Part 11
Lord Byron était trop pénétré de la lecture de Dante, son modèle, pour n'avoir pas mis quelque intention dans le mot qu'il emploie ici: _politely_ (poliment). C'est qu'en effet Ugolin laisse entendre, plutôt qu'il n'exprime à la fin de son récit, le repas qu'il a fait de ses enfans.
_Poscia piu che 'l dolor pote 'l digiuno_. ]
84. Dans la même nuit, il tomba une ondée de pluie que leurs bouches attendaient comme la surface de la terre, quand la poussière de l'été en a desséché les crevasses. On ne sait pas ce que vaut une bonne eau, quand on n'en a pas senti la privation; il faut avoir été en Espagne ou en Turquie, s'être trouvé dans une chaloupe remplie d'affamés, ou bien avoir dans le désert entendu la sonnette des chameaux pour désirer sincèrement de rejoindre la vérité--dans un puits.
85. La pluie tombait par torrens, mais ils n'en étaient pas plus désaltérés, jusqu'au moment où ils trouvèrent un lambeau de toile dont ils se servirent comme d'un réservoir spongieux, et qu'ils tordirent quand ils le crurent suffisamment humecté. Un fossoyeur altéré aurait préféré à leur courte boisson un pot rempli de _porter_, mais pour eux, ils ne croyaient pas avoir jamais auparavant senti la volupté de boire.
86. Leurs lèvres avides et rougies de crevasses s'attachaient au linge qu'ils suçaient comme s'il eût été inondé de nectar. Leurs gosiers étaient des fours, et leurs langues enflées étaient noires comme celle du riche de l'enfer qui vainement implorait du mendiant la faveur d'une goutte de rosée, comparable alors pour lui à toutes les joies du ciel[64].--Si cela est vrai, quelques chrétiens peuvent trouver des consolations dans leur foi.
[Note 64: «Le riche, en criant, disait: «Père Abraham, envoie Lazare pour qu'il trempe le bout de son doigt dans l'eau, afin qu'il en rafraîchisse ma langue, car je suis crucifié dans cette flamme.» Et Abraham lui dit: «Mon fils, souviens-toi que tu as reçu les biens pendant ta vie, et de même Lazare les maux. Maintenant celui-ci est consolé, et toi tu es tourmenté.»
(Luc, ch. XVI.) ]
87. Dans cette déplorable troupe il y avait deux pères et avec eux les deux fils. L'un de ceux-ci paraissait le plus robuste et le mieux portant; il mourut des premiers. À l'instant de sa mort, son plus proche voisin en avertit le père, qui dit en jetant les yeux sur lui: «Je n'y puis rien, la volonté de Dieu soit faite.» Et sans une larme ou soupir, il vit jeter son corps à la mer.
88. Le second père avait un fils plus faible, aux joues décolorées, au maintien délicat. Ce jeune homme résista long-tems, et se roidit contre sa destinée, avec une patiente tranquillité d'esprit. Il parlait peu, et de tems en tems il souriait, pour alléger le poids des mortelles pensées, qui oppressaient d'autant plus le coeur de son père, qu'il voyait son fils les supporter comme lui.
89. Penché sur son corps, le père ne levait pas les yeux de dessus son visage; il essuyait l'écume qui couvrait ses lèvres, et n'avait d'attention que pour lui. Quand la pluie tant désirée vint enfin à tomber, et que les yeux de l'enfant déjà demi-voilés d'une membrane épaisse vinrent à briller et à remuer pour un instant, il exprima quelques gouttes de pluie dans sa bouche expirante.--Ce fut en vain.
90. L'enfant mourut.--Le père demeura long-tems attaché sur son corps: mais enfin, quand la mort se montra à découvert, et que le poids insensible pressé contre son coeur ne lui donna plus de mouvement ni d'espérance, il ne le perdit pas des yeux, jusqu'au moment où une vague impitoyable éloigna le corps du lieu d'où il avait été jeté. Alors il tomba lui-même roide et glacé, ne donnant plus d'autre signe de vie que l'agitation convulsive de ses jambes.
