Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 21
Part 5
Comme je voudrais, parfois, ne plus penser, ne plus sentir, je voudrais vivre comme une brute, dans un pays clair et chaud, dans un pays jaune, sans verdure brutale et crue, dans un de ces pays d'Orient où l'on s'endort sans tristesse, où l'on s'éveille sans chagrins, où l'on s'agite sans soucis, où l'on sait aimer sans angoisses, où l'on se sent à peine exister.
J'y habiterais une demeure vaste et carrée, comme une immense caisse éclatante au soleil.
De la terrasse on voit la mer, où passent ces voiles blanches en forme d'ailes pointues des bateaux grecs ou musulmans. Les murs du dehors sont presque sans ouvertures. Un grand jardin, où l'air est lourd sous le parasol des palmiers, forme le milieu de ce logis oriental. Un jet d'eau monte sous les arbres et s'émiette en retombant dans un large bassin de marbre dont le fond est sablé de poudre d'or. Je m'y baignerais à tout moment, entre deux pipes, deux rêves ou deux baisers.
J'aurais des esclaves noirs et beaux, drapés en des étoffes légères et courant vite, nu-pieds sur les tapis sourds.
Mes murs seraient moelleux et rebondissants comme des poitrines de femmes et, sur mes divans en cercle autour de chaque appartement, toutes les formes des coussins me permettraient de me coucher dans toutes les postures qu'on peut prendre.
Puis, quand je serais las du repos délicieux, las de jouir de l'immobilité et de mon rêve éternel, las du calme plaisir d'être bien, je ferais amener devant ma porte un cheval blanc ou noir aussi souple qu'une gazelle.
Et je partirais sur son dos, en buvant l'air qui fouette et grise, l'air sifflant des galops furieux.
Et j'irais comme une flèche sur cette terre colorée qui enivre le regard, dont la vue est savoureuse comme un vin.
A l'heure calme du soir, j'irais, d'une course affolée, vers le large horizon que le soleil couchant teinte en rose. Tout devient rose, là-bas, au crépuscule: les montagnes brûlées, le sable, les vêtements des Arabes, les dromadaires, les chevaux et les tentes.
Les flamants roses s'envolent des marais sur le ciel rose; et je pousserais des cris de délire, noyé dans la roseur illimitée du monde.
Je ne verrais plus, le long des trottoirs, assourdi par le bruit dur des fiacres sur les pavés, des hommes vêtus de noir, assis sur des chaises incommodes, boire l'absinthe en parlant d'affaires.
J'ignorerais le cours de la Bourse, les événements politiques, les changements de ministère, toutes les inutiles bêtises où nous gaspillons notre courte et trompeuse existence. Pourquoi ces peines, ces souffrances, ces luttes? Je me reposerais à l'abri du vent dans ma somptueuse et claire demeure.
J'aurais quatre ou cinq épouses en des appartements discrets et sourds, cinq épouses venues des cinq parties du monde, et qui m'apporteraient la saveur de la beauté féminine épanouie dans toutes les races.
Le rêve ailé flottait devant mes yeux fermés, dans mon esprit qui s'apaisait, quand j'entendis que mes hommes s'éveillaient, qu'ils allumaient leur fanal et se mettaient à travailler à une besogne longue et silencieuse.
Je leur criai:
--Que faites-vous donc?
Raymond répondit d'une voix hésitante:
--Nous préparons des palangres parce que nous avons pensé que monsieur serait bien aise de pêcher s'il faisait beau au jour levant.
Agay est en effet, pendant l'été, le rendez-vous de tous les pêcheurs de la côte. On vient là en famille, on couche à l'auberge ou dans les barques, et on mange la bouillabaisse au bord de la mer, à l'ombre des pins dont la résine chaude crépite au soleil.
Je demandai:
--Quelle heure est-il?
--Trois heures, monsieur.
Alors, sans me lever, allongeant le bras, j'ouvris la porte qui sépare ma chambre du poste d'équipage.
