Uvres Completes De Lord Byron Tome 01 Avec Notes Et Commentaire

Chapter 27

Chapter 273,803 wordsPublic domain

L'ame de Suwarow s'est communiquée à l'armée; il n'est pas jusqu'au dernier goujat qui ne désire d'obtenir l'honneur de monter à l'assaut. (_Ibid._)

STROPHE 50.

La première attaque était composée de trois colonnes commandées par les lieutenans-généraux, Paul Potemkin, Serge Lwow; les généraux-majors Maurice Lascy, Théodore Meknop. Trois autres colonnes, destinées à la seconde attaque, avaient pour chefs le comte de Samoïlow, les généraux Élie de Bezborodko, Michel Kutusow; les brigadiers Orlow, Platow, Ribeaupière. La troisième attaque, par eau, n'avait que deux colonnes sous les ordres des généraux-majors Ribas et Arseniew, des brigadiers Markoff et Tchepega. (_Histoire de la Nouvelle Russie_.)

STROPHES 51, 52 ET 53.

On construisit de nouvelles batteries le 18; On tint un conseil de guerre; on y examina les plans pour l'assaut de M. de Ribas: ils réunirent tous les suffrages. Le 19 et le 20, Suwarow exerça les soldats; il leur montra comment il fallait s'y prendre pour escalader; il enseigna aux recrues la manière de donner le coup de baïonnette. Pour cet exercice d'un nouveau genre, il se servit de fascines disposées de manière à représenter un Turc. (_Ibid._)

Chant Huitième.

1. Oh! sang et tonnerre! Blessures et sang[237]! Voilà des jurons bien vulgaires et des mots bien grossiers, allez-vous penser, aimable lecteur? Rien n'est plus vrai. Mais ils servent à interpréter le rêve de la gloire; et comme ma candide muse se propose d'offrir un tableau de ces objets, comme ils vont devenir son thème, il est juste de leur faire une invocation. Adressez-la à Mars, à Bellone, à ce que vous voudrez,--cela signifiera toujours la guerre.

[Note 237: Jurons fort à la mode dans les tavernes anglaises.]

2. Tout était préparé,--le feu, l'épée et les hommes qui allaient en faire un usage terrible. Comme un lion sortant de sa tannière, l'armée, les nerfs et les muscles tendus, s'avançait pour le carnage,--et, véritable hydre humaine, allait souffler partout sur ses pas la destruction. Ses têtes étaient autant de héros qui, à peine tombés, étaient remplacés par d'autres.

3. L'histoire est obligée de prendre les choses en gros; mais peut-être, si nous pouvions les considérer en détail et faire la balance des pertes et des gains, découvririons-nous que la guerre n'est pas digne de tous les sacrifices d'or qu'on lui fait, pour n'en obtenir que de misérables conquêtes. Il y a plus de saine gloire à sécher une seule larme qu'à répandre des mers de sang.

4. Et la raison? c'est que cette gloire produit une satisfaction intérieure, tandis que l'autre, à force de pompes, d'acclamations, de ponts et arcs de triomphe, de pensions (fournies par une nation à qui souvent il ne reste plus rien), d'honneurs ou de hautes dignités, peut bien exciter l'envie ou l'admiration des êtres corrompus; mais elle n'est, après tout, quand on ne l'a pas obtenue en combattant pour la liberté, que la crécelle d'un enfant de meurtre.

5. Telle est la gloire militaire,--et telle la jugera-t-on un jour. Il n'en est pas ainsi de Léonidas et de Washington, dont tous les champs de bataille sont devenus autant de terres sacrées, et qui n'ont pas désolé des mondes, mais assuré l'existence des nations. Oh! que l'écho de ces noms semble doux à l'oreille! et tandis que ceux des guerriers vulgaires surprennent ou étourdissent les hommes vains et serviles, les leurs serviront seuls de _mots d'ordre_, jusqu'à ce que l'avenir ait reconquis la liberté.

6. La nuit était obscure; un épais brouillard ne permettait de distinguer que la flamme de l'artillerie partageant l'horizon en arcades de vapeurs embrasées, et reproduisant dans les eaux du Danube, comme dans un miroir, son image infernale. L'oreille était épouvantée par le ronflement continu des volées et par le long fracas de chaque détonation, bien autrement que par le bruit du tonnerre. En effet, les foudres du ciel nous épargnent, ou du moins nous frappent rarement;--celles de l'homme réduisent en cendres des millions d'hommes!

