Uvres Completes De Lord Byron Tome 01 Avec Notes Et Commentaire
Chapter 12
[Note 70: Le commodore John Byron, qui accompagna Georges Anson dans son voyage autour du monde, et fit naufrage au nord du détroit de Magellan. Le récit qu'il a fait de ce naufrage est populaire en Angleterre; mais, n'en déplaise à son petit-fils, celui de Don Juan est encore plus effroyable et plus touchant.]
138. Il n'en était pas ainsi d'Haidée: elle s'agitait péniblement, tombait de son lit; puis, s'éveillant en sursaut, elle se retournait, rêvait de mille infortunés qu'elle venait à rencontrer, et de beaux corps étendus sans vie sur le rivage. Elle éveilla sa suivante de si bonne heure, que celle-ci ne put s'empêcher de murmurer: elle appela les vieux esclaves de son père, qui répondirent par des jurons en grec, en turc, en arménien,--et qui ne concevaient rien à semblable fantaisie.
139. Mais elle se leva, et les fit tous lever en leur alléguant le soleil qui embellit tant les cieux quand il se lève, ou qu'il se couche. Réellement il est beau de voir s'élancer le brillant Phébus, quand la rosée humecte encore les montagnes, quand les oiseaux se réveillent avec lui, et quand la nuit est rejetée comme un vêtement de deuil porté pour un mari, ou quelqu'autre brute.
140. Je le répète, il n'y a rien de beau comme l'aspect du soleil; j'ai souvent assisté à son lever, et dernièrement encore, pour ne pas le manquer, je suis resté debout toute la nuit; ce qui, si l'on en croit les médecins, avance beaucoup nos jours. Voulez-vous donc conserver en bon état votre santé et votre bourse? levez-vous à la pointe du jour, et quand on ensevelira vos quatre-vingts ans, faites graver sur votre monument, que vous vous leviez à quatre heures.
141. Haidée put donc contempler le matin face à face; la sienne était la plus fraîche, et pourtant une émotion fébrile la colorait, et faisait jaillir de son coeur sur ses joues un large sillon de pourpre. C'est ainsi qu'un torrent descendant des Alpes gonfle quelques rivières, puis s'étend en cercle et prend la forme d'un lac; c'est ainsi que la mer Rouge..., mais cette mer--n'est pas rouge.
142. La vierge de l'île descendit sur le rivage et dirigea vers la grotte sa course vive et légère. Le soleil souriait en l'entourant de ses naissantes flammes, et la jeune Aurore, la prenant pour une soeur, humectait ses lèvres de rosée. Vous-même, en les voyant toutes deux, auriez commis la même erreur; mais la jeune mortelle, aussi belle, aussi fraîche, avait sur l'Aurore l'avantage de n'être pas uniquement aérienne.
143. Quand elle eut rapidement, quoique avec timidité, pénétré dans la grotte, elle vit Juan dormant aussi tranquillement qu'un enfant. Elle s'arrêta comme frappée de respect (car le sommeil inspire la vénération), puis s'avança sur la pointe des pieds et le couvrit plus chaudement, afin que l'air trop vif ne pénétrât pas ses veines. Alors elle se tint suspendue au-dessus de ses lèvres, recueillant avec délices sa respiration insensible.
144. On l'eût prise pour un ange incliné sur un mourant qui vient de remplir ses derniers devoirs: le jeune naufragé, environné d'un air calme et paisible, demeurait toujours assoupi. Zoé cependant faisait frire quelques oeufs, jugeant bien après tout que le jeune couple finirait par songer à déjeuner, et pour prévenir leurs désirs, elle sortit les provisions de la corbeille qui les contenait.
145. Elle savait que les sentimens les plus purs ne peuvent suppléer à la nourriture, et qu'un jeune homme naufragé devait avoir besoin de manger. D'ailleurs, moins passionnée, elle bâillait un peu et se sentait déjà refroidie par le voisinage de la mer. Elle fit donc cuire aussitôt le déjeuner. Je ne dirai pas qu'elle disposa du thé, mais du moins il s'y trouva des oeufs, des fruits, du café, du poisson, du miel et du pain, ajoutez-y le vin de Scio,--et le tout par amour, sans aucune rétribution.
