Uvres Completes De Lord Byron Tome 01 Avec Notes Et Commentaire
Chapter 21
110. Quelque chose d'impérial ou d'impérieux entourait d'une chaîne toutes ses paroles. Ou bien encore, une chaîne serrait, pour ainsi dire, votre cou, dès qu'elle ouvrait la bouche.--Les transports de plaisir eux-mêmes se changent en peine quand on a devant les yeux la plus faible idée de despotisme: nos ames du moins sont libres, c'est vainement qu'on tenterait de les soumettre aux mouvemens charnels. L'esprit finit toujours par rompre ses entraves.
111. Il y avait de la hauteur jusque dans son doux sourire; son signe de tête n'était pas une inclination, ses petits pieds eux-mêmes témoignaient de l'orgueil et semblaient avoir la conscience du haut rang de leur maîtresse.--Ils marchaient comme sur des têtes prosternées; enfin, suivant la coutume de ces peuples, et pour ajouter encore à son extérieur imposant, un poignard ornait sa ceinture; il indiquait qu'elle était l'épouse du sultan (et non pas la mienne, grâces au ciel).
112. «Entendre et obéir» avait dès sa naissance été la suprême loi de tout ce qui l'entourait. «Remplir toutes les fantaisies qu'il lui plaisait de concevoir», tel avait été le principal emploi de ses esclaves. Sa naissance était illustre, sa beauté presque toute céleste. Si jamais elle n'eut de caprices que l'on ne pût satisfaire; j'ai la conviction, si elle eût été chrétienne, que nous aurions fini par découvrir le _mouvement perpétuel_.
113. Tout ce qu'elle voyait et semblait désirer lui était offert; tout ce que, sans le voir, elle supposait visible, était aussitôt cherché de tous côtés, et dès qu'on l'avait trouvé, acquis sans qu'on s'arrêtât au prix. Elle ne se lassait pas d'avoir des fantaisies, on ne se lassait pas de tout sacrifier pour les satisfaire; telle était pourtant la grâce de son despotisme, que les femmes ne trouvaient jamais à lui reprocher que sa figure.
114. Juan, le dernier de ses caprices, avait fixé ses regards tandis qu'on le conduisait au marché. Aussitôt elle avait ordonné qu'il fût acheté; et Baba, qui jamais ne refusa de contribuer à un mauvais coup, Baba connaissait les moyens à prendre pour l'acquérir. Elle n'avait pas de prudence, mais il en avait pour elle; c'est ce qui doit servir à expliquer le costume que Juan venait de revêtir malgré lui.
115. Sa jeunesse et ses traits favorisaient le déguisement: et si maintenant l'on me demande comment elle, femme de sultan, pouvait concevoir et satisfaire de semblables fantaisies, je laisserai aux sultanes le soin de la justifier. Aux yeux de leurs épouses, les empereurs eux-mêmes ne sont que de simples maris, et il y a des exemples de rois et de fils de rois mystifiés; c'est ce que nous apprend, avec la dernière exactitude, l'expérience à l'égard des uns, la tradition pour ce qui regarde les autres[174].
[Note 174: Allusion satirique aux mutuelles infidélités du prince et de la princesse de Galles.]
116. Mais au point spécial de notre histoire: elle ne supposait plus de nouvelles difficultés, et même elle crut faire preuve d'une excessive condescendance, quand, s'adressant à une créature nouvellement acquise, elle lui dit sans préambule et en laissant tomber sur lui des yeux bleus pleins d'une majestueuse tendresse: «Chrétien, peux-tu aimer?» Ces mots devaient bien, selon elle, suffire pour l'émouvoir.
117. Et ils l'auraient ému en effet dans un autre tems et dans un autre lieu. Mais Juan, dont l'esprit était encore rempli de son île et de la grâce ionienne d'Haidée, sentit rejaillir vers son coeur le sang vif qui colorait ses joues, et celles-ci devenir aussi pâles que les neiges d'orage à demi fondues; ces mots pénétrèrent jusqu'à son ame comme des lances arabes. Il ne répondit pas un mot, mais il fondit en larmes.
118. Elle en fut vivement offensée, non pas offensée par les larmes mêmes, les femmes en répandent et les emploient à leur bon plaisir; mais il y a dans la prunelle humide d'un homme quelque chose de plus pénible et de plus poignant: les pleurs d'une femme sont touchans, ceux d'un homme brûlent comme du plomb fondu, et l'on croirait qu'un fer aigu les arrache de son coeur; en un mot, c'est pour elles un soulagement, et pour nous c'est une torture.
