Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 21

Part 7

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Autrefois, on faisait en vers ces jeux plaisants; aujourd'hui, on les fait en prose. Cela s'appelle, selon les temps, épigrammes, bons mots, traits, pointes, gauloiseries. Ils courent la ville et les salons, naissent partout, sur le boulevard comme à Montmartre. Et ceux de Montmartre valent souvent ceux du boulevard. On les imprime dans les journaux. D'un bout à l'autre de la France, ils font rire. Car nous savons rire.

Pourquoi un mot plutôt qu'un autre, le rapprochement imprévu, bizarre de deux termes, de deux idées ou même de deux sons, une calembredaine quelconque, un coq-à-l'âne inattendu ouvrent-ils la vanne de notre gaieté, font-ils éclater tout d'un coup, comme une mine qui sauterait, tout Paris et toute la province?

Pourquoi tous les Français riront-ils, alors que tous les Anglais et tous les Allemands ne comprendront pas notre amusement? Pourquoi? Uniquement parce que nous sommes Français, que nous avons l'intelligence française, que nous possédons la charmante faculté du rire.

Chez nous, d'ailleurs, il suffit d'un peu d'esprit pour gouverner. La bonne humeur tient lieu de génie, un bon mot sacre un homme et le fait grand pour la postérité. Tout le reste importe peu. Le peuple aime ceux qui l'amusent et pardonne à ceux qui le font rire.

Un seul coup d'œil jeté sur le passé de notre patrie nous fera comprendre que la renommée de nos grands hommes n'a jamais été faite que par des mots heureux. Les plus détestables princes sont devenus populaires par des plaisanteries agréables, répétées et retenues de siècle en siècle.

Le trône de France est soutenu par des devises de mirliton.

Des mots, des mots, rien que des mots, ironiques ou héroïques, plaisants ou polissons, les mots surnagent sur notre histoire et la font paraître comparable à un recueil de calembours.

Clovis, le roi chrétien, s'écria, en entendant lire la Passion:

«Que n'étais-je là avec mes Francs!»

Ce prince, pour régner seul, massacra ses alliés et ses parents, commit tous les crimes imaginables. On le regarde cependant comme un monarque civilisateur et pieux.

«Que n'étais-je là avec mes Francs?»

Nous ne saurions rien du bon roi Dagobert, si la chanson ne nous avait appris quelques particularités, sans doute erronées, de son existence.

Pépin, voulant déposséder du trône le roi Childéric, posa au pape Zacharie l'insidieuse question que voici: «Lequel des deux est le plus digne de régner, celui qui remplit dignement toutes les fonctions de roi, sans en avoir le titre, ou celui qui porte ce titre sans savoir gouverner?»

Que savons-nous de Louis VI? Rien. Pardon. Au combat de Brenneville, comme un Anglais posait la main sur lui en s'écriant: «Le roi est pris!», ce prince, vraiment Français, répondit: «Ne sais-tu pas qu'on ne prend jamais un roi, même aux échecs!»

Louis IX, bien que saint, ne nous laissa pas un seul mot à retenir. Aussi son règne nous apparaît-il comme horriblement ennuyeux, plein d'oraisons et de pénitences.

Philippe VI, ce niais battu et blessé à Crécy, alla frapper à la porte du château de l'Arbroie, en criant: «Ouvrez, c'est la fortune de la France!» Nous lui savons encore gré de cette parole de mélodrame.

Jean II, prisonnier du prince de Galles, lui dit, avec une bonne grâce chevaleresque et une galanterie de troubadour français: «Je comptais vous donner à souper aujourd'hui; mais la fortune en dispose autrement et veut que je soupe chez vous.»

On n'est pas plus gracieux dans l'adversité.

«Ce n'est pas au roi de France à venger les querelles du duc d'Orléans,» déclara Louis XII avec générosité.

Et c'est là, vraiment, un grand mot de roi, un mot digne d'être retenu par tous les princes.

François Ier, ce grand nigaud, coureur de filles et général malheureux, a sauvé sa mémoire et entouré son nom d'une auréole impérissable, en écrivant à sa mère ces quelques mots superbes, après la défaite de Pavie: «Tout est perdu, madame, fors l'honneur.»

