Uvres Completes De Lord Byron Tome 01 Avec Notes Et Commentaire
Chapter 29
93. Au-dessus de sa petite tête étincelaient déjà leurs sabres; ses beaux cheveux bouclés se redressaient d'épouvante, tandis que sa face restait cachée sur les corps morts qu'elle pressait. Juan aperçoit une lueur de ce triste tableau; je ne répéterai pas ce qu'il dit alors, afin de ne pas choquer les _oreilles bien élevées_; mais ce qu'il fit, ce fut de tomber sur le dos des brigands,--excellente manière de raisonner avec des Cosaques.
94. Il taillada la hanche de l'un, fendit l'épaule de l'autre, et les envoya chercher, en hurlant, quelque chirurgien pour cicatriser des blessures méritées à si juste titre, et pour calmer leur rage et leur férocité déçues. Mais bientôt sa colère s'apaisa en considérant les joues pâles et sanglantes de la jeune captive, et en la soulevant du funeste monceau qui devait lui servir de tombe.
95. Elle était froide comme ceux dont on la séparait; une légère trace de sang qui sillonnait son visage annonçait combien peu s'en était fallu qu'elle ne partageât le sort de sa famille. Le même coup qui avait immolé sa mère l'avait elle-même effleurée, et avait déposé sur son front une ligne de pourpre, seul lien qui l'unît encore à tout ce qu'elle aimait au monde. Mais elle n'avait pas reçu d'autre atteinte. Elle ouvrit ses grands yeux, et, avec un air d'effroi, les porta sur Juan.
96. Au même instant leurs regards se dilatèrent en se fixant l'un sur l'autre. Les yeux de Juan exprimaient un mélange de peine, de plaisir, d'espérance et de crainte; on y distinguait la joie d'avoir pu la sauver et la crainte de ne pouvoir toujours la défendre aussi heureusement: celle-ci ne le regardait encore qu'avec des transes et une terreur enfantine. Ses traits étaient purs, transparens, pâles, et cependant radieux tels qu'un vase d'albâtre quand on vient à l'éclairer.
97. Alors survint John Johnson (je ne veux pas l'appeler Jack, ce nom est trop vulgaire et trop prosaïque pour de grandes occasions, telles qu'une prise de ville), survint Johnson, à la tête d'une centaine d'hommes. «Juan! Juan! s'écria-t-il, allons, mon enfant, arme au bras! Je gage Moscou contre un dollar que vous et moi allons gagner le collier de Saint-Georges[266].
[Note 266: Ordre militaire de Russie.
(_Note de Lord Byron_.) ]
98. «Le séraskir a la tête cassée, mais on n'est pas encore maître du bastion de pierres, et le vieux pacha, entouré de plusieurs centaines de morts, y reste à fumer tranquillement sa pipe, au milieu du feu de notre artillerie et de la sienne. On dit que nos morts forment déjà autour de la batterie une pile de cinq pieds de haut, mais elle n'en continue pas moins ses décharges, et nos gens reçoivent autant de boulets qu'il y a de grains de raisin dans une vigne.
99. «Venez donc avec moi!» Juan répondit: «Regardez cette enfant;--c'est moi qui l'ai sauvée.--Je ne veux pas laisser encore sa vie exposée. Indiquez-moi quelque lieu de salut où elle ait moins sujet de craindre et de s'effrayer, et je suis à vous.»--Johnson alors regarda autour de lui,--leva les épaules,--se pinça la hanche,--la cravate de soie noire, et enfin répliqua: «Vous avez raison. Pauvre créature! Comment faire? Je n'en sais vraiment rien.»
100. Juan dit: «Quelque chose qu'il y ait à faire, je ne la quitterai pas avant que sa vie ne me semble beaucoup plus assurée que la nôtre.--Ah! je ne répondrais d'aucune des trois, dit Johnson, mais _vous_, du moins, avez l'occasion de mourir avec gloire.» Juan reprit: «Je suis prêt sans doute à endurer tout ce qu'il faudra,--mais je n'abandonnerai jamais cette enfant qui n'a plus de père et qui, par conséquent, est désormais ma fille.»
