Uvres Completes De Lord Byron Tome 01 Avec Notes Et Commentaire

Chapter 5

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«Je m'étais peint à moi-même tout ce que mon coeur désire. J'avais imaginé les bénédictions de nos évêques, les hymnes, les couronnes de lauriers et les danses des vierges de la Grèce, autour de la tombe du bienfaiteur de la Grèce; mais cette tombe ne contiendra pas ses précieux restes: le tombeau restera vide; encore quelques jours, et son corps disparaîtra de la surface de notre terre,--de la nouvelle patrie qu'il s'était choisie. Il faut qu'il soit porté dans la contrée qui fut honorée de sa naissance.

«Ô toi! sa fille, tendrement chérie de lui, tes bras le recevront; tes larmes baigneront la tombe qui recouvrait son corps, et les pleurs des orphelines de la Grèce tomberont sur l'urne qui renferme son coeur précieux. Comme dans le dernier moment de sa vie, toi et la Grèce fûtes seules dans son coeur et sur ses lèvres, il est juste qu'elle garde aussi une portion de ses précieux restes. Apprends, noble dame, que des chefs le portèrent, sur leurs épaules, jusqu'à l'église. Des milliers de soldats grecs bordaient le chemin à travers lequel il passait; leurs fusils, qui avaient détruit tant de tyrans, s'abaissaient devant lui: une foule de soldats entourèrent la couche funèbre; ils jurèrent de ne jamais oublier les sacrifices faits par ton père pour nous, et de ne jamais souffrir que le lieu où son coeur restera fût profané par les pieds des barbares ou des tyrans.»

Le 2 mai, le corps de Lord Byron, confié aux soins du colonel Stanhope, s'éloigna de la Grèce. Il prit la route de la Grande-Bretagne, et aborda à _Stangate-Crew_, le 1er juillet, pour y subir la quarantaine d'usage. Cam Hobhouse et John Hanson, exécuteurs testamentaires de Lord Byron, s'empressèrent de réclamer le corps, et s'occupèrent du soin d'entourer les funérailles de l'illustre poète de toute la pompe demandée par son titre de pair d'Angleterre. Tout ce que la nation renfermait d'opulent et d'élevé alla jeter un coup-d'oeil sur les pièces destinées à briller dans cette occasion; mais quand le convoi sortit de Londres pour se rendre à Newstead, on ne vit qu'un petit groupe d'amis intimes accompagner le convoi. Une multitude de voitures, traînées par des chevaux noirs, et conduites par des laquais en deuil, suivait lentement le char funéraire; mais ces équipages étaient vides, au nombre des premiers étaient les carrosses de lady Byron et du comte de Carlisle, et dans ceux-là on ne vit ni Carlisle ni lady Byron, et, faut-il le dire? ni la pauvre petite _Ada_! Un seul homme suivit à pied le catafalque, depuis Londres jusqu'à Newstead; c'était un marin qui avait servi sur la frégate _la Salsette_, lors du premier voyage de Byron en Grèce. Enfin, le 16 juillet 1824, le corps de ce dernier fut déposé, suivant ses intentions, auprès de la tombe de sa mère, dans le village de Hucknall, à deux milles de Newstead. Une inscription fut placée dans le choeur de l'église, par les soins de miss Leight; nous la rapporterons telle qu'elle est:

SOUS CETTE VOÛTE OÙ BEAUCOUP DE SES ANCÊTRES ET SA MÈRE SONT ENSEVELIS, REPOSENT LES RESTES DE GEORGES GORDON NOËL BYRON, LORD BYRON DE ROCHDALE, DANS LE COMTÉ DE LANCASTRE, AUTEUR DU _PÈLERINAGE DE CHILDE HAROLD_. IL NAQUIT À LONDRES LE 22 JANVIER 1788, IL MOURUT À MISSOLONGHI, DANS LA GRÈCE OCCIDENTALE, LE 19 AVRIL 1824, ENGAGÉ DANS LE GLORIEUX PROJET DE RENDRE À CETTE CONTRÉE SES ANCIENNES LIBERTÉ ET GLOIRE.

