], encore si transparent que l'on apercevait, à travers le tissu, des pierreries scintillantes comme les petites étoiles de la voie lactée. Son turban formait une foule de plis gracieux, et une aigrette d'émeraude chargée d'un noeud de cheveux, présent d'Haidée, surmontait un croissant radieux dont la lumière, toujours tremblante, ne s'affaiblissait jamais.

[Note 98: Il faut bien se garder de confondre ce bouracan avec celui dont on fait un vulgaire usage en France. C'est un tissu assez semblable à celui des châles en bourre de soie ou de cachemire.]

78. En ce moment ils étaient divertis par leur suite; des nains, des jeunes danseuses, des eunuques noirs et un poète: ce qui complétait leur nouveau train de maison. Ce dernier avait une grande réputation et il aimait à la justifier. Ses vers allaient rarement sans leurs justes pieds;--quant aux sujets, rarement restait-il au-dessous d'eux, car on le payait pour satiriser ou applaudir; et comme dit le psaume: «il demandait un gros intérêt.»

79. Contre la louable habitude des anciens jours, il vantait le présent et décriait le passé. Il avait fini par devenir une espèce d'anti-jacobin oriental, et il aimait mieux louer que de s'exposer à manquer de pudding.--Pendant quelques années il avait compromis sa destinée en mettant dans ses chants un certain air d'indépendance; mais à présent, il chantait le sultan et le pacha avec la véracité de Southey et le talent poétique de Crashaw.

80. C'était un homme qui avait été témoin de nombreux changemens, et lui-même il avait varié avec la fidélité de l'aiguille; mais l'astre polaire auquel il obéissait n'étant pas l'une des étoiles fixes,--il avait pris l'habitude des courbes et des lignes rétrogrades: sa bassesse le mettait à l'abri des représailles, et il était si fécond (à moins qu'on ne l'eût mal payé), il mentait avec une telle expansion de verve,--qu'il avait certes les plus beaux droits à la pension de poète lauréat.

81. Mais il avait du génie.--Quand un renégat, _vates irritabilis_, en possède, il ne laisse guère passer de pleine lune sans l'exercer; il n'y a pas même jusqu'aux honnêtes gens qui n'aiment à capter l'attention publique:--mais à mon sujet.--Voyons,--de quoi s'agissait-il? Ah!--le chant troisième,--le charmant couple,--leurs amours, leurs fêtes, leur maison, leur costume, en un mot, le genre de vie qu'ils menaient dans leur île.

82. Leur poète, pauvre diable, mais du reste fort amusant en compagnie, avait été jadis le favori de plus d'une coterie; quand il était à moitié ivre il haranguait ses auditeurs, et bien qu'ils fussent rarement en état d'apprécier ses paroles, ils ne manquaient pas de lui accorder, en vomissant et en mugissant, ces applaudissemens populaires dont jamais la première ne connaît la seconde cause[99].

[Note 99: C'est-à-dire, dont celui qui les excite ne connaît jamais celui qui les donne.]

83. Mais en ce moment, hissé dans la haute société, et ayant recueilli de ses voyages quelques bribes éparses çà et là de pensées libérales, il calculait si, pour varier un peu, il ne pourrait pas, dans une île isolée, au milieu de ses amis, et sans avoir à craindre d'exciter à la sédition, abjurer pour un instant ses mensonges prolongés, et conclure avec la vérité un léger armistice, en chantant comme il avait chanté dans son ardente jeunesse.

84. Il avait voyagé parmi les Arabes, les Turcs et les Francs, et connaissait le point d'honneur des nations diverses; comme il avait fréquenté toutes les classes d'hommes, nulle occasion ne trouvait sa verve en défaut:--ce qui lui valut quelques présens et quelques remerciemens. Il savait habilement varier ses flatteries; «faire à Rome comme les Romains,» tel était son principe de conduite en Grèce.

