Uvres Completes De Lord Byron Tome 01 Avec Notes Et Commentaire
Chapter 17
36. Elle fit un cri en se levant, puis elle retomba avec un second; l'aspect de son père la remplissait de joie et de tristesse, de crainte et d'espérance: lui qu'elle croyait enseveli dans le fond des mers, peut-être n'était-il sorti de la mort que pour arracher la vie à celui qu'elle chérissait tant! Haidée aussi avait beaucoup aimé son père; que ce moment dut être terrible!--J'en ai vu de pareils,--mais gardons-nous de nous y arrêter.
37. Au cri d'effroi d'Haidée, Juan se réveille, retient son amante dans sa chute, et aussitôt détache son sabre de la muraille, impatient de tirer vengeance de celui qui causait tout ce trouble. Lambro, qui jusqu'alors avait négligé de parler, sourit dédaigneusement et dit: «À mon premier signal, mille cimeterres sont prêts à se montrer. Laisse, jeune homme, laisse-là ta vaine épée.»
38. En même tems, Haidée se jeta sur lui: «Juan, c'est,--c'est Lambro,--mon père! tombe avec moi à ses genoux,--il nous pardonnera;--oui,--oui le doit. Oh! le plus aimé des pères,--tu vois mon agonie de plaisir et de peine.--Faut-il, quand je baise avec transport le bas de ton manteau, que l'inquiétude vienne empoisonner ma joie filiale? Fais tout ce que tu voudras de moi, mais grâce, grâce pour lui!»
39. Calme dans ses regards et calme dans sa voix, indices peu sûrs de la tranquillité de son ame, l'altier vieillard demeurait impénétrable: il la regarda, mais il ne répondit pas un mot; puis il se tourna vers Juan: le sang montait et disparaissait sur les joues de celui-ci; déterminé à mourir, il conservait toujours son arme, et brûlait de s'élancer sur le premier ennemi que le signal de Lambro appellerait.
40. «Jeune homme, ton épée!» lui dit une seconde fois Lambro. Juan répliqua: «Jamais, tant que ce bras sera libre.» Le visage du vieillard pâlit, mais non de crainte, et tirant un pistolet de sa ceinture: «Que ton sang, dit-il, retombe donc sur ta tête!» Il regarda la pierre avec attention, comme pour s'assurer qu'elle était en bon état;--car il en avait dernièrement lâché le coup;--et il se mit ensuite à l'armer tranquillement.
41. Le son aigu du pistolet que l'on arme est étrange pour nos oreilles, quand notre poitrine doit être visée l'instant d'après, à vingt pas d'intervalle ou environ. C'est, je pense, une distance fort convenable et assez grande, quand c'est un ancien camarade que vous avez à tuer: mais, après que l'on vous a tiré une ou deux fois, l'oreille devient plus irlandaise[118] et moins susceptible.
[Note 118: On sait que les Irlandais sont les Béotiens ou les Périgourdins de la Grande-Bretagne.]
42. Lambro visa:--un instant de plus terminait ce chant et la vie de Don Juan, quand Haidée, le regard aussi fier que celui de son père, se jeta entre eux deux: «C'est moi! s'écria-t-elle, que la mort doit frapper.--Je suis la coupable; il a été jeté sur ce rivage,--mais il ne l'a pas cherché.--J'ai donné ma foi, je l'aime.--Je veux mourir avec lui. Je connais votre naturel inflexible,--connaissez celui de votre fille.»
43. L'instant d'auparavant elle fondait en larmes, elle était toute prière, toute enfance; maintenant elle ose seule défier toutes les humaines terreurs.--Pâle, froide et immobile comme une statue, elle demande le dernier coup: sa taille était au-dessus de celle de ses compagnes et de son sexe, elle se grandit encore, comme pour offrir un but plus assuré. Son oeil fixe est arrêté sur le visage de son père, mais elle ne songe pas à retenir sa main.
44. Les yeux de Lambro étaient en même tems fixés sur elle,--et l'on ne peut dire combien leurs regards étaient les mêmes; sauvages avec sérénité, la flamme qui étincelait dans leurs grands yeux noirs était à peu près de la même nature; car elle aussi eût brûlé de se venger si elle avait été outragée,--et bien que domptée, c'était encore une lionne. Le sang paternel bouillonnait en elle à la vue de son père et témoignait assez qu'il avait la même origine.
