Uvres Completes De Lord Byron Tome 01 Avec Notes Et Commentaire
Chapter 28
43. Ils tombèrent aussi nombreux que les moissons sous la grêle, les prés sous la faux et les blés sous la faucille; se chargeant ainsi de justifier cette vieille et triviale vérité, que la vie de l'homme a la fragilité de tous les plaisirs qui le captivent. Les batteries turques les criblaient comme un fléau, ou bien un bon boxeur, et les plus braves d'entre eux, réduits en capilotade, tombaient sur leur tête avant d'avoir pu lâcher un coup de fusil.
44. Placés derrière les traverses[255] et les flancs des bastions, les Turcs faisaient un feu d'enfer et balayaient des rangs entiers comme des flots d'écume frappés par le vent. Cependant (Dieu sait comment!) le destin, qui comprend les villes, les nations et les mondes dans ses capricieuses révolutions, permit qu'au milieu de tous ces divertissemens sulfuriques Johnson et quelques autres qui avaient tenu bon gagnassent le talus intérieur du rempart.
[Note 255: Retranchemens formés entre deux ouvrages de fortifications.]
45. D'abord un, deux, puis cinq, six et une douzaine montèrent avec vivacité; car il fallait avancer de suite ou pas du tout, et la flamme, semblable à la poix ou la résine, pleuvait aussi bien en haut qu'en bas. Ainsi il eût été difficile de décider lesquels étaient plus prudens de ceux qui d'abord avaient hissé sur le parapet leurs figures martiales, ou de ceux qui croyaient, en attendant encore, faire un aussi bel acte de courage.
46. Mais ceux qui tentaient l'escalade s'aperçurent qu'un accident ou une bévue protégeait leur audace. En effet, l'ignorance du Cohorn grec ou turc avait disposé les palissades, comme vous seriez étonné de les observer, dans les forts des Pays-Bas ou de la France--(bien qu'ils soient inférieurs à notre Gibraltar). Ces palissades étaient justement plantées au milieu du parapet,
47. De sorte que sur tous les cotés il restait neuf ou dix pas où l'on pouvait, sans obstacle, marcher. Ce fut pour nos gens, ceux du moins qui vivaient encore, un précieux avantage; ils purent former une seconde ligne et combattre de nouveau; et, ce qui les favorisa bien mieux, ils parvinrent à rompre les palissades, qui n'étaient guère plus hautes que des épis de blé[256].
[Note 256: Elles n'étaient élevées qu'à deux pieds du talus.
(_Note de Lord Byron_.) ]
48. Au nombre des premiers,--je ne dis pas le _premier_, car, en pareil cas, les prétentions à la primauté font souvent éclater de mortelles querelles entre amis comme entre alliés. Par exemple, il faudrait qu'un Anglais eût bien de l'audace, et qu'il ne craignît pas de mettre à une rude épreuve la patience partiale de John Bull, pour prétendre que Wellington s'était laissé battre à Waterloo;--cependant les Prussiens disent la même chose;--
49. Et si, ajoutent-ils, Blucher, Bulow, Gneisenau, et Dieu sait combien d'autres en _au_ et en _ou_, n'étaient pas arrivés assez à tems pour jeter la terreur dans le coeur de ceux qui jusqu'alors avaient combattu comme des tigres affamés, le duc de Wellington aurait cessé de faire un étalage de ses ordres et de toucher ses pensions, les plus fortes dont fassent mention nos annales.
50. Mais n'y pensons jamais.--_Dieu sauve le roi!_ et les rois! car s'_il_ ne les garde, je doute que les hommes le veuillent long-tems encore.--Il me semble qu'un petit oiseau vient me chanter à l'oreille que les peuples, tôt ou tard, consentiront à être les plus forts. La plus méchante rosse finit par ruer contre le brutal conducteur qui l'a maladroitement attelée de manière à la blesser,--et la multitude se lasse de suivre toujours l'exemple de Job.
51. D'abord elle gromèle[257], puis elle jure, puis, comme David, elle lance de faibles cailloux contre le géant; enfin, elle saisit les armes auxquelles les hommes ont recours quand le désespoir ravit à leur coeur une partie de sa flexibilité, et alors _viennent les tiraillemens de la guerre_;--oui, je n'en doute pas, ils reviendront encore, et je leur dirais: «Fuyez loin de nous,» si je n'avais pas prévu que cette révolution seule peut sauver la terre d'une souillure infernale[258].
