Uvres Completes De Lord Byron Tome 01 Avec Notes Et Commentaire
Chapter 10
32. Sur-le-champ les mâts furent coupés; d'abord celui d'artimon, ensuite le grand mât: mais vain espoir, le vaisseau restait encore aussi immobile qu'une souche. Il fallut rompre le mât de misaine, et enfin (ce que nous n'aurions jamais fait tant qu'il nous serait resté une lueur d'espérance) celui de beaupré. Ainsi débarrassé, le bâtiment se redressa avec violence.
33. On peut facilement supposer que, pendant tout cela, certaines personnes n'étaient pas sans inquiétude; que les passagers trouvaient fort déplacé de sacrifier leur vie en même tems que leurs rations; que même il n'y avait pas jusqu'aux meilleurs marins qui, se voyant si près de leur fin, ne commissent quelque désordre, comme de demander du grogue, et quelquefois d'aller boire le rum à la tonne.
34. Il est vrai que rien au monde ne calme l'esprit comme le rum et la vraie religion. Dans cette circonstance, les uns pillaient, les autres buvaient des liqueurs spiritueuses, et ceux-là chantaient des psaumes, tandis que les vents aigus répondaient en dessus, et que le rugissement rauque des vagues marquait la mesure. L'effroi avait interrompu les vomissemens des passagers attaqués du mal de mer, et les sons des désespérés, des blasphémateurs et des dévots, formaient étrangement chorus avec les mugissemens de l'Océan.
35. Peut-être serait-il survenu plus de mal sans notre Juan qui, avec une raison supérieure à son âge, courut à la chambre aux liqueurs, et, armé d'une paire de pistolets, leur en ferma l'entrée. La crainte qu'il inspira, comme si la mort eût été plus effroyable en sortant de la flamme que de l'eau, tint en respect, malgré leurs jurons et leurs pleurs, tous ces hommes qui, avant de mourir, jugeaient convenable de tomber ivres morts.
36. Donnez-nous du grogue, criaient-ils, et dans une heure il n'en sera rien de plus.--Non, répondit Juan; sans doute la mort nous attend vous et moi, mais il faut mourir en hommes, et non pas tomber comme des brutes.» Ainsi il conserva son poste dangereux, et nul ne fut assez hardi pour braver ses menaces. Le très-révérend Pédrillo lui-même ne put obtenir un seul verre de rum.
37. Le bon vieux citoyen, tout éperdu, poussait de hautes et pieuses lamentations, accusait tous ses péchés, et faisait un dernier et irrévocable voeu de réforme. Rien (une fois ce danger passé) ne le déciderait plus à quitter ses occupations académiques et les cloîtres de la studieuse Salamanque, pour suivre, comme Sancho Pança, les courses de Juan.
38. Mais il survint encore une lueur d'espérance. Le jour parut et le vent s'adoucit; les mâts étaient enlevés, la voie d'eau augmentait; alentour d'eux des bas-fonds, nulle part un rivage; et cependant le vaisseau voguait depuis qu'il s'était relevé. Ils disposèrent encore les pompes, et bien qu'auparavant ils regardassent tous leurs efforts comme inutiles, un faible rayon de soleil les remit à l'ouvrage; les plus forts pompaient, les plus faibles poussaient une voile.
39. Cette voile fut placée sous la quille du vaisseau, et fut d'un effet salutaire pendant un instant. Mais que pouvait-on espérer avec une voie d'eau, et pas une baguette de mât, pas une bribe de toile? Mieux vaut cependant lutter jusqu'au dernier moment; il n'est jamais trop tard pour se noyer: et quoiqu'il soit bien vrai qu'on ne souffre la mort qu'une fois, elle est loin d'être séduisante dans le golfe de Lyon.
40. C'était là en effet que le vent et les vagues les avaient poussés; c'était de là que l'un et l'autre les emportaient sans que personne songeât à modérer leur impulsion: il était fort inutile de tenter de conduire le bâtiment. Ils n'avaient pas eu jusqu'alors un jour assez tranquille pour replacer ou seulement commencer un mât de ressource et un gouvernail, ou pour oser même assurer que dans une heure ils verraient surnager le vaisseau qui, par bonheur, nageait encore--non pas, il est vrai, aussi bien qu'un canard.