101. Johnson dit: «Juan, nous n'avons pas de tems à perdre; cette enfant est un bel enfant,--un fort bel enfant;--je n'ai jamais vu de pareils yeux; mais, écoutez! il faut choisir entre votre honneur et votre sensibilité, votre gloire et votre compassion: écoutez comme le bruit augmente!--Il n'y a pas d'excuse dès qu'on fait le sac d'une ville.--Je serais fâché de marcher sans vous; mais, pardieu, nous n'arriverons pas assez tôt pour porter les premiers coups.»
102. Cependant Juan resta immobile jusqu'à ce que Johnson, qui réellement l'aimait à sa manière, se tourna vers quelques soldats de sa troupe, qu'il jugeait les moins avides de butin. Il jura que, s'il arrivait le moindre mal à l'enfant qu'il leur confiait, ils seraient tous fusillés le lendemain, et que, s'ils le représentaient sain et sauf, ils recevraient au moins cinquante roubles de récompense,
103. Et leur part dans les autres gratifications que recevraient leurs camarades sur la masse du butin.--Juan alors consentit à marcher au-devant du tonnerre qui diminuait à chaque pas leur nombre. Ceux qui restaient n'en avançaient pas avec moins d'ardeur,--et, n'allez pas vous en étonner, ils étaient animés par l'espoir du pillage, comme cela se voit tous les jours et en tous lieux.--Il n'est pas de héros qui puisse se contenter d'une demi-solde.
104. Et telle est la victoire, et tels sont les hommes, ou, du moins, les dix-neuf vingtièmes de ceux que nous appelons ainsi.--Mais Dieu sans doute donne un autre nom à la moitié des créatures humaines, si ses voies ne sont pas tout-à-fait inconcevables. Pour revenir à notre sujet, il y eut un brave kan tartare,--ou bien un _sultan_ (comme ce prince est appelé par l'auteur dont la prose historique guide en ce moment mon humble muse), qui ne voulait reculer à aucun prix.
105. Flanqué de cinq valeureux fils (un avantage de la polygamie, quand on ne poursuit pas la bigamie comme un prétendu crime, c'est qu'elle fraie des guerriers par vingtaines), il ne voulait pas convenir que la ville pût être emportée tant qu'il resterait un bâton dans les mains d'un homme courageux.--Ai-je donc ici à peindre un fils de Priam, de Pélée ou de Jupiter? Nullement,--mais un froid, brave et vieux bonhomme qui était, avec ses cinq fils, à l'avant-garde.
106. Le point était de le _prendre_. Les véritables braves éprouvent volontiers le désir de protéger le brave quand il est opprimé sous le nombre.--Ils sont un mélange de bêtes féroces et de demi-dieux, tantôt furieux comme la vague montante, et tantôt attendris par la pitié. L'arbre altier se courbe sous les zéphirs de l'été; ainsi quelquefois la compassion fait fléchir les coeurs les plus sauvages.
107. Mais il _ne_ voulait _pas être pris_. À toutes les offres de merci que lui faisaient les chrétiens attendris, il répondait en les moissonnant à droite et à gauche, avec l'obstination du Suédois Charles à Bender. Ses cinq braves enfans ne défiaient pas moins l'ennemi, aussi les coeurs russes se fermèrent-ils bientôt à la pitié, vertu qui, comme la patience humaine, ne résiste guère aux provocations hostiles.
108. Vainement Johnson et Juan, dépensant toute leur phraséologie orientale, le conjuraient-ils, au nom de Dieu, de montrer, en combattant, tout juste assez de tiédeur pour leur permettre sans honte de défendre sa vie;--il tranchait toujours devant lui, semblable à des docteurs en théologie quand ils disputent avec des sceptiques. Il frappait, en jurant, ses amis, ainsi que les enfans battent leurs nourrices.
109. Bien plus, il avait même déjà, quoique légèrement, blessé Juan et Johnson: alors ils se lancèrent aussitôt, le premier en soupirant et le second en jurant, sur sa furieuse majesté sultane. En même tems tous leurs compagnons, également irrités contre un infidèle aussi opiniâtre, se jetèrent pêle-mêle sur lui et sur ses fils; pendant quelque tems ils résistèrent à cette pluie comme une plaine sablonneuse
110. Qui pompe l'eau du ciel et reste encore desséchée. Mais enfin le moment de succomber était venu.--Le second fils fut renversé par un coup de fusil; le troisième fut sabré, et le quatrième, le plus chéri des cinq, trouva la mort sur les baïonnettes. Le cinquième, qui, nourri par une mère chrétienne, avait été négligé, mal élevé et rebuté de toutes manières parce qu'il avait le corps tout difforme, mourut cependant sans regret en défendant un père qui rougissait de l'avoir pour fils.