Telle fut donc la mort de Lord Byron, tels les honneurs rendus à sa mémoire. En lisant ses oeuvres poétiques on sentira que le récit de sa vie en était l'introduction indispensable. Simple narrateur, je n'essaierai pas maintenant de diriger le jugement que les lecteurs porteront de son caractère. Ils reconnaîtront, sans doute, que Byron eut des égaremens et quelques torts à se reprocher; mais peut-être conviendront-ils que ces contrastes d'une si belle vie étaient la condition nécessaire de tant de nobles facultés, et regarderont-ils ce puissant génie comme l'un des hommes destinés à montrer tout ce que le Créateur peut faire de sa créature. Ils apprécieront aussi, sans doute, la conduite de Walter Scott qui, sous prétexte d'honorer la mémoire de son illustre ami, n'a pas craint, lorsque son corps était à peine refroidi, de s'appesantir sur quelques prétendus torts de sa vie privée[11]. Enfin, ils déverseront le blâme le plus juste sur Thomas Moore, dont le premier soin, en apprenant la mort de Byron, fut de livrer aux flammes des _Mémoires_ destinés à justifier l'illustre défunt contre les calomnies de sa femme et de la plupart de ses compatriotes; des _Mémoires_ qu'il avait reçus de Byron lui-même, comme un religieux dépôt[12]. Honte éternelle à ceux qui trahirent l'amitié dont un aussi grand homme les avait honorés: et puisse la postérité, qui peut-être admirera les ouvrages de Scott et de Moore, ne jamais oublier la déloyauté de leur conduite dans une circonstance aussi solennelle!

[Note 11: Voyez la singulière oraison funèbre insérée dans un journal anglais, et signée _W. Scott_, dans laquelle le romancier écossais s'arrête, avec une visible complaisance, sur les blâmables opinions politiques de Lord Byron, etc., etc. M. A. Pichot, en traduisant cette _apologie_, a cru devoir admirer la magnanimité de sir W. Scott. Nous ne partageons nullement son avis. Scott était l'homme que Lord Byron aimait, vantait et admirait le plus; lui appartenait-il d'être, dans un pareil moment, plus sévère que le reste du monde?

Le même M. A. Pichot, dans un _Essai sur le génie de Lord Byron_, n'a pas craint de comparer, et même de préférer, les poèmes de sir Walter à ceux de l'auteur de _Don Juan_ et de _Childe Harold_: c'était trop compter sur l'ineptie du lecteur. Scott est un admirable romancier, mais c'est un poète singulièrement médiocre. En Angleterre il plaît assez, parce que ses vers sont hérissés d'expressions et de traditions locales; mais en France, je défie un seul homme de lire, sans un mortel ennui, la _Dame du Lac_, _Marmion_, _le Roi des Îles_, _la Bataille de Waterloo_, etc. Figurez-vous le docte Scaliger essayant de mettre en vers la prose grecque de Pausanias ou de Strabon, et vous aurez une idée exacte de la manière de Walter Scott. C'est plutôt mille fois un émule de Ducange qu'un rival de Lord Byron.]

[Note 12: On voit que ce morceau fut composé avant que Moore essayât de justifier sa conduite. Les _Mémoires_ qu'il vient de publier semblent devoir aujourd'hui lever tous les soupçons qu'on fut, trop long-tems peut-être, en droit de former contre lui.]

Au reste, les calomnies et les injustices dont Lord Byron eut trop souvent à se plaindre dans sa patrie, n'ont pas trouvé d'écho en Europe. Les membres de la _Sainte-Alliance_ n'ont pas même essayé d'interdire, dans leurs états, la publication de ses audacieuses poésies; et, si quelques Anglais, organes d'une envieuse hypocrisie, ont désigné fréquemment le défenseur des chrétiens de l'Orient comme le chef d'une _école satanique_, le reste de l'Europe proteste aujourd'hui en masse contre ce titre odieux, tous ceux chez qui n'est pas entièrement étouffé l'amour des arts, du génie et de la liberté, tressaillent et s'attendrissent encore au seul nom de Byron.

A.-P. PARIS.

Janvier 1827.

DON JUAN.

_Difficile est propriè communia dicere_.

(Horace, _Epist. ad Pison._)

Crois-tu, parce que tu es vertueux, qu'il n'y aura plus n'y ale ni galettes?--Oui, par sainte Anne! et que le gingembre nous brûlera la bouche.

(SHAKSPEARE, _la Douzième Nuit_, ou _Ce que vous voudrez_.)

Chant Premier.