[Note 257: Cette expression est, je le sais, familière; mais elle est du bon vieux français: elle est bien autrement pittoresque que _murmurer_; enfin, elle est la traduction précise du mot anglais _it grumbles_.]
[Note 258: M. A. P. fait sur cette octave la note suivante: «_Ailleurs_, Lord Byron _avait_ quelque crainte sur cette prédiction.» Cela est méchant.]
52. Mais suivons.--Je ne disais pas _le premier_, mais au nombre des premiers s'était élancé sur les murs d'Ismaïl notre jeune ami Don Juan, comme s'il eût été élevé au milieu de pareilles scènes:--elles étaient cependant toutes nouvelles pour lui, et je voudrais pouvoir dire pour la _plupart_ des autres. La soif de la gloire, quelquefois si dévorante, s'était emparée de lui,--bien qu'il eût une ame généreuse, le coeur sensible et les traits féminins.
53. Il était donc sur la brèche,--lui qui, depuis son enfance, avait reposé comme un enfant sur le sein des femmes. Il pouvait bien montrer quelque chose d'homme en pareille circonstance; mais dans la première position était son Élysée. Il aurait pu facilement supporter la terrible épreuve à laquelle Rousseau engage les amantes inquiètes à nous soumettre. _Observez votre amant quand il sort de vos bras_. Il est vrai que Juan n'en sortait pas tant qu'elles conservaient leurs charmes,
54. À moins qu'il n'y fût contraint par la destinée, les flots, les vents ou la parenté, tous obstacles de la même espèce. Or maintenant, le voilà dans un endroit--où tous les liens formés par la société cèdent au fer et à la flamme: _lui_ dont le corps même était tout ame, entraîné par les destins ou l'occasion, ce tyran des plus grands coeurs, exaspéré par le moment et les lieux, il se précipite dans la lice, comme un cheval de race frappé de l'éperon.
55. Et quand il trouve quelque résistance, son sang bouillonne comme celui du coursier devant une porte à cinq barres, une double défense ou une balustrade; alors que le jeune cavalier anglais ne doit plus compter que sur sa légèreté, pour se garantir d'une mort assurée. Juan, de loin, avait en horreur la cruauté; ainsi tous les hommes, avant d'être irrités, détestent-ils le sang;--mais Juan avait cela de plus, qu'il tressaillait même aussitôt qu'il entendait un plaintif gémissement.
56. Le général Lascy, qui, dans le même moment, était serré de près, ayant vu arriver le renfort d'une centaine de jeunes gens réunis qui tombaient, pour ainsi dire, de la lune, adressa tous ses remerciemens à Juan qui se trouvait le plus près de lui; il ajouta même qu'il espérait prendre bientôt la ville. Car il croyait s'adresser non pas à quelque _pauvre maraud_, suivant l'expression de Pistol[259], mais bien à un jeune Livonien.
[Note 259: Pistol, personnage de _Henri IV_, deuxième partie. Voyez acte 5, scène 3.]
57. Mais Juan, auquel il s'adressait en langage germanique, entendait l'allemand ni plus ni moins que le sanscrit; pour toute réponse il fit une inclination au général qui paraissait avoir le droit de lui commander. Or, en le voyant avec tous ses rubans noirs et blancs, ses étoiles, ses médailles et son épée ensanglantée, lui parler d'un air de reconnaissance, il supposa facilement qu'il avait affaire à un officier de haut rang.
58. L'entretien ne se prolonge guère entre deux hommes qui n'ont pas un commun langage; et d'ailleurs, dans la chaleur d'une bataille ou d'un siége, une infinité de bruits interrompent le dialogue, et plusieurs crimes sont exécutés avant qu'un mot ait frappé l'oreille. Les cris d'horreur qui, tels que le tocsin des cloches, viennent vous saisir, les plaintes, les sanglots, les prières, les imprécations et les hurlemens, sont d'ailleurs autant d'obstacles à une conversation suivie.
