Uvres Completes De Lord Byron Tome 01 Avec Notes Et Commentaire

Chapter 23

Chapter 233,772 wordsPublic domain

23. Maintenant que tout est damné, on se sent à l'aise comme après la lecture de la malédiction d'Athanase[201], lecture chérie du véritable fidèle. Je doute que jamais on en pût faire une plus terrible sur la tête d'un ennemi mortel agenouillé devant soi, tant elle est sentencieuse, élégante et précise: elle brille dans le livre des prières communes, comme l'iris dans les cieux nouvellement calmés.

[Note 201: Le Symbole de saint Athanase.]

24. Gulleyaz et son époux dormaient; du moins l'un des deux. Combien la nuit semble longue à la femme coupable qui, brûlant pour un jeune bachelier, soupire, en se mettant tristement au lit, après la fraîche lumière du matin, en épie vainement le premier rayon au travers des obscures jalousies, s'agite, se retourne, s'assoupit, se ranime, et ne cesse de trembler que son trop légitime compagnon de lit ne vienne à se réveiller.

25. Et cela peut se rencontrer sous la couverture des cieux, comme sous celle des lits à quatre pieds, garnis de soie, et destinés à recevoir les corps des hommes riches et de leurs femmes, dans des draps aussi blancs que _la neige éparse dans les airs_, comme disent les poètes. Il est donc bien vrai que tout, dans le mariage, dépend du hasard. Gulleyaz était une impératrice; mais peut-être aurait-elle été aussi coupable, si elle n'eût été que la maritorne d'un paysan.

26. Don Juan, dans sa féminine métamorphose, et la longue file des demoiselles s'étant inclinés devant l'oeil impérial, prirent, au signal ordinaire, le chemin de leurs appartemens, c'est-à-dire de ces longues galeries du sérail où les dames reposent leurs membres délicats, où mille seins battent en pensant à l'amour, comme l'aile des oiseaux emprisonnés en pensant à la liberté.

27. J'aime le beau sexe, et quelquefois je retournerais la pensée du tyran qui souhaitait «que le genre humain eût une seule tête, afin de pouvoir la couper d'un coup.» Ce que je désire est aussi grandiose, beaucoup moins coupable, et même atteste en moi plus de sensibilité que de scélératesse: c'est (non pas à présent, mais dans mon jeune âge) que le genre féminin n'ait que deux lèvres de rose, afin de pouvoir les presser d'un seul coup du nord au midi.

28. Oh! Briarée! que ton sort était digne d'envie, si tout pour toi se multipliait en proportion de tes mains et de tes pieds!--Mais ici ma muse répugne à l'idée de donner une épouse aux Titans, ou de voyager dans les terres patagoniennes. Nous reviendrons donc à Lilliput, et nous allons conduire notre héros au travers du labyrinthe d'amour dans lequel nous l'avons laissé quelques lignes plus haut.

29. Il était sorti avec les charmantes odalisques au signal qui leur avait été donné. Chemin faisant, et de moment à autre, il se hasardait (non sans courir de grands dangers, ces licences ayant dans le sérail des suites bien autrement redoutables que les dommages et intérêts exigés, en pareil cas, dans la morale Angleterre) à lorgner tous les charmes de ses compagnes, depuis les épaules jusqu'aux pieds.

30. Il ne perdait pourtant pas de vue son déguisement.--Cependant le bataillon édifiant et, pour ainsi dire, virginal, s'avançait, flanqué par des eunuques, le long des galeries et de salles en salles. À sa tête marchait une dame chargée de maintenir la discipline dans les rangs féminins, et d'empêcher aucune d'elles de troubler ou de quitter les rangs sans permission. Son titre était la mère des vierges.

31. De dire que réellement elle fût _mère_ ou que les autres fussent en effet des _vierges_, c'est plus que je ne pourrais faire: c'était là son titre dans le sérail; je n'en sais pas la raison, mais il était aussi bon que tout autre. Cantemir ou de Tott peuvent d'ailleurs vous satisfaire sur ce point. Son office était d'étouffer ou de prévenir toute espèce de mauvaises pensées dans l'ame de quinze cents jeunes femmes, et de les corriger quand elles commettaient quelque étourderie.