Les deux hommes étaient accroupis dans cette sorte de niche basse que le mât traverse pour venir s'emmancher dans la carlingue, dans cette niche si pleine d'objets divers et bizarres qu'on dirait un repaire de maraudeurs où l'on voit suspendus en ordre, le long des cloisons, des instruments de toute sorte, scies, haches, épissoires, des agrès et des casseroles, puis, sur le sol entre les deux couchettes, un seau, un fourneau, un baril dont les cercles de cuivre luisent sous le rayon direct du fanal suspendu entre les bittes des ancres, à côté des puits de chaîne; et mes matelots travaillaient à amorcer les innombrables hameçons suspendus le long de la corde des palangres.
--A quelle heure faudra-t-il me lever? leur dis-je.
--Mais, tout de suite, monsieur.
Une demi-heure plus tard, nous embarquions tous les trois dans le youyou et nous abandonnions le _Bel-Ami_ pour aller tendre notre filet au pied du Drammont, près de l'île d'Or.
Puis quand notre palangre, longue de deux à trois cents mètres, fut descendue au fond de la mer, on amorça trois petites lignes de fond, et le canot ayant mouillé une pierre au bout d'une corde, nous commençâmes à pêcher.
Il faisait jour déjà, et j'apercevais très bien la côte de Saint-Raphaël, auprès des bouches de l'Argens, et les sombres montagnes des Maures, courant jusqu'au cap Camarat, là-bas, en pleine mer, au delà du golfe de Saint-Tropez.
De toute la côte du Midi, c'est ce coin que j'aime le plus. Je l'aime comme si j'y étais né, comme si j'y avais grandi, parce qu'il est sauvage et coloré, que le Parisien, l'Anglais, l'Américain, l'homme du monde et le rastaquouère ne l'ont pas encore empoisonné.
Soudain le fil que je tenais à la main vibra, je tressaillis, puis rien, puis une secousse légère serra la corde enroulée à mon doigt, puis une autre plus forte remua ma main, et, le cœur battant, je me mis à tirer la ligne, doucement, ardemment, plongeant mon regard dans l'eau transparente et bleue, et bientôt j'aperçus, sous l'ombre du bateau, un éclair blanc qui décrivait des courbes rapides.
Il me parut énorme ainsi ce poisson, gros comme une sardine quand il fut à bord.
Puis j'en eus d'autres, des bleus, des rouges, des jaunes et des verts, luisants, argentés, tigrés, dorés, mouchetés, tachetés, ces jolis poissons de roche de la Méditerranée si variés, si colorés, qui semblent peints pour plaire aux yeux, puis des rascasses hérissées de dards, et des murènes, ces monstres hideux.
Rien n'est plus amusant que de lever une palangre. Que va-t-il sortir de cette mer? Quelle surprise, quelle joie ou quelle désillusion à chaque hameçon retiré de l'eau! Quelle émotion quand on aperçoit de loin une grosse bête qui se débat en montant lentement vers nous!
A dix heures nous étions revenus à bord du yacht, et les deux hommes radieux m'annoncèrent que notre pêche pesait onze kilos.
Mais j'allais payer ma nuit sans sommeil! La migraine, l'horrible mal, la migraine qui torture comme aucun supplice ne l'a pu faire, qui broie la tête, rend fou, égare les idées et disperse la mémoire ainsi qu'une poussière au vent, la migraine m'avait saisi, et je dus m'étendre dans ma couchette, un flacon d'éther sous les narines.
Au bout de quelques minutes, je crus entendre un murmure vague qui devint bientôt une espèce de bourdonnement, et il me semblait que tout l'intérieur de mon corps devenait léger, léger comme de l'air, qu'il se vaporisait.
Puis ce fut une sorte de torpeur de l'âme, de bien-être somnolent, malgré les douleurs qui persistaient, mais qui cessaient cependant d'être pénibles. C'était une de ces souffrances qu'on consent à supporter, et non plus ces déchirements affreux contre lesquels tout notre corps torturé proteste.