59. Voilà comment tout ce que nous venons de rapporter en deux longues octaves se passa en moins d'une minute; mais il n'est pas d'exécrables crimes qui n'aient cherché à se faire comprendre dans ce moins d'une minute. Le canon lui-même assourdi au milieu de cette scène d'horreur cessa de frapper l'oreille, et l'on eût aussi bien saisi le chant des linottes que les éclats de son tonnerre, tant était effroyable la voix générale de la nature humaine à l'agonie.
60. La ville est forcée.--Oh! éternité!--_Dieu fit les champs, et l'homme fit la ville_, a dit Cowper,--et je commence à me ranger de son opinion, en voyant tomber Rome, Babylone, Tyr, Carthage, Ninive, toutes les villes en un mot dont les hommes ont gardé le souvenir ou n'ont jamais entendu parler. Et quand je médite le présent et le passé, je m'imagine que les bois finiront par nous servir de retraite.
61. De tous les hommes, si l'on en excepte Sylla (le tueur d'hommes) dont on envie généralement la vie et la mort fortunées; de tous les grands noms qui éblouissent nos regards, le plus heureux fut sans contredit le général Boon[260], devenu chasseur de Kentucky. Jamais il ne frappa que des ours et des daims, et il jouit d'une existence longue, solitaire, paisible, vigoureuse, au sein des plus profonds déserts.
[Note 260: «Boon, personnage historique, général américain, devenu sauvage par choix, qui a fondé le premier établissement du Kentucky.»
(_Note de M. A. P._) ]
62. Le crime n'approcha pas de lui:--il n'est pas fils de la solitude. La santé ne le quitta pas;--son asile est dans les déserts rarement franchis; et si, dans ces lieux, les hommes ne l'appellent pas, si la mort[261] même finit par être de leur choix plutôt que la vie, nous devons leur pardonner; ils ne font que s'accoutumer aux scènes qui les environnent, en appelant de leurs voeux ce qu'ils avaient en horreur--dans la prison de nos villes. En ce moment, je dois me contenter de dire que Boon vécut en chasseur jusqu'à l'âge de quatre-vingt-dix ans,
[Note 261: La mort, c'est la liberté. Tout, dans les villes, respire la vie; il est donc naturel qu'on tienne, dans les villes, aux entraves de la vie; mais dans les déserts, où tout rappelle la mort et la liberté, l'homme perd naturellement peu à peu la crainte de la mort. Telle est ici, je pense, la pensée de Byron.]
63. Et que, chose plus étrange, il acquit ainsi de la renommée (pour laquelle les autres hommes se déciment vainement), et de cette _bonne_ renommée, sans laquelle la gloire n'est plus qu'un refrain de taverne;--simple, calme, véritable antipode de l'infamie, et qui n'a rien à redouter des coups de la haine ou de l'envie. Ermite actif, il resta jusque dans sa vieillesse l'enfant de la nature, ou bien encore l'homme de Ross, devenu sauvage[262].
[Note 262: «Voyez Pope, sur l'homme de Ross.»
(_Note de M. A. P._) ]
64. Il est vrai qu'il s'éloigna des hommes même de sa première patrie, quand ils vinrent bâtir sous l'obscurité de ses arbres,--qu'il alla chercher, à plusieurs centaines de milles au-delà, une terre moins surchargée de maisons et beaucoup plus commode.--La civilisation a cet inconvénient, qu'on ne peut jamais trouver quelqu'un à qui on plaise ou qui lui-même vous plaise; mais toutes les fois qu'il trouva l'homme individuel, il montra toute la sympathie dont jamais homme put être susceptible.
65. Et, d'ailleurs, il n'était pas seul: autour de lui s'élevait une tribu de champêtres[263] enfans de la chasse, dont les yeux non encore dessillés ne découvraient jamais de satiété dans le monde. Jamais l'épée ou le chagrin n'avaient imprimé leur passage sur leurs fronts sereins, et jamais le plus léger froncement ne voilait, en ces lieux, la beauté de la nature ou des hommes.--Les libres forêts garantissaient leur liberté et donnaient à toutes leurs sensations une fraîcheur comparable à celle que l'on respire sous un arbre ou aux bords d'un torrent.
[Note 263: L'expression _sauvage_ serait ici un contresens, comme le prouve la strophe suivante.]