45. Je dis qu'ils se ressemblaient, avec la seule différence que devaient mettre dans leurs traits un autre âge et un autre sexe. Jusque dans la délicatesse de leurs mains, on trouvait ces rapports, indices certains d'un sang non vicié. Maintenant, qu'on se représente leur animosité et leur immobile fureur, quand ils devraient n'éprouver que des sensations douces, et ne verser que des larmes de plaisir; et l'on jugera de l'effet des passions dans leur violence.
46. Le père se retint un instant, baissa son arme, puis la releva. Pourtant il s'arrêtait encore, et regardant sa fille, comme pour pénétrer dans sa pensée: «Ce n'est pas moi, dit-il, qui ai voulu perdre cet étranger. Ce n'est pas moi qui ai ménagé cette scène de désolation. Il en est peu qui souffriraient un pareil outrage ou qui se retiendraient de tuer; mais je ferai mon devoir. Quant à la manière dont tu as rempli le tien, le présent m'est une preuve suffisante du passé.
47. «Qu'il pose son arme, ou, par la tête de mon père, la sienne va rouler comme une balle devant toi.» En parlant ainsi, il pressa dans ses lèvres un sifflet; un autre y répondit, et plus de vingt hommes, armés de la botte au turban, fondent en désordre dans l'appartement, bien placés l'un derrière l'autre. L'ordre de Lambro fut: «Arrêtez ou tuez ce Franc.»
48. Par l'effet d'un mouvement subit il s'empare de sa fille; et tandis qu'il comprime dans ses bras tous ses mouvemens, la troupe se place entre elle et Juan: vainement elle se débat avec son père,--l'étreinte de celui-ci est comme celle d'un serpent. Cependant la file de pirates se jettent sur leur proie avec la rapidité d'un aspic furieux, excepté pourtant le premier qui était tombé avec une épaule à demi séparée du tronc.
49. Le second eut le visage entr'ouvert; mais le troisième, vétéran froid et prudent, para les coups de sabre avec son coutelas, et porta les siens avec tant de justesse, qu'en un clin-d'oeil son homme fut étendu sans défense à ses pieds, après avoir reçu deux entailles de sabre qui faisaient couler de son corps deux ruisseaux de sang rouge et épais.--L'un jaillissait du bras, et l'autre de la tête.
50. Ils l'enchaînèrent à l'endroit où il tomba, puis ils le portèrent hors de l'appartement. D'un signe le vieux Lambro leur ordonna de le traîner au rivage, où plusieurs vaisseaux attendaient neuf heures pour s'éloigner. Ils le placèrent dans une barque, et gagnèrent à coups de rames une ligne de galiotes. Ils le déposèrent à bord de l'une d'elles et sous les écoutilles, en le recommandant strictement aux gardiens.
51. Le monde est plein d'étranges vicissitudes, et celle-ci, avouons-le, était singulièrement disgracieuse. Justement quand il le voulait le moins, un homme riche, jeune, bien fait, et doué de tous les avantages de ce monde, est embarqué, blessé, enchaîné, sans pouvoir faire un mouvement; et tout cela parce qu'une dame[119] est tombée amoureuse de lui.
[Note 119: Julia.]
52. Mais abandonnons-le ici, je vais devenir pathétique, et déjà je me sens attendri par la nymphe chinoise des larmes, le thé vert. Cassandre avait des inspirations moins infaillibles que les miennes; dès que mes pures libations ont excédé le nombre trois, je sens mon coeur devenir compatissant au point de me forcer à recourir au bou noir[120]. Il est triste que le vin soit si échauffant, car le thé et le café nous donnent des idées beaucoup trop sérieuses.
[Note 120: Thé de couleur noire.]
53. Excepté cependant quand on les mélange avec toi, Cognac, douce Naïade des rives Phlégétontiques! Hélas! pourquoi faut-il que tu attaques le foie, et que, semblable aux autres nymphes, tu sois funeste à tes adorateurs? J'aurais bien recours au punch léger, mais quand je prends le soir une rasade de _rack_[121], je suis sûr de me réveiller le lendemain avec la torture[122].
[Note 121: Espèce de rum.]
[Note 122: Dans le texte: «Quand je prends du _rack_, je suis sûr de me réveiller avec son synonyme.» _Rack_ signifie _liqueur forte_ et _torture_.]