Est-ce que cette parole, aujourd'hui, ne nous semble pas aussi belle qu'une victoire? N'a-t-elle pas illustré le prince plus que la conquête d'un royaume? Nous avons oublié les noms de la plupart des grandes batailles livrées à cette époque lointaine; oubliera-t-on jamais: «Tout est perdu, fors l'honneur...?»

Henri IV! Saluez, messieurs, c'est le maître! Sournois, sceptique, malin, faux bonhomme, rusé comme pas un, plus trompeur qu'on ne saurait croire, débauché, ivrogne et sans croyance à rien, il a su, par quelques mots heureux, se faire dans l'histoire une admirable réputation de roi chevaleresque, généreux, brave homme, loyal et probe.

Oh! le fourbe, comme il savait jouer, celui-là, avec la bêtise humaine.

«Pends-toi, brave Crillon, nous avons vaincu sans toi!»

Après une parole semblable, un général est toujours prêt à se faire pendre ou tuer pour son maître.

Au moment de livrer la fameuse bataille d'Ivry: «Enfants, si les cornettes vous manquent, ralliez-vous à mon panache blanc; vous le trouverez toujours au chemin de l'honneur et de la victoire!»

Pouvait-il n'être pas toujours victorieux, celui qui savait parler ainsi à ses capitaines et à ses troupes?

Il veut Paris, le roi sceptique; il le veut, mais il lui faut choisir entre sa foi et la belle ville: «Baste! murmura-t-il, Paris vaut bien une messe!» Et il changea de religion comme il aurait changé d'habit. N'est-il pas vrai cependant, que le mot fit accepter la chose? «Paris vaut bien une messe!» fit rire les gens d'esprit, et l'on ne se fâcha pas trop.

N'est-il pas devenu le patron des pères de famille en demandant à l'ambassadeur d'Espagne, qui le trouva jouant au cheval avec le dauphin: «Monsieur l'ambassadeur, êtes-vous père?»

L'Espagnol répondit: «Oui, sire.»

«En ce cas, dit le roi, je continue.»

Mais il a conquis pour l'éternité le cœur français, le cœur des bourgeois et le cœur du peuple par le plus beau mot qu'ait jamais prononcé un prince, un mot de génie, plein de profondeur, de bonhomie, de malice et de sens.

«Si Dieu m'accorde vie, je veux qu'il n'y ait si pauvre paysan en mon royaume qui ne puisse mettre la poule au pot le dimanche.»

C'est avec ces paroles-là qu'on prend, qu'on gouverne, qu'on domine les foules enthousiastes et niaises. Par deux paroles, Henri IV a dessiné sa physionomie pour la postérité. On ne peut prononcer son nom sans avoir aussitôt une vision de panache blanc, et une saveur de poule au pot.

Louis XIII ne fit pas de mots. Ce triste roi eut un triste règne.

Louis XIV donna la formule du pouvoir personnel absolu. «L'État, c'est moi.»

Il donna la mesure de l'orgueil royal dans son complet épanouissement: «J'ai failli attendre.»

Il donna l'exemple des ronflantes paroles politiques qui font les alliances entre deux peuples: «Il n'y a plus de Pyrénées.»

Tout son règne est dans ces quelques mots.

Louis XV, le roi corrompu, élégant et spirituel, nous a laissé la note charmante de sa souveraine insouciance: «Après moi, le déluge!»

Si Louis XVI avait eu l'esprit de faire un mot, il aurait peut-être sauvé la monarchie. Avec une saillie, n'aurait-il pas évité la guillotine?

Napoléon Ier jeta à poignées les mots qu'il fallait aux cœurs de ses soldats.

Napoléon III éteignit avec une courte phrase toutes les colères futures de la nation en promettant: «L'Empire, c'est la paix!» L'Empire, c'est la paix! affirmation superbe, mensonge admirable! Après avoir dit cela, il pouvait déclarer la guerre à toute l'Europe sans rien craindre de son peuple. Il avait trouvé une formule simple, nette, saisissante, capable de frapper les esprits, et contre laquelle les faits ne pouvaient plus prévaloir.

Il a fait la guerre à la Chine, au Mexique, à la Russie, à l'Autriche, à tout le monde. Qu'importe? Certaines gens parlent encore avec conviction des dix-huit ans de tranquillité qu'il nous donna. «L'Empire, c'est la paix.»