32. Jolie sinécure, sans doute! mais ce qui la rendait moins pénible encore, c'était l'absence de toute créature masculine, à l'exception de sa majesté; et sa coopération, celle de ses gardes, des verroux, des murailles, et de tems en tems un petit exemple pour intimider les autres, tout contribuait à rendre ce séjour de la beauté aussi paisible que les couvens d'Italie, où toutes les passions sont, hélas! étouffées, à l'exception d'une seule.

33. Et cette passion quelle est-elle?--Pouvez-vous bien faire une pareille demande?--C'est la dévotion.--Je continue. Comme je le disais, au commandement d'un seul bonhomme, cette charmante élite de dames venues de toutes les contrées s'avançait d'un regard mélancolique et virginal, d'un pas lent et majestueux, semblable aux tiges de nénuphar flottant sur un ruisseau, ou plutôt sur un lac, car les ruisseaux ne coulent pas _lentement_.

34. Mais quand elles eurent gagné leurs appartemens, et que leurs gardiens se furent éloignés, elles commencèrent à profiter de la trêve établie pour quelques instans entre elles et la servitude; et, semblables à des oiseaux, des enfans ou des bedlamites[202] en liberté, à des vagues au lever de la marée, à toutes les femmes affranchies d'entraves (lesquelles, après tout, ne servent pas à grand'chose), ou bien enfin à des Irlandais à la foire, elles se mirent à chanter, danser, jouer, rire et babiller.

[Note 202: Les fous de la maison de Bedlam.]

35. Leur entretien nécessairement eut pour but principal la nouvelle arrivée, ses formes, sa chevelure, son extérieur et toute sa personne: les unes pensaient que son costume ne lui allait pas fort bien, et s'étonnaient de ne pas voir d'anneaux à ses oreilles; les autres disaient que ses années touchaient à leur été, tandis que d'autres soutenaient qu'elles n'avaient pas cessé d'être à leur printems; celles-ci lui trouvaient dans la taille quelque chose de trop mâle, et celles-là auraient voulu trouver le même défaut dans toute sa personne.

36. Mais aucune, après tout, n'hésitait à déclarer, qu'elle ne fût en effet ce qu'annonçait son costume, une demoiselle jolie, fraîche, _excessivement belle_, et comparable à tout ce que la Géorgie avait enfanté de plus ravissant. Elles ne savaient comment Gulleyaz avait pu être assez aveugle pour acheter une esclave qui (si sa hautesse venait à s'ennuyer de son épouse) pourrait bien un jour lui ravir la moitié de son trône, de sa puissance et de tout le reste.

37. Mais ce qu'il y eut de plus étrange dans cette troupe virginale, c'est qu'après avoir examiné sous tous les aspects leur nouvelle compagne, et malgré les inquiétudes soulevées par sa beauté, toutes s'accordèrent à lui reprocher moins, et beaucoup moins d'imperfections que n'en trouvent ordinairement les personnes de leur aimable sexe dans une nouvelle connaissance, quand, après avoir fixé sur elle un chrétien ou infidèle regard, elles se résument en la déclarant _la plus laide créature du monde_.

38. Cependant, comme toutes les autres, elles avaient leurs petites jalousies; mais en cette occasion, avant d'avoir pu rien apercevoir sous son déguisement; et soit par l'effet d'une sympathie aveugle et irrésistible, elles sentirent toutes une espèce de douce _concaténation_, comme celle du magnétisme, diabolisme, ou tout ce qu'il vous plaira;--ne nous querellons pas sur ce point.

39. En tout cas, elles éprouvaient toutes pour leur nouvelle compagne quelque chose de nouveau; une certaine affection sentimentale, extrêmement pure, qui leur inspirait, de concert, le désir de l'avoir pour soeur; quelques-unes cependant auraient mieux aimé l'avoir pour frère, et si elles se trouvaient dans leur doux pays de Circassie, elles l'auraient bien volontiers préféré, pensaient-elles encore, au padisha ou au pacha.

40. Au nombre des plus disposées à cette sorte d'amitié sentimentale, on remarquait Lolah, Katinka et Dudù; toutes trois belles,--et (pour sauver ici une description) aussi belles que pourraient le demander les juges du goût le plus pur. Bien qu'elles différassent de formes, d'âge, de climat, de patrie et de tempérament, elles s'accordaient à admirer leur nouvelle connaissance.