119. Elle l'aurait volontiers consolé, mais elle n'en connaissait pas les moyens. N'ayant jamais eu d'égales, rien ne lui avait encore apporté la contagion de la sympathie. Jamais elle n'avait pensé, même en rêve, qu'il existât des chagrins d'une espèce vraiment sérieuse; son front avait bien révélé de frivoles impatiences, mais elle ne concevait pas comment, si près de ses yeux, les yeux d'un autre pouvaient contenir une larme.
120. Quoi qu'il en soit, la nature en apprend toujours plus que ne peuvent en étouffer les grandeurs: et quand une sensation forte quoiqu'inconnue se présente,--les plus tendres impressions s'emparent des coeurs féminins comme de leur terre native. En toutes circonstances, elles versent «le vin et l'huile» samaritains sur les plaies du malheureux, quelle que soit sa nation. Ainsi Gulleyaz, avant d'en concevoir la cause, s'aperçut avec étonnement que ses yeux étaient mouillés.
121. Mais, comme toute autre chose, les pleurs ont leur terme; Juan, qui n'avait pu se défendre d'un instant d'accablement en entendant quelqu'un lui demander aussi inopinément s'_il avait_ aimé, rendit bientôt leur stoïcisme à ses yeux, tandis que la faiblesse dont il rougissait les avait rendus plus vifs et plus brillans. Il ne fut pas aveugle à tant de beauté, mais il n'en sentit que plus d'indignation de ne pas être libre.
122. Pour la première fois de sa vie, Gulleyaz fut entièrement déconcertée. On ne lui avait adressé jusqu'alors que des prières ou des louanges; et comme elle exposait sa vie en restant en confortable tête-à-tête avec celui qu'elle espérait conduire sur le chemin d'amour, la perte d'une heure lui aurait fait souffrir le martyre: ils en avaient déjà consumé près d'un quart.
123. Ici je veux bien spécifier, pour les personnes qui se trouveraient en pareille situation, tout le tems qu'il leur est permis de perdre,--c'est-à-dire s'ils se trouvent dans les climats méridionaux. Chez nous on n'exige pas une vivacité excessive, mais là le moindre délai constitue un grand crime: vous vous souviendrez donc que la plus grande faveur est d'obtenir un délai de deux minutes pour la déclaration;--un moment de plus ferait le plus grand tort à votre réputation.
124. Celle de Juan était honorable: mais elle pouvait encore grandir s'il n'avait toujours eu la tête remplie des formes d'Haidée; ce souvenir, chose singulière, ne pouvait l'abandonner, et le rendait du plus excessif mauvais ton. Gulleyaz, de son côté, le considérait comme son débiteur; c'était elle, en effet, qui l'avait fait pénétrer dans ce palais: elle rougit jusqu'aux yeux, elle redevint pâle, et puis rougit encore une seconde fois.
125. Enfin, d'un air tout-à-fait impérial, elle posa sa main sur les siennes; et puis pour demander de l'amour, elle arrêta tendrement sur lui des yeux qui n'avaient pas, certes, besoin d'un trône pour persuader;--toujours le même silence: son front s'obscurcit, mais elle réprima encore ses menaces, car c'est le dernier moyen que songe à employer une femme qui se respecte. Elle se leva, fit une chaste pose d'un instant, puis enfin, se jeta au cou de l'esclave, et s'y tint immobile.
126. L'épreuve était rude, et Juan le sentait vivement; mais il était armé de douleur, de rage et de fierté; et bientôt, par une légère violence, il se débarrassa de ses beaux bras, et il la replaça toute languissante à ses côtés. Alors il se leva d'un air altier; il promena ses regards autour de lui, puis les ramenant sur ceux de Gulleyaz: «l'aigle ne s'accouple pas, s'écria-t-il, en prison; et moi je ne servirai jamais la capricieuse sensualité d'une sultane.