146. Une fois les oeufs cuits et le café préparé, Zoé eût bien voulu réveiller Juan; mais Haidée la retint de sa petite main empressée, et, sans dire une parole, lui mit un doigt sur les lèvres, ce que sans doute entendit fort bien Zoé. Le premier déjeuner étant perdu, il fallut en préparer un nouveau, puisque sa maîtresse ne lui permettait pas de secouer celui qui semblait ne jamais vouloir se réveiller.
147. Juan ne remuait pas: une rougeur étique glissait sur ses joues comme les derniers feux du jour sur la neige d'une montagne lointaine. Son front conservait encore l'empreinte de la souffrance; les veines bleuâtres en étaient brunies et presque disparues, les boucles de ses noirs cheveux étaient encore surchargées d'une écume épaisse qui se confondait avec les vapeurs émanées des pierres de la grotte.
148. Elle restait à contempler Juan dans cette position, paisible comme le poupon sur le sein de sa mère; humecté comme le saule non agité par le vent; assoupi comme l'Océan dans un tems de calme; beau comme le noeud de roses d'une couronne; doux comme le cygne nouveau né dans son nid; enfin réellement joli garçon, quoique la souffrance eût un peu jauni ses traits.
149. Il s'éveilla, ouvrit les yeux, et les eût encore volontiers refermés: mais ils s'arrêtèrent sur une charmante figure, et ne purent une seconde fois s'appesantir. Un sommeil plus long lui eût fait un plus long bien, mais jamais figure de femme ne fut créée en vain pour Juan. Même quand il priait, il ne manquait pas de passer les saints vieux et les martyrs barbus, pour arriver aux doux portraits de la Vierge Marie.
150. Il se leva sur son coude et regarda la dame sur les joues de laquelle il vit la pâleur lutter avec la pourpre quand elle essaya de prononcer quelques mots. Ses yeux étaient éloquens: mais ses paroles furent embarrassantes; elle s'exprimait pourtant en bon grec moderne, avec un doux et lent accent ionien, et elle se contentait de lui dire qu'il était bien faible, qu'il devait se taire et prendre quelque nourriture.
151. Juan ne comprenait pas un mot, puisqu'il n'était pas Grec; mais il avait de l'oreille, et la voix de la jeune fille était le chant d'un oiseau; si tendre, si douce, si délicate et si pure que jamais l'on n'entendit de plus belle, de plus simple musique. C'était une de ces voix qui arrachent des larmes sans qu'on en devine la cause;--un de ces accens d'où la mélodie semble descendre comme d'un trône.
152. Juan ouvrait de grands yeux; semblable à celui qu'éveille le son d'un orgue lointain, et qui croit rêver encore jusqu'au moment où le charme est rompu par la voix d'une sentinelle, ou quelqu'autre objet réel, ou bien encore par les pas maudits d'un valet matinal. Ce dernier bruit est vraiment insupportable, du moins pour moi qui me couche volontiers le matin.--Je trouve que la nuit relève autant l'éclat des dames que celui des astres.
153. C'est encore ainsi que Juan fut tiré de sa rêverie ou bien de son sommeil, par le sentiment d'un furieux appétit. La fumée de la cuisine de Zoé pénétra sans doute ses sens, et la vue de la flamme qu'elle entretenait en surveillant à genoux les plats, l'arracha de sa léthargie et lui donna un violent désir de prendre quelque nourriture; surtout un beefsteak.
154. Mais le beefsteak est une chose rare dans ces îles dépourvues de boeufs. On peut y manger facilement du bouc, du chevreau, du mouton; quand un jour de fête vient à luire pour eux, ils savent bien mettre un gigot à leurs broches barbares, mais cela n'arrive que rarement et dans certains lieux, une partie de ces îles n'offrant que des rochers inhabités. Pour les autres elles sont belles et fertiles, et l'une des plus riches, quoique des moins étendues, était celle dans laquelle Juan se trouvait.
155. J'ai dit que le boeuf y était rare, et je ne puis m'empêcher de croire que la vieille fable du Minotaure--à l'occasion de laquelle nos moralistes modernes, sagement discrets, taxent de mauvais goût une certaine princesse parce qu'elle choisit, pour se masquer, le déguisement d'une génisse[71],--nous apprend simplement (si l'on écarte le voile allégorique) que Pasiphaé, pour doubler le courage des Crétois, favorisa la propagation des bestiaux.
