Uvres Completes De Lord Byron Tome 01 Avec Notes Et Commentaire

Chapter 13

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189. Ils ne redoutaient d'autres oreilles, d'autres yeux que ceux du rivage désert; la nuit ne leur inspirait pas de terreur, ils étaient tout dans l'univers l'un pour l'autre[80]. Leurs phrases étaient formées de mots rompus, et cependant ils _pensaient_ un même langage;--toutes les brûlantes expressions que la passion inspire trouvaient dans un soupir le meilleur interprète d'un premier amour,--cet oracle de la nature,--le seul bien qu'Ève, après sa chute, ait conservé à ses filles.

[Note 80:

Soyez-vous l'un à l'autre un monde toujours beau, Toujours divers, toujours nouveau: Tenez-vous lieu de tout, comptez pour rien le reste. J'ai quelquefois aimé.

(LA FONTAINE.) ]

190. Haidée ne parla pas de scrupules, elle ne demanda pas de sermens, elle n'en donna pas. Jamais elle n'avait ouï parler de gage et de promesses à exiger d'un époux, et des dangers auxquels une jeune amante est exposée: elle fit tout ce que lui inspirait sa naïve innocence, et se jeta comme un tendre oiseau dans le sein de son jeune ami. Comme elle n'avait jamais rêvé d'infidélité, elle n'eut pas l'idée de prononcer le mot de constance.

191. Elle aimait et elle était aimée; elle adorait et elle était idolâtrée. D'après les lois de la nature leurs ames, en passant l'une dans l'autre, eussent péri dans ce moment d'ivresse si les ames pouvaient jamais périr.--Mais peu à peu ils reprirent leurs sens, pour les reperdre et les abîmer encore: le coeur d'Haidée, palpitant sur le sein de Juan, semblait ne pouvoir battre séparé de celui de son amant.

192. Hélas! ils étaient si jeunes, si beaux, si aimables, si solitaires! Puis c'était l'heure où le coeur est le plus ému, et, ne conservant pas assez d'empire sur lui-même, commet des actions que l'éternité ne fait pas oublier, mais dont elle récompense les instans avec la pluie inextinguible des flammes de l'enfer;--car tel sera le sort de tous ceux qui font à leurs semblables quelque peine ou quelque plaisir.

193. Juan, Haidée! hélas! ils s'aimaient tant, ils étaient si aimables! Jamais jusqu'alors, à l'exception de nos premiers parens, un tel couple n'avait couru le risque d'être damné pour toujours. Mais Haidée, pieuse autant que belle, avait certainement ouï parler du fleuve Stygien, de l'enfer, du purgatoire,--et dans l'instant de la crise elle eût dû s'en souvenir.

194. Ils se regardent, et un rayon de lune éclaire l'expressive vivacité de leurs yeux. Haidée presse la tête de son amant dans l'un de ses bras charmans, tandis que celui-ci passe autour d'elle le sien qui disparaît à demi dans les cheveux que sa main caresse. Elle est sur ses genoux; elle s'enivre de son haleine, et lui de la sienne jusqu'aux momens où l'on n'entend plus que des soupirs entrecoupés. On les prendrait pour un groupe antique, demi-nu, gracieux, pur, en un mot entièrement grec.

195. Quand ces momens d'émotion et d'embrasement furent passés, et que Juan se laissa tomber les yeux fermés dans ses bras, elle ne s'endormit pas, mais elle appuya tendrement la tête de son amant sur les trésors de son sein: tantôt elle lève au ciel ses yeux humides, tantôt elle les reporte sur ses pâles joues qu'elle réchauffe de son souffle, et son coeur palpite en pensant à ce qu'elle a accordé et à ce qu'elle accorde encore.

196. Un enfant qui aperçoit de la lumière, un poupon qui mouille le sein de sa nourrice, un dévot au moment de l'élévation de l'hostie, un Arabe qui accueille un étranger, un marin qui s'empare d'une forte prise dans un combat, un avare qui contemple sa caisse remplie jusqu'aux bords, tous éprouvent du ravissement; mais leur bonheur n'est rien auprès de celui de regarder dormir l'objet que l'on aime.