66. Ils étaient bien autrement grands, agiles et robustes, que les pâles avortons de vos cités mesquines, parce que les soins ni les soucis n'avaient jamais flétri leurs pensées. Les arbres verts, tel était leur patrimoine. L'affaiblissement des organes intellectuels ne leur disait pas qu'ils devinssent vieux, la mode ne les réduisait pas à singer ses difformes caprices. Ils étaient simples, mais non sauvages, et leur butin (car ils en faisaient réellement) ne servait pas à payer des bagatelles.
67. Le mouvement présidait à leurs journées, le sommeil à leurs nuits, et l'enjouement à tous leurs travaux. Leur nombre n'était encore ni trop grand ni trop faible, et la corruption ne pouvait essayer de pénétrer dans leurs coeurs. La convoitise dévorante, la magnificence insatiable n'avaient aucune proie à saisir chez des indépendans forestiers; aussi les solitudes de cet heureux peuple des bois étaient-elles toujours sereines et paisibles.
68. Assez pour la nature.--Maintenant, afin de varier, je reviens à tes ineffables joies, ô civilisation! aux suaves conséquences des grandes sociétés, la guerre, la peste, le désolant despotisme, les royales oppressions, la soif du scandale, les soldats massacrant des millions d'hommes pour obtenir leurs rations; des épisodes comme le boudoir de Catherine par vingtaines, et pour embellir l'ensemble, des tableaux comme la prise d'Ismaïl.
69. La ville est forcée: d'abord, une colonne parvient à se frayer une route ensanglantée;--puis une seconde. La fumante baïonnette et l'épée flamboyante croisent les cimeterres; les cris, les prières des enfans et des mères semblent, à quelque distance, devoir monter jusqu'au ciel.--Des nuages sulfureux plus épais étouffent le souffle du matin et celui des hommes; cependant les Turcs éperdus disputent encore pied à pied la possession de leur ville.
70. Kutusow, le même qui plus tard refoula (avec l'aide tant soit peu efficace de la neige et des glaces) Napoléon sur son chemin audacieux et ensanglanté, Kutusow était, justement alors, obligé de reculer. C'était un joyeux compagnon, qui trouvait toujours le mot pour rire en présence de ses amis comme de ses ennemis, quand même il s'agissait de la vie, de la mort ou de la victoire. Mais ici il paraît que ses saillies ne furent pas fort bien accueillies.
71. Il s'était jeté dans un fossé, dont la bourbe fut bientôt honorée par le sang de plusieurs grenadiers accourus sur ses traces: ils montèrent jusqu'au bord du parapet; mais là se terminèrent leurs succès: les musulmans les rejetèrent tous dans le fossé, et parmi les morts on eut surtout à regretter le général Ribaupierre.
72. Heureusement quelques troupes perdues, après avoir long-tems erré sur le fleuve, étaient descendues à terre, dans un endroit où elles se trouvaient entièrement égarées. Après avoir marché aveuglément çà et là dans l'obscurité, elles parvinrent, au lever du jour, devant ce parapet, qui parut à leurs yeux comme un portail.--Sans ce hasard, le gai et illustre Kutusow se serait couché où reposent encore les trois quarts de sa colonne.
73. Ces troupes s'étant donc avancées rapidement sur le rempart, après la prise du _cavalier_, et tandis que la plupart des enfans désespérés[264] de Kutusow se nuançaient, comme les caméléons, d'une légère teinte de frayeur, ces troupes, dis-je, ouvrirent la porte appelée _Kilia_ aux groupes de héros désappointés qui se tenaient à quelques pas dans la plus silencieuse circonspection, les genoux enfoncés dans une bourbe auparavant gelée, mais alors transformée en un marais de sang humain.
[Note 264: _Forlorn of hopes_, privés d'espérance. Cette expression répond aussi à celle d'_enfans perdus_ de l'armée.]
74. Les Kozaks, ou Cosaques, si vous l'aimez mieux (je me soucie peu de l'orthographe, pourvu que je ne tombe pas dans de grossières erreurs sur les faits, la statistique, la tactique, la géographie ou la politique), les Cosaques ont l'habitude de combattre à cheval, et, d'ailleurs, ils ne sont pas précisément des _dilettanti_ en topographie de forteresse; s'étant donc précipités partout où il plut à leurs chefs de les envoyer,--ils furent tous taillés en pièces.