Mais c'est aussi avec des mots, des mots plus mortels que des balles, que M. Rochefort abattit l'Empire, le crevant de ses traits, le déchiquetant et l'émiettant.

Le maréchal de Mac-Mahon lui-même nous a laissé un souvenir de son passage au pouvoir: «J'y suis, j'y reste!» Et c'est par un mot de Gambetta qu'il fut à son tour culbuté: «Se soumettre ou se démettre.»

Avec ces deux verbes, plus puissants qu'une révolution, plus formidables que des barricades, plus invincibles qu'une armée, plus redoutables que tous les votes, le tribun renversa le soldat, écrasa sa gloire, anéantit sa force et son prestige.

Quant à ceux qui nous gouvernent aujourd'hui, ils tomberont, car ils n'ont pas d'esprit; ils tomberont, car au jour du danger, au jour de l'émeute, au jour de la bascule inévitable, ils ne sauront pas faire rire la France et la désarmer.

De toutes ces paroles historiques il n'en est pas dix qui soient authentiques. Qu'importe, pourvu qu'on les croie prononcées par ceux à qui on les prête:

Dans le pays des bossus, Il faut l'être Ou le paraître,

dit la chanson populaire.

Cependant les commis voyageurs parlaient maintenant de l'émancipation des femmes, de leurs droits et de la place nouvelle qu'elles voulaient prendre dans la société.

Les uns approuvaient, d'autres se fâchaient; le petit gros plaisantait sans repos, et termina en même temps ce déjeuner et la discussion par cette anecdote assez plaisante:

«Dernièrement, disait-il, un grand meeting avait eu lieu en Angleterre, où cette question avait été traitée. Comme un orateur venait de développer de nombreux arguments en faveur des femmes et terminait par cette phrase:

«En résumé, messieurs, elle est bien petite la différence qui distingue l'homme de la femme.»

«Une voix forte, enthousiaste, convaincue, s'éleva dans la foule et cria:

«Hurrah pour la petite différence!»

Saint-Tropez, 13 avril.

Comme il faisait fort beau ce matin, je partis pour la Chartreuse de la Verne.

Deux souvenirs m'entraînaient vers cette ruine: celui de la sensation de solitude infinie et de tristesse inoubliable ressentie dans le cloître perdu, et puis celui d'un vieux couple de paysans chez qui m'avait conduit, l'année d'avant, un ami qui me guidait à travers le pays des Maures.

Assis dans un char à bancs, car la route deviendra bientôt impraticable pour une voiture suspendue, je suivis d'abord le golfe jusqu'au fond. J'apercevais, sur l'autre rive en face, les bois de pins où la _Société_ essaye encore une station. La plage, d'ailleurs, est admirable et le pays entier magnifique. La route ensuite s'enfonce dans les montagnes et bientôt traverse le bourg de Cogolin. Un peu plus loin, je la quitte pour prendre un chemin défoncé qui ressemble à une longue ornière. Une rivière, ou plutôt un grand ruisseau, coule à côté, et tous les cent mètres coupe cette ravine, l'inonde, s'éloigne un peu, revient, se trompe encore, quitte son lit et noie la route, puis tombe dans un fossé, s'égare dans un champ de pierres, paraît soudain devenu sage et suit son cours quelque temps; mais, saisi tout à coup par une brusque fantaisie, il se précipite de nouveau dans le chemin qu'il change en mare, où le cheval enfonce jusqu'au poitrail et la haute voiture jusqu'au coffre.

Plus de maisons; de place en place une hutte de charbonniers. Les plus pauvres demeurent en des trous. Se figure-t-on que des hommes habitent en des trous, qu'ils vivent là toute l'année, cassant du bois et le brûlant pour en extraire du charbon, mangeant du pain et des oignons, buvant de l'eau et couchant comme les lapins en leurs terriers, au fond d'une étroite caverne creusée dans le granit. On vient d'ailleurs de découvrir, au milieu de ces vallons inexplorés, un solitaire, un vrai solitaire, caché là depuis trente ans, ignoré de tous, même des gardes forestiers.

L'existence de ce sauvage, révélée je ne sais par qui, fut signalée sans doute au conducteur de la diligence, qui en parla au maître de poste, qui en causa avec le directeur ou la directrice du télégraphe, qui s'étonna devant le rédacteur d'un _Petit Midi_ quelconque, qui en fit une chronique à sensation reproduite par toutes les feuilles de la Provence.