7. La colonne destinée à tenter l'assaut avait à peine devancé de quelques toises les batteries russes, que les musulmans s'éveillèrent en sursaut et répondirent, sur le même ton, à la foudre des chrétiens. Alors, un immense incendie couvrit les airs, la terre et l'eau; on eût cru, en voyant les élémens ainsi ébranlés, qu'ils se livraient un sublime combat, et cependant les remparts d'Ismaïl flambaient comme l'Etna, quand il prend fantaisie à l'inquiet Titan d'éternuer.

8. Et dans le même instant retentit comme le fracas des machines les plus homicides--l'énorme cri de _Allah!_ portant défi à l'ennemi; fleuve, ville et rivages répétèrent _Allah!_ et les nuages qui couvraient les combattans d'un dais épais vibrèrent eux-mêmes au nom de l'Éternel. Entendez-vous, au-dessus de tous les sons, percer _Allah! Allah! Hu!_[238]

[Note 238: _Allah! Hu!_ c'est proprement le cri de guerre des musulmans; ils appuient long-tems sur la dernière syllabe, ce qui produit un effet étrange et terrible.

(_Note de Lord Byron_.) ]

9. Les colonnes s'ébranlaient toutes en même tems; mais déjà commençaient à tomber ceux qui, plus nombreux que les feuilles, conduisaient l'attaque du côté de l'eau. Ils étaient conduits par Arseniew, meurtrier fameux, aussi brave que jamais guerrier à l'épreuve de la bombe et du canon. Le carnage (ainsi que Wordsworth nous l'apprend) est la fille de Dieu[239]. S'_il_ dit vrai, elle est la soeur de Christ, et ce jour-là on peut dire qu'elle se comporta comme en terre sainte.

[Note 239: «Mais _ton_[D] plus terrible instrument, dans l'exécution de tes vues, est l'homme armé pour un meurtre mutuel;--oui, le carnage est ta fille.»

WORDSWORTH, _Ode d'action de grâces_. ]

[Note D: C'est-à-dire celui _de la Divinité_. Voilà, pour le meurtre, une généalogie préférable à toutes celles que l'on doit à notre premier héraut-d'armes. Qu'eût-on dit si quelque indépendant lui avait donné une pareille famille?

(_Note de Lord Byron_.)

M. A. P., scandalisé de ces derniers mots, ajoute: «Lord Byron _affecte_ d'ignorer ici jusqu'où remonte l'origine poétique de la guerre.» Je serais plutôt disposé à croire que M. A. P. _affecte_ ici de connaître cette _origine poétique_, laquelle connaissance, après tout, n'a pas un rapport bien évident avec la réflexion sensée de Lord Byron.]

10. Le prince de Ligne fut blessé au genou; le comte _Chapeau-Bras_ aussi reçut une balle entre le chapeau et la tête, et la preuve que cette tête était aussi aristocratique que possible, c'est qu'elle demeura aussi intacte que le chapeau. Dans le fait, les balles ne peuvent vouloir aucun mal à une cervelle parfaitement légitime. _Cendres contre cendres_, dit-on; pourquoi pas: plomb contre plomb?

11. Et comme le général de brigade Marcow insistait pour qu'on séparât _le prince_ de ces milliers de plaintifs moribonds,--gens de naissance vulgaire, qui pouvaient fort bien hurler, se traîner et demander un peu d'eau à des oreilles sourdes;--le général Marcow, dis-je, en prouvant ainsi son extrême sympathie pour les hommes de rang, eut lui-même la jambe emportée.

12. Trois cents canons jetaient leur émétique, et trente mille mousquets lançaient une grêle de pilules, afin d'obtenir un bon écoulement sanguin. Ô mortalité! tu as bien tes relevés mensuels de décès, tes pestes, tes famines, tes médecins, qui sans cesse, comme les grillots[240], bourdonnent à nos oreilles les maux passés, présens et futurs;--mais rien de cela n'est encore comparable à l'image exacte d'un champ de bataille.