54. Pour le présent, je laisse Don Juan sauvé,--le pauvre garçon n'est pas fort bien portant, il a reçu plusieurs blessures, mais ses souffrances corporelles pouvaient-elles se comparer à la moitié de celles que le coeur de son Haidée éprouvait! Elle n'était pas de celles qui pleurent, crient, se désespèrent, et s'emportent une fois qu'elles ne redoutent plus ceux qui les entouraient. Sa mère était une Moresque, née à Fey, où tout est Éden ou solitude affreuse.
55. Là, le vaste olivier fait pleuvoir sa moisson parfumée dans des bassins de marbre; la graine, la fleur et le fruit jonchent en même tems la terre, jusqu'à ce que la terre les recouvre. Mais là aussi croissent une multitude d'arbres vénéneux; les nuits retentissent du rugissement des lions, et de longs déserts brûlent le pied des chameaux ou engouffrent, en s'entr'ouvrant, d'infortunées caravanes. Tel est le sol de ces climats, et tel aussi y est le coeur de l'homme.
56. L'Afrique est la fille du Soleil. L'humain et la terrestre argile y sont également embrasés; brûlé dès l'enfance et doué d'une force surprenante pour le bien ou pour le mal, le sang moresque est soumis à l'influence du ciel, et produit des fruits semblables à ceux du sol de la patrie. Beauté, amour, tel avait été le douaire de la mère d'Haidée; mais ses grands yeux noirs recélaient les passions les plus profondes; seulement elles y sommeillaient comme un lion aux bords d'une fontaine.
57. Tempérée par de plus doux rayons, et semblable à ces nuages que l'été nous présente argentés, paisibles et gracieux jusqu'à l'instant où, chargés de foudres, ils jettent l'épouvante sur la terre et les tempêtes dans les airs, Haidée avait toujours été jusqu'alors douce et paisible; mais à peine agitée par la passion et le désespoir, le feu s'élança de ses veines humides, tel que le Simoon, quand il se lève sur la plaine brûlante[123].
[Note 123: Le vent du désert, fatal à toutes les créatures vivantes, et auquel les poètes orientaux font de fréquentes allusions.]
58. Son dernier regard était tombé sur la blessure de Don Juan, sur sa défaite et sur sa chute. Le sang de son unique ami ruisselait sur les carreaux qu'il traversait naguère avec tant de grâce et de beauté. Un instant lui suffit pour tout voir et sentir, un seul,--sa résistance se termina par un gémissement convulsif. Semblable au cèdre déraciné, elle tomba sur le bras de son père, qui jusqu'alors avait eu peine à dompter sa résistance.
59. Une veine s'était rompue dans son sein[124]; les pures couleurs de ses lèvres charmantes étaient déjà voilées par un sang noir qui jaillissait de son gosier: sa tête penchée ressemblait au lis que la pluie a surchargé. Ses femmes, appelées aussitôt, portèrent en sanglotant leur jeune maîtresse sur sa couche; mais en vain eurent-elles recours à leurs herbes et à leurs cordiaux, Haidée défiait tous leurs procédés, comme s'il n'avait pas été donné à un seul d'entre eux de retenir sa vie ou d'éloigner sa mort.
[Note 124: Cet effet de la lutte violente de différentes passions n'est pas très-rare. Le doge Francis Foscari ayant été déposé en 1457, et entendant les cloches de Saint-Marc annoncer l'élection de son successeur, «mourut subitement d'une hémorragie causée par une veine qui se rompit dans sa poitrine (voyez _Sismondi_ et _Daru_, tom. I et II) à l'âge de quatre-vingts ans[A]; quand personne n'eût pensé que ce vieillard avait encore tant de sang[B].» Je n'avais pas seize ans lorsque je fus témoin d'un effet aussi triste du mélange des passions dans le coeur d'une jeune personne, qui pourtant ne mourut pas alors des suites de cet accident, mais fut victime de son retour, quelques années après, à la suite d'une vive émotion.
(_Note de Lord Byron_.) ]
[Note A: Sismondi dit même _quatre-vingt-quatre_. (_Biog. univers._)]
[Note B: Shakspeare (_Macbeth_, acte V, scène Ire).]
