Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 21
Part 9
Puis je m'occupai moi-même à chercher quelque distraction dans le tas des belles disponibles.
Je ne réussis point. Tout le monde n'est pas Jules Radier et je partis, tout seul, vers une heure du matin.
Devant la porte une dizaine de fiacres attendaient tristement les derniers invités. Ils semblaient avoir envie de fermer leurs yeux jaunes, qui regardaient les trottoirs blancs.
N'habitant pas loin, je voulus rentrer à pied. Voilà qu'au tournant de la rue j'aperçus une chose étrange:
Une grande ombre noire, un homme, un grand homme s'agitait, allait, venait, piétinait dans la neige en la soulevant, la rejetant, l'éparpillant devant lui. Était-ce un fou? Je m'approchai avec précaution. C'était le beau Jules.
Il tenait en l'air d'une main ses bottines vernies, et de l'autre ses chaussettes. Son pantalon était relevé au-dessus des genoux, et il courait en rond, comme dans un manège, trempant ses pieds nus dans cette écume gelée, cherchant les places où elle était demeurée intacte, plus profonde et plus blanche. Et il s'agitait, ruait, faisait des mouvements de frotteur qui cire un plancher.
Je demeurai stupéfait.
Je murmurai:
--Ah çà! tu perds la tête?
Il répondit sans s'arrêter: «Pas du tout, je me lave les pieds. Figure-toi que j'ai levé la belle Sylvie. En voilà une chance! Et je crois que ma bonne fortune va s'accomplir ce soir même. Il faut battre le fer pendant qu'il est chaud. Moi, je n'avais pas prévu ça, sans quoi j'aurais pris un bain.»
Pol conclut: «Vous voyez donc que la neige est utile à quelque chose.»
Mon matelot, fatigué, avait cessé de ramer. Nous demeurions immobiles sur l'eau plate.
Je dis à l'homme: «Revenons.» Et il reprit ses avirons.
A mesure que nous approchions de la terre, la haute montagne blanche s'abaissait, s'enfonçait derrière l'autre, la montagne verte.
La ville reparut, pareille à une écume, une écume blanche, au bord de la mer bleue. Les villas se montrèrent entre les arbres. On n'apercevait plus qu'une ligne de neige, au-dessus, la ligne bosselée des sommets qui se perdait à droite, vers Nice.
Puis, une seule crête resta visible, une grande crête qui disparaissait elle-même peu à peu, mangée par la côte plus proche.
Et bientôt on ne vit plus rien, que le rivage et la ville, la ville blanche et la mer bleue où glissait ma petite barque, ma chère petite barque, au bruit léger des avirons.
_Blanc et Bleu_ a paru dans _le Gil-Blas_ du 3 février 1885, sous la signature: MAUFRIGNEUSE.
LIVRE DE BORD.
Le _Livre de bord_ a paru dans _le Gaulois_ du 17 août 1887. Maupassant en a utilisé un long fragment (p. 65 à 69 du présent volume) que nous ne réimprimons pas, mais qu'il est indispensable de relire pour l'intelligence du dernier épisode de cette nouvelle.
ÉTENDU sur un des divans qui servent aussi de couchette, dans le petit yacht de mon ami Berneret, je parcourais un livre de bord, tandis que lui dormait de tout son cœur, en face de moi.
C'était un garçon bizarre, un sauvage qui, depuis dix ans, n'avait guère quitté son bateau, un cotre de vingt tonneaux nommé _Mandarin_.
Chaque été il parcourait les côtes du Nord de France, de Belgique, de Hollande ou d'Angleterre, et, chaque hiver, les côtes de la Méditerranée, l'Algérie, l'Espagne, l'Italie, la Grèce.
Il aimait ce bercement solitaire sur le flot toujours agité.
La terre immobile l'ennuyait, et les hommes bavards l'exaspéraient.
Ils sont ainsi quelques-uns, vivant dans cette boîte remuante, étroite et longue, qu'on nomme un yacht. On les voit arriver dans un port, au coucher du soleil. De son pont, l'homme en casquette bleue regarde de loin le mouvement humain sur le quai; puis il marche, jusqu'à la nuit, d'un pas vif et régulier, d'un bout à l'autre de son bateau.
Au point du jour, le lendemain, on ne l'aperçoit plus; il est reparti sur la mer, il fuit, il flotte, il rêve ou il dort. Il est seul.
Six mois plus tard, on le revoit très loin de là, dans un autre port, sous un autre ciel, errant encore, errant toujours.
Bien que Berneret fût un vieux camarade, il demeurait une énigme pour moi. C'était donc avec une curiosité très éveillée et très vive que je lisais son livre de bord.
Pendant qu'il dormait j'en ai copié trois pages.
_20 mai, Saint-Tropez._--Rien. J'ai passé une de ces journées délicieuses où l'âme semble morte dans le corps bien vivant. Un léger vent d'ouest nous a poussés des Salins-d'Yères à Saint-Tropez, d'une façon douce et régulière, sans une vague, sans une oscillation. Nous glissions sur la mer plate, bleue, une mer qu'on voudrait embrasser et où on se baigne avec tendresse, pour sentir sur la peau sa caresse un peu fraîche.