127. «Tu demandes si je puis aimer? juge si j'_ai_ vivement aimé;--puisque je ne t'aime pas! Dans ce vil costume, les fuseaux et la quenouille me conviennent; l'amour n'est que pour les coeurs libres. La splendeur qui m'environne ne m'éblouit pas: quel que soit ton pouvoir, et il semble grand, apprends que la tête peut se courber, les genoux fléchir, les yeux veiller autour d'un trône, et les mains obéir;--mais que nous sommes toujours maîtres de nos coeurs.»
128. C'était là une vérité tout-à-fait triviale pour nous; il en était autrement pour elle, qui jamais n'avait entendu rien de pareil. Elle croyait que, la terre étant faite pour les reines et les rois, le moindre de ses ordres devait toujours être reçu avec transport. Mais de savoir si le coeur était placé à droite ou bien à gauche, elle ne s'en était jamais souciée; tant est grande la perfection qu'inspire la _légitimité_ à ceux de ses favoris qui sentent bien tous les droits qu'elle leur donne sur les hommes.
129. D'ailleurs, comme on l'a déjà dit, elle était si belle, que même si elle se fût trouvée placée dans la plus humble condition, elle eût pu édifier un royaume, ou le bouleverser s'il existait déjà. On présume bien aussi qu'elle accordait quelque pouvoir à des charmes si rarement perdus pour celles qui les possèdent. Elle pensait qu'ils lui donnaient un _double droit divin_, et moi-même je partage la moitié de son opinion.
130. Ô vous qui dans la jeunesse avez conservé votre virginité, rappelez-vous, ou (si vous ne le pouvez) imaginez une tendre douairière dont vous ayez repoussé les brûlans aveux à l'époque des jours caniculaires; rappelez-vous, dis-je, sa rage forcenée, ou représentez-vous tout ce que l'on a jamais dit ou chanté sur ce sujet, vous pourrez supposer quel dut être l'air d'une jeune et candide beauté se trouvant en pareille position.
131. Supposez, et déjà vous l'avez fait, la femme de Putiphar, la lady Booby[175], Phèdre, en un mot tout ce que l'histoire vous offre de meilleurs exemples. Mais, pour votre malheur,--ô jeunes gens de l'Europe! les poètes et les précepteurs en citent trop peu, et jamais, en vous représentant le peu que vous en avez appris, vous ne vous ferez une idée de la colère de Gulleyaz.
[Note 175: Voyez le roman de _Joseph Andrews_, par Fielding.]
132. Une tigresse à laquelle on enlève ses petits, une lionne, ou toute autre intéressante bête de proie, sont des similitudes qu'on a toujours sous la main pour peindre la désolation d'une dame à laquelle on refuse quelque chose; mais toutes ces figures n'expriment pas la moitié de ce que je devrais dire; et, s'il vous plaît, peut-on en conscience comparer, pour une mère, la perte d'un ou de plusieurs nourrissons avec celle de l'espérance de jamais en avoir d'autres?
133. L'amour maternel est la loi de toute la nature, depuis les lionnes avec leurs lionceaux, jusqu'aux canes avec leurs canards. Rien n'aiguise un bec, ou n'envenime une griffe comme l'enlèvement d'une famille à la mamelle. Tous ceux qui ont vu des femmes nourrir savent jusqu'à quel point elles aiment les cris, les piailleries de leurs enfans; et par la force de l'_effet_, on peut assez juger (je ne veux pas fatiguer plus long-tems votre patience) de la force encore plus grande de la _cause_.
134. Si je disais que le feu sortit des yeux de Gulleyaz; mots inutiles,--car la flamme en jaillissait continuellement; ou que ses joues se couvrirent du plus vif incarnat, je gâterais le tableau, car l'expression de sa figure n'avait rien de naturel: jamais elle n'avait éprouvé dans ses désirs la moindre résistance; et vous-mêmes qui avez vu des colères de femmes (Dieu sait si ce n'est rien!), vous ne vous feriez pas encore une idée de la sienne.
135. Sa rage ne dura qu'une minute, et pour son bonheur: un instant de plus l'eût tuée. Ce fut un éclair rapide de l'enfer. Rien de plus sublime qu'une colère énergique: horrible à voir, mais grande à raconter, elle ressemble à l'Océan quand il vient frapper les rochers d'une île.--Les cruelles passions, dont les formes de Gulleyaz étaient alors le siége, l'avaient transformée en une sublime tempête incarnée.
