Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 20
Part 6
Donc Varajou, en descendant du chemin de fer, se fit conduire à la maison de son beau-frère. Il le trouva dans son bureau, en train de discuter avec des paysans bretons des environs. Padoie se souleva sur sa chaise, tendit la main par-dessus sa table chargée de papiers, murmura: «Prenez un siège, je suis à vous dans un instant», se rassit et recommença sa discussion.
Les paysans ne comprenaient point ses explications, le receveur ne comprenait pas leurs raisonnements; il parlait français, les autres parlaient breton, et le commis qui servait d'interprète ne semblait comprendre personne.
Ce fut long, très long, Varajou considérait son beau-frère en songeant: «Quel crétin!» Padoie devait avoir près de cinquante ans; il était grand, maigre, osseux, lent, velu, avec des sourcils en arcade qui faisaient sur ses yeux deux voûtes de poils. Coiffé d'un bonnet de velours orné d'un feston d'or, il regardait avec mollesse, comme il faisait tout. Sa parole, son geste, sa pensée, tout était mou. Varajou se répétait: «Quel crétin!»
Il était, lui, un de ces braillards tapageurs pour qui la vie n'a pas de plus grands plaisirs que le café et la fille publique. En dehors de ces deux pôles de l'existence, il ne comprenait rien. Hâbleur, bruyant, plein de dédain pour tout le monde, il méprisait l'univers entier du haut de son ignorance. Quand il avait dit: «Nom d'un chien, quelle fête!» il avait certes exprimé le plus haut degré d'admiration dont fût capable son esprit.
Padoie, ayant enfin éloigné ses paysans, demanda:
--Vous allez bien?
--Pas mal, comme vous voyez. Et vous?
--Assez bien, merci. C'est très aimable d'avoir pensé à nous venir voir.
--Oh! j'y songeais depuis longtemps; mais vous savez, dans le métier militaire, on n'a pas grande liberté.
--Oh! je sais, je sais; n'importe, c'est très aimable.
--Et Joséphine va bien?
--Oui, oui, merci, vous la verrez tout à l'heure.
--Où est-elle donc?
--Elle fait quelques visites; nous avons beaucoup de relations ici; c'est une ville très comme il faut.
--Je m'en doute.
Mais la porte s'ouvrit. Mme Padoie apparut. Elle alla vers son frère sans empressement, lui tendit la joue et demanda:
--Il y a longtemps que tu es ici?
--Non, à peine une demi-heure.
--Ah! je croyais que le train aurait du retard. Si tu veux venir dans le salon.
Ils passèrent dans la pièce voisine, laissant Padoie à ses chiffres et à ses contribuables.
Dès qu'ils furent seuls:
--J'en ai appris de belles sur ton compte, dit-elle.
--Quoi donc?
--Il paraît que tu te conduis comme un polisson, que tu te grises, que tu fais des dettes.
Il eut l'air très étonné.
--Moi! Jamais de la vie.
--Oh! ne nie pas, je le sais.
Il essaya encore de se défendre, mais elle lui ferma la bouche par une semonce si violente qu'il dut se taire.
Puis elle reprit:
--Nous dînons à six heures, tu es libre jusqu'au dîner. Je ne puis te tenir compagnie parce que j'ai pas mal de choses à faire.
Resté seul, il hésita entre dormir ou se promener. Il regardait tour à tour la porte conduisant à sa chambre et celle conduisant à la rue. Il se décida pour la rue.
Donc il sortit et se mit à rôder, d'un pas lent, le sabre sur les mollets, par la triste ville bretonne, si endormie, si calme, si morte au bord de sa mer intérieure, qu'on appelle «le Morbihan». Il regardait les petites maisons grises, les rares passants, les boutiques vides, et il murmurait: «Pas gai, pas folichon, Vannes. Triste idée de venir ici!»
Il gagna le port, si morne, revint par un boulevard solitaire et désolé, et rentra avant cinq heures. Alors il se jeta sur son lit pour sommeiller jusqu'au dîner.
La bonne le réveilla en frappant à sa porte.
--C'est servi, monsieur.
Il descendit.
Dans la salle humide, dont le papier se décollait près du sol, une soupière attendait sur une table ronde sans nappe, qui portait aussi trois assiettes mélancoliques.
M. et Mme Padoie entrèrent en même temps que Varajou.
On s'assit, puis la femme et le mari dessinèrent un petit signe de croix sur le creux de leur estomac, après quoi Padoie servit la soupe, de la soupe grasse. C'était jour de pot-au-feu.
Après la soupe vint le bœuf, du bœuf trop cuit, fondu, graisseux, qui tombait en bouillie. Le sous-officier le mâchait avec lenteur, avec dégoût, avec fatigue, avec rage.
Mme Padoie disait à son mari:
--Tu vas ce soir chez M. le premier président?
