Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 26

Part 11

Chapter 11963 wordsPublic domain

--Madame pourrait dire encore que c'est sa faute après tout. S'il n'avait pas toujours été doux comme une cravache, ses chefs l'auraient aimé et protégé davantage. Ça ne sert à rien d'être dur, faut plaire aux gens pour être bien vu.

Qu'il nous traite comme ça, nous autres, c'est notre faute aussi puisque ça nous plaît de rester avec lui, mais pour les autres c'est différent.

Mme Maramballe réfléchissait. Oh! depuis des années et des années, elle songeait ainsi chaque jour aux brutalités de son mari qu'elle avait épousé autrefois, voilà bien longtemps, parce qu'il était bel officier, décoré tout jeune, et plein d'avenir, disait-on. Comme on se trompe dans la vie!

Elle murmura:

--Arrêtons-nous un peu, mon pauvre Alexandre, et reposez-vous sur votre banc.

C'était un petit banc de bois à moitié pourri planté au détour de l'allée pour les promeneurs du dimanche. Chaque fois qu'on venait de ce côté, Alexandre avait coutume de souffler quelques minutes sur ce siège.

Il s'y assit et prenant dans ses deux mains, avec un geste familier et plein d'orgueil, sa belle barbe blanche ouverte en éventail, il la serra puis la fit glisser en fermant les doigts jusqu'à la pointe qu'il retint quelques instants sur le creux de son estomac comme pour l'y fixer et constater une fois de plus la grande longueur de cette végétation.

Mme Maramballe reprit:

--Moi, je l'ai épousé; il est juste et naturel que je supporte ses injustices, mais ce que je ne comprends pas, c'est que vous l'ayez enduré aussi, vous, mon brave Alexandre!

Il fit un mouvement vague des épaules et dit seulement:

--Oh! moi... madame.

Elle ajouta:

--En effet. J'y ai souvent pensé. Vous étiez son ordonnance quand je l'ai épousé et vous ne pouviez guère faire autrement que de le supporter. Mais depuis, pourquoi êtes-vous resté avec nous qui vous payons si peu et qui vous traitons si mal, alors que vous auriez pu faire comme tout le monde, vous établir, vous marier, avoir des enfants, créer une famille.

Il répéta:

--Oh! moi, madame, c'est différent. Puis il se tut; mais il tirait sur sa barbe comme s'il eût sonné une cloche qui résonnait en lui, comme s'il eût cherché à l'arracher, et il roulait des yeux effarés d'homme plongé dans l'embarras.

Mme Maramballe suivait sa pensée.

--Vous n'êtes pas un paysan. Vous avez reçu de l'éducation...

Il l'interrompit avec fierté:

--J'avais étudié pour être géomètre-arpenteur, madame.

--Alors, pourquoi êtes-vous resté près de nous, à gâcher votre existence?

Il balbutia:

--C'est comme ça! c'est comme ça! C'est la faute de ma nature.

--Comment, de votre nature?

--Oui, quand je m'attache, je m'attache et c'est fini.

Elle se mit à rire.

--Voyons, vous n'allez pas me faire croire que les bons procédés et la douceur de Maramballe vous ont attaché à lui pour la vie.

Il s'agitait sur son banc, la tête visiblement perdue, et il marmotta dans les longs poils de sa moustache:

--C'est pas lui, c'est vous!

La vieille dame, qui avait une figure très douce, couronnée entre le front et la coiffure par une ligne neigeuse de cheveux frisés papillotés chaque jour avec soin et luisants comme des plumes de cygne, fit un mouvement dans sa voiture et contempla son domestique avec des yeux très surpris.

--Moi, mon pauvre Alexandre. Comment ça?

Il se mit à regarder en l'air, puis de côté, puis au loin, en tournant la tête, comme font les hommes timides forcés d'avouer des secrets honteux. Puis il déclara avec un courage de troupier à qui on ordonne d'aller au feu:

--C'est comme ça. La première fois que j'ai porté à mademoiselle une lettre du lieutenant et que mademoiselle m'a donné vingt sous en me faisant un sourire, ce fut décidé comme ça.

--Elle insistait, comprenant mal.

--Voyons, expliquez-vous.

Alors il jeta avec l'épouvante d'un misérable qui avoue un crime et qui se perd:

--J'ai eu un sentiment pour madame. Voilà!

Elle ne répondit rien, cessa de le regarder, baissa la tête et réfléchit. Elle était bonne, pleine de droiture, de douceur, de raison et de sensibilité.

Elle songea, en une seconde, à l'immense dévouement de ce pauvre être qui avait renoncé à tout pour vivre à côté d'elle, sans rien dire. Et elle eut envie de pleurer.

Puis, prenant une figure un peu grave, mais point fâchée.

--Rentrons, dit-elle.

Il se leva, passa derrière la chaise roulante, et se remit à la pousser.

Comme ils approchaient du village, ils aperçurent au milieu du chemin le capitaine Maramballe qui venait vers eux.

Dès qu'il les eut rejoints il dit à sa femme avec le visible désir de se fâcher:

--Qu'est-ce que nous avons pour dîner?

--Un petit poulet et des flageolets.

Il s'emporta.

--Un poulet, encore du poulet, toujours du poulet, nom de Dieu! j'en ai assez, moi, de ton poulet. Tu n'as donc pas une idée dans la tête que tu me fais manger tous les jours la même chose?

Elle répondit, résignée:

--Mais, mon chéri, tu sais que le docteur te l'ordonne. C'est encore ce qu'il y a de meilleur pour ton estomac. Si tu n'avais pas l'estomac malade, je te ferais manger bien des choses que je n'ose pas te servir.

Alors il se planta, exaspéré, devant Alexandre:

--C'est la faute de cette brute-là si j'ai l'estomac malade. Voilà trente-cinq ans qu'il m'empoisonne avec sa saleté de cuisine.

Mme Maramballe, brusquement, tourna la tête presque tout à fait pour apercevoir le vieux domestique. Leurs yeux alors se rencontrèrent et ils se dirent, dans ce seul regard: «Merci» l'un et l'autre.

_Alexandre_ a paru dans _l'Écho de Paris_ du 2 septembre 1889.

TABLE DES MATIÈRES.

Pages.

L'Inutile Beauté. 1

Le Champ d'oliviers. 43

Mouche. 97

Le Noyé. 117

L'Épreuve. 135

Le Masque. 157

Un Portrait. 177

L'Infirme. 187

Les Vingt-cinq francs de la Supérieure. 201

Un Cas de divorce. 215

Qui sait? 231

Alexandre (_inédit_). 259