136. Autant eût valu comparer un orage vulgaire avec un typhon, qu'un emportement ordinaire avec sa furie: toutefois elle ne demanda pas à fuir dans la lune, comme le paisible _Hotspur_ d'un merveilleux ouvrage. Peut-être, si sa douleur éclata sur un ton plus bas, faut-il en accuser son sexe doux et sa jeunesse.--Ce qu'il y a de sûr, c'est que, comme Lear, elle souhaita seulement de «tuer, tuer, tuer[176].» Les larmes vinrent ensuite étancher sa soif de sang.
[Note 176: _Roi Lear_, acte IV, scène 5: «Ce serait une jolie malice de ferrer les chevaux avec des chapeaux. Je l'essaierai;--et quand j'aurai attrapé ces gendres-là, alors tue, tue, tue, tue, tue, tue.» (_Kill_, _kill_, etc.; ce mot imite fort bien le bruit du marteau sur le fer des chevaux.) Letourneur et MM. Guizot et Pichot qui ont réuni leurs efforts pour revoir, corriger et _préfacer_ sa traduction, ont tous négligé de rendre ce passage, qui me paraît d'une grande beauté.]
137. Elle avait éclaté comme un orage, elle passa rapidement comme lui; elle passa sans une parole:--réellement il lui fut impossible de parler; tout d'un coup la confusion, sentiment naturel à son sexe, et qu'elle connaissait faiblement, se déclara et couvrit son visage, semblable à l'onde qui s'élance vivement au travers d'une voie nouvellement découverte. Elle se sentait humiliée;--et, pour les gens de son espèce, l'humiliation est quelquefois salutaire:
138. Elle leur donne à entendre qu'ils sont formés de sang et de chair; elle leur insinue doucement que les autres, pour être de terre, ne sont pas précisément de la boue; que les urnes et les cruches, sorties de la même poterie, et tantôt bonnes, tantôt mauvaises, ont une fraternelle fragilité, sans pourtant avoir eu les mêmes grands-parens. Elle leur apprend,--Dieu sait[177] tout ce qu'elle leur apprend! Mais enfin quelquefois elle peut les corriger, et elle y parvient même souvent.
[Note 177: Ajoutons: et la France.]
139. La première idée de la sultane fut de priver Juan de la tête; la seconde, de sa seule présence; la troisième, de lui demander où il avait été élevé; la quatrième, de l'amener à force de sarcasmes à se repentir; la cinquième, d'appeler ses femmes et de se mettre au lit; la sixième, de se poignarder; la septième, de condamner Baba au cordon:--mais son grand expédient fut de se rasseoir et de sangloter.
140. Elle pensa, dis-je, à se poignarder: mais une circonstance rendait sa position critique, elle avait un poignard sous la main. Les corsets de l'Orient ne sont pas rembourrés, et il n'était pas impossible qu'un coup bien frappé ne la blessât dangereusement. Elle pensa à tuer Juan;--mais le pauvre garçon! sans doute il le méritait par ses ridicules retards; mais enfin, la meilleure manière de pénétrer jusqu'à son coeur n'était pas de lui ouvrir la tête.
141. Juan fut attendri: il était prêt à se laisser héroïquement empaler, mettre en quartiers et jeter aux chiens; à mourir dans les plus affreuses tortures, à servir de proie aux lions, ou d'amorce aux poissons; tout cela pour ne pas commettre un péché,--qui n'avait pour lui aucun attrait. Mais toutes ses résolutions de mourir se fondirent comme la neige devant les pleurs d'une femme.
142. De même que Bob-Acres sentit mourir sa valeur au milieu de ses lauriers, ainsi chancela, je ne sais comment, la force de Juan. D'abord il se demanda comment il avait fait pour refuser; puis s'il y avait moyen de revenir sur sa conduite. Bientôt il en fut à s'accuser d'une vertu sauvage, ainsi que l'on voit un moine maudire son voeu, et une dame son serment, quand ils sont prêts à oublier tant soit peu l'un et l'autre.
143. Juan commença donc par bégayer quelques excuses; mais, en pareil cas, les paroles ne suffisent pas, exprimassent-elles tout ce que les muses chantèrent, tout ce qu'un _dandy_ bredouilla de plus _dandy_, ou bien encore toutes les figures dont nous fatigua jamais Castlereagh. Déjà cependant un languissant sourire lui donnait l'espoir d'obtenir sa grâce; mais avant qu'il allât plus loin, le vieux Baba entra avec vivacité.