[Note 71:
Quæ torvum ligno decepit adultera taurum, Dissortemque utero fetum tulit.
(Ovide, liv. VIII.)
Mais les diffamateurs de la vertu de Pasiphaé se gardent bien de parler des torts de son mari. Cependant l'indulgent Ovide dit aussi de lui:
Jamjam Pasiphaën non est mirabile taurum Præposuisse tibi: tu plus feritatis habebas. ]
156. Car nous savons tous que les Anglais se nourrissent de boeuf;--quant à la bière, j'en dirai peu de chose, parce que c'est simplement une liqueur, et qu'ayant peu de rapport avec mon sujet, elle n'a que faire ici. Ils aiment encore la guerre, nous ne l'ignorons pas;--plaisir qui, comme tous les plaisirs,--est un peu cher. Tels étaient les Crétois,--d'où je conclus que le boeuf et les combats sont tous deux dus à Pasiphaé.
157. Mais reprenons. Le débile Juan, en se soulevant sur son coude, aperçut, non sans en rendre grâces à Dieu, trois ou quatre objets avec lesquels il n'était plus familier depuis long-tems: car les derniers mets qu'il avait mangés étaient entièrement crus. Et comme il était encore rongé par le vautour de la faim, il se jeta sur tout ce qui lui fut offert avec l'avidité d'un prêtre, d'un goulu, d'un alderman ou d'un loup marin.
158. Il mangea et fut parfaitement servi. Haidée, qui avait pour lui les soins d'une mère, riait en voyant l'extrême appétit de celui qu'elle avait la veille trouvé presque mort; elle l'eût même laissé manger avec excès, sans Zoé qui, plus âgée qu'Haidée, savait (par tradition, car elle n'avait jamais ouvert un livre) que les hommes affamés ont besoin d'une grande retenue, et doivent être nourris de quelques cuillerées, s'ils ne veulent pas infailliblement crever.
159. Elle prit donc la liberté de faire entendre, et vu l'urgence, par ses gestes plutôt que par ses paroles, la nécessité d'arracher les plats au jeune homme qui avait déterminé sa maîtresse à sortir de son lit pour venir à cette heure sur le rivage.--Elle les ôta de sa portée, et lui refusa un morceau de plus, en disant qu'il avait mangé de quoi rendre un cheval malade.
160. Ensuite,--comme il était nu, à l'exception d'un caleçon à peine décent,--elles se mirent à l'ouvrage, jetèrent au feu ses précédentes guenilles, et à l'instant même lui donnèrent le costume d'un Turc ou d'un Grec,--sans pourtant trop le surcharger, et en omettant le turban, les pantoufles, la dague et les pistolets.--Sauf quelques points d'aiguille, il se trouva parfaitement habillé avec une chemise blanche et de larges hauts-de-chausses.
161. Alors la belle Haidée crut devoir faire usage de sa langue. Juan n'entendait rien, mais il paraissait si attentif que la jeune Grecque, n'étant pas interrompue, ne songeait pas à s'arrêter, et mettait toujours au contraire plus de vivacité dans les paroles qu'elle adressait à son protégé, à son ami. Enfin elle fit une pose pour reprendre haleine, et s'aperçut qu'il ne comprenait pas le _romaïque_.
162. Elle eut recours aux signes et à la pantomime; elle sourit, elle fit parler ses yeux; enfin elle lut les lignes de son charmant visage (le seul livre qu'elle pût comprendre), et la sympathie lui fit trouver éloquente cette expression qui met l'ame à découvert et présente dans un rapide regard une réponse satisfaisante. Un seul coup-d'oeil lui disait un univers de paroles et de choses qu'elle ne manquait pas d'interpréter.
163. Bientôt, par le mouvement des doigts et des yeux, et à l'aide des paroles qu'il répétait après elle, Haidée lui donna une première leçon dans sa langue. Mais il étudiait moins les expressions que les yeux de son maître; et de même que les fervens disciples d'Uranie contemplent plus souvent les astres que leur livre, Juan apprenait mieux son alpha-beta dans les regards d'Haidée, qu'il ne l'eût fait dans aucune grammaire.