1. J'ai besoin d'un héros.--Besoin singulier quand chaque année, chaque mois nous en apporte un nouveau, qui, après avoir fatigué le bavardage des gazettes, cesse bientôt d'être l'objet de l'admiration du siècle désabusé. De cette espèce-là, je ne me soucie guère d'en parler; j'aime mieux choisir notre ancien ami Don Juan, que nous avons tous vu un peu trop tôt envoyé au diable sur le théâtre.

2. Vernon, Cumberland-le-Boucher[13], Wolfe, Hawke, le prince Ferdinand, Gramby, Burgoyne, Keppel, Howe ont, bons ou mauvais, obtenu la dîme des conversations; ils ont rempli les dépêches de la poste, comme aujourd'hui Wellesley. Mais courant tous après la gloire (neuf marcassins d'une seule laie[14]), ils ont défilé à leur tour, comme les rois du sang de Banquo. La France eut aussi Dumourier et Bonaparte que vantaient le _Moniteur_ et le _Courrier_.

[Note 13: Le duc de Cumberland a mérité cet exécrable surnom par les froides cruautés qu'il exerça sur les Jacobites désarmés, après la bataille de Culloden.]

[Note 14: Allusion à ce que dit la sorcière, dans _Macbeth_, acte IV, scène 1re: «Versons le sang d'une laie qui ait dévoré ses neuf marcassins.»]

3. Barnave, Brissot, Condorcet, Mirabeau, Péthion, Clootz, Danton, Marat, Lafayette, ont encore été fameux chez les Français. Ils ont Joubert, Hoche, Marceau, Lannes, Dessaix, Moreau et bien d'autres guerriers dont l'ancienne et prodigieuse renommée n'est pas même entièrement oubliée; mais mes rimes ne s'arrangent pas de leurs noms.

4. Il y eut un tems où Nelson était le dieu de la guerre des Anglais, il devrait l'être encore; mais le vent a changé. On ne dit plus un mot de Trafalgar, son souvenir repose dans l'urne de notre héros. L'armée de terre est devenue l'objet de la faveur publique; ce qui donne de l'humeur à nos gens de mer. D'ailleurs le prince est tout pour le service de terre, il ne se rappelle plus Duncan, Nelson, Howe et Jervis.

5. Il y eut des braves avant Agamemnon[15]; et depuis, il s'est rencontré une foule de gens sages et hardis comme lui, bien qu'ils ne lui ressemblassent pas en tout. Mais comme ils n'ont pas brillé sous la plume du poète, ils ont été oubliés. Moi, je ne condamne personne: mais pour mon nouveau poème, je ne vois personne aujourd'hui qui me convienne. Je prends donc, comme je l'ai dit, mon ami Don Juan.

[Note 15: _Vixere fortes ante Agamemnona_, etc.

(HORACE.) ]

6. Bien des poètes héroïques se lancent _in medias res_ (Horace prescrit même cette route à l'Épopée): alors, quand vous le jugez à propos, votre héros raconte par forme d'épisode ce qui lui est advenu précédemment, tandis qu'il est assis à son aise, après dîner, aux côtés de sa maîtresse, dans quelque agréable asile, palais, jardin, grotte ou paradis, dont l'heureux couple fait bientôt une taverne.

7. C'est la méthode ordinaire, mais non la mienne. Je veux commencer par le commencement, et la régularité de mon plan m'interdit comme une énorme faute, toute espèce d'écarts. Je débuterai donc par un fil (dussé-je mettre une demi-heure à l'étendre) qui vous apprendra quelque chose du père de Don Juan, et de sa mère, si vous l'aimez mieux.

8. Il naquit à Séville, agréable cité, fameuse par ses oranges et ses femmes.--Qui ne l'a pas vue est bien à plaindre; le proverbe le dit, et je suis de son avis. De toutes les villes d'Espagne, c'est la plus jolie, si ce n'est Cadix;--mais vous verrez bientôt. Les parens de Don Juan vivaient près de la rivière dont le noble cours s'appelle Guadalquivir.

9. Son père avait nom José,--Don de race, véritable hidalgo, franc de toute souillure de sang maure ou hébreu, et traçant sa généalogie à travers les gentilshommes les plus Visigoths de l'Espagne. Jamais cavalier ne monta à cheval, ou une fois monté ne redescendit à terre comme José, qui engendra notre héros, qui engendra--mais c'est encore dans l'avenir.--Bon, pour _mémoire_[16].