144. «Fille du soleil, soeur de la lune (telles étaient ses expressions) et impératrice de la terre! Vous dont le froncement[178] détruit l'harmonie des sphères, dont le sourire fait sauter de joie toutes les planètes; votre esclave,--il espère n'avoir pas mis trop d'empressement,--vous apporte une nouvelle digne de votre sublime attention: le soleil lui-même m'a envoyé comme un rayon pour vous annoncer qu'il s'approche en ce moment de vous.
[Note 178: Nous ne disons guère que _froncement des sourcils_; les Anglais disent mieux et plus énergiquement _frown_. _Des sourcils_ est en effet une espèce de pléonasme que l'académie, dans l'intérêt de notre poésie, ferait bien de déconsidérer.]
145. «--La chose est-elle, s'écria Gulleyaz, comme vous le dites? J'aurais souhaité qu'il consentît à voiler ses rayons jusqu'au matin! mais ordonnez à mes femmes de former la voie lactée. Partez, ma vieille comète! donnez aux étoiles les avis convenables.--Et toi, chrétien, confonds-toi avec elles, comme tu pourras, si tu veux mériter le pardon de tes précédens mépris.»--Ici elle fut interrompue par un bruit sourd, et enfin par un cri: «Le sultan arrive.»
146. D'abord vinrent les demoiselles, gardes-d'honneur de la sultane, puis les eunuques noirs et blancs de sa hautesse; la suite entière pouvait être longue d'un quart de mille: sa majesté avait assez de politesse pour annoncer sa visite long-tems à l'avance quand elle était nocturne. Gulleyaz, en effet, était la dernière de ses femmes, étant naturellement la plus aimée des quatre.
147. Sa hautesse était un homme d'un aspect imposant, dont le turban descendait jusqu'au nez, et dont la barbe remontait jusqu'aux yeux. Arraché d'une prison pour présider une cour, il devait son élévation au cordon qui avait étranglé son frère[179]. C'était un excellent prince, de l'espèce de ceux mentionnés dans les histoires de Cantemir et de Knolles[180]; espèce peu glorieuse, si l'on en excepte Soliman, la gloire de sa race[181].
[Note 179: _Habdul-Hamid_ succéda à son frère, Mustapha III, en 1774; mais c'est par une licence poétique que Byron fait mourir du cordon ce dernier. Mustapha mourut dans son lit, à l'âge de cinquante-huit ans.]
[Note 180: Démétrius Cantemir, prince de Moldavie, auteur d'une _Histoire de l'agrandissement et de la décadence de l'Empire ottoman_, écrite en latin, et traduite en français par de Jonquières: elle va jusqu'en 1711.--Richard Knolles, historien anglais, peu estimé dans sa patrie, auteur d'une _Histoire générale des Turcs, jusqu'en 1610_. On trouve dans la première partie de cet ouvrage peu connu, même en Angleterre, une foule de curieux détails sur l'origine des conquérans de l'Asie. On en doit la continuation, jusqu'en 1677, au célèbre Ricaut.]
[Note 181: Peut-être n'est-il pas inutile de remarquer que Bacon, dans son _Essai sur l'Empire_, semble croire que Soliman fut le dernier de sa race, sans que je sache sur quelle autorité. Voici ses paroles: «La fin de Mustapha fut si fatale à la race de Soliman, que l'on n'ose aujourd'hui assurer si les princes turcs depuis Soliman sont de sa famille, ou s'ils sont d'un autre sang; on regardait le deuxième Soliman comme un prince supposé.» Mais il arrive souvent à Bacon de n'être pas très-fidèle dans ses autorités historiques. J'en pourrais citer une douzaine d'exemples, tirés seulement de ses apophthegmes.
Pendant que je suis en train de critiquer, et après m'être hasardé à relever les erreurs de Bacon, j'en citerai aussi quelques autres aussi légères qui se sont glissées dans l'édition des _British Poets_, faite par le justement célèbre Campbell.--Je le fais, au reste, dans des intentions amicales, et j'espère qu'on ne s'y méprendra pas.--Si quelque chose pouvait ajouter au cas que je fais des talens et du caractère loyal de cet écrivain, ce serait sa défense classique, mesurée et victorieuse de Pope, contre les propos et les _grub-street_[C] du jour.