164. Il est doux d'être initié dans une langue étrangère par la bouche, par les yeux d'une femme.--J'entends quand tous deux sont jeunes, le disciple et le maître, ainsi que du moins j'en ai fait l'expérience. On sourit en répétant bien; quand on se trompe on sourit encore, et alors un serrement de main, peut-être même, un chaste baiser.--Le peu que je sais c'est ainsi que je l'ai appris.
165. C'est-à-dire quelques mots d'espagnol, de turc et de grec; d'italien pas un seul, n'ayant pu jusqu'ici trouver quelqu'un qui voulût me l'enseigner[72]. Je ne me vante guère de parler anglais, ayant surtout étudié cette langue dans les sermons de Barrow[73], de South[74], de Tillotson[75] et de Blair[76], que je relis encore chaque semaine, et qui forment la liste de leurs plus éloquens discoureurs en prose et en dévotion.--Vos poètes, je les hais, et je n'en ai jamais lu un seul.
[Note 72: Lord Byron ne connaissait pas encore la belle comtesse Guiccioli.]
[Note 73: Barrow (Isaac), fameux théologien et mathématicien, maître de Newton, né en 1630, mort en 1677. Tillotson a donné une édition de ses oeuvres théologiques, morales et poétiques, en trois volumes, qu'on connaît seulement en Angleterre.]
[Note 74: Les sermons du docteur South sont remarquables par une énergie qui les rapproche de ceux de notre Bourdaloue.]
[Note 75: Tillotson, archevêque de Cantorbéry, l'un des prélats et des écrivains ascétiques qui honorent le plus l'Angleterre. Ses sermons jouissent d'une grande réputation sous le rapport du style et des pensées. Ils ont été traduits en français.]
[Note 76: Hugues Blair, si connu, même en France, par ses sermons et son cours de littérature, né à Edimbourg, en 1718, mort en 1800.]
166. Quant aux ladies, je n'en dirai rien. J'ai fait mes adieux au beau monde de la Grande-Bretagne, dans lequel j'ai bien eu (comme _certains chiens ma curée_[77]), peut-être comme d'autres hommes, ma passion;--mais de cela, comme du reste, je ne m'en souviens plus; tous les sots anglais que je _pourrais_ toucher de ma verge, ennemis, amis, hommes, femmes, ne s'offrent plus à moi que comme des rêves du passé qui ne doivent pas revenir.
[Note 77: Cette parenthèse est une citation.]
167. Retournons à Don Juan. Il entendait des mots nouveaux et les répétait; mais il existe des sentimens universels comme le soleil, et auxquels son coeur et celui d'une religieuse étaient également incapables de résister. Il eut de l'amour comme vous en auriez pour une jeune bienfaitrice.--Elle en eut aussi, comme cela se voit fort souvent.
168. Et chaque jour, au lever du soleil,--trop tôt pour Juan qui aimait assez à dormir,--elle venait dans la grotte, mais seulement pour voir son oiseau reposer dans son nid; elle écartait doucement les boucles de ses cheveux, et, sans troubler son repos, elle respirait délicieusement sur ses joues et sur sa bouche, comme le vent du midi sur un lit de roses.
169. Et chaque matin donnait au teint de Juan plus de fraîcheur; chaque jour avançait sa convalescence. C'était pour le mieux, car la santé donne un grand charme à la figure humaine, et c'est l'aliment du véritable amour; la santé, l'oisiveté font sur la flamme des passions l'effet de l'huile et de la poudre. N'oublions pas quelques bonnes recettes qu'on peut apprendre de Cérès et de Bacchus, et sans lesquelles Vénus ne nous attaquerait pas long-tems.
170. Tandis que nous livrons notre coeur à Vénus (sans le coeur, l'amour, quoique toujours agréable, perd cependant de son prix), il est bon que Cérès nous présente un plat de vermicelle; car les amans, étant de chair et de sang, ont besoin d'être soutenus: pour Bacchus; il emplira de vin notre coupe, ou nous présentera quelque gelée succulente. L'amour compte encore parmi ses alimens les oeufs et les huîtres, mais j'ignore quel est au ciel celui qui se charge de les envoyer;--c'est Neptune, Pan ou Jupiter peut-être.