60. Elle resta plusieurs jours, sans changer, dans cet état: quoique glacés, ses traits n'avaient rien de livide, et ses lèvres ne perdaient pas leur coloris; son pouls était arrêté, mais la mort ne paraissait pas; nulle hideuse marque ne proclamait sa victoire, et la corruption ne venait pas ravir l'espoir à ceux qui l'entouraient: la vue de sa charmante figure révélait même de nouvelles pensées de vie; je ne sais quel souffle immatériel l'enveloppait, mais on sentait que toute sa dépouille ne devait pas être la proie de la terre.
61. On y retrouvait la passion dominante de son coeur, telle que l'exprime le marbre quand il est parfaitement travaillé; immobile et permanente comme l'image de la belle, mais toujours belle Vénus, celle des souffrances éternellement réunies du Laocoon, ou celle de l'éternelle agonie du gladiateur. L'énergie avec laquelle ces marbres expriment la vie est toute leur beauté; mais ils ne semblent pourtant pas vivre, puisqu'ils sont toujours les mêmes.
62. À la fin elle s'éveilla, non pas comme d'un sommeil, mais plutôt comme de la mort: la vie lui semblait une chose toute nouvelle, une sensation étrange qu'elle éprouvait de force. Tout ce qui s'offrait à ses regards ne frappait pas sa mémoire; un certain malaise oppressait son coeur, mais le premier retour de ses battemens lui causa une vive douleur, sans qu'elle s'en rappelât l'origine, car les furies qui la possédaient avaient aussi fait une pause.
63. D'un oeil vague, elle regarda plusieurs figures et plusieurs objets, sans rien reconnaître; elle vit veiller autour d'elle, sans en demander la raison; elle ne compta pas le nombre de ceux qui entouraient son oreiller. Elle n'était pas devenue muette, bien qu'elle ne parlât pas, nul soupir ne vint soulager ses pensées; vainement celles qui la servaient gardèrent un long silence, ou parlèrent avec mystère; le souffle de sa respiration put seul indiquer qu'elle avait quitté le tombeau.
64. Ses femmes lui offraient leurs soins, elle ne les remarquait pas: son père veilla près de son chevet, elle détourna les yeux, elle ne reconnut personne, ni les lieux qui auparavant lui avaient été chers ou agréables. On la transporta de salle en salle: elle s'y arrêtait sans résistance, elle avait tout oublié; et pourtant ces yeux, que l'on voulait croire fermés à toutes les anciennes pensées, semblaient pleins de funestes résolutions.
65. À la fin, une esclave prononça le mot de harpe; le harpiste vint et accorda son instrument. Dès les premières notes irrégulières et rapides, Haidée fixa sur lui des yeux ardens, qu'elle reporta bientôt vers la muraille, comme pour distraire sa pensée d'un souvenir désolant. L'artiste commença une chanson lente et plaintive, composée avant les tems de tyrannie, par quelque insulaire des anciens jours.
66. Aussitôt les doigts maigres et défaits de l'infortunée marquent sur la muraille la mesure de ce vieil air. Il changea de ton et se mit à chanter l'Amour. Ce nom cruel met en mouvement tous ses souvenirs; sur elle vient planer un instant le songe de ce qu'elle fut et de ce qu'elle est aujourd'hui, si l'on peut appeler existence une telle vie. Deux ruisseaux de larmes s'échappent de ses paupières oppressées, semblables aux nuages rassemblés sur les monts quand ils se résolvent en pluie.
67. Vaine consolation, inutile soulagement.--Ces pensées, trop rapidement soulevées, troublèrent sa tête; la folie s'empara d'elle, elle se leva comme si jamais on ne l'eût cru malade, et se jeta sur tous ceux qui s'offrirent à elle comme sur un ennemi. Mais personne ne l'entendit parler ou pousser des cris, quand elle atteignit le paroxisme de son accès. Sa frénésie dédaignait d'extravaguer, même quand on en vint à la frapper dans l'espoir de la sauver.
68. Par momens encore elle montrait une lueur d'entendement. Bien qu'elle jetât de longs regards sur chaque objet, sans pouvoir s'en rappeler aucun, rien ne put lui faire regarder la figure de son père; elle repoussait toute nourriture et tout habillement; tous les moyens de vaincre sa répugnance sur ces deux points furent inutiles; le changement de place, le tems propice, les soins ou les remèdes, rien ne put rendre le sommeil à ses sens;--il semblait avoir pour jamais perdu tout empire sur elle.