41. Le vent peut-être était moins violent, mais le vaisseau était si délabré qu'on pouvait à peine espérer d'avancer un pas de plus. Pour surcroît de détresse, ils n'avaient plus d'eau douce, et les mets solides diminuaient sensiblement; vainement consultaient-ils le télescope.--Nul vaisseau, nul rivage, partout la mer furieuse et la nuit tombante.
42. Une seconde tempête les menaçait.--Un second vent frais souffla, et l'eau entra par les deux extrémités du fond de cale. Mais bien que tout l'équipage pût voir ce qui se passait, le plus grand nombre montra de la patience et quelques-uns de l'intrépidité jusqu'au moment où toutes pompes furent crevées ou rompues. C'était l'annonce d'un abandon complet à la merci des vagues; merci comparable à celle des hommes au sein des guerres civiles.
43. Le charpentier, les yeux éraillés, remplis de larmes, se présenta alors et dit au capitaine qu'il ne pouvait rien de plus. C'était un homme d'âge qui avait long-tems voyagé dans des mers orageuses, et s'il pleurait enfin, ce n'était pas la peur qui mouillait ses paupières comme celles d'une femme; mais c'est qu'il avait, le pauvre diable, une femme et des enfans, deux choses désespérantes pour les moribonds.
44. Cependant le désordre le plus complet régnait dans le vaisseau. Toute distinction entre les particuliers disparut: plusieurs recommencèrent leurs prières, et promirent des chandelles à leurs saints.--Mais nul ne survécut pour accomplir son voeu. Ceux-ci regardaient le ciel; d'autres redressaient les chaloupes; il y en eut un qui se jeta aux pieds de Pédrillo pour lui demander l'absolution, et celui-ci dans son trouble lui accorda la damnation.
45. Quelques-uns se fouettaient dans leurs hamacs, d'autres mettaient leurs plus beaux habits comme pour aller à la foire. L'un maudissait le jour qui l'avait vu naître, grinçait les dents, hurlait, ou s'arrachait les cheveux. Ceux-là essayaient encore de retenir les chaloupes, bien convaincus qu'une barque étroitement attachée se maintiendrait sur une mer furieuse, si le vent ne tombait directement sur elle.
46. Mais ce qu'il y avait de pis, après plusieurs jours de transes mortelles, c'est qu'il leur était difficile de conserver assez de victuailles pour les soutenir maintenant dans leur détresse. Les hommes, même à leurs derniers momens, redoutent l'inanition; le mauvais tems endommageait leurs provisions, ils n'avaient que deux caisses de biscuits et une barrique de beurre susceptibles d'être transportées dans le _cutter_[55].
[Note 55: Espèce de canot.]
47. Ils parvinrent à transporter dans la grande chaloupe quelques livres de pain gâté par l'humidité; un tonneau d'eau d'environ vingt gallons[56] et six flasques de vin[57]. Ils remontèrent une partie de leur boeuf qu'ils réunirent à un morceau de jambon, mais le tout n'eût pas fait une bouchée pour chacun d'eux.--Ajoutez un tonneau qui renfermait encore huit gallons de rum.
[Note 56: Le gallon contient près d'un litre.]
[Note 57: Muid florentin, _fiasco_.]
48. Les autres barques, l'esquif et la pinasse, avaient été coulés dans le commencement du vent. La grande chaloupe n'en valait guère mieux, ayant pour voiles deux couvertures, et pour mât un aviron que par bonheur un petit mousse avait jeté sur l'avant du vaisseau. Deux barques seules n'auraient pu sauver la moitié de l'équipage, comment auraient-elles contenu assez de provisions?
49. On était au crépuscule; le jour sans soleil s'abaissait sur le gouffre des eaux. Semblable à un voile qui, s'il était détaché, ne découvrirait que le front d'un ennemi implacable, la nuit s'étendait autour d'eux et brunissait hideusement leurs pâles traits, et leurs yeux attachés sans espoir sur l'immensité profonde. Depuis douze jours la terreur était à leur côté, maintenant c'est la mort.
50. Quelques-uns avaient essayé de faire un radeau, sans en espérer beaucoup sur une mer aussi agitée. C'était une tentative dont on n'aurait pas manqué de rire si l'on avait pu concevoir alors d'autres éclats que ceux de gens qui s'étourdissent et ont une espèce de gaîté horrible et sauvage, moitié épileptique, moitié hystérique.--Il fallait un miracle pour les sauver.