171. Lorsque Juan se réveillait, il trouvait toujours devant lui quelques bonnes choses; un bain, un déjeuner et les plus beaux yeux qui firent jamais palpiter un jeune coeur; de plus ceux de la suivante, fort jolis dans leur genre: mais j'ai déjà parlé de tout cela,--et les répétitions sont ennuyeuses.--Eh bien, Juan, après s'être baigné dans la mer, revenait toujours fidèlement au café et à Haidée.
172. L'une avait tant d'innocence, l'une et l'autre tant de jeunesse, que le bain ne les faisait pas rougir. Juan, aux yeux d'Haidée, était l'un de ces êtres qu'elle voyait la nuit dans ses rêves depuis deux ans; une certaine chose destinée à être aimée, un objet fait pour la rendre heureuse et pour recevoir d'elle son bonheur; pour sentir la félicité il faut trouver à la partager, et les plaisirs sont nés jumeaux.
173. Il y avait tant de charme à le regarder, tant d'extension de vie à tout partager avec lui, à frémir sous son toucher, à le voir endormi, à le contempler à son réveil! Vivre toujours avec lui, c'est à quoi elle n'osait penser, mais l'idée d'une séparation la faisait frissonner: car c'était son bien, un océan de trésors tombé entre ses mains par l'effet d'un naufrage;--son premier amour, hélas! et son dernier.
174. Ainsi s'écoulait un mois, et la belle Haidée rendait chaque jour visite à son protégé. Elle usa de tant de sages précautions que personne ne l'avait découvert dans la grotte qu'il habitait. À la fin, les bâtimens du père mirent à la voile; non pas dans l'intention d'enlever quelque nouvelle Io, mais bien trois vaisseaux marchands, allant de Raguse à Scio.
175. Ainsi, Haidée se trouvait libre, car elle n'avait pas de mère, et son père étant en voyage, la laissait jouir de la liberté d'une femme mariée ou de telle femme qui peut sans obstacle aimer qui lui plaît. N'ayant pas même l'embarras d'un frère, elle était la plus libre de toutes celles qui jamais jetèrent les yeux sur une glace. J'entends ici parler des pays chrétiens, où les femmes du moins sont rarement mises en surveillance.
176. Elle prolongea ses visites et ses entretiens (ils étaient parvenus à s'entendre), et il en savait même assez pour proposer une promenade.--Il avait peu marché depuis le jour où, tel qu'une jeune fleur arrachée de sa tige, il avait été jeté sur la baie, mouillé et évanoui.--Ils se promenèrent dans l'après-midi, tandis que le soleil disparaissait, et que la lune s'élançait à l'extrémité opposée.
177. C'était une côte aride et rompue qui, d'un côté, offrait des montagnes escarpées, et de l'autre, un rivage couvert de sable et gardé comme par une armée, par des rochers et des bas-fonds; on apercevait çà et là quelques langues de terre dont l'aspect était moins redoutable pour les malheureux battus des tempêtes. Rarement cessaient de mugir les flots agités, si ce n'est dans la mortelle longueur des jours d'été, quand l'immense Océan devient aussi limpide que les eaux d'un lac.
178. La légère écume répandue sur la plage ne différait guère de la crême de votre champagne, quand elle déborde une pétillante rasade. Rosée du coeur, source des piquantes saillies! Combien il existe peu de choses préférables au bon vin! Laissons prêcher tant qu'on voudra, et cela, parce que nous nous soucions peu des sermons,--mais vivent le vin et les femmes, les plaisirs et la gaîté! à demain les avis et le soda-water.
179. L'homme, étant un animal raisonnable, doit s'appliquer à boire; car les plus beaux momens de la vie sont ceux de l'ivresse. La gloire, le raisin, l'amour et l'or, tels sont les fondemens des espérances de tous les hommes et de tous les peuples; sans leur sève, l'arbre étrange de la vie, souvent si fécond, serait au contraire aride et stérile. Mais revenons.--Buvez à votre aise, et quand vous vous réveillerez avec un mal de tête, vous verrez ce qu'il faudra faire.
180. Vous sonnerez votre valet, vous lui direz d'apporter sur-le-champ un peu de hock[78] et de soda-water, et vous sentirez un plaisir digne de Xerxès le grand roi. Ni le délicieux sorbet rafraîchi dans la glace, ni le premier jet d'un vin de dessert, ni le bourgogne avec son coloris vermeil, ne pourraient valoir après un long voyage, de l'ennui, de l'amour, ou une bataille, ce verre de hock et de soda-water.