197. Pendant qu'il repose tranquille et adoré, il conserve le souffle de vie qui nous anime avec lui. Gracieux, immobile et silencieux, il ne devine pas le charme qu'il nous inspire. La source des émotions qu'il a éprouvées, ou qu'il nous a communiquées, semble concentrée dans son sein; c'est lui qui repose; c'est la chose que nous aimons, environnée d'illusions et de charmes, telle que la mort, mais dépouillée de ses terreurs[81].

[Note 81: M. A. P. n'a pas traduit cette strophe.]

198. Haidée veillait son amant,--et cette heure de nuit et d'amour, cette solitude de l'Océan pénétraient son coeur de leur influence réunie. Parmi des sables arides, sous des roches sauvages, ils avaient trouvé un berceau où rien sur la terre ne pouvait venir les distraire; et de toutes les étoiles qui peuplaient la voûte azurée, il n'en était pas une qui vît dans sa course plus de bonheur que sur ses joues brûlantes.

199. Hélas! l'amour des femmes! on le sait, c'est une chose délicieuse et redoutable. Elles mettent tout ce qu'elles ont sur ce dé; et s'il tourne contre elles, la vie ne leur rappelle plus que la perfidie qui les a déçues; leur vengeance, semblable à l'élan du tigre, est rapide, implacable et mortelle. Cependant elles ne souffrent pas moins que leurs victimes, et tous les maux qu'elles infligent, elles les ressentent.

200. Elles ont raison; car l'homme, si souvent injuste envers l'homme, l'est toujours envers les femmes. Le même sort les attend toutes; elles ne peuvent compter que sur la trahison. Instruites à dissimuler sans cesse, elles désespèrent celui que leur coeur brûlant idolâtre, jusqu'à ce qu'un plus riche aspirant les achète en mariage;--alors, que reste-t-il? un mari insouciant, puis un amant infidèle, et enfin le soin de s'habiller, de se nourrir et de dire ses prières.

201. L'une prend un amant, une autre tombe dans la boisson ou dans la dévotion. Celle-là pense à son ménage, celle-ci aux moyens de se distraire. Il en est qui essaient de voyager; mais, en perdant les avantages d'une vertueuse retraite, elles ne font que changer d'ennuis. Il n'est pas d'incident qui puisse les rendre plus heureuses, et leur situation est aussi pénible dans un palais insipide que dans une ignoble chaumière: quelques-unes aussi font le diable, ensuite elles écrivent une nouvelle[82].

[Note 82: Ce dernier trait, omis par M. A. P., est une épigramme lancée contre une célèbre _blue-stocking_ d'Angleterre. On voit bien que Lord Byron n'avait jamais entendu parler de la conduite exemplaire de nos Saphos françaises, mesdames de Genlis, Gay, Gail, Cottin, Dufresnois, etc.]

202. Pour Haidée, c'était la fiancée de la nature; elle ne savait pas tout cela. Fille des passions, elle avait reçu le jour dans une contrée que le soleil inondait d'une triple et dévorante lumière[83]. Elle était uniquement faite pour aimer et pour sentir qu'elle était le choix de celui qu'elle avait choisi; tout ce qu'on pouvait dire ou faire ailleurs n'était rien pour elle.--Que pouvait-elle en craindre? elle n'y nourrissait ni espérance, ni inquiétude, ni amour; son coeur battait dans ce lieu seul.

[Note 83: Il y a ici une image poétique que nous n'avons pas osé rendre:

Born when the sun Showers triple light, and scorches even the kiss Of his gazelle-eyed daughters.

«Née où le soleil fait pleuvoir une triple lumière, et rend brûlant le baiser de ses filles aux yeux de gazelle.»]

203. Oh! combien nous coûte ce rapide battement de coeur! et pourtant chaque palpitation a dans sa source, comme dans son effet, tant de douceur que la sagesse, en dépit de sa haine pour le plaisir et de son amour pour la vérité, que la conscience elle-même ont une peine infinie à nous faire préférer leurs bonnes vieilles maximes à son ravissant transport.--Je suis surpris que Castlereagh ne l'ait pas encore taxé[84].

[Note 84: M. A. P. n'a pas traduit cette strophe. Il ne faut pas oublier, en lisant le trait qui la termine et la quatorzième strophe du troisième chant, que l'année 1816 fut celle dans laquelle Lord Castlereagh proposa et fit adopter le plus de taxes.]