69. Elle languit ainsi douze jours et douze nuits. Au bout de ce tems, sans gémissement, un soupir ou un regard qui pût indiquer les dernières angoisses, l'esprit s'échappa de son enveloppe. Ceux qui veillaient tout auprès d'elle, ne purent s'en apercevoir qu'au moment où le voile sombre et épais qui couvrait son gracieux visage s'étendit jusque sur ses yeux--ses beaux, ses noirs yeux!--posséder tant d'éclat, hélas! et se flétrir!
70. Elle mourut mais non pas seule; car elle portait dans son sein un second principe de vie: cet enfant du crime aurait pu naître innocent et plein de charmes; mais il termina sa fragile existence sans voir le jour; et, avant de naître, il entra dans le tombeau qui se ferma dans le même instant sur la fleur et sur le bouton: vainement la rosée du ciel descendit sur cette tige flétrie et sur ce déplorable fruit de l'amour.
71. C'est ainsi qu'elle vécut, qu'elle mourut. La honte ou le chagrin ne s'arrêteront plus sur elle. Elle n'était pas faite pour traîner à travers les années ou les mois ce fardeau pénible que portent les coeurs froids jusqu'à ce que la vieillesse les rappelle sous la terre; elle eut des jours et des plaisirs courts, mais ils furent délicieux,--tels, qu'ils n'auraient pu se prolonger pour elle davantage. Maintenant elle dort en paix sur le rivage de la mer, où elle aimait tant à venir.
72. Et maintenant cette île est déserte et stérile, ses édifices sont détruits, et ses habitans passés. Il n'y reste que la tombe d'Haidée et celle de son père; mais rien n'indique qu'un seul corps mortel y soit déposé. Tous n'y découvririez pas l'endroit où dorment des formes aussi belles, nulle pierre ne les recouvre, nulle langue ne rappelle leur souvenir; et la beauté de la fille des Cyclades n'a trouvé d'autre chant funéraire que celui de la mer furieuse.
73. Mais plus d'une jeune Grecque accompagne encore son nom d'un mélancolique chant d'amour; et plus d'un insulaire abrège la longueur des nuits en racontant l'histoire de son père. La valeur était son partage; la beauté, fut celui de sa fille;--si elle aima sans réfléchir, elle paya de sa vie une telle faute;--ainsi reçoit toujours un châtiment quiconque s'égare de même: nul ne doit espérer de fuir le danger, et tôt ou tard l'amour lui-même devient son propre vengeur.
74. Mais changeons de sujet, ce feuillet est trop triste, je le laisse sur les tablettes de l'imprimeur. Je n'aime pas à peindre des fous dans la crainte de paraître avoir voulu me retracer moi-même.--D'ailleurs je n'ai plus rien à dire sur ce point, et comme ma muse est un lutin capricieux, nous allons retrouver et accompagner Juan, que nous avons laissé à demi mort quelques stances plus haut.
75. Blessé et chargé de fers, «_casé_, _criblé_, _confiné_,» quelques jours se passèrent avant qu'il pût rappeler le passé à son esprit, et quand il reprit ses sens il se vit en pleine mer, faisant six noeuds par heure avec le vent en proue. Les rivages d'Ilion parurent devant lui:--dans un autre tems il eût été ravi de les voir, mais alors il se souciait fort peu du cap Sigée.
76. Là, sur une verte colline, garnie de cabanes et flanquée d'un côté par l'Hellespont, de l'autre par la mer, le brave des braves, Achille est enseveli, à ce qu'on rapporte (Bryant dit le contraire[125]), et plus loin sur la pente, encore grand et pyramidal, on remarque le _tumulus_--de qui? le ciel le sait; peut-être de Patrocle, d'Ajax ou de Protésilas, tous héros qui, s'ils étaient encore en vie, n'auraient rien de plus à coeur que de nous arracher la nôtre.
[Note 125: Voyez «_Dissertation sur la guerre de Troie_, montrant que cette expédition n'a jamais été entreprise, et que cette prétendue ville n'a jamais existé,» par Jacques Bryant. _Londres_, 1796.]