[Note 78: _Hock_, espèce de vin d'Allemagne.]
181. La côte,--je crois que c'était la côte que je décrivais,--oui, c'était bien elle,--était alors aussi calme que les cieux; les sables--semblaient dormir, les vagues azurées étaient déroulées; tout enfin était arrêté, sauf le cri de l'oiseau de mer, les élans du dauphin, et le bruit de quelques flots légers qui, retenus par un roc ou un rescif, se rejetaient sur le rivage qu'ils mouillaient à peine.
182. Ils se promenaient donc maintenant à leur aise, attendu, comme je l'ai déjà dit, que le père était en course, et qu'ils n'avaient ni mère, ni frère, ni d'autre surveillante que Zoé. Celle-ci, tout en se tenant avec exactitude, dès la pointe du jour, auprès de sa maîtresse, croyait que tout son devoir se bornait à la servir, à lui présenter de l'eau tiède, à tresser sa longue chevelure, et à demander de tems en tems les robes qu'Haidée ne portait plus.
183. C'était l'heure de la fraîcheur; quand le globe rougi du soleil se perd derrière les montagnes azurées qu'on prendrait alors pour les bornes de la terre. La nature silencieuse, obscure et tranquille, formait un cercle retenu d'un côté par le lointain amphithéâtre des montagnes, et de l'autre par l'immensité calme et froide de l'Océan; le ciel était teint en rose, et de son sein, comme un oeil étincelant, jaillissait une seule étoile.
184. C'est donc alors qu'ils se promenaient les mains l'une dans l'autre, au milieu des brillans cailloux et des coquillages dont le sable était parsemé. Ils pénétrèrent dans les vieux et sauvages enfoncemens creusés par les tempêtes, et qui semblaient dessinés en salles profondes, avec des voûtes et des cellules de spatz. Puis ils revinrent se reposer, et, les bras entrelacés, ils se laissèrent aller au charme profond qu'inspire le crépuscule.
185. Ils contemplaient le ciel dont les flottantes couleurs rosées semblaient former un vaste et brillant océan; ils abaissaient leurs yeux sur la mer limpide qui reproduisait dans son gouffre le large disque de la lune. Ils écoutaient murmurer les vagues et bruire les vents; puis ils virent que leurs yeux noirs se renvoyaient mutuellement une lumière brûlante;--alors leurs lèvres se rapprochèrent, et se collèrent en un baiser.
186. Un long, long baiser, baiser de jeunesse, d'amour et de beauté, qui semblait concentrer tous les rayons de leur existence dans un foyer allumé dans les cieux; baiser tel que ceux des premières années, lorsque le coeur, l'ame et les sens s'ébranlent de concert, que le sang est une lave, le pouls un feu, et chaque baiser un crève-coeur.--Quant à la vivacité des baisers, il faut, je pense, l'estimer d'après leur longueur.
187. Par longueur, j'entends la durée; les leurs durèrent Dieu sait combien!--Ils ne les comptèrent jamais, et s'ils l'avaient essayé, ils n'eussent pas donné à la somme de leurs sensations l'étendue d'une seconde. Ils n'avaient pas dit un mot, mais ils s'étaient sentis entraînés comme si leur ame et leurs lèvres se fussent mutuellement appelées: une fois réunies, elles se pressèrent comme font les abeilles;--leur coeur étant la fleur dont ils aspiraient le miel.
188. Ils étaient seuls, mais non pas comme ceux qui, renfermés dans leur chambre, croient jouir de la solitude. L'Océan silencieux, la voûte étoilée, les nuances du crépuscule qui se perdaient peu à peu, les sables immobiles, et les grottes humides formées autour d'eux, leur inspiraient le désir de se presser davantage, comme s'ils eussent été les seuls êtres vivans sous les cieux, et comme si leur vie n'eût jamais dû s'évanouir[79].
[Note 79: On demandera peut-être au poète ce qui pouvait ici donner à ses deux amans l'idée d'une vie éternelle? Justement l'immobilité de toute la nature, qui semblait attester son éternité, et par conséquent celle de l'univers, celle de leur ame, celle de leur corps lui-même.]