Voici donc les inadvertances dont je veux parler:
1º Pour ce qui regarde Anstey, qui aurait pris, selon lui, «ses principaux caractères à Smollett,» il est certain que le _Guide aux eaux de Bath_, d'Anstey, fut publié en 1766, tandis que l'_Humphry Clinker_ de Smollett (le seul des ouvrages de ce dernier qui ait pu fournir quelques traits à TABITHA, etc., etc.,) fut seulement écrit durant le dernier séjour de Smollett à Livourne, en 1770.--_Ergo_, s'il y a quelque emprunteur, Anstey doit être regardé comme le créancier. Je m'en rapporte aux propres dates de Campbell, dans ses Vies de Smollett et Anstey.
2º M. Campbell dit, dans la Vie de Cowper (note de la page 258, vol. I), qu'il ne sait à qui Cowper fait allusion dans ces vers:
«_Nor he who, for the bane of thousands born Built God a church, and laughed his word to scorn_.»
Ici le poète calviniste entend parler de Voltaire et de l'église de Ferney, dont l'inscription était: _Deo erexit Voltaire_.
3º Dans la Vie de Burns, M. Campbell cite ainsi Shakspeare:
«_To gild refined gold, to paint the rose Or add fresh perfume to the violet_.»
Ces corrections n'embellissent nullement l'original,
«_To gild refined gold, to paint the_ lily To trow a perfume on _the violet_.»
(KING JOHNS.)
Quand un grand poète en cite un autre, il devrait être correct; il devrait encore se garder d'accuser légèrement de _plagiat_ l'un de ses frères en Apollon. Un poète aimerait mieux piller toute espèce de choses (sauf l'argent) que les pensées des autres.--Elles ne manquent jamais d'être réclamées; mais certes il est fort pénible d'être dénoncé comme _débiteur_, quand on se trouve, au contraire, le _créancier_: tel est le cas d'Anstey à l'égard de Smollett.
Comme il y a de l'honneur parmi les voleurs, il faut qu'il y en ait aussi quelque peu parmi les poètes; et pour ce qui est de rendre à chacun ce qui lui appartient, nul, plus que M. Campbell, ne doit le faire avec désintéressement, puisque, jouissant d'une haute et incontestable réputation d'écrivain original, il est en même tems le seul poète de nos jours (Rogers excepté) auquel on puisse reprocher d'avoir écrit _trop peu_.
(_Note de Lord Byron_.) ]
[Note C: Ce surnom, que l'on donne à Londres aux pamphlets les plus dépréciés et à tous les petits livres écrits par et pour la canaille, vient de ce que ces productions se débitent presque toutes, à Londres, dans la rue de _Grub_ (du _Magot_).]
148. Il allait à la mosquée au milieu d'une grande pompe, et disait ses prières avec _une exactitude_ plus qu'_orientale_; quant au reste, il laissait à son visir le soin de son gouvernement, et ne témoignait qu'une faible curiosité pour ce genre d'affaires. Je ne sais s'il avait quelques contrariétés domestiques;--mais aucun commencement de procédure n'attestait le moindre conjugal désaccord[182]: on peut même dire que ses quatre femmes et ses mille jeunes filles renfermées se conduisaient avec autant de régularité qu'une seule reine chrétienne.
[Note 182: Nouvelle allusion au scandaleux procès conjugal de Georges IV avec la reine Caroline.]
149. Par hasard, s'il survenait un léger désordre, on entendait peu parler du criminel et du genre de son crime. Le récit en glissait à peine sur une seule lèvre.--Un sac et la mer dont on connaissait l'incorruptible discrétion avaient promptement rétabli le calme, et le public n'en apprenait jamais plus que l'auteur de ces vers. La presse périodique ne produisait jamais de scandale.--La morale n'en valait que mieux, et les poissons n'en valaient pas moins.
150. Il découvrait judicieusement de ses propres yeux que la lune était ronde, et il ne doutait pas davantage que la terre ne fût plate, attendu qu'il avait fait un voyage de cinquante milles, sans avoir rencontré aucun indice de sa rotondité. Son empire était de même, sans bornes; quelquefois, il est vrai, un peu troublé çà et là par des pachas rebelles ou des giaours ambitieux[183]; mais ceux-là jamais ne se rendaient aux _Sept-Tours_[184].
[Note 183: _Giaours_ (infidèles), les princes chrétiens.]