--Oui, ma chère.
--Ne reste pas tard. Tu te fatigues toutes les fois que tu sors. Tu n'es pas fait pour le monde avec ta mauvaise santé.
Alors elle parla de la société de Vannes, de l'excellente société où les Padoie étaient reçus avec considération, grâce à leurs sentiments religieux.
Puis on servit des pommes de terre en purée, avec un plat de charcuterie, en l'honneur du nouveau venu.
Puis du fromage. C'était fini. Pas de café.
Quand Varajou comprit qu'il devrait passer la soirée en tête-à-tête avec sa sœur, subir ses reproches, écouter ses sermons, sans avoir même un petit verre à laisser couler dans sa gorge pour faire glisser les remontrances, il sentit bien qu'il ne pourrait pas supporter ce supplice, et il déclara qu'il devait aller à la gendarmerie pour faire régulariser quelque chose sur sa permission.
Et il se sauva, dès sept heures.
A peine dans la rue, il commença par se secouer comme un chien qui sort de l'eau. Il murmurait: «Nom d'un nom, d'un nom, d'un nom, quelle corvée!»
Et il se mit à la recherche d'un café, du meilleur café de la ville. Il le trouva sur une place, derrière deux becs de gaz. Dans l'intérieur, cinq ou six hommes, des demi-messieurs peu bruyants, buvaient et causaient doucement, accoudés sur de petites tables, tandis que deux joueurs de billard marchaient autour du tapis vert où roulaient les billes en se heurtant.
On entendait leur voix compter: «Dix-huit,--dix-neuf.--Pas de chance.--Oh! joli coup! bien joué!--Onze.--Il fallait prendre par la rouge.--Vingt.--Bille en tête, bille en tête.--Douze. Hein! j'avais raison?»
Varajou commanda: «Une demi-tasse et un carafon de fine, de la meilleure.»
Puis il s'assit, attendant sa consommation.
Il était accoutumé à passer ses soirs de liberté avec ses camarades, dans le tapage et la fumée des pipes. Ce silence, ce calme l'exaspéraient. Il se mit à boire, du café d'abord, puis son carafon d'eau-de-vie, puis un second qu'il demanda. Il avait envie de rire maintenant, de crier, de chanter, de battre quelqu'un.
Il se dit: «Cristi, me voilà remonté. Il faut que je fasse la fête.» Et l'idée lui vint aussitôt de trouver des filles pour s'amuser.
Il appela le garçon.
--Hé, l'employé!
--Voilà, m'sieu.
--Dites, l'employé, ousqu'on rigole ici!
L'homme resta stupide à cette question.
--Je n' sais pas, m'sieu. Mais ici!
--Comment ici? Qu'est-ce que tu appelles rigoler, alors, toi!
--Mais je n' sais pas, m'sieu, boire de la bonne bière ou du bon vin.
--Va donc, moule, et les demoiselles, qu'est-ce que t'en fais?
--Les demoiselles! ah! ah!
--Oui, les demoiselles, ousqu'on en trouve ici?
--Des demoiselles?
--Mais oui, des demoiselles!
Le garçon se rapprocha, baissa la voix:
--Vous demandez ousqu'est la maison?
--Mais oui, parbleu!
--Vous prenez la deuxième rue à gauche et puis la première à droite.--C'est au 15.
--Merci, ma vieille. V'là pour toi.
--Merci, m'sieu.
Et Varajou sortit en répétant: «Deuxième à gauche, première à droite, 15.» Mais au bout de quelques secondes, il pensa: «Deuxième à gauche,--oui.--Mais en sortant du café, fallait-il prendre à droite ou à gauche? Bah! tant pis, nous verrons bien.»
Et il marcha, tourna dans la seconde rue à gauche, puis dans la première à droite, et chercha le numéro 15. C'était une maison d'assez belle apparence, dont on voyait, derrière les volets clos, les fenêtres éclairées au premier étage. La porte d'entrée demeurait entr'ouverte, et une lampe brûlait dans le vestibule. Le sous-officier pensa:
--C'est bien ici.
Il entra donc et, comme personne ne venait, il appela:
--Ohé! ohé!
Une petite bonne apparut et demeura stupéfaite en apercevant un soldat. Il lui dit: «Bonjour, mon enfant. Ces dames sont en haut?
--Oui, monsieur.
--Au salon?
--Oui, monsieur.
--Je n'ai qu'à monter?
--Oui, monsieur.
--La porte en face.
--Oui, monsieur.
Il monta, ouvrit une porte et aperçut, dans une pièce bien éclairée par deux lampes, un lustre et deux candélabres à bougies, quatre dames décolletées qui semblaient attendre quelqu'un.