Bientôt l'étrange et charmante sensation de vide que j'avais dans la poitrine s'étendit, gagna les membres qui devinrent à leur tour légers, légers comme si la chair et les os se fussent fondus et que la peau seule fût restée, la peau nécessaire pour me faire percevoir la douceur de vivre, d'être couché dans ce bien-être. Je m'aperçus alors que je ne souffrais plus. La douleur s'en était allée, fondue aussi, évaporée. Et j'entendis des voix, quatre voix, deux dialogues, sans rien comprendre des paroles. Tantôt ce n'étaient que des sons indistincts, tantôt un mot me parvenait. Mais je reconnus que c'étaient là simplement les bourdonnements accentués de mes oreilles. Je ne dormais pas, je veillais, je comprenais, je sentais, je raisonnais avec une netteté, une profondeur, une puissance extraordinaires, et une joie d'esprit, une ivresse étrange venue de ce décuplement de mes facultés mentales.
Ce n'était pas du rêve comme avec du haschich, ce n'étaient pas les visions un peu maladives de l'opium; c'étaient une acuité prodigieuse de raisonnement, une manière nouvelle de voir, de juger, d'apprécier les choses et la vie, avec la certitude, la conscience absolue que cette manière était la vraie.
Et la vieille image de l'Écriture m'est revenue soudain à la pensée. Il me semblait que j'avais goûté à l'arbre de science, que tous les mystères se dévoilaient, tant je me trouvais sous l'empire d'une logique nouvelle, étrange, irréfutable. Et des arguments, des raisonnements, des preuves me venaient en foule, renversés immédiatement par une preuve, un raisonnement, un argument plus forts. Ma tête était devenue le champ de lutte des idées. J'étais un être supérieur, armé d'une intelligence invincible, et je goûtais une jouissance prodigieuse à la constatation de ma puissance...
Cela dura longtemps, longtemps. Je respirais toujours l'orifice de mon flacon d'éther. Soudain, je m'aperçus qu'il était vide. Et la douleur recommença.
Pendant dix heures, je dus endurer ce supplice contre lequel il n'est point de remèdes, puis je dormis, et le lendemain, alerte comme après une convalescence, ayant écrit ces quelques pages, je partis pour Saint-Raphaël.
Saint-Raphaël, 11 avril.
Nous avons eu, pour venir ici, un temps délicieux, une petite brise d'ouest qui nous a amenés en six bordées. Après avoir doublé le Drammont, j'aperçus les villas de Saint-Raphaël cachées dans les sapins, dans les petits sapins maigres que fatigue tout le long de l'année l'éternel coup de vent de Fréjus. Puis je passai entre les Lions, jolis rochers rouges qui semblent garder la ville, et j'entrai dans le port ensablé vers le fond, ce qui force à se tenir à cinquante mètres du quai, puis je descendis à terre.
Un grand rassemblement se tenait devant l'église. On mariait là dedans. Un prêtre autorisait en latin, avec une gravité pontificale, l'acte animal, solennel et comique qui agite si fort les hommes, les fait tant rire, tant souffrir, tant pleurer. Les familles, selon l'usage, avaient invité tous leurs parents et tous leurs amis à ce service funèbre de l'innocence d'une jeune fille, à ce spectacle inconvenant et pieux des conseils ecclésiastiques précédant ceux de la mère et de la bénédiction publique, donnée à ce qu'on voile d'ordinaire avec tant de pudeur et de souci.
Et le pays entier, plein d'idées grivoises, mû par cette curiosité friande et polissonne qui pousse les foules à ce spectacle, était venu là pour voir la tête que feraient les deux mariés. J'entrai dans cette foule et je la regardai.
Dieu, que les hommes sont laids! Pour la centième fois au moins, je remarquais au milieu de cette fête que, de toutes les races, la race humaine est la plus affreuse. Et là dedans une odeur de peuple flottait, une odeur fade et nauséabonde de chair malpropre, de chevelures grasses et d'ail, cette senteur d'ail que les gens du Midi répandent autour d'eux, par la bouche, par le nez et par la peau, comme les roses jettent leur parfum.
Certes les hommes sont tous les jours aussi laids et sentent tous les jours aussi mauvais, mais nos yeux habitués à les regarder, notre nez accoutumé à les sentir, ne distinguent leur hideur et leurs émanations que lorsque nous avons été privés quelque temps de leur vue et de leur puanteur.