51. À huit heures et demie, poutres, planches, poulaillers, tout, dans l'attente d'un accident, avait été distribué aux courageux matelots, pour les soutenir sur les vagues, et leur donner les moyens de lutter encore quoique assez inutilement: il n'y avait nulle autre lumière que celle de quelques étoiles dans le ciel, quand ils détachèrent les barques surchargées de monde. Le vaisseau se courba, fit un saut, et retombant la tête la première--s'engouffra.
52. C'est alors que de la mer au ciel retentit le terrible cri d'adieu; alors les timides hurlèrent et les braves conservèrent leur maintien tranquille. Plusieurs, en poussant d'affreux gémissemens, s'étaient déjà précipités dans les flots, avides de devancer l'instant de leur mort. Cependant, comme une bouche infernale, la mer restait entr'ouverte sur sa proie, et le vaisseau, en attirant encore après lui les vagues tournoyantes, ressemblait au lutteur acharné qui essaye d'étrangler son ennemi avant d'expirer lui-même.
53. D'abord, un cri universel s'était élevé, plus bruyant que le bruyant Océan, et semblable au fracas de la foudre répété par les échos. Tout ensuite rentra dans le silence, excepté le vent cruel et la mer impitoyable. Seulement par intervalles et au milieu d'un tourbillon convulsif, une voix solitaire retentissait encore; c'était le dernier cri d'un fort nageur à l'agonie.
54. Les barques, comme nous l'avons dit, étaient allées en avant, transportant plusieurs personnes de l'équipage. Mais leurs espérances n'étaient guère plus hautes qu'auparavant: le vent était trop violent pour leur laisser l'espoir de gagner quelque rivage; et d'ailleurs, bien que peu nombreux, ils l'étaient encore beaucoup trop. En se séparant du vaisseau on en comptait neuf dans le cutter et trente dans la chaloupe.
55. Tout le reste avait péri: environ deux cents ames avaient quitté leur corps; mais hélas! voici bien le pire. Quand l'Océan roule sur la dépouille des catholiques, il leur faut attendre des semaines avant qu'une messe vienne blanchir leurs taches purgatoriales; car, tant qu'on ignorera le nom précis du trépassé, on n'ira pas hasarder de l'argent à son intention: il en coûte trois francs pour faire dire une messe.
56. Juan était entré dans la grande chaloupe, et était même parvenu à placer Pédrillo. On eût alors dit qu'ils avaient changé de condition: Juan avait cet extérieur imposant que donne le courage, tandis que les yeux du pauvre Pédrillo s'apitoyaient sur le sort de celui auquel ils appartenaient. Battista (ou plus brièvement Tita) était mort en buvant un peu d'eau-de-vie.
57. Juan voulut sauver son autre valet, mais l'ivresse lui fut également funeste. Car Pedro était si bien hors de lui, qu'en croyant toucher le cutter, il mit le pied dans la mer, et resta de cette manière enseveli dans un tombeau d'eau et de vin. Quoiqu'il eût glissé près d'eux, les autres n'essayèrent pas de le remonter; la mer grossissait de minute en minute: et quant à la chaloupe, chacun songeait avant tout à s'y ménager une place.
58. Juan avait encore un petit vieux épagneul qui venait de son père Don José, et qu'il affectionnait comme vous pouvez croire; car on aime à s'arrêter sur de tels souvenirs.--Il jappait douloureusement sur le pont, sans doute parce qu'il prévoyait (les chiens ont un si bon nez) que le vaisseau allait couler à fond. Juan le prit, le jeta dans la barque et y sauta lui-même après lui.
59. Il plaça son argent comme il put sur sa personne et sur celle de Pédrillo, qui réellement ne s'y opposa pas, et ne pensait guère à parler ou à agir, tandis que chaque vague venait renouveler sa frayeur. Il croyait trouver un remède à tout, et en réembarquant son précepteur et son épagneul, il n'avait pas perdu l'espérance de leur sauver la vie.