75. Leur colonne, malgré le feu continuel des batteries turques, était parvenue au haut des remparts, et dès-lors elle se croyait naturellement en situation de piller la ville sans rencontrer de nouveaux obstacles; mais, comme tous les braves, mes Cosaques s'abusaient.--Les Turcs n'avaient d'abord songé à la retraite que pour les attirer sous les angles de deux bastions, et de là ils revinrent à la charge sur les trop confians chrétiens.
76. Se trouvant, par ce moyen, pris en queue,--prise aussi fatale aux évêques qu'aux soldats[265],--ces Cosaques, dès les premiers rayons du jour, furent tous accablés, et sans doute se plaignirent alors d'avoir reçu la vie à si courts termes.--Mais ils moururent sans frémir ou rétrograder, ayant même eu soin de disposer leurs carcasses amoncelées en échelles, sur lesquelles montèrent le lieutenant-colonel Yesouskoï, suivi du brave bataillon de Polouzki.
[Note 265: Allusion à l'anecdote de l'évêque Jocelyn qui, en 1821, fut surpris, à Londres, enfermé _flagrante delicto_ avec un giton de la garde royale.]
77. Ce vaillant homme tua tout ce qu'il rencontra de Turcs; mais il ne put rien en faire, attendu que lui-même fut frappé par certains musulmans qui ne voulaient pas encore consentir à la destruction de leur patrie. Les murailles étaient emportées, mais il était toujours impossible de deviner laquelle des deux armées serait vaincue. On répondait aux coups par des coups; on disputait le terrain pouce par pouce; les uns ne voulaient pas fuir et les autres refusaient de reculer.
78. Il y eut encore une autre colonne qui souffrit beaucoup, et nous remarquerons ici avec l'historien, qu'il est bon de ne donner que peu de cartouches aux soldats destinés à se couvrir de gloire. Quand l'affaire ne peut se décider qu'à la pointe de la brillante baïonnette, et qu'il est nécessaire de se précipiter en avant, les soldats, n'écoutant que leur amour de la vie, se contentent de faire simplement feu à une folle distance.
79. Enfin s'opéra la jonction des gens qui essayaient de gravir une seconde fois le sommet fécond en trépas des remparts, avec ceux qui marchaient sous les ordres du général Meknop (mais ce dernier n'était pas avec eux; il avait, quelques instans auparavant, succombé pour avoir été mal secondé). Malgré la sublime résistance des Turcs, le bastion fut emporté, et le séraskir ne la défendit qu'à un prix extrêmement cher.
80. Juan, Johnson et quelques volontaires les plus avancés, lui offrirent quartier, mot qui sonne mal à l'oreille des séraskirs, ou qui, du moins, ne séduisit pas celles du généreux Tartare. Il mourut digne des pleurs de sa patrie, et comme un sauvage et guerrier martyr. Un officier anglais, s'étant approché pour le faire prisonnier, eut tout sujet de s'en repentir.--
81. Pour toute réponse à sa proposition, il reçut un coup de pistolet qui le renversa mort. Aussitôt, et sans le moindre retard, les autres firent intervenir le plomb et l'acier, bienfaisans métaux auxquels, en pareille circonstance, on a volontiers recours. Pas une tête ne fut épargnée;--trois mille musulmans perdirent la vie, et seize baïonnettes percèrent en même tems le séraskir.
82. La ville est prise,--mais pied à pied.--Partout la mort s'enivre de sang; il n'est pas une rue où ne lutte quelque coeur désespéré pour ceux qui, dans un instant, cesseront de le faire battre. Ici la guerre préfère à son art destructeur des expédiens plus destructeurs encore, et la chaleur du carnage, telle que la vase échauffée par le soleil sur les bords du Nil, engendre les formes variées des plus monstrueux crimes.
83. Un officier russe marchait hardiment sur un monceau de corps lorsqu'il sentit son talon mordu comme par la tête du serpent dont, grâce à Ève, tous les hommes sentent encore aujourd'hui les griffes. Vainement il se débattit, jura, frappa et demanda secours en criant comme les loups quand ils ont faim,--la dent, semblable aux serpens dont on parlait autrefois, ne lâcha pas son heureuse prise.