111. L'aîné était un véritable et intrépide Tartare. Jamais Mahomet ne destina au martyre un plus grand contempteur des Nazaréens. Ses regards n'étaient fixés que sur les vierges aux noires paupières, qui, dans le paradis, préparent la couche de ceux qui n'ont pas accepté de quartier sur la terre; or, on pense bien que ces houris, comme toutes les autres belles créatures, font, avec leurs séduisans visages, tout ce qu'elles veulent de quiconque vient à les regarder.
112. Et pour ce qui est de leurs intentions sur le jeune kan, je ne les connais ni ne veux les présumer; mais sans doute préféreraient-elles un beau jeune homme à de vieux héros endurcis. Voilà pourquoi, si vous venez à parcourir le hideux désert d'un champ de bataille, trouverez-vous toujours pour un cadavre de vétéran ridé, laid, cuir-tanné, dix milliers de beaux et frais petits-maîtres expirans.
113. Les houris éprouvent encore un plaisir naturel à confisquer les nouveaux mariés, avant que les premières heures nuptiales soient écoulées, que la triste seconde lune ait chassé celle de miel, et qu'enfin le sombre repentir ait eu le tems d'oppresser le coeur de l'époux qui regrette en vain le bonheur des bacheliers. Il se peut fort bien que les houris soient friandes des fleurs passagères dont elles disputent ainsi les premiers fruits.
114. Ainsi le jeune kan, l'oeil fixé sur les houris, oubliait les charmes des quatre jeunes épouses, et s'avançait bravement vers sa première nuit céleste. Après tout, bien que notre excellente religion tourne en ridicule de pareilles croyances, ces vierges aux yeux noirs excitent les musulmans à combattre, comme s'il n'existait qu'un paradis;--malheureusement si tous les récits qu'on nous fait de l'enfer et du ciel sont dignes de foi, il doit y en avoir au moins six ou sept.
115. Les gracieux fantômes éblouissaient tellement ses yeux, que même, en sentant le fer entr'ouvrir son coeur, il s'écria: _Allah!_ qu'il vit le paradis dérouler pour lui ses mystérieuses voiles, et la brillante éternité, comme un soleil toujours nouveau, se glisser dans son ame avec ses prophètes, ses houris, ses anges et autres saints, tous environnés du plus voluptueux éclat.--En ce moment-là même il mourait,
116. Mais avec un visage embrasé d'un ravissement céleste.--Pour le bon vieux kan, il y avait long-tems qu'il n'entrevoyait plus de houris; toute son espérance était dans la race florissante qui s'élevait glorieusement, comme autant de cèdres, autour de lui.--Quand il vit son dernier héros étendu sur la terre tel qu'un arbre déraciné, il fit un instant trêve à ses coups de cimeterre, et laissa tomber un regard sur son fils, son premier, hélas! et son dernier fils!
117. Les soldats ne l'eurent pas plus tôt vu détourner sa pointe, qu'ils s'arrêtèrent également et parurent disposés à lui accorder quartier, pourvu qu'il ne recommençât pas ses attaques désespérées. Il n'aperçut ni leur pause ni leurs signaux; son coeur était brisé: jusqu'alors inflexible, il fléchissait enfin comme un jonc à l'aspect de ses enfans expirés; et,--bien qu'il eût fait le sacrifice de sa vie,--il sentait amèrement qu'il était seul.
118. Mais ce fut un frisson passager.--D'un élan, il enfonça sa poitrine dans le fer des Russes, avec l'impétuosité du moucheron quand il traverse la lumière qui doit brûler ses ailes. Il se frappa lui-même plutôt qu'il ne fut frappé, avec les baïonnettes qui venaient de percer ses enfans; puis, jetant encore sur ces derniers un demi-regard, son ame abandonna, par une large blessure, sa dépouille mortelle.
119. Chose assez étrange!--ces soldats furieux qui, dans leur soif de sang, ne pardonnaient au sexe ni à l'âge, à l'aspect de ce vieillard héroïque tombé sur le corps de ses enfans, ne purent résister à leur attendrissement. Ainsi, bien que nulle larme ne coulât de leurs yeux enflammés d'une sanglante rage, ils honorèrent dans ce héros le mépris qu'il avait montré pour la vie.