60. La nuit fut orageuse, et le vent était si violent encore, que le bâtiment fut mis à l'abri entre les vagues. Pendant tout le tems que dura la brise ils n'osèrent pas quitter ce sillon, bien que la chaloupe fût trop chargée pour monter au sommet élevé des flots. Chaque vague s'élevait en boucle derrière eux, les inondait et les obligeait à balayer sans interruption[58]. Le pauvre petit cutter ne tarda pas à être submergé.
[Note 58: So that themselves as well as hopes were damp'd. _De sorte qu'eux-mêmes étaient submergés comme leurs espérances_. Il y a ici un jeu de mot que nous n'avons pas essayé de traduire; il consiste dans le mot _damp'd_, qui se prend également pour _mouillé_ et pour _découragé_.]
61. Neuf ames partirent en même tems que lui: la grande chaloupe était encore à fleur d'eau, avec un aviron pour mât et deux couvertures cousues ensemble, remplaçant la voile fort mal à la vérité, tandis que chaque vague menaçait de les engloutir, et que le péril présent était plus grand que jamais. Cependant ils répandirent des larmes sur le sort de leurs compagnons noyés dans le cutter, et bien aussi sur celui des caisses de beurre et de biscuit.
62. Le soleil se leva rouge et enflammé, présage certain de la continuation du vent. Suivre le cours des flots jusqu'à ce qu'il se montrât plus beau, c'était pour le moment tout ce qu'ils avaient à faire. On servit toutefois quelques petites cuillerées de rum et de vin à chacun d'eux; car ils commençaient à perdre leurs forces. L'eau avait percé les sacs de pain moisi, et la plupart d'entre eux n'avaient conservé de leurs culottes que quelques lambeaux.
63. Ils étaient trente, contenus dans un espace qui leur permettait à peine de faire un pas ou le moindre mouvement. Ils adoucirent leur situation comme ils purent, moitié d'entre eux se levant quoique engourdis par l'humidité, les autres s'asseyant à leur place, et se relevant d'un moment à l'autre. C'est ainsi qu'ils parvenaient à se tenir tous dans la barque; tremblans comme dans le frisson d'une fièvre tierce, et sans autres vêtemens que la grande enveloppe des cieux.
64. Il est certain que le désir de la vie peut la prolonger. Les médecins en ont l'expérience, quand ils voient les patiens que ne tourmentent ni leurs femmes ni leurs amis, résister à des maladies mortelles. C'est qu'alors l'espoir leur reste, et que leur imagination ne réfléchit pas le couteau ni les ciseaux d'Atropos. Il n'y a que le désespoir de la guérison qui mette obstacle à la vieillesse, et qui donne aux misères de l'homme une rapidité alarmante[59].
[Note 59: M. P. n'a pas rendu l'épithète sublime _alarming_; il l'a regardée comme oisive. En récompense il a inventé, dans cette strophe, _la faux du trépas, les amis qui viennent assommer de leur douleur le malade_; lesquels _aiment mieux se flatter_, etc.]
65. Ceux qui possèdent des rentes viagères vivent, dit-on, plus long-tems que les autres.--Dieu sait pourquoi, sinon pour tourmenter leurs débiteurs.--Cela est même si vrai qu'il en est quelques-uns, j'en suis persuadé, qui ne meurent jamais. De tous les créanciers, le plus redoutable est un juif, et ces gens-là ne vous prêtent que sous de telles conditions. Ils m'ont avancé, dans ma jeunesse, une somme que je trouve fort insupportable de rembourser encore.
66. Il en est de même des hommes qui naviguent dans une barque à découvert; ils vivent par amour de la vie, supportant plus de maux qu'on ne pourrait le croire ou le penser, et résistant comme un rocher à tous les efforts de la tempête. La témérité a toujours été le partage du marin, depuis que l'arche de Noé s'est imaginé de voguer çà et là.--Elle devait contenir un équipage et un assortiment curieux[60], ainsi que l'Argo, premier vaisseau corsaire des Grecs.
[Note 60: Voici la disposition toute simple de cette arche, comme on peut le lire dans une traduction d'Orose, du quinzième siècle.
«En ceste arche, dist Nostre Seigneur, tu feras six mansions; la celle d'en bas sera comme celle d'ung navire; au-dessus il aura ung sollier couvert, et sur le sollier seront cinq chambres. L'une servira pour mettre le mengier et viande de ceulx qui seront en l'arche; l'autre servira de chambre secrette pour faire ses nécessités. Des troys antres, qui seront ung peu plus hault, la celle du parmi sera où les hommes et les femmes feront leur résidence; en l'autre seront les bestes domestiques et privées, et en la tierce les bestes cruelles, indomables et sauvages.»]