La gendarmerie se mit en marche et découvrit le solitaire, sans l'inquiéter d'ailleurs, ce qui prouve qu'il devait avoir gardé ses papiers. Mais un photographe, excité par cette nouvelle, se mit en route à son tour, erra trois jours et trois nuits à travers les montagnes, et finit par photographier quelqu'un, le vrai solitaire, disent les uns, un faux, affirment les autres.

Or l'an dernier, l'ami qui me révéla ce bizarre pays me fit voir deux êtres plus curieux assurément que le pauvre diable qui vint cacher dans ces bois impénétrables un chagrin, un remords, un désespoir inguérissable, ou peut-être le simple ennui de vivre.

Voici comment il les avait trouvés. Errant à cheval à travers ces vallons, il rencontra tout à coup une sorte d'exploitation prospère, des vignes, des champs et une ferme humble, mais habitable.

Il entra. Une femme le reçut, âgée de soixante-dix ans environ, une paysanne. Son homme, assis sous un arbre, se leva et vint saluer.

--Il est sourd, dit-elle.

C'était un grand vieillard de quatre-vingts ans, étonnamment fort, droit et beau.

Ils avaient à leur service un valet et une servante. Mon ami, un peu surpris de rencontrer dans ce désert ces êtres singuliers, s'informa d'eux. Ils étaient là depuis fort longtemps; on les respectait beaucoup, et ils passaient pour avoir de l'aisance, une aisance de paysans.

Il revint les voir plusieurs fois et devint peu à peu le confident de la femme. Il lui apportait des journaux, des livres, s'étonnant de trouver en elle des idées, ou plutôt des restes d'idées qui ne semblaient point de sa caste. Elle n'était d'ailleurs ni lettrée, ni intelligente, ni spirituelle, mais semblait avoir, au fond de sa mémoire, des traces de pensées oubliées, le souvenir endormi d'une éducation ancienne.

Un jour, elle lui demanda son nom.

--Je m'appelle le comte de X..., dit-il.

Elle reprit, mue par une de ces obscures vanités gîtées au fond de toutes les âmes:

--Moi aussi, je suis noble!

Puis elle continua, parlant pour la première fois assurément de cette chose si vieille, inconnue de tous.

--Je suis la fille d'un colonel. Mon mari était sous-officier dans le régiment que commandait papa. Je suis devenue amoureuse de lui, et nous nous sommes sauvés ensemble.

--Et vous êtes venus ici?

--Oui, nous nous cachions.

--Et vous n'avez jamais revu votre famille?

--Oh! non; songez que mon mari était déserteur.

--Vous n'avez jamais écrit à personne?

--Oh! non.

--Et vous n'avez jamais entendu parler de personne de votre famille, ni de votre père, ni de votre mère?

--Oh! non! Maman était morte.

Cette femme avait gardé quelque chose d'enfantin, l'air naïf de celles qui se jettent dans l'amour comme dans un précipice.

Il demanda encore:

--Vous n'avez jamais raconté cela à personne.

--Oh! non. Je le dis maintenant parce que Maurice est sourd. Tant qu'il entendait, je n'aurais pas osé en parler. Et puis, je n'ai jamais vu que des paysans depuis que je me suis sauvée.

--Avez-vous été heureuse, au moins?

--Oh! oui, très heureuse. Il m'a rendue très heureuse. Je n'ai jamais rien regretté.

Et j'avais été voir à mon tour, l'année précédente, cette femme, ce couple, comme on va visiter une relique miraculeuse.

J'avais contemplé, triste, surpris, émerveillé et dégoûté, cette fille qui avait suivi cet homme, ce rustre, séduite par son uniforme de hussard cavalcadeur, et qui plus tard, sous ses haillons de paysan, avait continué de le voir avec le dolman bleu sur le dos, le sabre au flanc, et chaussé de la botte éperonnée qui sonne.

Cependant elle était devenue elle-même une paysanne. Au fond de ce désert, elle s'était faite à cette vie sans charmes, sans luxe, sans délicatesse d'aucune sorte, elle s'était pliée à ces habitudes simples. Et elle l'aimait encore. Elle était devenue une femme du peuple, en bonnet, en jupe de toile. Elle mangeait dans un plat de terre sur une table de bois, assise sur une chaise de paille, une bouillie de choux et de pommes de terre au lard. Elle couchait sur une paillasse à son côté.