120. Mais les boulets partaient encore du bastion de pierres dont le premier pacha défendait tranquillement l'approche. Déjà il avait fait plus de vingt fois reculer les Russes, et il avait rendu inutiles les assauts de l'armée entière[267]. À la fin il condescendit à s'informer si le reste de la ville était perdu ou gagné, et quand il apprit que les Russes étaient vainqueurs, il envoya un bey pour répondre aux sommations de Ribas.
[Note 267: Ici Lord Byron attribue au pacha ce que l'histoire met sur le compte du sultan. (Voyez le _Supplément aux notes du Chant_ VIII.)]
121. Et, cependant, assis les jambes croisées sur un petit tapis, il continuait avec le plus grand sang-froid à fumer son tabac.--L'aspect du sac de Troie n'offrait rien de comparable à la scène qu'il avait devant les yeux;--rien ne fut capable de troubler son stoïque regard et son austère philosophie. Tout en caressant tranquillement sa barbe, il répandait autour de lui une vapeur ambrosiale, avec autant de sérénité que s'il eût eu trois vies aussi bien que trois queues.
122. La ville est emportée:--de ce moment, peu importe qu'il continue à défendre sa vie ou le bastion, sa valeur obstinée ne peut être d'aucun secours, Ismaïl n'est plus. Déjà l'arc argenté du croissant est tombé; sur la terre conquise s'élève une croix de pourpre, mais ce n'est pas un sang _rédempteur_ qui la colore: de même que l'Océan reproduit dans son sein le disque de la lune, le sang qui ruisselle de toutes parts offre une seconde image de toutes les rues embrasées.
123. Tout ce que l'esprit peut imaginer d'excès; tout ce que les mortels peuvent exécuter de pire; tout ce que nous lisons, rêvons ou entendons raconter des misères humaines; tout ce que le diable ferait s'il devenait entièrement fou; tout ce qui surpasse les horreurs que pourrait tracer la plume; tout ce qui encombre les enfers, ou des lieux aussi affreux que les enfers (habités par des êtres qui abusent de leur force), se trouvait en ce moment réuni (comme cela est ailleurs plus d'une fois arrivé et arrivera encore) sur les décombres d'Ismaïl.
124. Si l'on peut citer de loin en loin quelque trait fugitif de pitié, s'il se rencontra quelques ames assez nobles pour faire trêve un instant à leur furie et sauver quelque petit enfant ou quelque vieillard sans défense,--qu'est-ce que d'aussi rares exceptions dans une ville anéantie, où s'entremêlaient pour chaque citoyen un millier d'affections, de liens et de devoirs réciproques? Considérez maintenant, ô _cokneys_ de Londres, et _muscadins_ de Paris! quel pieux divertissement offre la guerre.
125. Décidez si le plaisir de lire une gazette compense parfaitement tant d'agonies et de crimes. Et, si vous restez insensibles à ces tableaux, n'oubliez pas que l'avenir vous réserve peut-être une semblable destinée. Mais pourquoi des sermons, pourquoi de la poésie? n'êtes-vous pas assez avertis par les taxes, Castlereagh, et la dette publique toujours croissante? Écoutez la voix de votre coeur et l'histoire actuelle de l'Irlande, puis venez nous dire si toute la gloire de Wellesley dissipera la famine.
126. Mais, du moins, pour un peuple aussi sensible au bien-être de la patrie et du roi, il existe un sublime motif d'exaltation et de sécurité.--Muses, c'est à vous qu'il convient de le porter sur vos brillantes ailes! Oui, que la misère, cette immense sauterelle, dévore nos champs et absorbe nos moissons, jamais du moins la famine au visage décharné n'approchera du trône.--L'Irlandais peut mourir de faim, le grand Georges ne pèse-t-il pas deux cents livres?
127. Mais il faut enfin achever mon thème. Ismaïl cessa d'exister.--Ville infortunée, tes tours embrasées étincelaient dans les eaux du Danube, et celles-ci coulaient rougies par le sang de tant de morts. On entendait encore l'affreux hurlement de guerre et les derniers cris aigus des victimes; mais les détonations devenaient de plus en plus rares; des quarante milles créatures qui animaient le jour précédent l'enceinte des murailles, quelques centaines respiraient encore:--tout le reste était silencieux.