L'homme est affreux! Il suffirait, pour composer une galerie de grotesques à faire rire un mort, de prendre les dix premiers passants venus, de les aligner et de les photographier avec leurs tailles inégales, leurs jambes trop longues ou trop courtes, leurs corps trop gros ou trop maigres, leurs faces rouges ou pâles, barbues ou glabres, leur air souriant ou sérieux.
Jadis, aux premiers temps du monde, l'homme sauvage, l'homme fort et nu, était certes aussi beau que le cheval, le cerf ou le lion. L'exercice de ses muscles, la libre vie, l'usage constant de sa vigueur et de son agilité entretenaient chez lui la grâce du mouvement qui est la première condition de la beauté, et l'élégance de la forme que donne seule l'agitation physique. Plus tard, les peuples artistes, épris de plastique, surent conserver à l'homme intelligent cette grâce et cette élégance, par les artifices de la gymnastique. Les soins du corps, les jeux de force et de souplesse, l'eau glacée et les étuves firent des Grecs de vrais modèles de beauté humaine; et ils nous laissèrent leurs statues, comme enseignement, pour nous montrer ce qu'étaient les corps de ces grands artistes.
Mais aujourd'hui, ô Apollon, regardons la race humaine s'agiter dans les fêtes! Les enfants, ventrus dès le berceau, déformés par l'étude précoce, abrutis par le collège qui leur use le corps à quinze ans en courbaturant leur esprit avant qu'il soit nubile, arrivent à l'adolescence, avec des membres mal poussés, mal attachés, dont les proportions normales ne sont jamais conservées.
Et contemplons la rue, les gens qui trottent avec leurs vêtements sales! Quant au paysan! Seigneur Dieu! Allons voir le paysan dans les champs, l'homme souche, noué, long comme une perche, toujours tors, courbé, plus affreux que les types barbares qu'on voit aux musées d'anthropologie.
Et rappelons-nous combien les nègres sont beaux de forme, sinon de face, ces hommes de bronze, grands et souples, combien les Arabes sont élégants de tournure et de figure!
D'ailleurs, j'ai, pour une autre raison encore, l'horreur des foules.
Je ne puis entrer dans un théâtre ni assister à une fête publique. J'y éprouve aussitôt un malaise bizarre, insoutenable, un énervement affreux, comme si je luttais de toute ma force contre une influence irrésistible et mystérieuse. Et je lutte en effet contre l'âme de la foule qui essaye de pénétrer en moi.
Que de fois j'ai constaté que l'intelligence s'agrandit et s'élève, dès qu'on vit seul, qu'elle s'amoindrit et s'abaisse dès qu'on se mêle de nouveau aux autres hommes. Les contacts, les idées répandues, tout ce qu'on dit, tout ce qu'on est forcé d'écouter, d'entendre et de répondre agissent sur la pensée. Un flux et reflux d'idées va de tête en tête, de maison en maison, de rue en rue, de ville en ville, de peuple à peuple, et un niveau s'établit, une moyenne d'intelligence pour toute agglomération nombreuse d'individus.
Les qualités d'initiative intellectuelle, de libre arbitre, de réflexion sage et même de pénétration de tout homme isolé, disparaissent en général dès que cet homme est mêlé à un grand nombre d'autres hommes.
Voici un passage d'une lettre de lord Chesterfield à son fils (1751), qui constate avec une rare humilité cette subite élimination des qualités actives de l'esprit dans toute nombreuse réunion:
«Lord Macclesfield, qui a eu la plus grande part dans la préparation du bill, et qui est l'un des plus grands mathématiciens et astronomes de l'Angleterre, parle ensuite, avec une connaissance approfondie de la question, et avec toute la clarté qu'une matière aussi embrouillée pouvait comporter. Mais comme ses mots, ses périodes et son élocution étaient loin de valoir les miens, la préférence me fut donnée à l'unanimité, bien injustement, je l'avoue. Ce sera toujours ainsi. Toute assemblée nombreuse est _foule_; quelles que soient les individualités qui la composent, il ne faut jamais tenir à une foule le langage de la raison pure. C'est seulement à ses passions, à ses sentiments et à ses intérêts apparents qu'il faut s'adresser.