Elle n'avait jamais pensé à rien, qu'à lui! Elle n'avait regretté ni les parures, ni les étoffes, ni les élégances, ni la mollesse des sièges, ni la tiédeur parfumée des chambres enveloppées de tentures, ni la douceur des duvets où plongent les corps pour le repos. Elle n'avait eu jamais besoin que de lui! Pourvu qu'il fût là, elle ne désirait rien.

Elle avait abandonné la vie, toute jeune, et le monde, et ceux qui l'avaient élevée, aimée. Elle était venue, seule avec lui, en ce sauvage ravin. Et il avait été tout pour elle, tout ce qu'on désire, tout ce qu'on rêve, tout ce qu'on attend sans cesse, tout ce qu'on espère sans fin. Il avait empli de bonheur son existence, d'un bout à l'autre. Elle n'aurait pas pu être plus heureuse.

Maintenant j'allais, pour la seconde fois, la revoir avec l'étonnement et le vague mépris que je sentais en moi pour elle.

Elle habitait de l'autre côté du mont qui porte la Chartreuse de la Verne, près de la route d'Hyères, où une autre voiture m'attendait, car l'ornière que nous avions suivie cessait tout à coup et devenait un simple sentier accessible seulement aux piétons et aux mulets.

Je me mis donc à monter, seul, à pied et à pas lents. J'étais dans une forêt délicieuse, un vrai maquis corse, un bois de contes de fées fait de lianes fleuries, de plantes aromatiques aux odeurs puissantes et de grands arbres magnifiques.

Les granits dans le chemin brillaient et roulaient, et par les jours entre les branches j'apercevais soudain de larges vallées sombres, s'allongeant à perte de vue, pleines de verdure.

J'avais chaud, mon sang vif coulait à travers ma chair, je le sentais courir dans mes veines un peu brûlant, rapide, alerte, rythmé, entraînant comme une chanson, la grande chanson bête et gaie de la vie qui s'agite au soleil. J'étais content, j'étais fort, j'accélérais ma marche, escaladant les rocs, sautant, courant, découvrant de minute en minute un pays plus large, un gigantesque filet de vallons déserts où ne montait pas la fumée d'un seul toit.

Puis, je gagnai la cime, que d'autres cimes, plus hautes, dominaient, et après quelques détours, j'aperçus sur le flanc de la montagne en face, derrière une châtaigneraie immense qui allait du sommet au fond d'une vallée, une ruine noire, un amas de pierres sombres et de bâtiments anciens supportés par de hautes arcades. Pour l'atteindre, il fallut contourner un large ravin et traverser la châtaigneraie. Les arbres, vieux comme l'abbaye, survivent à cette morte, énormes, mutilés, agonisants. Les uns sont tombés ne pouvant plus porter leur âge, d'autres décapités n'ont plus qu'un tronc creux où se cacheraient dix hommes. Et ils ont l'air d'une armée formidable de géants antiques et foudroyés qui montent encore à l'assaut du ciel. On sent les siècles et la moisissure, l'antique vie des racines pourries dans ce bois fantastique où rien ne fleurit plus au pied de ces colosses. C'est, entre les troncs gris, un sol dur de pierres et d'herbe rare.

Voici deux sources captées ou des fontaines pour faire boire les vaches.

J'approche de l'abbaye et je découvre tous les vieux bâtiments dont les plus anciens datent du XIIe siècle et dont les plus récents sont habités par une famille de pâtres.

Dans la première cour on voit aux traces des animaux, qu'un reste de vie hante encore ces lieux, puis après avoir traversé des salles croulantes pareilles à celles de toutes les ruines, on arrive dans le cloître, long et bas promenoir encore couvert, entourant un préau de ronces et de hautes herbes. Nulle part au monde je n'ai senti sur mon cœur un poids de mélancolie aussi lourd qu'en cet antique et sinistre marchoir de moines. Certes, la forme des arcades et la proportion du lieu contribuent à cette émotion, à ce serrement de cœur, et attristent l'âme par l'œil, comme la ligne heureuse d'un monument gai réjouit la vue. L'homme qui a construit cette retraite devait être un désespéré pour avoir su créer cette promenade de désolation. On a envie de pleurer entre ces murs et de gémir, on a envie de souffrir, d'aviver les plaies de son cœur, d'agrandir, d'élargir jusqu'à l'infini tous les chagrins comprimés en nous.