67. Mais l'homme est une créature carnivore; il lui faut de la nourriture, au moins une fois le jour. Il ne vit pas en suçant comme les bécasses; et comme les tigres et les requins, il a besoin de proie. Quoiqu'il puisse bien, tout en murmurant, se nourrir de végétaux dont sa construction anatomique lui permet l'usage, il trouvera toujours le boeuf, le veau et le mouton d'une digestion moins laborieuse.
68. Ainsi pensait notre troupe désolée. Le troisième jour, il survint un calme qui d'abord ranima leurs forces, et s'étendit comme un baume sur leur fatigue; ils s'endormirent, balancés comme les tortues sur l'azur de l'Océan; mais quand ils se réveillèrent, ils éprouvèrent une défaillance de coeur, et tombèrent sur leurs provisions avec voracité, au lieu de mettre tous leurs soins à les conserver.
69. On en prévoit aisément la conséquence.--Ils mangèrent tout ce qu'ils avaient; ils burent leur vin en dépit de toutes les remontrances, puis le lendemain de quoi se nourriront-ils, les insensés! Ils comptaient que le vent se lèverait et les conduirait à bord. Belles espérances sans doute; mais comme ils n'avaient plus qu'une rame, et si fragile encore, ils eussent fait plus sagement de conserver leurs provisions.
70. Le quatrième jour vint, mais non pas un souffle d'air. L'Océan dormait encore comme un enfant non sevré. Le cinquième jour trouva encore leur barque sur les flots; la mer, le ciel, tout était bleu, clair et serein.--Que faire avec une seule rame (je voudrais au moins qu'ils en eussent deux)? La rage de la faim se fit sentir: et en dépit de ses prières, Juan vit son chien tué et partagé pour satisfaire au présent appétit.
71. Le sixième jour, ils en mangèrent la peau; et Juan qui avait d'abord refusé sa part, parce que la bête morte venait de son père, Juan, ayant maintenant les dents d'un vautour, reçut comme une grande faveur, et non sans quelque remords, l'une des pattes de devant du pauvre animal. Il en donna la moitié à Pédrillo, que celui-ci dévora, en soupirant après le reste.
71. Le septième jour, pas de vent encore.--Le soleil ardent les suçait et les rôtissait. Immobiles sur la mer, on les eût pris pour des carcasses inanimées; ils n'espéraient que dans la brise, et la brise ne venait pas.--Ils se regardaient l'un l'autre d'un air sauvage.--Ils n'avaient plus d'eau, plus de vin, plus de nourriture.--Dans leurs regards avides (bien qu'ils ne parlent pas), vous concevez déjà les désirs de cannibale qu'ils éprouvent.
73. À la fin, l'un deux parla bas à son voisin, celui-ci parla bas à un autre, et le mot fit ainsi le tour de la barque. Bientôt il se convertit en un sourd murmure, puis en un son sinistre d'horreur et de désespoir: chacun, dans la pensée de son compagnon, découvrit celle qu'il avait réprimée jusqu'alors: ils parlèrent de sort pour viande et sang, et de qui mourrait pour repaître les autres.
74. Mais avant d'en venir là, ils se partagèrent pour ce jour quelques bonnets de peau, et ce qui leur restait de souliers; alors ils regardèrent autour d'eux, au désespoir, mais nul ne s'offrait en sacrifice. À la fin on roula, et on disposa des billets que ma muse ne peut voir sans frémir; car faute de papier et n'ayant rien de mieux, ils avaient arraché à Juan la lettre de Julia.
75. Les lots furent faits, inscrits, mêlés et distribués dans un horrible silence. Pendant qu'on les tirait, la faim qui, semblable au vautour de Prométhée, avait demandé cette abomination, se taisait elle-même. Nul n'y avait songé le premier, la nature seule les y avait entraînés, et il n'en était pas un qui fût sourd à sa voix.--Le sort tomba sur le malheureux précepteur de Juan.