204. Et maintenant c'en était fait.--Sur le rivage désert ils venaient d'engager leur coeur: les astres, flambeaux de leur hymen, versaient un nouveau charme sur leur beauté; l'Océan était leur garant, et la grotte leur couche nuptiale: unis et sanctifiés par leurs propres sentimens, la solitude leur tenait lieu de prêtre: ils furent unis, et ils étaient heureux, car chacun d'eux regardait naïvement l'autre comme un ange, et la terre comme un paradis.

205. Amour! ô toi dont le grand César fut le courtisan, Titus le vainqueur, Antoine l'esclave, Horace et Catulle les professeurs, Ovide le directeur, et Sapho, la sage _Blue-Stocking_, (de laquelle puisse le tombeau engloutir tous ceux qui restent indifférens!--le rocher de Leucade domine toujours les vagues).--Amour, tu es vraiment le dieu du mal, car après tout nous ne pouvons t'en appeler le démon.

206. C'est toi qui rends si précaire le chaste état du mariage, et qui insultes chaque jour le front des plus grands hommes. César, Pompée, Mahomet et Bélisaire ont fatigué la plume héroïque de l'histoire: leur destinée, leurs actions ont été tout-à-fait différentes, et jamais ne reviendront des siècles aussi féconds en merveilles; cependant ces quatre grands hommes ont eu trois qualités communes, ils ont tous été héros, conquérans et cocus.

207. Tu fais les philosophes; tu as formé le troupeau matérialiste d'Épicure et d'Aristippe, qui tente de nous pousser dans une direction immorale avec des théories réellement assez praticables. Ah! s'ils voulaient nous préserver du diable, comme il serait agréable de répéter cette maxime (qui n'est pas fort nouvelle): «Bois, mange et fais l'amour, que t'importe le reste?» Ainsi parlait le sage roi Sardanapalus.

208. Mais Juan! avait-il donc oublié Julia? devait-il sitôt l'oublier? Je ne sais que répondre, la question en elle-même n'est pas facile à résoudre. Mais sans doute, c'est la lune qui dans ce cas fait tout sans notre participation; et toutes les fois qu'on éprouve de nouvelles palpitations, c'est elle qui les excite. En effet, comment diable se ferait-il que les formes fraîches eussent tant d'empire sur nous, pauvres humaines créatures?

209. Je hais l'inconstance;--je repousse, je déteste, j'abhorre, condamne et renie le corps pétri de vif-argent qui ne peut conserver en lui le souvenir permanent d'aucune impression. L'amour, l'amour constant a toujours été mon hôte; mais pourtant la dernière nuit, dans un bal masqué, je vis une jolie petite créature, fraîchement arrivée de Milan, devant laquelle, comme un vilain, j'éprouvai quelques désirs.

210. Mais bientôt la Philosophie vint à mon aide: «Songe, m'insinua-t-elle, aux liens sacrés qui t'engagent.--Volontiers, répondis-je, ma chère Philosophie. Mais regarde ses dents! O ciel! Et ses yeux! Je veux savoir ce qu'elle est, femme, fille, ou ni l'une ni l'autre; c'est une curiosité.--Arrête!» s'écria la Philosophie, avec le plus bel air grec (elle était cependant déguisée, en Vénitienne[85]).

[Note 85: Cette parenthèse indique assez que, sous le nom de la Philosophie, le poète met ici en scène la belle comtesse Guiccioli, sa maîtresse, avec laquelle il vécut pendant les dernières années de son séjour en Italie, et tandis qu'il composait et retouchait _Don Juan_. M. A. P. a supprimé ce dernier vers. Voici comme un témoin oculaire a tracé le portrait de la Guiccioli, en 1821:

«La comtesse a vingt-trois ans, quoiqu'elle n'ait pas l'air d'en avoir plus de dix-sept ou dix-huit. Bien différente de la plupart des Italiennes, sa complexion est de la plus délicate beauté; ses yeux longs, grands et languissans, sont bordés par les plus longues paupières du monde, et ses cheveux, à peine retenus sur sa tête, tombent sur ses épaules en larges boucles du noir le plus poli. Sa _figure_ a peut-être un peu trop d'embonpoint pour sa hauteur, mais son buste est parfait. Ses formes atteignent presque la régularité grecque, et elle a la bouche et les dents les plus belles qu'on puisse imaginer. Il est impossible de voir la Guiccioli sans l'admirer, de l'entendre sans être ravi. Son amabilité se déploie dans les moindres accens de sa voix, et celle-ci, jointe aux avantages de la mélodie italienne, donne un charme particulier à tout ce qu'elle dit. La grâce et l'élégance semblent inhérentes à sa nature. Elle adore Lord Byron, et pourtant l'exil et la pauvreté de son vieux père affectent sensiblement ses traits, et répandent sur son visage une teinte de mélancolie qui ajoute encore à l'intérêt qu'inspire cette femme charmante. Sa conversation est agréable, sans être savante; elle connaît les meilleurs auteurs italiens et français, mais souvent elle craint de montrer ce qu'elle sait, sans doute parce qu'elle connaît l'aversion de Lord Byron pour les blue.»]

211. «Arrête!» et je me suis arrêté.--Mais revenons. Ce que les hommes appellent inconstance n'est autre chose qu'une admiration méritée pour l'objet charmant des heureuses prédilections de la nature; et comme nous sommes tentés souvent d'adorer une belle statue dans sa niche, ainsi, quand nous accordons la même sorte d'idolâtrie à quelque objet réel, ce n'est encore qu'un hommage rendu au _beau idéal_.

212. Ce n'est que la perception de la beauté, le développement noble de nos facultés, un mouvement platonique, universel, admirable, tombé des étoiles, filtré du haut des cieux, sans lequel la vie ne serait pas supportable: en un mot, c'est l'usage de nos propres yeux, et, de plus, celui d'un petit sens ou deux, qui témoignent assez que notre chair est pétrie d'une brûlante poussière.

213. C'est pourtant un sentiment pénible et involontaire; car, si nous pouvions toujours trouver dans une seule femme les grâces séduisantes qui nous enchantèrent quand elle se présenta la première fois à nous, comme une autre Ève, nous aurions certainement moins de tourmens et plus de schellings (puisqu'il faut vaincre leurs rigueurs, ou bien souffrir). D'ailleurs, si l'on pouvait toujours aimer une seule dame, quelles délices pour le _coeur_, en même tems que pour le _foie_.

214. Le _coeur_ est, comme le firmament, une partie des cieux; mais aussi, comme le firmament, il change nuit et jour: il peut être surchargé d'orages et d'éclairs, et ne présenter que l'image de la destruction et de l'horreur; mais quand il a bien été déchiré, rongé, brisé, sa tourmente expire en gouttes d'eau; car les larmes qui s'échappent des yeux ne sont autre chose que le sang du coeur, et voilà ce qui forme le _climat anglais_ de nos années.

215. Quant au foie, c'est le lazaret de la bile, mais il s'acquitte rarement de ses fonctions; la première passion y séjourne si long-tems, que toutes les autres se concentrent et s'y réunissent comme un noeud de vipères sur un fumier. Rage, terreur, haine, jalousie, vengeance et remords, tous les maux jaillissent de cet abîme, semblables aux tremblemens de terre produits par le feu occulte appelé _central_.

216. En attendant, et sans avoir besoin de mieux approfondir cette anatomie, je viens d'achever, comme auparavant, deux cents et quelques stances. Tel est le nombre que je fixe à chacun de mes douze ou vingt-quatre chants. Je laisse donc tomber ma plume, je m'incline, et j'abandonne à Haidée et à Don Juan le soin de défendre leur cause auprès de tous ceux qui daigneront me lire.

Chant Troisième.

1. Muse, salut! _et coetera_.--Nous avons laissé Juan endormi sur un sein charmant et heureux, veillé par des yeux qui jamais n'avaient pleuré, adoré par une jeune fille trop enivrée de bonheur pour sentir le poison qui glissait dans son ame. Cependant, un ennemi de son repos avait souillé le cours de ses innocentes années, et devait bientôt transformer en larmes le plus pur sang de son coeur.