128. Il faut cependant, sous un rapport, rendre hommage à l'armée russe; elle fit preuve d'une certaine vertu, fort en vogue de nos jours, et par conséquent fort digne d'être mentionnée. Le sujet est délicat, mes paroles le seront aussi.--Peut-être la rigueur des saisons, le long séjour des soldats dans leurs quartiers d'hiver, ou bien encore la privation de repos ou de nourriture, ajoutèrent-ils à leur continence habituelle;--mais il est certain qu'ils attentèrent fort peu à la pudeur des femmes.
129. Ils tuèrent, ils pillèrent beaucoup, et de loin en loin ils se permirent même des violences d'une autre espèce,--mais du moins avec bien plus de retenue que les _Français_, quand ces guerriers libertins entraient dans une ville prise d'assaut. Je ne puis en trouver d'autre cause que la glace de la saison et la compassion des coeurs; mais il est certain que toutes les dames, à l'exception de quelques vingtaines, restèrent aussi vierges qu'auparavant.
130. Quelques méprises ridicules, commises dans l'obscurité, attestèrent aussi le défaut de lanternes ou de goût.--La fumée était si épaisse, qu'on avait de la peine à distinguer un ami d'un ennemi;--et d'ailleurs la hâte justifie de semblables erreurs, alors même que quelques rayons de lumière semblent devoir garantir les plus vénérables chastetés.--Voilà comme différens grenadiers dévirginèrent six demoiselles, dont la plus jeune avait soixante-dix ans.
131. Mais, en somme, leur continence fut exemplaire; il en résulta quelque désappointement pour les prudes chancelantes qui, éprouvant tous les inconvéniens de la vie célibataire, se seraient crues fort excusables (car il n'y aurait pas eu là de leur faute, le destin seul leur infligeait cette croix) de contracter, à l'exemple des Sabines, un mariage à la romaine, sans faire les frais d'une couche nuptiale.
132. Au milieu du bruit on distingua aussi certaines veuves égrillardes (espèce d'oiseaux depuis long-tems encagés), qui demandaient avec inquiétude, «pourquoi le rapt ne commençait pas.» Mais, dans la fureur du pillage et de la tuerie, pouvait-il rester quelque loisir pour des crimes superflus? Si elles furent ou non soustraites au viol, c'est encore un mystère pour moi,--et je ne puis que laisser ici au lecteur la faculté d'espérer qu'elles en furent effectivement préservées.
133. Voilà donc Suwarow devenu conquérant,--un rival de Timur et de Gengis! Les mosquées et les rues brûlaient encore comme la paille, sous ses yeux; les mugissemens du canon retentissaient encore quand il écrivit, d'une main sanglante, sa première dépêche. Voici exactement son contenu:--«Gloire à Dieu et à l'impératrice! (Puissances du ciel! quelle alliance de noms!) Ismaïl est à nous[268].»
[Note 268: Dans la dépêche russe originale:
_Slava bogu! slava vam! Krepost vzala, y ïa tam_.
C'est une espèce de couplet. Suwarow était poète.
(_Note de Lord Byron_.) ]
134. Il me semble que voilà les plus terribles mots, depuis _Mané, Mane, Thécïl et Upharsin_, que jamais ait tracés main ou plume de guerrier.--Ah! grand Dieu, prenez compassion de moi! je ne suis pas un ministre de paroisse; ce que Daniel lut était l'écriture précise, sévère et sublime du Seigneur; quant au prophète, il n'eut jamais l'idée de plaisanter sur le sort des nations.--Et voilà ce Russe qui garde assez de présence d'esprit pour rimer, comme Néron, sur une ville enflammée!
135. Cette mélodie polaire, il la composa sous l'accompagnement des cris et des hurlemens d'une population massacrée; peu de gens, je l'espère, essaieront de la chanter, mais que du moins personne ne l'oublie!--Je voudrais, s'il était possible, apprendre aux pierres insensibles à se soulever contre les tyrans de la terre. Ah! que l'on ne dise plus que nous soyons encore sous le pied des trônes;--et vous, enfans de nos enfans, souvenez-vous que nous avons tracé l'image fidèle _des choses telles qu'elles étaient_ avant que le monde ne fût libre!