41. Lolah était brune et ardente comme les Indiennes; Katinka, née en Géorgie, était blanche et rosée, aux grands yeux bleus, aux doigts et aux bras charmans, aux pieds si petits qu'ils semblaient faits non pour marcher sur la terre, mais seulement pour l'effleurer. Quant à la figure de Dudù, elle semblait devoir parfaitement s'encadrer dans un lit; on remarquait en elle un peu d'embonpoint, d'indolence et de langueur; mais sa beauté n'en aurait pas moins suffi pour vous ravir la santé.

42. Bien qu'on l'eût volontiers prise pour une Vénus endormie; elle était parfaitement capable de _tuer le sommeil_[203], dans ceux qui se seraient arrêtés à contempler ses joues ravissantes de fraîcheur, son front attique, et son nez formé sur les dessins de Phidias. Ses formes, il est vrai, offraient peu d'angles à la vue; peut-être aurait-elle pu être moins grasse, mais elle n'avait rien de trop, et l'on n'aurait pu dire ce qu'il était possible de lui enlever sans la priver d'un charme.

[Note 203: J'ai cru entendre une voix qui répétait: «Tu ne dormiras plus». Macbeth _tue le sommeil_, le sommeil de l'innocence, etc.»

(_Macbeth_, acte II, scène Ire.) ]

43. Sans être vraiment fort animée, elle ravissait notre esprit comme les doux rayons d'un jour de mai; ses yeux n'étaient pas très-scintillans; mais à demi fermés, ils jetaient ceux qui les remarquaient dans un invincible délire. On eût dit que son regard (cette comparaison est toute neuve) s'échappait du marbre; et que semblable à la statue de Pygmalion, avant que la lutte entre le mortel et le marbre ne fût terminée, elle essayait la vie timidement et pour la première fois.

44. Lolah demanda le nom de la nouvelle demoiselle.--«Juanna.»--Fort bien, le nom était assez joli. Katinka, de son côté, voulut savoir de quel pays elle était.--«De l'Espagne.--Mais où _est_ l'Espagne?--Ne faites pas de ces demandes, et ne révélez pas ainsi votre ignorance géorgienne,» interrompit brusquement Lolah, en s'adressant à la pauvre Katinka: «L'Espagne est une île près de Maroc, entre l'Égypte et Tanger.»

45. Dudù ne dit rien, mais elle s'assit derrière Juanna; et tout en jouant avec son voile ou ses cheveux, elle la regardait en soupirant, comme si elle eût gémi de voir une si belle créature jetée au milieu d'elles, sans amie, sans guide, et encore toute confuse, en prévoyant les charitables remarques prodiguées en tout pays aux traits et à la tournure des malheureuses étrangères.

46. En ce moment, la mère des vierges s'approcha. «Mesdames, dit-elle, il est tems d'aller reposer. Vous, ma chère, ajouta-t-elle en s'adressant à Juanna, je ne sais trop comment je vous placerai. Nous ne savions rien de votre arrivée, et toutes les couches sont occupées. Vous partagerez donc la mienne, et demain, dès le matin, vous trouverez à votre disposition tout ce que vous pourrez désirer.»

47. Ici Lolah intervint: «Maman, vous savez que vous ne dormez pas aisément, et je ne consentirai pas à ce que personne rende encore votre sommeil plus léger: je prendrai Juanna; nous sommes plus minces à nous deux que vous toute seule;--ne me refusez pas, je saurai bien prendre soin de votre jeune fille.» Mais ici Katinka rappela avec vivacité, «qu'elle avait de la compassion et un lit, tout aussi bien que Lolah.»

48. «D'ailleurs je hais de dormir seule.--Et pourquoi cela? dit la matrone d'un air sévère.--Par crainte des revenans, reprit Katinka; je vois toujours un fantôme à chaque pied de mon lit, et cela me donne les plus mauvais rêves de Guèbres, de Giaours, de Ginnes et de Goules[204].» La dame répondit: «Entre vous et vos rêves je crains bien que Juanna n'en puisse faire un seul.

[Note 204: Les Ginnes et les Goules sont les vampires mâles et femelles de l'Orient. (Voyez plusieurs contes des _Mille et Une Nuits_.)]