[Note 16: Ici, comme dans la plupart de ses ouvrages, Lord Byron, sous des noms supposés, rappelle l'histoire de sa vie. Nous renvoyons les lecteurs aux passages des Mémoires du capitaine Medwine, dans lesquels Lord Byron parle de sa femme et de leur séparation. On trouve ici, dans Inès, le portrait de Lady Byron, et dans les chagrins de José tous ceux que le mariage fit éprouver à Byron lui-même.]

10. Sa mère était une dame savante, fameuse par ses connaissances dans toutes les branches de sciences qui ont un nom dans les idiomes chrétiens. Ses vertus seules pouvaient égaler son esprit; elle surprenait les plus habiles, et les gens de bien eux-mêmes ressentaient une secrète envie en voyant ses bonnes oeuvres surpasser en tout genre les leurs.

11. Sa mémoire était une mine; elle savait par coeur tout Caldéron, et la plus grande partie de Lopez: si quelque acteur eût oublié son rôle, elle aurait pu lui tenir lieu du livre du souffleur. Pour elle l'art de Feinaigle[17] aurait été inutile, et elle l'eût obligé de fermer sa classe.--Il n'eût jamais formé une mémoire aussi belle que celle qui ornait le cerveau de Donna Inès.

[Note 17: Inventeur de la mnémotechnique.]

12. Sa science favorite était celle des mathématiques; sa plus belle vertu était la magnanimité: son esprit (elle visait quelquefois à l'esprit) était tout attique, ses paroles graves se perdaient dans le sublime; enfin, sur tous les points, c'était bien ce que j'appelle un prodige.--Sa robe du matin était de basin, celle du soir était de soie, ou en été de mousseline, et autres tissus desquels je ne veux pas m'embarrasser davantage.

13. Elle savait le latin, c'est-à-dire l'oraison dominicale; et de la langue grecque--l'alphabet, j'en suis presque sûr: par-ci, par-là, elle lisait quelques romans français, bien qu'elle ne parlât pas purement cette langue. Quant à l'espagnol qui lui était naturel, elle y mettait peu de soin, au moins sa conversation était-elle obscure. Ses pensées étaient des théorèmes et ses paroles de vrais problèmes, comme si elle eût cru que le mystère devait les ennoblir[18].

[Note 18: «Lady Byron, disait Lord Byron, avait de bonnes idées, mais ne pouvait les exprimer. Ses lettres étaient toujours énigmatiques, souvent inintelligibles; elle avait des principes classés mathématiquement.»

(_Les Conversations_.) ]

14. Elle aimait les langues anglaise et hébraïque, et elle disait qu'il y avait entre elles de l'analogie; elle le prouvait en citant quelque chose des Saintes-Écritures: mais je laisse les preuves à ceux qui les ont vues. Je lui entendis dire, et on ne peut le révoquer en doute, chacun en pensera ce qu'il lui plaira: «Il est étrange que le nom hébreu, qui signifie _God_, soit toujours employé en anglais pour gouverner _Damne_[19].

[Note 19: _Je suis_, en hébreu, signifie aussi, _Dieu_, _God_. Il est probable que le poète a eu surtout en vue de se moquer d'une célèbre _blue_ (peut-être Lady Byron), en rappelant ici une de ses singulières réflexions.]

15 . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

16. Enfin, c'était un système ambulant,--les Nouvelles de miss Edgeworth, ou les livres sur l'éducation de mistress Trimmer, échappés de leur reliure: ou bien, «la femme de Celebs[20]» partie à la recherche des amans. C'était la morale pour la première fois personnifiée, et chez laquelle l'envie n'aurait pu découvrir une seule paille. Les autres pouvaient se partager _les défauts féminins_; pour elle, elle n'en avait pas un seul,--le pire de tous.

[Note 20: Titre d'un roman moral de Miss Anna More.]

17. Oh! elle était parfaite, au-dessus de tout parallèle,--de toute comparaison, avec la plus sainte des femmes de ce tems. Elle prévalait tellement sur les puissances de l'enfer que son ange-gardien s'était dispensé de la surveiller. Même ses plus légers mouvemens étaient aussi réguliers que celui des meilleures montres de Harrison. Rien sur la terre ne pouvait la surpasser en vertus, excepté, «ô Macassar, ton huile incomparable[21]!!!»

[Note 21: Voyez la Notice qui accompagne ordinairement la bouteille de l'huile incomparable de Macassar.