91. Maintenant un arc-en-ciel perçant les nuages diaphanes vint mesurer la sombre mer, et poser sa base lumineuse sur la mobilité des flots. Tout dans le cercle qu'il embrassait contrastait, par sa clarté, avec le reste de l'étendue; mais sa vaste lumière s'élargit bientôt, et devint ondoyante comme une bannière déployée, puis elle prit la forme d'un arc tendu, et finit par disparaître aux yeux de nos pauvres naufragés.
92. Il changeait ainsi naturellement. Ce fils aérien de l'onde et du soleil, véritable caméléon céleste, naît dans la pourpre, est bercé dans le vermillon, baptisé dans l'or liquide et emmailloté dans une enveloppe obscure. Il brille comme le croissant sur les pavillons turcs, et réunit toutes les couleurs en une seule, précisément comme un oeil noirci dans une lutte (car on est obligé quelquefois de boxer sans masque).
93. Nos marins naufragés le prirent pour un bon présage.--Autant vaut le croire ainsi, maintenant comme alors; cette vieille habitude des Grecs et des Romains peut être d'un grand service quand les gens sont découragés. Et certes nul n'avait plus qu'eux besoin d'un antidote contre le désespoir. Cet arc-en-ciel parut donc à leurs yeux comme l'espérance,--et, pour tout dire, un céleste kaléidoscope[65].
[Note 65: Kalou eideos skopê, qu'on peut traduire: beau point de vue.]
94. Au même instant un bel oiseau blanc, à la patte large et assez semblable à la colombe pour la forme et le plumage, s'offrit à leurs yeux (sans doute il s'était égaré dans sa course); il essaya de se percher sur la chaloupe, bien qu'il eût vu et entendu ceux qui étaient dedans. Dans cette intention il alla, vint et voltigea autour d'eux jusqu'à la nuit tombante.--Cela leur parut d'un plus heureux présage encore.
95. Mais ici je suis forcé de remarquer que bien en prit à cet oiseau de promesse de ne pas se percher, car la pointe de notre chaloupe délabrée n'était pas aussi sûre pour lui que celle d'une église: quand c'eût été la colombe de l'arche de Noé, revenant de son heureux voyage, ils l'auraient volontiers dévorée, elle et sa branche d'olivier.
96. Avec le crépuscule reparut le vent, mais sans violence. Les étoiles brillaient, et la barque faisait du chemin. Mais ils étaient tellement anéantis qu'ils ne savaient en quel état, ni comment ils vivaient encore. Quelques-uns s'imaginaient voir la terre. «Non, disaient les autres.» Les bancs de vapeurs les mettaient dans un doute continuel.--Les uns juraient avoir entendu des brisans, d'autres une détonnation, et tous enfin tombèrent dans cette dernière erreur.
97. Au matin, le vent venait de cesser quand celui qui était de garde se retourna et jura que, si ce n'était pas la terre qui se levait avec les rayons du soleil, il voulait ne plus revoir de terre de sa vie. Les autres frottèrent leurs yeux, aperçurent une baie ou quelque chose de semblable, et se disposèrent à avancer vers le rivage. C'en était un en effet, et par degrés il parut distinct, élevé et palpable à la vue.
98. Alors quelques-uns fondirent en larmes; d'autres, regardant stupidement, ne pouvaient pas encore séparer leurs espérances de leurs craintes et semblaient n'avoir rien vu de nouveau. Un autre priait (la première fois depuis longues années), et trois autres étaient tranquilles au fond de la barque. On les remua par la main et par la tête afin de les éveiller, mais on les trouva morts.
99. La veille ils avaient aperçu une tortue, de l'espèce des _becs-à-faucon_[66], endormie sur les eaux, et en avançant doucement ils s'en étaient emparés. Elle leur sauva une journée de vie, et nourrit encore mieux leurs esprits en leur inspirant un nouveau courage. Dans un si grand péril ils ne croyaient pas que le hasard seul leur envoyât ce moyen de salut.
[Note 66: _Hawks-bill_; c'est celle que Buffon et tous les naturalistes français désignent sous le nom de _caret_. M. A. P. traduit toujours _turtle_, de quelque espèce qu'elle soit, par _tourterelle_.]