85. Ainsi, d'ordinaire, quand on lui demandait une chanson, il rappelait aux différens peuples quelque chose de leur pays; le _God save the King_, ou le _Ça ira_, peu lui importait, il ne s'occupait que de l'à-propos. Sa muse trouvait partout des inspirations, depuis le sujet le plus sublime jusqu'aux plus prosaïques raisonnemens. Pindare avait bien chanté les chevaux de race, pourquoi lui aurait-on reproché de montrer la même flexibilité de talent?

86. Par exemple, en France, il eût écrit une chanson; en Angleterre, un récit de six chants in-4º; en Espagne, il eût fait une ballade ou une romance sur la dernière guerre;--autant en Portugal; en Allemagne, il eût grimpé sur le Pégase du vieux Goëthe.--(Voyez ce qu'en dit de Staël.) En Italie, il eût imité les _Trecentisti_[100], et, en Grèce, il eût chanté quelque hymne dans le genre de celle-ci:

[Note 100: Les poètes du treizième siècle.]

I

O des arts le premier séjour, Iles de Grèce, îles de Grèce! Où Sapho chanta son ivresse, Où naquit le père du jour! Un été constant vous colore: Mais Phébus seul vous reste encore.

II.

Au nom des pères glorieux Dont la mémoire les accuse, Aux chants de leur antique muse Vos fils restent silencieux: Et quand l'univers les admire, Seuls, ils n'osent plus les redire!

III.

Marathon domine les mers Et s'étend au bas des montagnes. Hier, rêvant dans ces campagnes, J'oubliais nos cruels revers; Car, foulant aux pieds tant de braves, Je ne pouvais nous croire esclaves.

IV.

Un roi s'assit sur les rochers D'où l'on aperçoit Salamine: Là, méditant notre ruine, Il suivait ses flots de guerriers; Il les comptait avant l'aurore, Et le soir étaient-ils encore?

V.

Où sont-ils, où toi-même es-tu, O ma déplorable patrie? Pour te rappeler à la vie Mes accens n'ont pas de vertu. Oh! pourquoi la lyre d'Alcée Dans mes mains est-elle tombée?

VI.

Au moins, si j'ai perdu l'honneur Et si je suis dans l'esclavage, Je sens courir sur mon visage Une généreuse rougeur; Au moins je pleure sur la Grèce Quand un lâche tyran l'oppresse.

VII.

Mais sur notre honte et nos maux Ne faut-il verser que des larmes? Sparte autrefois courait aux armes: O terre! rends-nous ses héros! Que trois seuls réveillent nos villes, Et nous marchons aux Thermopyles!

VIII.

Mais tout reste silencieux!... Non!--Les morts raniment leur cendre; Les morts, les morts se font entendre Comme un torrent impétueux! «Brisez, disent-ils, vos entraves! Venez!...» Et vous restez esclaves.

IX.

--«Versez-nous le vin de Samos; Vous! faites frémir d'autres cordes: Combattez, musulmanes hordes, Coulez pour nous, jus de Seos.» Voyez la soudaine allégresse Qu'inspirent ces accens d'ivresse!

X.

Comme vos pères, au plaisir La danse pyrrhique vous porte; Mais de la pyrrhique cohorte N'avez-vous plus de souvenir? Vos accens sont nobles et graves; Conviennent-ils à des esclaves?

XI.

--«Versez-nous le vin de Samos! C'est Bacchus seul qui nous inspire. Bacchus seul conduisait la lyre Du tendre vieillard de Téos; Il servait et savait se taire.--» Ah! du moins il servait un frère!

XII.

--«Ce Miltiade tant vanté De la couronne fut avide...» --Mais le tyran de la Tauride Protégea notre liberté; Il mit en fuite les barbares;-- Et vous, vous servez des Tartares!

XIII.

--«Versez-nous le vin de Samos!» De Parga le rocher stérile Est désormais le seul asile Des dignes enfans des héros. Un jour ces guerriers intrépides Rappelleront les Héraclides.