77. De hauts tertres sans marbre et sans inscriptions, de vastes plaines incultes et bordées de montagnes; à quelque distance le mont Ida toujours le même, et le vieux Scamandre (si toutefois c'est bien lui), voilà tout ce qui subsiste. La situation semble pourtant encore destinée à des faits glorieux.--Cent mille hommes pourraient y combattre aisément; mais aux lieux où l'on demande les murs d'Ilion, on voit brouter les brebis et se traîner les tortues.
78. J'ai trouvé là des troupeaux de chevaux non gardés; çà et là quelques petits hameaux dont les noms sont nouveaux et rudes; quelques bergers (peu semblables à Paris) s'arrêtant un instant à considérer les jeunes Européens que leurs souvenirs classiques conduisent sur le rivage, un Turc enfin, plein de vénération pour sa religion, ayant un chapelet à la main et une pipe à la bouche;--mais le diable si j'y ai vu un seul Phrygien.
79. Ici, l'on permit à don Juan de sortir de son étroite prison; il sentit qu'il était esclave, privé de tout secours, et en présence d'une mer ombragée de tems en tems par la tombe des héros. Encore affaibli par la perte de son sang, il put à peine faire entendre quelques courtes questions, et les réponses qu'il obtint furent loin de lui donner une explication satisfaisante de son état présent et passé.
80. Il remarqua quelques compagnons de captivité, qui semblaient être, et qui effectivement étaient des Italiens. Il apprit du moins par eux leur destinée, qui était fort singulière. Ils formaient une troupe engagée pour la Sicile,--tous chanteurs, fort capables de remplir leurs rôles: ayant mis à la voile de Livourne, ils ne furent pas attaqués par le pirate, mais réellement vendus à bon marché par l'_Impresario_[126].
[Note 126: Nom du directeur ou entrepreneur de théâtre, en Italie.--Cela est un fait. Il y a quelques années, une troupe d'acteurs fut engagée pour un théâtre étranger, par un certain personnage qui les embarqua dans un port d'Italie, les conduisit à Alger, et là les vendit tous. Par l'effet d'un hasard singulier, j'entendis chanter à Venise, en 1817, et dans l'opéra de Rossini, l'_Italiana in Algieri_, l'une des femmes de cette compagnie, revenue de captivité.
(_Note de Byron_.) ]
81. Ce fut l'un d'entre eux, le bouffon de la troupe qui apprit à Juan cette curieuse aventure. Car bien que destiné au marché turc, il conservait son caractère,--ou du moins son masque; c'était un petit homme d'un extérieur fort résolu; supportant sa fortune avec un air d'enjouement et de grâce, et montrant beaucoup plus de résignation que la _prima donna_ et le _ténor_.
82. Voici comme en peu de mots il fit son tragique récit: «Notre impresario machiavélique ayant fait un signal vis-à-vis certain promontoire, appela à nous un brick étranger. _Corpo di Caio Mario!_ nous y fûmes transportés à bord avec précipitation, sans un seul _scudo de salario_; mais, pourvu que le Sultan aime le chant, nous ne serons pas long-tems sans rétablir nos affaires.
83. «La _prima donna_, quoique un peu vieille, et fatiguée par une vie désordonnée, a quelques bonnes notes; mais, quand la salle est peu garnie, elle est sujette au rhume, et alors on entend avec plaisir la femme du _tenor_, qui cependant n'a pas beaucoup de voix. Elle a fait beaucoup de bruit à Bologna le carnaval dernier, en prenant le comte _César Cicogna_ à une vieille princesse romaine.
84. «Nous avons aussi des danseuses; la _Nini_ qui a plus d'une corde à son arc; la grosse rieuse de _Pelegrini_, qui eut bien sujet de se louer du dernier carnaval: elle y rassembla plus de cinq cents bons sequins; mais elle est si peu rangée qu'elle n'en a plus maintenant le dernier Paul. Puis la _Grotesca_, c'est là une danseuse! Elle pourra dire un jour ce qu'elle fait des ames (ou des corps) de tant d'hommes.
85. «Quant aux _figuranti_, ils sont comme tous ceux de leur espèce. Par-ci, par-là, une jolie créature qui pourra frapper les regards; les autres, à peine bons pour la foire. Il en est une grande et droite comme un I qui pourtant avec son air sentimental pourra aller loin, mais elle n'a pas de vigueur dans les jambes. Après tout, c'est fâcheux, avec une tête et une figure comme la sienne.