100. La terre leur offrait une côte élevée et rocailleuse, et les montagnes grandissaient à mesure qu'entraînés par un courant ils s'avançaient vers elles. Ils se perdaient dans une infinité de conjectures; car telle avait été l'inconstance des vents qui les avaient ballottés qu'ils ne pouvaient décider dans quelle partie de la terre ils se trouvaient. Les uns croyaient voir le mont Etna, d'autres les montagnes de Candie, de Chypre, de Rhodes, ou bien quelques autres îles.
101. Cependant le courant et une brise naissante poussaient directement vers ce rivage salutaire ces figures pâles et décharnées comme des spectres de la barque de Caron. Leur vivante cargaison était maintenant réduite à quatre individus; plus, trois morts que leurs efforts réunis n'avaient pu jeter à la mer avec les autres. Les deux _goulus_ les suivaient toujours, et faisaient parfois jaillir l'écume des flots sur leur visage.
102. La famine, le désespoir, le froid, la soif et la chaleur les avaient tour à tour retournés et maigris au point qu'une mère au milieu de ces squelettes n'aurait pu reconnaître son fils. Glacés par la nuit, grillés par le jour, ils expirèrent l'un après l'autre jusqu'à ce qu'ils fussent réduits à ce petit nombre. Mais il faut accuser avant tout l'espèce de suicide qu'ils commirent en nettoyant Pédrillo dans de l'eau salée.
103. Comme ils approchaient de la terre, dont l'aspect leur semblait inégal, ils sentirent la fraîcheur de la verdure naissante qui se balançait dans les forêts élevées, et tempérait l'ardeur de l'air. C'était pour leurs yeux fatigués une espèce d'écran qui leur cachait les vagues étincelantes et les cieux si clairs et ardens.--Ils trouvaient délicieux tout ce qui pouvait les distraire du vaste, effroyable et éternel abîme de l'Océan.
104. Le rivage se montrait aride, inhabité et pressé de vagues redoutables; mais ils étaient devenus fous de la terre, et ils pressèrent leur course, en dépit des brisans qui mugissaient justement devant eux. Bientôt même un rescif leur présenta sa tête entourée d'une écume bouillonnante; n'apercevant pas de direction plus commode pour gagner terre, ils avancèrent encore et la barque fut submergée.
105. Mais Juan avait l'habitude de baigner ses jeunes membres dans les eaux natales du Guadalquivir; il avait même souvent mis à profit le talent de nager qu'il avait acquis dans ce beau fleuve. Vous auriez difficilement trouvé un meilleur nageur, et peut-être aurait-il pu passer l'Hellespont comme une fois (ce qui nous rendit assez fiers) Léandre, M. Ekenhead et moi, l'avons fait[67].
[Note 67: Voyez la _Vie de Lord Byron_.]
106. Ainsi, tout faible et tout maigre qu'il était, il souleva ses jeunes membres et tenta de suivre la vague rapide pour gagner avant la nuit la plage aride qui s'élevait devant lui. Le plus grand danger pour lui venait d'un _goulu_ qui saisit par la jambe un de ses compagnons. Quant aux deux autres, ils ne savaient pas nager. Lui donc fut le seul qui atteignit au rivage.
107. Il n'y serait pourtant pas arrivé sans la rame qui, pour son bonheur, se détacha et vint toucher sa main, justement quand ses faibles bras étaient épuisés et que la mer allait l'engloutir. Il s'y cramponna; les vagues battirent avec violence, et à force de nager, plonger et reparaître, il vint enfin rouler sur la plage, presque sans vie.
108. C'est là que, sans pouvoir respirer, il enfonça dans le sable ses ongles aigus, de crainte qu'en revenant la vague furieuse à laquelle il venait d'arracher sa proie ne le rejetât dans son insatiable sépulcre. Il demeura tout de son long où il avait été déposé, à l'entrée d'une caverne creusée dans le roc, conservant justement assez de vie pour sentir son malheur, et apercevoir qu'il s'était peut-être vainement sauvé.
109. Après un effort lent et douloureux, il se leva, mais il retomba aussitôt sur son genou ensanglanté et sur sa main chancelante. Il jeta alors les yeux autour de lui pour reconnaître ceux avec lesquels il avait voyagé; mais nul ne s'offrit pour partager ses peines, à l'exception d'un seul, c'était le cadavre de l'un des trois affamés, morts deux jours auparavant, qui trouvait maintenant une tombe sur un rivage stérile et inconnu.