XIV.

Parga! Souli! craignez les Francs! Ils ont des rois prêts à tout vendre: La Grèce ne doit rien attendre Que de ses généreux enfans. Craignez les Francs! tous ils fléchissent Sous des rois qui les avilissent.

XV.

--«Versez-nous le vin de Samos!» --Nos filles dansent sous l'ombrage: Je vois à travers le feuillage Leurs contours si doux et si beaux; Mais leur sein, digne des plus braves, N'allaitera que des esclaves.

XVI.

Que l'on me place au bord des flots: De Sunium je vois la plage, J'y veux mourir; son nu rivage Recevra mes derniers sanglots. Traînez les chaînes que j'abhorre, Moi je meurs: je suis libre encore!

87. Ainsi chanta, sinon eût pu, dû, ou voulu chanter en vers passables le moderne enfant de la Grèce: sans valoir ceux qu'Orphée récitait quand la Grèce était dans son printems, on aurait pu, dans ces derniers tems, en composer de plus mauvais encore. Ses accens n'étaient pas sans expression--sincère ou factice; et la sensibilité est dans un poète la source de tous les autres sentimens; mais ces gens-là sont des menteurs, et comme la main des teinturiers,--ils revêtent toutes les couleurs.

88. Mais les mots sont des choses, et une légère goutte d'encre, tombant comme la rosée sur une idée, produit ce qui fera penser des milliers et des millions d'hommes. Chose singulière, que la plus petite lettre par laquelle l'homme déposera une pensée au lieu de l'exprimer de vive voix, puisse établir une chaîne durable entre les siècles! À quelle exiguité le tems ne réduit-il pas la fragile nature humaine, tandis que le papier,--un chiffon comme celui-ci, lui survit à lui-même, à sa tombe, à tout ce qui lui était propre.

89. Et quand ses os sont en poussière, et que sa tombe a disparu; quand ses biens, ses enfans, sa nation elle-même ne conservent plus qu'une seule place dans les commémorations chronologiques, quelque lourd manuscrit qui avait dû à l'oubli sa conservation, quelque inscription lapidaire retrouvée à la place d'une barraque, en travaillant aux fondations d'un _cabinet_, peuvent restaurer son nom et le faire regarder comme un précieux et rare monument.

90. Et la gloire a fait long-tems sourire les sages; c'est quelque chose, un rien, des mots, de l'illusion, du vent,--mieux fondé sur le style de l'historien que sur le souvenir que le héros laisse après lui. Homère a rendu à Troie le service que Hoyle a rendu au Whist; les hommes de nos jours avaient oublié que le grand Marlborough donnait joliment des coups de poings, quand, heureusement, sa vie a été publiée par l'archidiacre Coxe.

91. Milton est le prince des poètes--à notre avis: un peu lourd, mais divin dans tous les cas. C'était un indépendant, de son tems;--un citoyen docte, pieux et continent en amour et à la table. Mais sa vie s'étant offerte sur le chemin de Johnson, nous avons aussitôt lu que ce grand pontife des neuf vierges avait reçu le fouet au collége,--qu'il était colère, et--mauvais époux; la première mistress Milton ayant déserté son logis.

92. Voilà _certes_ des faits bien intéressans; comme le daim volé de Shakspeare[101], les épices de lord Bacon, la jeunesse de Titus et les premières aventures de César; comme les fredaines de Burns (que va retracer fidèlement le docteur Currie) et celles de Cromwell:--mais bien que l'amour de la vérité inspire ordinairement aux historiens ces détails, et qu'ils les jugent fort essentiels à la vie de leur héros, il est rare qu'ils contribuent beaucoup à sa gloire.

[Note 101: Les biographes de Shakspeare ne manquent pas de raconter que ce grand homme, dans sa jeunesse, déroba un daim à un gentilhomme de Straffort, jaloux à l'excès de son privilége de chasse.]