A cinq heures le _Mandarin_, qui avait laissé arriver vent arrière pour gagner l'entrée du golfe de Grimaud, vira de bord et approcha du port bâbord amures. La brise tombait tout à fait; mais, comme il portait son grand flèche de beau temps, le cotre filait encore assez vite. Il passa deux tartanes et une goélette faisant même route que nous.
Le golfe de Grimaud s'enfonce dans la terre comme un lac magnifique entouré de montagnes couvertes de forêts de pins.
A l'entrée, Saint-Tropez à gauche, Saint-Maxime à droite. Tout au fond, Grimaud, ancienne cité bâtie en partie par les Maures autour d'un mont pointu qui porte sur son faîte l'antique château des Grimaldi.
Nuit excellente à Saint-Tropez.
_21 mai._--Levé l'ancre à trois heures du matin, pour profiter du courant d'air de Fréjus; ce fut à peine un souffle qui nous conduisit au large, puis plus rien. A huit heures nous n'avions pas fait deux milles, et je compris que je coucherais en mer si je n'armais pas l'embarcation pour remorquer le yacht.
Je fis donc descendre deux hommes dans le canot, et à trente mètres devant nous ils commencèrent à nous traîner. Un soleil enragé tombait sur l'eau, brûlait le pont du bateau, nous écrasait sous une chaleur si lourde qu'il fallait, pour lever le bras, faire un effort considérable.
Les deux hommes, devant nous, ramaient d'une façon très lente et régulière, comme deux machines usées qui ne vont plus qu'à peine, mais qui continuent sans arrêt leur effort mécanique de machines.
Enveloppé dans un gandoura d'Alger, en soie blanche, fine et légère, qui frôlait ma peau presque sans la toucher, étendu sur des coussins sous la tente, au pied du mât, j'ai rêvassé pendant six heures de suite.
Plus je vieillis, plus l'agitation humaine me semble sotte et puérile. Quand je songe que de grosses émotions bouleversent un pays entier, je veux dire les classes éclairées, c'est-à-dire les plus niaises, parce qu'une chanteuse, un soir, a été soupçonnée d'avoir bu un verre de champagne de trop, avant d'entrer en scène!
Vers trois heures de l'après-midi, nous avions doublé la pointe du Drammond, et nous nous présentions à l'entrée de la rade d'Agay. ...................................................................... (_Lire p. 65_, La rade d'Agay... _à p. 69_, autour d'eux.)
_22 juillet._--Quitté le Havre à six heures du matin, par bon vent nord-nord-est.
A huit heures la brise fraîchissant, j'ai fait amener le flèche, ne gardant que la misaine et le foc, et j'ai louvoyé sans m'éloigner à plus de cinq milles de terre.
A dix heures, le vent tomba comme je me trouvais par le travers de Saint-Jouin, non loin du cap d'Antifer, et je jetai l'ancre pour me faire conduire à la côte, monter la Valeuse et déjeuner à l'auberge bien connue d'Ernestine.
Les rochers de Saint-Jouin sont les plus beaux de toute cette côte nord de la France. On dirait des ruines de châteaux forts écroulés avec la falaise. Et les sources jaillissent au milieu de ces éboulements.
Au milieu de la dure montée, un étroit sentier grimpe sur le flanc de la falaise droite et blanche; un filet d'eau claire et glacée jaillit d'un trou et arrose en dévalant un joli tapis de cresson.
Près de cette fontaine charmante, on a placé un banc de bois où l'on s'arrête, où l'on se repose, où l'on boit dans le creux de la main en dominant la mer, la longue ligne des côtes et, à ses pieds, le chaos des roches tombées. Sur ce banc, de loin, j'avais aperçu deux êtres. En approchant, je vis qu'ils se tenaient les mains, au mouvement qu'ils firent pour les séparer. Quand je fus encore plus près, je la reconnus tout à coup, elle!
Mais lui?... Lui, c'était un autre.
Une heure plus tard, comme nous avions encore déjeuné dans la même salle, et comme je causais avec la patronne, une amie, je lui demandai:
--Quelle est donc cette jeune femme, là-bas?
--Comment! vous ne la connaissez pas? Mais d'où sortez-vous? C'est la petite Jeanne Riga, du Vaudeville.
--Ah! Et le monsieur?
--Oh! lui... je ne sais point.
Et comme je retournais à mon bord, avec une joie égoïste je songeais à cette comédienne de l'amour qui jouait si bien, si bien, cette comédie-là, qu'elle m'avait rendu tout triste, un soir. Et je plaignais ceux pour qui elle la jouait si bien. ......................................................................
TABLE DES MATIÈRES.
Pages.
Sur l'Eau 1
Blanc et Bleu (_inédit_) 181
Livre de bord (_inédit_) 193