[Note 240: _Mortality_, en anglais, se dit pour l'_ensemble des mortels_ et pour _maladie contagieuse_: c'est ce qu'il ne faut pas oublier en lisant ce passage.--Les _grillots_ sont appelés en anglais _deathwatch_ (annonce-mort), parce que le peuple regarde leur cri comme un présage de mort. Dans nos provinces, un oiseau est chargé de la même mission; c'est, je crois, la chouette, que pour cette raison on surnomme _oiseau de la mort_.]

13. Là se succèdent sans cesse de nouvelles angoisses, jusqu'à ce que la multiplicité des agonies endurcisse le coeur de quiconque vient à les contempler.--Hurler, se traîner dans la poussière, rouler dans leur orbite des yeux entièrement blancs, telle est la récompense de plusieurs milliers d'hommes de toutes les rangées et de toutes les files. Quant aux autres, il se peut faire qu'ils obtiennent le droit de porter, dans la suite, un ruban sur leur poitrine.

14. Cependant, j'aime la gloire:--la gloire est une grande chose;--songez à l'avantage d'être, dans sa vieillesse, entretenu aux frais de _votre bon roi_; une légère pension ébranle la philosophie de plus d'un sage, et, de plus, les héros sont seuls destinés à fournir aux poètes des inspirations, ce qui vaut encore mieux. Ainsi donc, l'espérance de voir la poésie redire éternellement vos campagnes, et celle d'obtenir une demi-solde viagère, font que le genre humain vaut bien la peine d'être détruit.

15. Les troupes déjà débarquées s'avancèrent pour prendre une batterie sur la droite, et les autres, qui avaient pris terre plus bas un instant après eux, firent aussitôt leurs efforts pour lutter d'activité avec leurs camarades; ils étaient grenadiers. Ils grimpèrent un à un (et aussi gaiement que les enfans sur le sein de leur mère) sur les palissades et les retranchemens, conservant toujours autant d'ordre dans leurs rangs qu'au moment d'une parade.

16. Et rien de plus admirable; car le feu était si vif, que si le rouge Vésuve eût avec ses laves renfermé toutes sortes de machines, de fers ou d'enfers, il n'aurait pu cependant déployer plus de furie. Un tiers des officiers fut terrassé; cet incident n'était pas un présage de victoire pour ceux qui combattaient en avant. Quand les chasseurs sont renversés, les chiens sont bientôt en défaut.

17. Mais ici je laisserai le mouvement général pour m'attacher aux pas glorieux de notre héros. Il doit cueillir des lauriers séparés, et, pour ce qui est de mentionner par leurs noms cinquante mille héros, tous également dignes, il est vrai, d'inspirer un couplet ou de réclamer une élégie, ce détail formerait un assommant lexicon de gloire, et, ce qu'il y a de pis, une histoire beaucoup trop longue.

18. Nous en abandonnerons donc le plus grand nombre à la gazette,--qui sans doute en a bien agi avec ceux qui reposent d'un glorieux sommeil dans les fossés, les champs; partout enfin où leurs ames ont, pour la dernière fois, senti le poids de leur enveloppe matérielle.--Trois fois heureux celui dont le nom a été correctement écrit dans la dépêche. Je sais un homme dont on a rappelé la mort sous le nom de _Grove_, et qui réellement s'appelait _Grose_[241].

[Note 241: C'est un fait: voyez les gazettes de Waterloo. Je me souviens de l'avoir fait remarquer, dans le tems, à un de mes amis:--«Voilà la gloire, lui dis-je: un homme est tué, son nom est Grose, on l'imprime Grove.» J'avais été au collége avec le défunt; c'était un homme spirituel et fort aimable, dont on recherchait la société à cause de sa finesse, de son enjouement et de ses _chansons à boire_.

(_Note de Lord Byron_.) ]

19. Juan et Johnson joignirent un certain corps et combattirent de toutes leurs forces, sans savoir quel était l'endroit où ils se trouvaient pour la première fois, ignorant encore mieux le point vers lequel ils se dirigeaient. Cependant, tout en marchant, ils foulaient aux pieds des cadavres; ils faisaient feu, étouffaient et donnaient assez de preuves de valeur pour mériter à eux deux seuls les frais d'un entier bulletin.

20. C'est ainsi qu'ils se vautraient dans cette fange sanguinaire de milliers d'hommes morts ou mourans:--tantôt gagnant quelques pieds de terrain plus rapprochés d'un vieil angle que toute l'armée s'efforçait d'emporter; tantôt reculant devant le feu non interrompu qui tombait sur eux comme si tout l'enfer, au lieu du ciel, se fût écoulé en pluie: à chaque instant ils trébuchaient sur un compagnon blessé, qui se débattait au milieu de son sang.