136. Cette heure n'a pas encore sonné pour nous, mais vous l'entendrez, et comme dans l'extase de votre rénovation vous auriez peine à croire la vérité de ce qui se passe aujourd'hui, je juge à propos de l'écrire pour votre instruction. Mais plutôt en périsse entièrement la mémoire!--et si par hasard vous vous rappelez notre siècle, méprisez-nous plus profondément que nous ne méprisons les sauvages. Ceux-là _peignent_, il est vrai, leurs membres _nus_, mais ce n'est _pas_ avec du sang.
137. Et quand vous entendrez les historiens parler de trônes et de ceux qui les remplissent, reportez-vous aux pensées qu'inspirent les os gigantesques de Mammoth[269]; demandez-vous ce que l'ancien monde pouvait faire de pareils objets, ou comparez-les aux hiéroglyphes égyptiens, ces piquantes énigmes offertes aux âges futurs, et sur lesquelles on fait tant de conjectures chimériques pour expliquer le but heureusement caché de la construction des pyramides.
[Note 269: Voyez la note de la strophe 38 du chant IX.]
138. Lecteur! j'ai tenu ma parole,--du moins tout ce que je vous avais promis dans le chant cinquième. Vous avez eu des esquisses d'amour, de tempête, de voyage et de guerre:--le tout, vous en conviendrez, dessiné avec soin et digne de l'épopée, si ma véracité n'était pas un motif d'exclusion. J'ai beaucoup moins délayé mon thème que mes prédécesseurs en poésie. Je chante avec négligence, mais Phébus daigne de tems en tems me présenter une corde
139. Qui tour à tour exprime sous mes doigts les accens de la harpe, du luth ou du violon[270]. Pour ce qui advint ensuite au héros de cette grande intrigue poétique, il ne tiendrait qu'à moi de vous le raconter tout au long; mais j'aime mieux faire une pause tout au beau milieu de ma course, après m'être fatigué à battre les opiniâtres murs d'Ismaïl. Et cependant Juan est chargé d'une dépêche dont on attend impatiemment l'arrivée à Pétersbourg.
[Note 270: «Encore le _bon mot_ trivial qui gâte l'idée noble.
(_Note de M. A. P._)
Cette note du premier traducteur est fort injuste. Il n'y a dans le texte anglais ni _trivialité_, ni _bon mot_, ni prétention à l'_idée noble_; la pensée de Byron est claire, simple et vraie. Le mot _fiddle_, violon, est en anglais fort poétique, et l'on ne peut même expliquer pourquoi notre poésie en dédaigne l'emploi. Je remarquerai, à ce sujet, que chez nous presque tous les mots qui expriment des idées modernes ne sont pas admis dans la poésie noble. J'en citerai pour exemple _fusil_, _baïonnette_, _violon_, _canon_, etc. Rien ne montre mieux l'asservissement de notre prosodie aux routines de l'antiquité.]
140. Cet honneur lui fut conféré en récompense de son courage et de son humanité;--car les hommes finissent par rendre hommage à cette vertu, après avoir long-tems suivi, par vanité, leurs inspirations féroces. Juan reçut quelques complimens pour avoir sauvé d'un délire de carnage son innocente petite captive, et je suis sûr qu'il eut plus de joie de la voir préservée de la mort, que de son nouveau ruban de Saint-Vladimir.
141. L'orpheline musulmane suivit son protecteur, car elle n'avait plus d'asile, de maison, de ressources. Tous ceux qui l'avaient aimée, semblables à la triste famille d'Hector, avaient péri sur les murs ou dans l'enceinte de la ville, et sa patrie elle-même n'était que le spectre d'elle-même. Désormais le muezzin[271] ne devait plus appeler les citoyens à la prière;--Juan pleurait, et jurait de défendre sa jeune orpheline. Il ne fut pas parjure.
[Note 271: Nom du prêtre qui tous les jours appelle les vrais croyans à la prière du haut de la galerie extérieure des minarets. «Quand le muezzin a une belle voix, dit Byron, dans les notes du Giaour, l'effet produit par les derniers mots qu'il prononce, _Allah! Hu!_ est plus solennel et plus imposant que celui des meilleures cloches chrétiennes.»]
SUPPLÉMENT AUX NOTES DU CHANT VIII.
STROPHE 6.