«Une collectivité d'individus n'a plus de faculté de compréhension, etc...»
Cette profonde observation de lord Chesterfield, observation faite souvent d'ailleurs et notée avec intérêt par les philosophes de l'école scientifique, constitue un des arguments les plus sérieux contre les gouvernements représentatifs.
Le même phénomène, phénomène surprenant, se produit chaque fois qu'un grand nombre d'hommes est réuni. Toutes ces personnes, côte à côte, distinctes, différentes d'esprit, d'intelligence, de passions, d'éducation, de croyances, de préjugés, tout à coup, par le seul fait de leur réunion, forment un être spécial, doué d'une âme propre, d'une manière de penser nouvelle, commune, qui est une résultante inanalysable de la moyenne des opinions individuelles.
C'est une foule, et cette foule est quelqu'un, un vaste individu collectif, aussi distinct d'une autre foule qu'un homme est distinct d'un autre homme.
Une diction populaire affirme que «la foule ne raisonne pas». Or pourquoi la foule ne raisonne-t-elle pas, du moment que chaque particulier dans la foule raisonne? Pourquoi une foule fera-t-elle spontanément ce qu'aucune des unités de cette foule n'aurait fait? Pourquoi une foule a-t-elle des impulsions irrésistibles, des volontés féroces, des entraînements stupides que rien n'arrête, et, emportée par ces entraînements irréfléchis, accomplit-elle des actes qu'aucun des individus qui la composent n'accomplirait?
Un inconnu jette un cri, et voilà qu'une sorte de frénésie s'empare de tous, et tous, d'un même élan auquel personne n'essaye de résister, emportés par une même pensée qui instantanément leur devient commune, malgré les castes, les opinions, les croyances, les mœurs différentes, se précipiteront sur un homme, le massacreront, le noieront sans raison, presque sans prétexte, alors que chacun, s'il eût été seul, se serait précipité au risque de sa vie, pour sauver celui qu'il tue.
Et le soir, chacun rentré chez soi, se demandera quelle rage ou quelle folie l'a saisi, l'a jeté brusquement hors de sa nature et de son caractère, comment il a pu céder à cette impulsion féroce?
C'est qu'il avait cessé d'être un homme pour faire partie d'une foule. Sa volonté individuelle s'était mêlée à la volonté commune comme une goutte d'eau se mêle à un fleuve.
Sa personnalité avait disparu, devenant une infime parcelle d'une vaste et étrange personnalité, celle de la foule. Les paniques qui saisissent une armée et ces ouragans d'opinions qui entraînent un peuple entier, et la folie des danses macabres, ne sont-ils pas encore des exemples saisissants de ce même phénomène.
En somme, il n'est pas plus étonnant de voir les individus réunis former un tout que de voir des molécules rapprochées former un corps.
C'est à ce mystère qu'on doit attribuer la morale si spéciale des salles de spectacle et les variations de jugement si bizarres du public des répétitions générales au public des premières et du public des premières à celui des représentations suivantes, et les déplacements d'effets d'un soir à l'autre, et les erreurs de l'opinion qui condamne des œuvres comme _Carmen_, destinées plus tard à un immense succès.
Ce que j'ai dit des foules doit s'appliquer d'ailleurs à la société tout entière, et celui qui voudrait garder l'intégrité absolue de sa pensée, l'indépendance fière de son jugement, voir la vie, l'humanité et l'univers en observateur libre, au-dessus de tout préjugé, de toute croyance préconçue et de toute religion, c'est-à-dire de toute crainte, devrait s'écarter absolument de ce qu'on appelle les relations mondaines, car la bêtise universelle est si contagieuse qu'il ne pourra fréquenter ses semblables, les voir et les écouter sans être, malgré lui, entamé de tous les côtés par leurs convictions, leurs idées, leurs superstitions, leurs traditions, leurs préjugés qui font ricocher sur lui leurs usages, leurs lois et leur morale surprenante d'hypocrisie et de lâcheté.