2. Amour! hélas! pourquoi dans ce monde est-il si fatal d'être aimé? pourquoi entourer les berceaux que tu formes de branches de cyprès, et choisir un soupir pour ton meilleur interprète? Comme ceux qui recherchent les parfums arrachent souvent une fleur et la placent sur leur sein,--la placent pour y mourir,--ainsi nous portons dans notre coeur le fragile objet de notre amour; mais c'est pour l'y voir bientôt périr.

3. La première fois, une femme n'aime que son amant; ensuite elle n'aime plus que l'amour: c'est un vêtement qu'elle ne peut plus quitter, et qui prête à peu près aussi facilement qu'un gant large. Quiconque voudra l'éprouver en demeurera convaincu. D'abord, un homme seul touchera son coeur; mais bientôt, redoutant moins l'embarras des additions, on verra l'homme, au nombre pluriel, devenir l'objet de ses préférences.

4. Je ne sais si la faute en est aux hommes ou bien à elles; mais une chose du moins est certaine: c'est qu'une femme formée (si toutefois elle ne se jette pas dans la dévotion pour la vie) a besoin d'être courtisée après un intervalle exigé par la décence. Ce n'est pas que, dans sa première affaire d'amour, elle n'eût entièrement engagé son coeur, bien que même alors aucunes prétendent être restées libres; mais pour celles qui ont aimé, soyez sûr qu'elles aimeront encore.

5. Il est triste, et c'est une cruelle preuve de la fragilité, de la folie, de la scélératesse humaine, que l'amour et le mariage, tous deux venus de même lieu, soient pourtant si rarement d'accord. Le mariage est né de l'amour, comme le vinaigre du vin;--c'est un breuvage estimable, mais acide et rebutant;--le tems en a transformé le parfum céleste en une saveur commune et singulièrement plate.

6. Il existe quelque chose d'antipathique entre la conduite présente des amans et celle qui devra la suivre: ils sont la dupe d'un certain jargon de flatterie, jusqu'au moment où la vérité tardive leur apparaît.--Mais alors que reste-t-il, sinon le désespoir? Aussitôt les mêmes choses changent de nom: par exemple,--l'amant faisait de sa flamme un de ses titres de gloire; le mari la regardera comme une faiblesse ridicule.

7. Les hommes finissent par rougir d'être si fortement épris. Il en est aussi (mais l'exemple en est rare) dont l'amour s'affaiblit, et que la force abandonne. On ne peut toujours admirer la même chose, et pourtant il est bien entendu «de convention expresse» que les deux époux seront unis jusqu'au décès de l'un d'entre eux. Désolante pensée! perdre l'épouse qui embellissait nos jours, et faire en outre pour tous nos gens la dépense d'un deuil!

8. Au fait, il y a dans les détails domestiques quelque chose qui forme l'antithèse parfaite de l'amour. Les romans peignent sous toutes leurs formes le tems des soupirs de leurs personnages, mais ils offrent en buste le mariage qui les termine. Nul ne s'attendrirait au récit des soucis matrimoniaux, et il n'y a rien de bien audacieux dans les demandes conjugales. Croyez-vous que Pétrarque eût fait des sonnets toute sa vie, si Laure avait été sa femme?

9. Toutes les tragédies finissent par une mort, et toutes les comédies par un mariage: les auteurs, dans l'un et l'autre cas, abandonnent le surplus à la foi des spectateurs, dans la crainte que leurs descriptions ne donnent une fausse idée, ou ne restent au-dessous de ces deux mondes nouveaux; et quand ils ont mis l'un et l'autre héros entre les mains d'un prêtre, ils se gardent bien d'ajouter un mot relatif à la mort ou à la dame.

10. Les deux seuls auteurs qui aient jamais, si je m'en souviens bien, chanté le ciel, l'enfer ou le mariage, sont Dante et Milton. Tous deux virent dans le mariage leur tendresse déçue; soit par leur faute, soit par l'effet de quelque différence de tempérament (pour troubler une union il faut si peu de chose!): mais vous pensez bien que la Béatrice de Dante et l'Ève de Milton n'étaient nullement dessinées d'après leurs femmes.