110. Tout en levant ainsi les yeux, sa faible tête s'égara et le fit retomber; le sable parut tourner autour de lui, il s'évanouit. Étendu sur le côté, sa main alongée reposait dégouttante de sang sur la rame (leur mât de secours), et comme un lis séparé de sa tige, ses formes sveltes et ses pâles traits conservaient encore autant de beauté qu'en eut jamais figure terrestre.
111. Il ne sut pas combien de tems dura cet état de faiblesse; son coeur glacé, ses sensations anéanties, l'emportaient loin de la terre: le tems n'avait plus de jours et de nuits pour lui. Il ne connut même le terme de cet évanouissement qu'à l'instant où il éprouva de la peine dans le pouls et dans les membres, et qu'il entendit ses veines palpiter avec force; car, bien que vaincue, la mort luttait encore en s'éloignant.
112. Il ouvrait les yeux et les refermait sans avoir rien vu. Tout lui semblait douteux et confus. Il imaginait être encore dans la barque, sortir d'un léger sommeil, et alors son désespoir le reprenait: il appelait la mort dans laquelle il venait de reposer. Enfin, il revint un peu à lui, et ses faibles yeux crurent entrevoir une charmante figure de femme de dix-sept ans.
113. Elle était penchée sur lui, et sa petite bouche paraissait chercher dans la sienne s'il respirait encore. À force de le toucher, la douce chaleur de ses mains ranima ses sens dociles; elle mouilla ses tempes glacées, afin d'inviter le pouls à circuler plus aisément: enfin ses soins inquiets obtinrent leur récompense, et un soupir de Juan répondit à son tact délicieux.
114. Alors elle lui donna une liqueur cordiale, et enveloppa dans un manteau ses membres presque nus. Son beau bras souleva la tête languissante du jeune naufragé dont elle appuya le pâle front sur ses joues si belles, si fraîches, si transparentes! Puis elle tordit ses cheveux dont la tempête avait humecté les boucles, épiant toujours avec inquiétude chaque mouvement que faisait le malade en poussant un soupir--en même tems qu'elle.
115. La caverne fut l'endroit où le déposèrent cette aimable fille et sa suivante;--jeune aussi, bien que son aînée, d'une figure moins grave et de traits moins délicats.--Ensuite elles se mirent à allumer du feu, et quand le rocher que le soleil n'avait jamais visité fut éclairé de flammes, la demoiselle, ou la dame, laissa distinguer l'élégance de ses formes et la perfection de sa beauté.
116. Son front était orné de lames d'or qui brillaient sur ses bruns cheveux, ses cheveux dont les ondes, roulées sur son dos en tresses, descendaient presque jusqu'à ses pieds, en dépit de l'élévation remarquable de sa taille. Il y avait en elle je ne sais quoi d'impérieux qui pouvait la faire prendre pour une lady de cette île.
117. Ses cheveux, ai-je dit, étaient d'un brun foncé. Mais ses yeux étaient noirs comme la mort, et ses longs cils étaient de la même couleur. Il y a dans ces paupières, quand elles sont baissées, une puissance d'attraction inévitable. Le trait le plus rapide n'a pas la force d'un regard subit, quand il jaillit de ces franges d'ébène. C'est comme le serpent qui tout d'un coup se déroule, s'étend et déploie sa force et son venin.
118. Son front était blanc et petit, et les pures nuances de ses joues se fondaient entre elles comme les roses du crépuscule avec le soleil couchant. Sa lèvre supérieure était petite.--Lèvres charmantes! Je soupire en me rappelant que j'en ai vu de semblables; elles eussent pu servir de modèle à un statuaire (race d'imposteurs après tout; j'ai vu un grand nombre de femmes réelles qui surpassaient bien la beauté de toutes leurs absurdes pierres idéales).
119. Je veux bien vous dire pourquoi je parle ainsi, car il est juste de ne pas railler sans cause plausible: il existe une dame irlandaise dont je n'ai jamais vu reproduire le buste tel qu'il était, en dépit de tous les essais qu'on en avait fait; et si jamais elle doit subir les coups du tems et de la nature, ils détruiront le type d'une figure que l'imagination de l'homme n'a jamais devancée, et que les ciseaux mortels n'auront pu atteindre.