49. «Vous, Lolah, vous continuerez à coucher seule, et cela pour des raisons qu'il n'est pas à propos d'exposer: vous aussi, Katinka, jusqu'à nouvel ordre. Je mettrai Juanna avec Dudù, qui est tranquille, accommodante, silencieuse et modeste, et qui ne remuera ni ne chuchotera de toute la nuit. Qu'en dites-vous, mon enfant?» Dudù ne répondit rien, car ses qualités étaient de la plus silencieuse espèce.

50. Mais elle se leva, et alla baiser entre les yeux la matrone, et sur les deux joues Lolah et Katinka; ensuite, avec une aimable inclination de tête (les Turcs et les Grecs n'emploient jamais les révérences), elle prit Juanna par la main, et alla lui montrer leur mutuelle place de repos: cependant les deux autres demeuraient attristées, et restaient scandalisées de la préférence donnée par la matrone à Dudù; le respect les empêcha pourtant d'éclater.

51. Le dortoir (_oda_ est le nom turc) était une chambre spacieuse dans laquelle étaient rangés, le long des murs, des lits, des toilettes,--et mille autres objets que je pourrais décrire, attendu que j'ai tout vu; mais il suffit;--il y manquait fort peu de chose[205], c'était à tout prendre une salle somptueusement meublée, où les dames trouvaient ce qu'elles pouvaient désirer, sauf une ou deux choses; encore ces deux-là étaient-elles plus près qu'elles ne le croyaient.

[Note 205: M. A. P. traduit: «Et _plus_ de choses _que je n'en puis décrire_, car j'ai tout vu: mais c'est assez. Tout était _à sa place_.»]

52. Dudù, comme on l'a déjà dit, était une douce créature qui, sans frapper trop vivement les yeux, avait une beauté entraînante. Tous ses charmes avaient le caractère de cette perfection régulière, que les peintres ont plus de peine à saisir que celui des figures dépourvues de proportions,--coups heurtés de la nature, dont la première ébauche, bonne ou mauvaise, reproduit cependant toujours l'expression fidèle.

53. Dudù ressemblait à un gracieux paysage des beaux climats, dans lequel tout serait harmonie, calme, repos, printems et volupté. Elle avait ce doux air de contentement, qui, s'il n'est pas le bonheur, en approche cependant bien mieux que toutes ces grandes et impétueuses passions, appelées par certaines gens _le sublime_. Ah! puissent-ils se trouver à même d'en juger! J'ai vu vos femmes et vos mers furieuses, et je plains beaucoup plus les maris que les marins.

54. Mais Dudù était pensive plutôt que mélancolique, sérieuse plutôt que pensive, et peut-être enfin plutôt sereine que l'un et l'autre.--Jusqu'alors ses idées, du moins tout semblait l'indiquer, n'avaient pas cessé d'être chastes. Ce qu'il y avait en elle de plus étrange, c'est que, malgré sa beauté et dix-sept ans, elle ne savait pas si elle était jolie, brune, petite ou grande; jamais elle n'avait le moins du monde pensé à elle-même.

55. Elle était donc d'une aussi bonne trempe que l'âge d'or (tems où l'or était inconnu, et que pourtant il a servi depuis à nommer. C'est ainsi que l'on a fort bien dit, _lucus a non lucendo_, c'est-à-dire, non ce qu'il était, mais ce qu'il n'était pas. Cette manière de parler est redevenue fort à la mode dans notre âge, dont le diable pourra bien décomposer, mais jamais déterminer le métal.

56. C'est peut-être celui de _cuivre corinthien_, ce mélange de tous les métaux, dans lequel dominait le bronze). Ami lecteur! passez-moi cette longue parenthèse, je sacrifierais mon ame plutôt que de l'abréger le moins du monde; veuillez voir des mêmes yeux ma faute et les vôtres; c'est-à-dire, donnez-leur une interprétation également favorable. Mais ce n'est pas là votre usage,--ne le faites donc pas;--je ne m'en soucie guère davantage.