21. C'était pour Don Juan le premier des combats, et bien que le tableau nocturne et la marche silencieuse des troupes dans la froide obscurité, alors que le coeur ne s'enflamme pas comme sous les voûtes d'un arc triomphal, fussent bien capables de le faire frémir, pâlir, ou contempler, en soupirant après le jour, les lourds nuages épaissis comme un empois sur l'immensité des cieux, cependant il eut le courage de ne pas prendre la fuite.

22. Il est vrai qu'il ne le pouvait pas; mais quand il l'eût fait? On a vu et l'on voit encore des héros qui n'ont guère commencé mieux, ou moins mal. Frédéric-le-Grand daigna se sauver de Molwitz pour la première et la dernière fois[242]. La plupart des mortels sont comme un cheval, un faucon ou bien une jeune mariée; après une affaire chaude, ils s'habituent à leur nouvel état et combattent ensuite comme des diables pour leur solde ou pour les politiques.

[Note 242: En 1741. La bataille de Molwitz fut cependant gagnée par les Prussiens, mais Frédéric ne fut pas témoin de sa victoire; il s'était éloigné dès les premiers coups de canon.]

23. Juan était ce qu'_Erin_ appelle, dans son vieil et sublime idiome Erse, Irlandais ou peut-être _Punique_[243] (car les antiquaires, en fixant le niveau du tems lui-même qui nivelle toutes choses, les Romaines, les Runiques et les Grecques, jurent que le langage de Pat[244] sent le climat d'Annibal et conserve encore la tunique tyrienne de l'alphabet de Didon: or cette supposition en vaut bien une autre, mais elle n'a rien de national[245]),

[Note 243: _Erin_ est le nom que les Irlandais donnent à leur île. On connaît les nombreuses hypothèses des Irlandais pour expliquer l'origine de leur langue: ils la font remonter aux Grecs, aux Carthaginois, aux Celtes, etc. Ils ont même été jusqu'à prétendre que le latin n'était qu'une corruption du vieil irlandais.]

[Note 244: Diminutif de _Patrick_, surnom des Irlandais.]

[Note 245: Voyez le major Vallencey et sir Lawrens Parsons.

(_Note de Lord Byron_.) ]

24. Juan, dis-je, était un _consommé de jeunesse_, une créature incapable de résister à ses premières impulsions, un enfant de poésie. Aujourd'hui il nageait dans le sentiment ou (si vous l'aimez mieux) la sensation de la volupté, et demain, s'il s'agissait de détruire, on le voyait occuper ses loisirs avec la même activité, dans la bonne compagnie de ceux qui ne se livrent qu'à des batailles, des siéges et autres semblables parties de plaisir.

25. Mais il n'y mettait jamais de malice. Qu'il combattît ou qu'il aimât, c'était dans ce que nous appelons _les meilleures intentions_, espèce de _carte_ que se propose bien de _retourner_ tout le genre humain, quand il s'agira pour lui de rendre ses derniers comptes. Ainsi nous entendons l'homme d'état, le héros, la prostituée et l'homme de robe, quand le peuple s'inquiète de leurs projets, opposer à toutes les attaques _leurs intentions pures_; quel malheur que l'enfer soit pavé de ces intentions[246]!

[Note 246: Les Portugais disent en proverbe: _L'enfer est pavé de bonnes intentions_.

(_Note de Lord Byron_.) ]

26. Il m'est venu dernièrement en pensée que le pavé de l'enfer--(si toutefois il est ainsi fait)--devait être aujourd'hui bien usé, non parce qu'un grand nombre _des porteurs de bonnes intentions_ aurait été sauvé, mais plutôt par la multitude de ceux qui, l'ayant traversé sans pouvoir en alléguer de semblables, ont balayé et emporté le ciment sulfurique de cette rue de l'enfer, dont nous retrouvons parfaitement l'image dans Pall-Mall[247].

[Note 247: La plus grande et la mieux éclairée des rues de Londres; celle dont les larges pavés sont le plus continuellement fatigués.]