120. Telle était encore la dame de la grotte. Son costume, bien différent de celui des Espagnoles, était plus simple et de couleurs moins sévères. Car, vous le savez, les dames espagnoles ne portent jamais hors de chez elles des robes brillantes; et pourtant quand la basquina et la mantilla flottent autour d'elles (puissent-elles ne jamais les quitter!), cet habillement inspire en même tems quelque chose de folâtre et de mystique.
121. Mais il n'en était pas ainsi de notre demoiselle. Sa robe du plus beau tissu, était de couleurs variées, et ses cheveux qui tombaient négligemment en boucles sur son visage étaient semés de noeuds d'or et de pierreries. Sa ceinture était étincelante; la plus rare dentelle embellissait son voile, et les plus riches diamans jaillissaient de ses charmantes petites mains. Mais ce qui vous paraîtra sans doute choquant, c'est que ses jolis pieds de neige étaient, sans bas, posés dans des pantoufles.
122. L'autre femme avait un costume de la même forme, quoique moins riche; les ornemens en étaient plus simples, ses cheveux n'étaient semés que de noeuds d'argent, destinés à lui servir de dot, et son voile de la même longueur était beaucoup moins beau. Son maintien, quoique assuré, avait quelque chose de plus humble; ses cheveux plus épais étaient moins longs, et ses yeux également noirs étaient plus sémillans et plus petits.
123. Ces deux créatures prodiguaient à Juan leurs soins, et le réconfortaient de nourriture, d'habits, et de ces douces attentions que les femmes seules (je dois l'avouer) devinent bien et savent varier sous mille formes délicates. Elles lui présentèrent une assiette de bouillon, excellent comestible dont parlent rarement les poètes, mais le meilleur qu'on ait inventé depuis le festin que l'Achille d'Homère prépara pour ses hôtes[68].
[Note 68: «Sur le feu ardent, Patrocle place trois échines de porc, de mouton et de chèvre, dans un vase d'airain tenu par Automédon. Achille préside à la fête; c'est lui qui fait les parts et les divise avec adresse.»
(_Iliade_, ch. IX.) ]
124. Pour que vous n'alliez pas voir dans notre couple féminin des princesses déguisées, je vous dirai ce qu'elles étaient. Je hais d'ailleurs tout mystère, et tous ces coups de trape si chers à vos poètes modernes. Ces jeunes filles étaient donc réellement ce que vous auriez deviné en les voyant, une dame et sa suivante: seulement la première était fille d'un vieillard qui passait sa vie en pleine mer.
125. Dans sa jeunesse il avait été pêcheur, et même il n'avait pas absolument renoncé à la pêche; mais ses courses sur mer le portaient à s'occuper d'autres spéculations, non pas peut-être aussi recommandables. Un peu de contrebande, quelque piraterie lui assuraient maintenant, sur un million de piastres, les droits de plusieurs possesseurs précédens.
126. C'était donc un pêcheur,--mais un pêcheur d'hommes, à l'exemple de Pierre l'apôtre.--Il allait de tems en tems à la pêche des vaisseaux marchands égarés, et quelquefois il en prenait autant qu'il voulait. Il confisquait la cargaison, ne négligeait rien de ce qu'il espérait débiter dans le marché aux esclaves, et souvent étalait de beaux morceaux dans ce bazar turc, auquel rien n'empêche de s'adonner en pleine sécurité.
127. Il était né Grec; et sur son île déserte (l'une des plus petites Cyclades) il avait élevé, à l'aide de ses rapines, une fort belle maison, dans laquelle il vivait extrêmement heureux. Le ciel pourrait dire combien d'or il avait volé, combien de sang il avait répandu, car c'était, s'il vous plaît, un triste et vieux bonhomme; mais ce que je sais, c'est que sa maison était spacieuse et ornée de ciselures, de peintures et de dorures dans le goût des barbares.
128. Il avait une fille unique appelée Haidée, la plus riche héritière des îles orientales, et, de plus, d'une si rare beauté que son douaire n'était rien auprès de son sourire. Elle ne touchait pas encore à sa vingtième année, et elle était élevée comme une charmante plante, dans la maison de son père: de tems en tems elle éconduisait des amans, précisément pour rester libre d'en accepter plus tard un plus aimable.