(_Note de Byron_.) ]

18. Elle était parfaite: mais comme la perfection est insipide dans ce monde corrompu, dans lequel nos grands parens n'apprirent à se caresser qu'après avoir été exilés de leurs premiers bosquets, où tout était paix, innocence et bénédiction (j'admire ce qu'ils faisaient pendant douze heures), Don José, en digne enfant d'Ève, allait souvent ravir çà et là différens fruits sans la permission de sa femme.

19. C'était un mortel d'un naturel insouciant, peu curieux du savoir et des savans, allant toujours où l'appelait son inclination, et ne songeant pas que sa dame pût s'en inquiéter. Le monde, comme c'est l'usage, toujours méchamment disposé à voir un royaume ou un ménage bouleversés, murmurait qu'il avait une maîtresse; quelques-uns en comptaient deux: mais pour les querelles domestiques une seule pouvait suffire.

20. Or, Donna Inès, avec tout son mérite, avait une haute opinion de tout ce qu'elle valait; et certes, pour supporter l'abandon, il faudrait une sainte. Inès l'était bien dans son système de conduite, mais elle avait un diable d'esprit: quelquefois elle mêlait à la réalité ses propres illusions, et elle laissa passer peu d'occasions de faire tomber dans le piége son légitime seigneur.

21. C'était une chose facile avec un homme souvent dans son tort et jamais sur ses gardes: même les plus sages, quelle que soit leur vertu, ont des momens, des heures, des jours si malencontreux, que vous pourriez les _abattre avec l'éventail de leurs femmes_; souvent aussi les dames frappent trop fort, et l'éventail, sous leurs jolies mains, s'effile en lame de couteau. Comment et pourquoi? on ne le sait jamais bien.

22. C'est pitié que des doctes vierges se marient avec des personnes sans instruction, ou qui, malgré leur bonne famille et leur éducation, restent au-dessous des conversations scientifiques. Je ne puis en dire beaucoup sur ce sujet, moi brave homme et de plus célibataire. Mais vous, époux de dames beaux-esprits, informez-vous au juste si elles ne vous ont pas toutes menés par le nez?

23. Don José et sa femme se querellèrent.--_Pourquoi?_ Pas un ne le devinait, bien que plusieurs milliers de curieux essayassent de l'apprendre, ce qui sûrement leur importait aussi peu qu'à moi. Je déteste le vice ignoble de la curiosité: mais si j'ai quelque talent remarquable, c'est celui d'arranger les affaires de tous mes amis, n'ayant pour mon compte aucun embarras domestique.

24. J'intervins donc, et avec les meilleures intentions; mais leur procédé ne fut pas affectueux. Je pense qu'ils avaient le diable au corps, car je ne pus dans la maison découvrir l'un ou l'autre. Il est vrai que par la suite leur portier m'avoua--mais ceci importe peu; le pire de l'aventure, c'est que le petit Juan, sans m'en prévenir, jeta du haut des escaliers sur moi le seau d'eau de la chambrière.

25. C'était un petit vaurien, aux cheveux bouclés, singe malfaisant depuis le jour de sa naissance. Ses parens ne tombèrent jamais d'accord qu'en raffolant du plus turbulent diablotin de la terre. Au lieu de quereller, s'ils eussent eu leur bon sens, ils auraient envoyé ce jeune docteur à l'école, ou l'auraient fouetté d'importance à la maison, pour lui apprendre à réformer ses manières à l'avenir.

26. Pendant quelque tems, Don José et Donna Inès menèrent un triste genre de vie, se souhaitant mutuellement non le divorce, mais la mort. Comme époux et femme, ils sauvaient les apparences; leur conduite était excessivement mesurée, et nul signe extérieur n'attestait les débats intérieurs, jusqu'à ce qu'enfin le feu cessa de couver, et toute l'affaire fut mise hors de doute.

27. Inès appela quelques droguistes et médecins, et voulut faire déclarer fou son cher mari; mais comme il avait quelques intervalles lucides, elle finit par décider qu'il n'était que mauvais époux. Encore, lorsqu'on voulut recueillir ses dépositions, ne donna-t-elle aucun éclaircissement, si ce n'est que ses devoirs envers Dieu et les hommes exigeaient d'elle cette conduite: ce qui parut fort singulier[22].