11. Quelques personnes disent que Dante a désigné sous le nom de Béatrice la théologie, et non pas une maîtresse.--Pour moi, tout en demandant l'approbation des autres, il me semble que c'est là une rêverie de commentateur, qui a besoin d'être prouvée par des faits irrécusables, et je crois que les abstractions les plus extatiques de Dante ne tendent à autre chose qu'à personnifier les mathématiques[86].

[Note 86: Ce qui paraît le plus probable, pour parler sérieusement, c'est que Dante, après avoir aimé long-tems Bice ou Béatrice Portinari, se servit d'un nom dont le souvenir lui était cher, pour peindre, dans ses chants, l'amour divin et la sagesse.]

12. Haidée et Juan n'étaient pas mariés, mais aussi le péché les regarde, non pas moi; et vous auriez, chaste lecteur, mauvaise grâce à m'en blâmer, si réellement vous ne souhaitiez pas qu'ils le fussent. Si vous les voulez mariés, je vous conseille de fermer le livre consacré à ce couple égaré, avant que les conséquences de leur faute ne deviennent plus graves. Il ne faut jamais lire l'histoire d'un attachement illicite.

13. Toutefois, ils étaient heureux--heureux dans la jouissance criminelle de leurs innocens désirs; mais bientôt, devenue plus imprudente à chaque nouvelle visite, Haidée oublia que son père était maître de l'île. Quand nous avons ce que nous souhaitions, nous le quittons avec peine, surtout dans les premiers tems; elle revenait donc souvent près de Juan, sans perdre une seule minute, tandis que son bon écumeur de père était en course.

14. Bien qu'il s'adressât également à tous les pavillons, ne vous scandalisez pas de sa manière de trouver des fonds; changez son nom en celui de premier ministre, elle ne sera plus qu'une sorte d'imposition. Mais plus modeste, notre homme élevait moins haut ses espérances; il suivait à travers les mers une plus estimable vocation, et y remplissait à peu près la charge de commissaire de marine.

15. Le bon vieux gentilhomme[87] avait été retenu par les vents, les vagues et quelques prises importantes; et, dans l'espoir d'augmenter son butin, il était resté en pleine mer, malgré les rafales qui mouillaient et endommageaient ses captures. Il avait mis ses prisonniers à la chaîne; il les avait étiquetés comme les chapitres d'un livre; et garnis de colliers et de manchettes, ils valaient à ses yeux, l'un dans l'autre, de dix à cent dollars.

[Note 87: _Gentleman_ a tout-à-fait la signification de notre mot gentilhomme; mais comme les Anglais prennent tous ce titre, les Français craignent de le traduire littéralement: il répond au _quirites_ des Romains. Ici, je n'ai trouvé que ce mot-là qui pût indiquer la légère ironie qui était dans l'intention du poète.]

16. Il disposa de quelques-uns d'entre eux sur le cap Matapan, en faveur de ses amis les Maynottes[88]. Il en vendit d'autres à ses correspondans de Tunis, à l'exception d'un seul qu'il laissa couché à bord sans penser à le vendre (attendu sa vieillesse). Le reste,--sauf çà et là quelque riche personnage qu'il mit à fond de cale pour demander plus tard sa rançon,--fut laissé sous la même chaîne; étant, à l'égard des gens d'une classe ordinaire, porteur d'une large commission pour le dey de Tripoli.

[Note 88: Le cap Matapan est l'ancien promontoire de Ténare, à l'extrémité de la presqu'île du Peloponèse. Les Magnottes, ou Maynottes, ont remplacé les _Lacons_.]

17. Les marchandises furent également séparées et distribuées pour différens marchés du Levant, à l'exception de certains articles d'une utilité classique pour les femmes, comme des toiles, des dentelles, des pinces, des cure-dents, et une théière, venus de France; des guitares et des castagnettes d'Alicante, tous objets mis à l'écart par l'excellent père qui venait de les voler pour sa fille.

18. Une guenon, un mâtin de Hollande, un magot, deux perroquets, une chatte de Perse et ses petits, avaient attiré son choix au milieu d'une foule d'animaux; il prit aussi un chien terrier qui jadis avait appartenu à un Anglais; mais celui-ci, étant mort sur la côte d'Ithaque, les paysans avaient pris soin de la pitance de la pauvre bête. Afin de les assurer contre les flots qui ballottaient le bâtiment, il enferma le tout dans une énorme cage d'osier.