57. Il est bien tems de revenir à notre narration; j'en reprends la suite.--Dudù, avec une bienveillance exempte de toute espèce d'ostentation, montrait à Juan ou Juanna les différentes parties de ce labyrinthe de femmes; elle en indiquait toutes les particularités,--et chose inouïe--en paroles extrêmement concises. Je n'ai, pour peindre la femme silencieuse, qu'une comparaison, le _tonnerre muet_;--encore est-elle absurde.

58. Ensuite elle donna à sa nouvelle compagne (je dis _sa_, parce que Juan était d'un double genre, du moins à l'extérieur, cette remarque suffit, j'espère, pour me justifier) une esquisse des usages de l'Orient, et de la chaste pureté des règles en vertu desquelles plus un harem est nombreux, plus les pudiques devoirs de chaque belle surnuméraire deviennent rigoureux à remplir.

59. Là-dessus elle donna à Juanna un chaste baiser; Dudù avait la passion des baisers,--et je suis persuadé que personne ne lui en fera de reproches; c'est une passion douce, pourvu qu'elle soit pure, et entre femmes les baisers n'ont pas de motif,--sinon l'absence de quelque chose de mieux. La raison et la rime joignent volontiers le _baiser_ à la _félicité_[206]--et je souhaite que jamais le premier ne conduise à rien de pire.

[Note 206: Les deux mots anglais, comme on peut facilement le supposer, offrent une rime plus riche. Byron dit:

«Kiss _rhymes_ to bliss, _in fact as well as verse_.»]

60. Puis, avec la même innocence, elle se débarrassa de sa toilette, soin peu difficile pour elle, attendu qu'elle s'habillait avec la négligence et la simplicité d'un enfant de la nature. Si par hasard elle arrêtait avec complaisance ses yeux dans la glace, c'était de même que le jeune faon, quand, ayant vu passer dans le lac son ombre inquiète, il s'arrête d'abord, puis revient admirer ce qu'il prend pour un nouvel habitant de l'onde.

61. Chaque partie de ses vêtemens fut déposée l'une après l'autre; mais auparavant elle avait offert son aide à la belle Juanna qui, par excès de modestie, refusa d'en user;--elle ne pouvait mieux répondre à une politesse, mais combien elle se prépara par-là de souffrances, combien de piqûres de ces épingles maudites, inventées pour nos péchés!

62. Elles transforment une femme en un véritable porc-épic, que l'on ne touche jamais impunément. Redoutez-les surtout, ô vous que le destin réserve (comme cela m'est arrivé dans mes premiers jours de jeunesse) à devenir femme d'atours.--J'avais mis tous mes jeunes talens à bien habiller pour un bal masqué la dame que je servais; j'avais fait usage d'assez d'épingles, le mal est qu'elles ne furent pas attachées partout où il en eût fallu.

63. Mais tous les sages vont traiter cela de folies, et j'aime la sagesse beaucoup plus qu'elle ne m'aime. Je suis naturellement disposé à philosopher, soit sur un tyran, soit sur un arbre, enfin à propos de tout, et pourtant je n'ai encore rien gagné près de la _vérité_, cette vierge toujours intacte. Que sommes-nous? et d'où sortons-nous? Quelle sera notre future, et quelle est notre actuelle existence? Voilà des questions sans cesse renouvelées et jamais résolues.

64. Il régnait dans la chambre un profond silence: de distance en distance se consumaient les pâles lumières, et le sommeil planait sur les formes charmantes de toutes ces jeunes beautés. S'il existe des esprits, c'est là qu'ils auraient dû pénétrer, revêtus de leur plus subtile enveloppe; ils y auraient trouvé une agréable diversion à leurs habitudes sépulcrales, et ils auraient fait preuve d'un meilleur goût qu'en s'obstinant à peupler une vieille ruine ou un obscur désert.

65. Comme des fleurs d'espèce, de couleur et d'origine différentes, quelquefois réunies dans un jardin étranger, et que l'on ne parvient à conserver qu'avec des peines, des dépenses et des chaleurs excessives, telles et aussi immobiles reposaient ces nombreuses beautés. L'une, dont les tresses noires à peine retenues serpentaient autour d'un front gracieusement incliné, dormait d'un souffle presque insensible et laissait voir des perles dans ses lèvres entr'ouvertes.