27. Juan, par l'un de ces étranges hasards qui souvent séparent, dans leur hideuse carrière, le guerrier du guerrier, et comme les plus chastes épouses, quand, à la fin de la première année conjugale, elles quittent les plus constans maris du monde, Juan, dis-je, par l'un de ces bizarres tours de la fortune, s'était trop imprudemment avancé, et après avoir, pendant un certain tems, chargé et déchargé son fusil, il s'aperçut qu'il était seul et que ses compagnons avaient disparu.

28. Je ne sais comment était arrivée la chose.--Peut-être le plus grand nombre avait-il été tué ou blessé, tandis que les autres avaient rétrogradé à droite. César lui-même fut jadis confondu par un pareil mouvement, quand, à la vue de toute son armée, pourtant si intrépide, il ramassa un bouclier et finit par ramener au combat ses fiers Romains.

29. Juan, n'ayant pas de bouclier à ramasser et d'ailleurs n'étant pas un César, mais un beau jeune homme qui se battait sans savoir pour qui, eut à peine remarqué son isolement qu'il s'arrêta une minute, et peut-être aurait-il dû s'arrêter plus long-tems. Ensuite, tel qu'un âne (ici ne vous scandalisez pas, benoît lecteur, puisque le grand Homère lui-même n'a pas jugé cette similitude indigne d'Ajax, Juan la préférera peut-être à quelque autre plus nouvelle),

30. Ensuite, comme un âne, il poursuivit son chemin, et, ce qu'il y a de singulier, sans regarder derrière lui. Mais, voyant flamber, tel que le jour sur les montagnes, un feu assez éclatant pour aveugler ceux qui tremblent à la vue d'un combat, il s'égara en cherchant un sentier qui lui permît de réunir son bras et ses efforts à ceux du corps d'armée dont la majeure partie n'était déjà plus que cadavres.

31. Mais il ne retrouvait toujours pas le commandant de son corps, ni le corps lui-même qui avait absolument disparu,--les dieux savent comment! (Je ne puis expliquer clairement tout ce qui semble louche dans mon histoire; il me suffit de persuader qu'il n'est pas incroyable qu'un jeune garçon avide de gloire s'obstine à marcher en avant, et fasse de sa vie aussi peu de cas que d'une prise de tabac.)

32. N'apercevant ni commandant ni commandés, et laissé, comme un jeune héritier, libre d'aller--il ne savait où,--sans lisières; de même que les voyageurs suivent à travers marais et fougères un _ignis fatuus_[248], ou que les naufragés se réfugient sous la première hutte qui se présente à leurs regards, Juan, suivant les inspirations de l'honneur et de son nez, se précipita vers l'endroit où le plus violent feu annonçait des ennemis plus nombreux.

[Note 248: Feu follet.]

33. Il ne savait où il allait, et s'en souciait fort peu; il était éperdu, exaspéré; la foudre coulait, pour ainsi dire, dans ses veines,--en un mot, son esprit était à la hauteur du moment, comme cela arrive aux têtes ardentes. Il courut où l'on voyait et entendait le feu le plus vif, où les plus énormes canons formaient les plus longues détonnations, tandis que la terre et les airs étaient également ébranlés, ô frère Bacon, par ta découverte philanthropique[249].

[Note 249: C'est à ce moine qu'on attribue la découverte de la poudre à canon.

(_Note de Lord Byron_.) ]

34. Tout en s'avançant, il vint à se retrouver au milieu de ce qui avait été la seconde colonne, commandée par le général Lascy, et maintenant réduite, comme un lourd volume (mais avec moins d'extension), en un extrait agréable de héros. Il prit gravement sa place parmi les survivans qui tenaient encore leurs yeux hardis et leurs armes redoutables braqués contre le glacis.

35. Justement à ce moment de crise parut Johnson, qui avait _fait retraite_, comme on le dit de ceux qui font en arrière quelques pas au lieu de s'élancer par la gueule de la mort dans le fond des diaboliques cavernes. Johnson était, d'ailleurs, un garçon plein d'expérience; il savait quand et comment il était à propos de fuir et d'avancer, et jamais il ne s'éloignait que pour revenir à la charge avec plus d'avantage.

36. Ainsi, quand il vit morts, ou près de l'être, tous les hommes de son peloton, tous, excepté Don Juan,--franc novice, dont la valeur vierge encore ne pouvait pas se démentir, attendu son ignorance du danger (cette vertu, semblable à la tranquille innocence, inspire toujours une fermeté calme et intrépide),--Johnson recula un peu, afin de mieux rallier ceux dont le courage pouvait se refroidir _au milieu des ombres de cette vallée de mort_[250].