93. Tout le monde n'est pas moraliste comme Southey, quand il prêchait dans le monde _la Pantisocratie_; ou comme Wordsworth, non imposé, non salarié, quand il saupoudrait de démagogie[102] ses poèmes de colporteur; ou comme Coleridge, long-tems avant que sa plume inconstante ne déposât dans le _Morning-Post_ son aristocratie: alors que, lié avec Southey et marchant sur les mêmes traces, ils épousaient les deux soeurs (établies mercières à Bath).

[Note 102: Allusion au titre d'un des personnages de Wordsworth, _the Pedlar_, dans l'Excursion.]

94. De pareils noms sont désormais atteints et convaincus; ils forment dans la géographie morale une véritable _Botany-Bay_, et leurs plus discrets biographes auront encore bonne grâce à décrire leurs franches trahisons et leurs généreuses apostasies. À ce propos, le dernier in-quarto de Wordsworth est le volume le plus lourd que l'on ait publié depuis la découverte de l'imprimerie: c'est un obscur et grossier poème, ayant nom _l'Excursion_, rimaillé dans un style que j'ai en aversion.

95. C'est là qu'il érige un pont formidable entre l'intelligence de ses lecteurs et la sienne: malheureusement les poèmes de Wordsworth et de ses imitateurs, comme la Siloe de Joannah Southcote sont des oeuvres qui frappent faiblement l'attention publique, tant est petit le nombre des élus, en ce siècle; et d'abord, annoncés comme des divinités, les premiers fruits de leur virginité compromise se sont bientôt métamorphosés en hydropisies périodiques.

96. Mais revenons à mon sujet. Je suis bien forcé d'avouer que si j'ai quelque défaut c'est celui des digressions; je laisse aller seuls mes gens, tandis que je m'amuse à soliloquer sans fin: mais ce sont mes _adresses de la couronne_, remettant les affaires à la prochaine session. J'ai l'air d'oublier que chacune de mes omissions est une perte pour le public, non pas, il est vrai, aussi grande que l'eussent été celles d'Arioste.

97. Je le sais; ce que nos voisins appellent _des longueurs_ (nous n'avons pas un mot aussi juste; mais nous avons bien _la chose_ dans la parfaite ordonnance des poèmes que Bob Southey met au monde chaque printems); les longueurs, dis-je, ne sont pas un appât bien puissant pour le lecteur; mais il n'est peut-être pas mal à propos de lui présenter quelques beaux morceaux d'_épopée_, pour mieux lui prouver que l'_ennui_ en est le principal ingrédient.

98. Nous lisons dans Horace qu'il arrive parfois à Homère de s'endormir; nous pourrions même sans lui nous en apercevoir: quand il arrive à Wordsworth de se réveiller, c'est pour nous dire avec quelle complaisance il se traîne autour des lacs, avec ses chers voituriers[103]. Il invoque le secours d'une barque pour franchir les abîmes--de l'Océan?--Nullement, mais de l'air. Ensuite il fait une seconde invocation pour obtenir une chaloupe et se hâte de répandre assez de bave pour la mettre à flot.

[Note 103: Wordsworth est l'un des poètes surnommés _lakistes_, à cause de leur affectation à peindre des lacs, des étangs et des barques. C'est ainsi qu'on pourrait appeler, en France, M. Lamartine, _le lunatique_, M. V. Hugo, _le cadavéreux_, etc. Nous recommandons instamment les strophes suivantes à nos romantiques _très-illustres_ et à nos dramaturges _très-précieux_.]

99. S'il veut absolument fendre les plaines éthérées, bien que Pégase soit rétif à son _roulage_, que n'emprunte-t-il plutôt les coursiers du char de David? ou que ne sollicite-t-il un seul des dragons de Médée? Ce bidet, trop classique pour son vulgaire cerveau, lui ferait-il craindre de se casser le cou? Pourquoi donc si le sot veut absolument voir la lune de plus près, ne demande-t-il pas le secours d'un ballon?