Ceux qui tentent de résister à ces influences amoindrissantes et incessantes se débattent en vain au milieu de liens menus, irrésistibles, innombrables et presque imperceptibles. Puis on cesse bientôt de lutter, par fatigue.
Mais un remous eut lieu dans le public, les mariés allaient sortir. Et soudain, je fis comme tout le monde, je me dressai sur la pointe des pieds pour voir, et j'avais envie de voir, une envie bête, basse, répugnante, une envie de peuple. La curiosité de mes voisins m'avait gagné comme une ivresse; je faisais partie de cette foule.
Pour occuper le reste de ma journée, je me décidai à faire une promenade en canot sur l'Argens. Ce fleuve, presque inconnu et ravissant, sépare la plaine de Fréjus des sauvages montagnes des Maures.
Je pris Raymond, qui me conduisit à l'aviron en longeant une grande plage basse jusqu'à l'embouchure, que nous trouvâmes impraticable et ensablée en partie. Un seul canal communiquait avec la mer, mais si rapide, si plein d'écume, de remous et de tourbillons, que nous ne pûmes le franchir.
Nous dûmes alors tirer le canot à terre et le porter à bras par-dessus les dunes jusqu'à cette espèce de lac admirable que forme l'Argens en cet endroit.
Au milieu d'une campagne marécageuse et verte, de ce vert puissant des arbres poussés dans l'eau, le fleuve s'enfonce entre deux rives tellement couvertes de verdure, de feuillages impénétrables et hauts, qu'on aperçoit à peine les montagnes voisines; il s'enfonce tournant toujours, gardant toujours un air de lac paisible, sans jamais laisser voir ou deviner qu'il continue sa route à travers ce calme pays désert et superbe.
Autant que dans ces plaines basses du Nord, où les sources suintent sous les pieds, coulent et vivifient la terre comme du sang, le sang clair et glacé du sol, on retrouve ici la sensation bizarre de vie abondante qui flotte sur les pays humides.
Des oiseaux aux grands pieds pendants s'élancent des roseaux, allongeant sur le ciel leur bec pointu; d'autres, larges et lourds, passent d'une berge à l'autre d'un vol pesant; d'autres encore, plus petits et rapides, fuient au ras du fleuve, lancés comme une pierre qui fait des ricochets. Les tourterelles, innombrables, roucoulent dans les cimes ou tournoient, vont d'un arbre à l'autre, semblent échanger des visites d'amour. On sent que partout autour de cette eau profonde, dans toute cette plaine jusqu'au pied des montagnes, il y a encore de l'eau, l'eau trompeuse endormie et vivante des marais, les grandes nappes claires où se mire le ciel, où glissent les nuages et d'où sortent des foules éparses de joncs bizarres, l'eau limpide et féconde où pourrit la vie, où fermente la mort, l'eau qui nourrit les fièvres et les miasmes, qui est en même temps une sève et un poison, qui s'étale, attirante et jolie, sur les putréfactions mystérieuses. L'air qu'on respire est délicieux, amollissant et redoutable. Sur tous ces talus qui séparent ces vastes mares tranquilles, dans toutes ces herbes épaisses grouille, se traîne, sautille et rampe le peuple visqueux et répugnant des animaux dont le sang est glacé. J'aime ces bêtes froides et fuyantes qu'on évite et qu'on redoute; elles ont pour moi quelque chose de sacré.
A l'heure où le soleil se couche, le marais m'enivre et m'affole. Après avoir été tout le jour le grand étang silencieux, assoupi sous la chaleur, il devient, au moment du crépuscule, un pays féerique et surnaturel. Dans son miroir calme et démesuré tombent les nuées, les nuées d'or, les nuées de sang, les nuées de feu; elles y tombent, s'y mouillent, s'y noient, s'y traînent. Elles sont là-haut, dans l'air immense, et elles sont en bas, sous nous, si près et insaisissables dans cette mince flaque d'eau que percent, comme des poils, les herbes pointues.