[Note 22: «Je fus surpris de voir entrer chez moi, un jour, un médecin et un procureur qui avaient forcé ma porte... Si j'avais pu soupçonner qu'on les avait envoyés pour constater que j'étais devenu fou...»

(_Les Conversations_.) ]

28. Elle tint un journal où furent notées toutes ses fautes; elle ouvrit certains coffres de livres et de lettres, toutes choses que l'on pouvait avoir occasion de citer: alors elle se fit des partisans de tout Séville, sans compter sa bonne vieille grand'mère (qui radotait)[23]. Les auditeurs de son histoire en devinrent ensuite les échos; puis accoururent avocats, inquisiteurs et juges, quelques-uns pour s'en amuser, les autres par un vieil esprit de rancune.

[Note 23: «Sa mère m'a toujours détesté.»

(_Ibid._) ]

29. Alors, cette femme, des femmes la meilleure et la plus douce[24], supporta les chagrins de son mari avec une sérénité toute comparable à celle des dames de Sparte, quand, apprenant la mort de leurs époux, elles prirent le noble parti de ne jamais parler d'eux à l'avenir.--Elle écouta avec calme toutes les calomnies qui s'élevèrent, et telle fut la sublime froideur avec laquelle elle vit son agonie, que tout le monde s'écria: «Quelle magnanimité!»

[Note 24: «On me regardait comme le plus mauvais mari qui fût sur la terre, le plus méchant, le dernier des hommes, et ma femme était un ange.»

(_Les Conversations_.) ]

30. Cette patience de nos meilleurs amis, quand le monde nous condamne, est sans doute bien philosophique; il est doux aussi de paraître magnanime, surtout quand c'est un moyen d'arriver à nos fins; et ce que les juristes appellent _malus animus_ ne peut avoir ici d'application: car sans doute il n'est pas bien de se venger soi-même, mais ce n'est pas _ma_ faute si _les autres_ vous accablent.

31. Et si nos querelles ont ressuscité de vieux contes, et les ont surchargés d'un ou deux nouveaux mensonges, on ne peut, comme vous le savez, _m'en_ blâmer ni quelqu'autre. Ils étaient devenus traditionnels; leur renaissance est d'ailleurs utile à notre gloire par un contraste que tous deux nous sommes également curieux d'établir; de plus elle tourne au profit de la science.--Les scandales morts sont de bons sujets à disséquer.

32. Leurs amis cherchèrent à les réconcilier, puis leurs parens; ils empirèrent l'affaire (dans un cas semblable il est difficile de décider à qui l'on doit plutôt avoir recours, je suis faiblement porté pour les amis ou les parens). Les avocats firent tout pour obtenir le divorce, mais à peine avaient-ils été payés de quelques frais préliminaires que Don José vint à mourir.

33. Il mourut, et bien mal à propos, car d'après ce que m'en ont rapporté les avocats au fait de ces sortes de lois (malgré la circonspection et l'obscurité ordinaire de leur langage), sa mort arriva pour prévenir la plus belle des causes; il faut aussi plaindre la sensibilité publique qui dans cette occasion fut singulièrement émue.

34. Mais hélas! il mourut. Avec lui furent ensevelis la sensibilité publique et les frais de justice. Sa maison fut vendue, ses valets renvoyés, un juif prit l'une de ses maîtresses, un prêtre l'autre.--Au moins l'a-t-on raconté. J'interrogeai les médecins après son décès; il mourut de la fièvre lente appelée tierce, et il laissa sa femme en proie à sa haine.

35. Cependant José était un homme d'honneur: je l'ai assez connu pour le dire: je ne m'occuperai donc plus de ses faiblesses. D'ailleurs on ne pourrait guère lui en trouver d'autres; si quelquefois ses passions excédèrent la juste convenance, et ne furent pas aussi paisibles que celles de Numa (qu'on nommait encore Pompilius), c'est qu'il avait été mal élevé, c'est qu'il était né bilieux.

36. Quoi qu'on puisse dire de ses qualités ou de ses défauts, il avait, le pauvre homme! bien des sujets de douleur. Ce fut un cruel moment pour lui que de se trouver seul auprès de son triste foyer, autour de ses dieux domestiques brisés en morceaux. Sa sensibilité ou sa fierté ne pouvaient choisir qu'entre la mort ou les _Doctors Commons_.--Il mourut donc[25].

[Note 25: Les _doctors commons_ sont les juges qui connaissent des divorces, en Angleterre.