Je grimpai par une brèche pour voir le paysage au dehors, et je compris.--Rien autour de nous, rien que la mort.--Derrière l'abbaye une montagne allant au ciel, autour des ruines la châtaigneraie, et devant, une vallée, et plus loin, d'autres vallées,--des pins, des pins, un océan de pins, et tout à l'horizon, encore des pins sur des sommets.

Et je m'en allai.

Je traversai ensuite un bois de chênes-lièges où j'avais eu l'autre année une surprise émouvante et forte.

C'était par un jour gris, en octobre, au moment où l'on vient arracher l'écorce de ces arbres pour en faire des bouchons. On les dépouille ainsi depuis le pied jusqu'aux premières branches, et le tronc dénudé devient rouge, d'un rouge de sang comme un membre d'écorché. Ils ont des formes bizarres, contournées, des allures d'êtres estropiés, épileptiques qui se tordent, et je me crus soudain jeté dans une forêt de suppliciés, dans une forêt sanglante de l'enfer où les hommes avaient des racines, où les corps déformés par les supplices ressemblaient à des arbres, où la vie coulait sans cesse, dans une souffrance sans fin, par ces plaies saignantes qui mettaient en moi cette crispation et cette défaillance que produisent sur les nerveux la vue brusque du sang, la rencontre imprévue d'un homme écrasé ou tombé d'un toit. Et cette émotion fut si vive, et cette sensation fut si forte que je crus entendre des plaintes, des cris déchirants, lointains, innombrables, et qu'ayant touché, pour raffermir mon cœur, un de ces arbres, je crus voir, je vis, en la retournant vers moi, ma main toute rouge.

Aujourd'hui ils sont guéris--jusqu'au prochain écorchement.

Mais j'aperçois enfin la route qui passe auprès de la ferme où s'abrita le long bonheur du sous-officier de hussards et de la fille du colonel.

De loin, je reconnais l'homme qui se promène dans ses vignes. Tant mieux: la femme sera seule à la maison.

La servante lave devant la porte.

--Votre maîtresse est ici, lui dis-je.

Elle répondit d'un air singulier, avec l'accent du Midi.

--Non m'sieu, voilà six mois qu'elle n'est plus.

--Elle est morte?

--Oui m'sieu.

--Et de quoi?

La femme hésita, puis murmura:

--Elle est morte, elle est morte donc.

--Mais de quoi?

--D'une chute, donc!

--D'une chute, où çà?

--Mais de la fenêtre.

Je donnai vingt sous.

--Racontez-moi, lui dis-je.

Elle avait sans doute grande envie de parler, sans doute aussi elle avait dû répéter souvent cette histoire depuis six mois, car elle la récita longuement comme une chose sue et invariable.

Et j'appris que depuis trente ans, l'homme, le vieux, le sourd, avait une maîtresse au village voisin, et que sa femme l'ayant appris par hasard d'un charretier qui passait et qui causa de ça, sans la connaître, s'était sauvée au grenier éperdue et hurlante, puis lancée par la fenêtre, non point peut-être par réflexion, mais affolée par l'horrible douleur de cette surprise qui la jetait en avant, d'une irrésistible poussée, comme un fouet qui frappe et déchire. Elle avait gravi l'escalier, franchi la porte, et sans savoir, sans pouvoir arrêter son élan, continuant à courir devant elle, avait sauté dans le vide.

Il n'avait rien su, lui, il ne savait pas encore, il ne saurait jamais puisqu'il était sourd. Sa femme était morte, voilà tout. Il fallait bien que tout le monde mourût!

Je le voyais de loin donnant par signes des ordres aux ouvriers.

Mais j'aperçus la voiture qui m'attendait à l'ombre d'un arbre, et je revins à Saint-Tropez.

14 avril.

J'allais me coucher hier soir, bien qu'il fût à peine neuf heures, quand on me remit un télégramme.

Un ami, un de ceux que j'aime, me disait: «Je suis à Monte-Carlo, pour quatre jours, et je t'envoie des dépêches dans tous les ports de la côte. Viens donc me retrouver.»