[Note 250: Ces derniers mots sont une citation de Shakspeare.]

37. Là, un peu à l'abri des balles qui pleuvaient des bastions, batteries, parapets, remparts, murailles, fenêtres, maisons;--car, dans cette vaste ville, pressée par une chrétienne soldatesque, il n'était pas un pouce de terrain sur lequel on ne combattît comme le diable,--Johnson rencontra un certain nombre de chasseurs, épuisés complètement par des obstacles qu'ils avaient rencontrés dans leur battue.

38. Il les appela, et, ce qu'il y a de singulier, ils arrivèrent à son appel; bien différens en cela des _esprits du vaste abîme_, «que vous pourriez, dit Hotspur, invoquer long-tems avant de les obliger à quitter leur séjour[251].» Leur motif était l'incertitude dans laquelle ils se trouvaient, ou la honte de reculer devant les boulets ou les bombes. Ils obéissaient encore à cette impulsion singulière, qu'en fait de guerre ou de religion tous les hommes reçoivent, comme un troupeau de moutons, de celui qui se trouve à la tête.

[Note 251: Shakspeare, _Henri IV_, première partie.]

39. Par Jupiter! c'était un bon compagnon que Johnson, et bien que son nom ne soit pas aussi harmonieux que celui d'Ajax ou d'Achille, cependant nous ne sommes pas près de revoir, sous le soleil, un homme qui lui soit comparable. Il pouvait rester, en expédiant son homme, inébranlable comme la constante mousson[252] quand elle souffle dans la même direction pendant plusieurs mois de suite. Il était bien rare qu'il changeât de traits, de couleur ou de mouvemens, ou qu'il fît le moindre embarras en terminant les affaires les plus critiques.

[Note 252: _The monsoon_; tout le monde connaît les vents moussons périodiques qui, sur les mers de l'Indostan et de l'Asie, se partagent l'année. Voici comment M. A. P. a rendu ce passage: «Il tuait son homme _aussi_ tranquillement _que le missoun_, quand il souffle des mois entiers.» Puis en note il dit: _Le missoun, vent de l'Arabie déserte_.]

40. Ainsi, il ne s'était éloigné que par réflexion. Il savait qu'il allait trouver d'autres guerriers sur ses pas, disposés à repousser ces misérables appréhensions qui, comme le vent, troublent les estomacs les plus héroïques. Les héros, il est vrai, ferment souvent trop tôt leurs paupières; mais tous cependant ne sont pas aveugles, et quand ils considèrent la mort sans intermédiaire, ils se retirent un peu, uniquement pour reprendre haleine.

41. Pour Johnson, il ne se retira, comme nous l'avons dit, que pour revenir avec un plus grand nombre de guerriers sur ces _rives_ tant soit peu brumeuses dont Hamlet nous dit que le passage est si terrible[253]. Mais ce mot ne fit sur notre ami qu'une impression fort légère; il agit (tel que le galvanisme sur les cadavres) sur ses compagnons encore vivans comme sur un fil, et ils coururent à sa suite au milieu du feu le plus violent.

[Note 253: Les rives de la mort, allusion en monologue d'_Hamlet_, acte III, scène Ire. «Mais la seule crainte de quelque chose après la mort--cette contrée non découverte, des rives de laquelle nul voyageur ne revient, arrête la volonté.»

«Sans l'effroi qu'il inspire et la _terreur_ sacrée Qui défend son _passage_ et siége à son entrée, etc.»

(DUCIS.) ]

42. Hélas! ils trouvèrent une seconde fois ce qui, la première, leur avait paru assez effrayant pour les décider à la fuite, malgré ce que le vulgaire nomme la gloire et toutes ces chimères d'immortalité qui stimulent un régiment (sans compter la solde quotidienne d'un schelling, qui fait bouillonner leur sang). Ils obtinrent donc, à leur retour, le même bon accueil, que les uns et les autres regardèrent comme un accueil _infernal_[254].

[Note 254: Il y a ici un jeu de mots fort plaisant sur _wel-come_, bon accueil, et _hall-come_, infernal accueil, que l'on prononce à peu près de même en anglais.]