76. Il demanda seulement qu'on le saignât pour le mettre à mort. Le chirurgien avait ses instrumens, il piqua Pédrillo, et sa respiration s'anéantit si suavement que vous auriez eu de la peine à déterminer quand il cessa de vivre. Il mourut en fidèle catholique, et comme la plupart des hommes, dans la religion qui l'avait vu naître. D'abord il colla ses lèvres sur un petit crucifix, puis il tendit la gorge et les bras.
77. À défaut d'autre profit, le chirurgien eut, pour salaire, le premier choix des morceaux. Mais comme il éprouvait alors une soif violente, il aima mieux boire une coupe du sang chaud qui jaillissait. Une partie du corps fut divisée, et une autre, telle que la cervelle et les entrailles, ayant été jetée à la mer, régala deux _goulus_ qui escortaient la barque. Le reste du pauvre Pédrillo fut mangé par les gens de l'équipage.
78. Tous en mangèrent, à l'exception de trois ou quatre qui n'étaient pas si avides de chair humaine. Il faut y ajouter Juan, qui, ayant auparavant refusé sa part d'épagneul, ne ressentait pas à la vue de Pédrillo un appétit beaucoup plus vif. On ne devait pas s'attendre que dans la dernière détresse il pût jamais se joindre à eux pour dîner de son ancien maître et pasteur.
79. Il ne l'eût d'ailleurs pas fait impunément; car les suites de ce repas furent bien funestes. Ceux qui l'avaient fait avec le plus de voracité tombèrent dans un délire de rage.--Dieu! comme ils blasphémèrent; ils se roulèrent couverts d'écume et en proie aux plus étranges convulsions; ils avalèrent l'eau marine comme celle d'une fontaine limpide; ils pleurèrent, grincèrent les dents, hurlèrent, jurèrent, mugirent; enfin, avec un rire d'hyène ils expirèrent en désespérés.
80. Leur nombre fut bien aminci par cette affliction; et, quant à ceux qui restèrent, Dieu sait s'ils étaient gras! Quelques-uns, plus heureux que les autres, avaient perdu la mémoire; les autres pensaient à une nouvelle dissection, comme s'ils n'avaient pas été assez éprouvés par la mort affreuse de ceux qui avaient assouvi leur faim de la même manière.
81. Bientôt ils songèrent au contre-maître comme le plus gras d'entre eux: mais indépendamment de ce qu'il avait peu d'entraînement à cette destinée, il fit valoir quelques autres indispositions. La première c'est qu'il sortait de maladie: mais ce qui lui donna gain de cause, fut un léger présent que, par voie de souscription générale, lui avaient fait les dames de Cadix.
82. Il restait encore quelque chose du pauvre Pédrillo, on en usa avec discrétion.--Quelques-uns s'en effrayaient, d'autres imposaient silence à leur appétit, ou n'en prenaient qu'une bouchée de tems en tems. Il n'y eut que Juan qui ne cessa de s'en abstenir, et se mit à mâcher un morceau de bambou ou un peu de plomb. Enfin ils attrapèrent deux _boobis_[61] et un _noddi_[62], qui les décida à abandonner le corps mort.
[Note 61: Le nom que M. A. P. a traduit par celui de _butor_ est plutôt une espèce d'_oiseau de tempête_, ou de _pétrel_. Le butor se tient ordinairement près des étangs, et jamais sur les mers.]
[Note 62: Le noddi est un animal assez semblable à l'hirondelle de mer. «Nous avons, dit Buffon, adopté le nom de noddi (sot), qui se lit fréquemment dans les relations des voyageurs anglais, parce qu'il exprime l'étourderie ou l'assurance folle avec laquelle cet oiseau vient se poser sur les mâts et sur les vergues des navires, et même sur la main que les matelots lui tendent.»
(_Hist. naturelle_ du Noddi.) ]
83. Au reste, si le sort de Pédrillo vous semble révoltant, souvenez-vous d'Ugolin qui se décide à manger le crâne de son grand ennemi, après avoir poliment terminé son récit[63]. Si dans l'enfer on dévore ses ennemis, on peut certainement, sans être beaucoup plus horrible que Dante, se nourrir en pleine mer de ses amis, quand le léger agrément d'un naufrage se fait trop attendre.
[Note 63:
_Quand' ebbe detto cio, con gli occhi torti Riprese 'l teschio misero co' denti Che furo all' osso come d' un can forti_.
(DANTE, _Inferno_, canto XXXIII.)