100. Des _colporteurs_, des _barques_, et des _roulages_! Ombres de Pope et de Dryden, en sommes-nous donc réduits là? ces misérables drogues sont non-seulement à l'abri du mépris, mais surnagent comme l'écume, au lieu de s'engouffrer dans le vaste abîme du pathos. Bien plus, ces Jacques Cades[104] du sens commun et de la poésie viennent siffler sur vos tombeaux.--Le _petit batelier_ et son _Peter bell_ sourient de pitié en parlant de celui qui traça la peinture d'_Achitophel_[105]!

[Note 104: Ouvrier qui, sous le règne de Henri VI, aspira au trône d'Angleterre. Il prêchait l'égalité, et surtout la haine des juges et des savans. (Voyez, dans _Henri VI_, deuxième partie, actes IV et V, comment Shakspeare a su le mettre en scène.)]

[Note 105: _Achitophel_ et _la Fête d'Alexandre_ sont les deux plus beaux morceaux lyriques de Dryden, de la poésie anglaise et de toutes les poésies modernes.]

101. Revenons.--La fête avait cessé: esclaves, nains, danseuses, tout était retiré. Les récits de l'Arabe, les chants du poète, les derniers accens du plaisir, tout venait d'expirer.--La dame et son amant, laissés seuls, contemplaient les flocons rosés de nuages qui accompagnaient le crépuscule.--Je te salue, Marie! sur la terre et sur les mers, la plus céleste heure du jour est la plus digne de toi!

102. _Ave Maria_! Ah! bénie soit cette heure! bénis le tems, le climat, et le lieu où j'ai vu si souvent avec délice tomber sur la terre ce doux, ce ravissant moment! tandis que se balançait la lourde cloche dans une tour éloignée, et que les derniers accens de l'hymne du soir se faisaient entendre; quand le plus léger souffle ne traversait pas les airs embaumés, et que les feuilles de la forêt semblaient elles-mêmes partager le recueillement universel.

103. _Ave Maria_, c'est l'heure de la prière! _Ave Maria_, c'est l'heure de l'amour! _Ave Maria_, est-ce bien toi que nos esprits contemplent auprès de ton fils? _Ave Maria_, que ta figure est belle! quel charme dans tes yeux baissés au-dessous de la toute-puissante colombe!--Oui, bien que ce soit devant une peinture que mes genoux fléchissent,--ce tableau n'est pas une idole, c'est une seconde elle-même.

104. Quelques casuistes trop tendres ont bien voulu dire, dans une publication anonyme,--que je n'avais pas de dévotion: mais que l'on mette ces personnes en prières à côté de moi, et l'on pourra décider qui de nous connaît mieux le droit chemin du ciel. Mes autels sont l'Océan et les montagnes, l'air, la terre, les astres,--en un mot, tous les ouvrages du grand tout, qui produisit l'ame et doit un jour la recueillir.

105. Douce heure du crépuscule!--Ah! combien je t'aimais dans l'ombrageuse solitude de pins[106], et sur le silencieux rivage qui borne la forêt de Ravenne; là des racines immémoriales croissent où venaient auparavant se briser les flots de l'Adriatique. Bois toujours verts, où s'élevait la dernière forteresse des Césars, et que les récits de Boccace et les chants de Dryden contribuaient encore à me rendre plus chers!

[Note 106: Ce bois de pins s'appelle, à Ravenne, _la Pigneta_. (Voyez BOCCACE.)]

106. Les perçantes cigales, citoyennes des pins, qui font de leur existence d'un été une chanson continuelle, étaient, avec mes pas, ceux de mon coursier et la cloche du soir, les seuls échos qui pénétrassent dans les branches; mes yeux alors se reportaient en esprit au spectre chasseur de la race d'Onesti, à sa meute infernale, à leur chasse, et à toutes les belles qui, par cet exemple, apprirent à ne pas rebuter un amant fidèle[107].