66. Une autre, au milieu d'un rêve brûlant et délicieux, appuyait sur un bras d'ivoire ses joues vivement colorées; son front se dessinait avec grâce au milieu de grandes et noires boucles de cheveux; elle souriait, et, semblable à la tremblante Phébé quand elle commence à percer les nuages qui l'environnent, elle découvrait, en s'agitant doucement, la moitié de ses charmes, comme si elle eût voulu modestement profiter de la discrète nuit pour mettre _au jour_ ses plus secrets appas.

67. Cela n'est pas, ainsi que d'abord on pourrait le croire, une contradiction ridicule: il faisait nuit, mais, comme je l'ai déjà remarqué, la salle était éclairée de lampes[207].--Une troisième, dont les beaux traits étaient couverts de pâleur, rappelait l'expression de la douleur endormie; l'agitation de son sein annonçait assez qu'elle rêvait à quelque rivage lointain, chéri, regretté; et cependant, semblables à la rosée du soir qui vient légèrement humecter les boutons d'un cyprès, des larmes étaient prêtes à couler des noires franges de ses yeux.

[Note 207: M. A. P. a cru devoir faire, à propos de cette phrase, le commentaire suivant: «La rime amène cette sotte interruption.» Cette note contient une faute d'impression. Au lieu de _la rime_, il faudrait lire _ma prose_; car la prose de M. A. P. présente seule _une sotte interruption_. Pour le prouver avec la dernière évidence, je vais reproduire le passage de sa traduction: «On eût dit aussi que, _trompée_ par l'heure de la nuit, elle _rougissait soudain_ de la lumière qui _trahissait_ ses ébats; et ce n'est pas une bévue que ce que je viens de vous dire, quoique bévue cela puisse vous paraître; car _s'il_ était nuit, il y avait des lampes, vous ai-je dit.» Ici l'on touche du doigt la sotte interruption _amenée par la prose_ de M. A. P. Voici maintenant le texte de Byron:

«_Her beauties, seized the unconscious hour of night All bashfully to struggle into light.-- This is no bull, although it sounds so; for Twas night, but there were lamps, as hath been said_.»

Ces vers sont faciles, gracieux, spirituels, et l'on n'y pourrait reconnaître un seul mot inspiré par la nécessité de la rime.--Il est à remarquer que la même faute grossière se reproduit dans les quatre éditions de formats différens, données par le sieur Ladvocat.]

68. Une quatrième, aussi tranquille qu'une statue de marbre, reposait d'un sommeil calme, silencieux et insensible, elle avait la blancheur et la froide pureté d'un ruisseau comprimé par la glace, ou d'un neigeux clocher élevé dans les Alpes sur un précipice, ou de la femme de Loth changée en sel,--ou de ce qu'il vous plaira.--J'ai fait un monceau de mes comparaisons; vous n'avez qu'à juger et choisir;--peut-être vous aurais-je satisfait avec celle d'une dame sculptée sur un tombeau.

69. Et de ce côté, voyez-vous une cinquième?--Quelle est-elle? dame d'un _certain âge_, c'est-à-dire, certainement âgée,--je ne vous dirai pas le nombre de ses années, attendu que je ne compte plus passé vingt ans; mais enfin elle dormait et ne laissait plus apercevoir tous les charmes qu'on lui reconnaissait avant d'être arrivée à cette désolante période qui rejette à l'écart tout le monde, hommes et femmes, et les laisse méditer sur leurs péchés et sur eux-mêmes.

70. Cependant, comment rêvait, comment dormait Dudù? Jamais, malgré toutes mes recherches, je ne l'ai pu découvrir, et je rougirais de prononcer ici une syllabe mensongère. Mais à l'instant même où finissait la seconde veille, lorsque les lampes épuisées ne jetaient plus qu'une lueur bleuâtre, et que les esprits apparaissaient ou semblaient apparaître le long des voûtes à ceux que leur compagnie affriande; en ce moment-là, dis-je, Dudù poussa un cri;

71. Un si grand cri que tout l'oda en fut réveillé dans la plus générale émotion: matrone, vierges, celles même qui ne réclamaient ni l'un ni l'autre titre se réunirent en un seul groupe de tous les points de la salle, pareilles aux vagues de l'Océan. Toutes, elles tremblaient, s'étonnaient, et ne devinaient pas mieux que moi-même ce qui avait pu réveiller si brutalement la paisible Dudù.