129. Ce jour-là, elle se promenait au soleil couchant sur le rivage et au bas des rochers, lorsqu'elle aperçut,--non pas mort, mais bien près de l'être,--l'insensible Don Juan, affamé et à demi noyé. Comme il était nu, vous sentez qu'elle dut être choquée; mais enfin elle se crut obligée par humanité, et autant qu'il dépendait d'elle, de secourir un étranger qui expirait dans une si blanche peau.
130. Mais le conduire dans la maison de son père, ce n'était pas exactement le meilleur moyen de le sauver: c'était plutôt mettre la souris dans les griffes du chat, ou jeter dans la tombe des hommes tremblans de peur; car le vieux bonhomme avait tant de nous[69] et si peu de ressemblance avec les braves voleurs arabes, qu'il eût d'abord secourablement réconforté l'étranger, mais aussitôt sa guérison il l'eût exposé en vente.
[Note 69: Nous, nous, prudence, sagesse, jugement.]
131. Elle aima donc mieux, aidée des conseils de sa suivante (une jeune fille a toujours confiance dans sa suivante), le placer dans la grotte pour qu'il s'y reposât. Quand il ouvrit enfin ses yeux noirs, leur charité devint plus vive, et elle prit même assez d'intensité pour entr'ouvrir les portes du firmament.--(C'est le droit de péage qu'on demande en ce lieu, suivant saint Paul.)
132. Elles firent un feu, mais un feu alimenté par les premiers objets qu'elles trouvèrent sur le rivage. C'étaient quelques planches brisées, des avirons qu'au toucher l'on aurait volontiers pris pour de l'amadou, tant ils étaient là depuis long-tems; il y avait un mât qu'elles trouvèrent réduit à la grosseur d'une béquille: mais, grâce à Dieu! les naufrages étaient tellement fréquens en cet endroit, qu'on y pouvait trouver de quoi entretenir vingt feux.
133. Juan était sur un lit de fourrure et dans une pelisse, car Haidée avait ôté ses zibelines pour disposer sa couche, et même, pour qu'il se trouvât mieux et fût à l'abri du froid en se réveillant, elles lui laissèrent toutes deux une jupe, et se promirent bien de revenir au point du jour avec un plat d'oeufs, du café, du poisson et du pain, pour son déjeuner.
134. C'est ainsi qu'elles le laissèrent reposer tranquillement. Juan dormit comme une souche, ou plutôt comme les morts, qui dorment pour jamais, ou peut-être (Dieu le sait) pour le moment présent. Son cerveau calmé ne reçut aucune impression de ses premiers malheurs; il fut délivré de ces rêves maudits qui nous rappellent, sous un aspect sinistre, nos premières années, jusqu'à ce que l'oeil troublé se rouvre humecté de pleurs.
135. Le jeune Juan dormit donc sans rêver;--mais la jeune fille qui avait disposé ses coussins ne put se tenir, en quittant la grotte, de jeter sur lui un dernier regard. Un instant elle s'arrêta, puis revint sur ses pas, croyant qu'il l'avait rappelée. Juan était assoupi; cependant elle pensa, ou du moins elle dit (le coeur échappe comme la langue ou la plume), que Juan avait prononcé son nom.--Elle oubliait que Juan ne le connaissait pas encore.
136. Rêveuse, elle regagna la maison de son père, en recommandant le silence le plus absolu à Zoé qui, d'une ou de deux années plus sage, devinait mieux qu'elle ses véritables sentimens. Un ou deux ans forment un siècle quand on sait les employer, et Zoé les avait passés, comme la plupart des femmes, à acquérir toutes ces utiles connaissances que l'on reçoit dans le bon vieux collége de la nature.
137. Le matin reparut, et trouva Juan dormant encore dans la grotte, sans que rien eût troublé son repos. Le murmure d'une source voisine, et les rayons naissans d'un soleil retenu à l'extérieur, ne le fatiguaient pas; il put sommeiller à son aise. Il faut avouer qu'il en avait bien besoin, car nul n'avait été plus exposé; ses souffrances étaient comparables à celles qu'on trouve dans la narration de mon grand-père[70].