84. C'était celle d'un musulman qui, ayant senti son corps expirant oppressé par le pied d'un ennemi, l'avait saisi et s'était attaché au tendon de la plus délicate structure (celui qu'une muse ancienne ou quelque bel-esprit moderne a désigné, Achille, par ton nom): la dent pénétra profondément, et ne l'abandonna pas même avec la vie;--car (mais c'est peut-être un mensonge) on assure que la jambe vivante traîna long-tems encore après elle la tête séparée de son tronc.
85. Quoi qu'il en soit, il est certain que l'officier russe resta boiteux pour la vie, et que cette musulmane dent, plus aiguë et plus longue qu'une brochette, l'envoya grossir le nombre des invalides et des opérés. Le chirurgien du régiment ne put guérir cette blessure, et peut-être faut-il plutôt l'en blâmer que la tête de cet ennemi invétéré, qui avait à peine consenti à lâcher prise après avoir elle-même été divisée de son cadavre.
86. Mais les faits sont des faits, et c'est le devoir d'un véritable poète d'éviter, autant qu'il le peut, les fictions. Il y a, en effet, aussi peu d'art à sacrifier la vérité dans les vers que dans les ouvrages de prose, à moins qu'on n'y soit forcé par cette routine habituelle qu'on appelle diction poétique, et par cette odieuse ardeur du mensonge dont Satan se sert comme d'un hameçon pour pêcher les ames.
87. La ville est prise, mais non rendue!--Non, il n'est pas un musulman qui dépose encore son glaive. Que le sang ruisselle comme roulent autour des murs les flots du Danube, nul geste, nulle parole ne révélera la moindre crainte de la mort ou de l'ennemi. Vainement retentissent les hurlemens de victoire, poussés par les accourans Moscovites,--le dernier soupir du vaincu est encore répété par celui du vainqueur.
88. La baïonnette perce, le sabre taille et les vies humaines sont en tous lieux prodiguées. Telle, quand l'année, à son déclin, détache et roule la feuille écarlate des arbres, la forêt elle-même s'incline sous les coups de la pâle et mugissante atmosphère, ainsi déjà chancelle la cité privée de ses meilleurs et de ses plus aimables soutiens; elle tombe, mais en éclats vastes et imposans, et telle que les chênes déracinés avec tous leurs mille hivers.
89. Un pareil sujet est fort imposant,--mais je n'ai pas l'intention d'être terrible. Telle qu'on la voit, la destinée humaine, parsemée de bon, de mauvais et de pire, est, Dieu merci! féconde en divertissemens mélancoliques, et n'en citer que d'une espèce serait s'exposer à endormir le lecteur.--Sous ou sans le bon plaisir de mes amis ou ennemis, j'ai résolu d'esquisser votre monde exactement tel qu'il est;
90. Et une bonne action, au milieu des crimes, a vraiment quelque chose de _rafraîchissant_, comme on affecte de dire en ces jours suaves et pharisaïques, si féconds en expédiens mielleux et insipides. Elle pourra donc arroser convenablement ces rimes, maintenant brûlées par le vent des conquêtes et de leurs conséquences, du reste si précieuses et si belles dans un poème épique.
91. Sur un bastion couvert de quelques milliers de soldats immolés, un groupe encore chaud de femmes égorgées (elles étaient venues chercher un asile en cet endroit) était capable d'attendrir ou de glacer les bons coeurs, et cependant, belle comme le mois de mai, une jeune fille de dix ans essayait de couvrir et de cacher son petit sein tremblant au milieu des corps endormis dans cette couche sanglante.
92. Les yeux et les glaives étincelans, deux horribles Cosaques poursuivaient cet enfant déplorable. Près d'eux, la bête féroce, qui remplit de ses hurlemens la sauvage Sibérie, avait des sentimens purs et polis comme le diamant taillé;--l'ours était civilisé, le loup rempli de commisération. Et qui devons-nous ici accuser? le naturel de ces hommes, ou leurs souverains qui emploient tous les moyens imaginables pour donner à leurs sujets la rage de _la destruction_?