Trois d'entre elles, les plus jeunes, demeuraient assises d'un air un peu guindé, sur des sièges de velours grenat, tandis que la quatrième, âgée de quarante-cinq ans environ, arrangeait des fleurs dans un vase; elle était très grosse, vêtue d'une robe de soie verte qui laissait passer, pareille à l'enveloppe d'une fleur monstrueuse, ses bras énormes et son énorme gorge, d'un rose rouge poudrederizé.
Le sous-officier salua:
--Bonjour, mesdames.
La vieille se retourna, parut surprise, mais s'inclina.
--Bonjour, monsieur.
Il s'assit.
Mais, voyant qu'on ne semblait pas l'accueillir avec empressement, il songea que les officiers seuls étaient sans doute admis dans ce lieu; et cette pensée le troubla. Puis il se dit: «Bah! s'il en vient un, nous verrons bien.» Et il demanda:
--Alors, ça va bien?
La dame, la grosse, la maîtresse du logis sans doute, répondit:
--Très bien! merci.
Puis il ne trouva plus rien, et tout le monde se tut.
Cependant il eut honte, à la fin, de sa timidité, et riant d'un rire gêné:
--Eh bien, on ne rigole donc pas. Je paye une bouteille de vin...
Il n'avait point fini sa phrase que la porte s'ouvrit de nouveau, et Padoie, en habit noir, apparut.
Alors Varajou poussa un hurlement d'allégresse, et, se dressant, il sauta sur son beau-frère, le saisit dans ses bras et le fit danser tout autour du salon en hurlant: «V'là Padoie... V'là Padoie... V'là Padoie...»
Puis, lâchant le percepteur éperdu de surprise, il lui cria dans la figure:
--Ah! ah! ah! farceur! farceur... Tu fais donc la fête, toi... Ah! farceur... Et ma sœur!... Tu la lâches, dis!...
Et songeant à tous les bénéfices de cette situation inespérée, à l'emprunt forcé, au chantage inévitable, il se jeta tout au long sur le canapé et se mit à rire si fort que tout le meuble en craquait.
Les trois jeunes dames, se levant d'un seul mouvement, se sauvèrent, tandis que la vieille reculait vers la porte, paraissait prête à défaillir.
Et deux messieurs apparurent, décorés, tous deux en habit. Padoie se précipita vers eux:
--Oh! monsieur le président... il est fou... il est fou... On nous l'avait envoyé en convalescence... vous voyez bien qu'il est fou...
Varajou s'était assis, ne comprenant plus, devinant tout à coup qu'il avait fait quelque monstrueuse sottise. Puis il se leva, et se tournant vers son beau-frère:
--Où donc sommes-nous ici? demanda-t-il.
Mais Padoie, saisi soudain d'une colère folle, balbutia:
--Où... où... où nous sommes... Malheureux... misérable... infâme... Où nous sommes... Chez monsieur le premier président!... chez monsieur le premier président de Mortemain... de Mortemain... de... de... de... de Mortemain... Ah!... ah!... canaille!... canaille!... canaille!... canaille!...
_Une Soirée_ a paru dans _le Gil-Blas_ du mardi 29 mars 1887.
LA CONFESSION.
QUAND le capitaine Hector-Marie de Fontenne épousa Mlle Laurine d'Estelle, les parents et amis jugèrent que cela ferait un mauvais ménage.
Mlle Laurine, jolie, mince, frêle, blonde et hardie, avait, à douze ans, l'assurance d'une femme de trente. C'était une de ces petites Parisiennes précoces qui semblent nées avec toute la science de la vie, avec toutes les ruses de la femme, avec toutes les audaces de pensée, avec cette profonde astuce et cette souplesse d'esprit qui font que certains êtres paraissent fatalement destinés, quoi qu'ils fassent, à jouer et à tromper les autres. Toutes leurs actions semblent préméditées, toutes leurs démarches calculées, toutes leurs paroles soigneusement pesées, leur existence n'est qu'un rôle qu'ils jouent vis-à-vis de leurs semblables.
Elle était charmante aussi; très rieuse, rieuse à ne savoir se retenir ni se calmer quand une chose lui semblait amusante et drôle. Elle riait au nez des gens de la façon la plus impudente, mais avec tant de grâce qu'on ne se fâchait jamais.
Elle était riche, fort riche. Un prêtre servit d'intermédiaire pour lui faire épouser le capitaine de Fontenne. Élevé dans une maison religieuse, de la façon la plus austère, cet officier avait apporté au régiment des mœurs de cloître, des principes très raides et une intolérance complète. C'était un de ces hommes qui deviennent infailliblement des saints ou des nihilistes, chez qui les idées s'installent en maîtresses absolues, dont les croyances sont inflexibles et les résolutions inébranlables.
C'était un grand garçon brun, sérieux, sévère, naïf, d'esprit simple, court et obstiné, un de ces hommes qui passent dans la vie sans jamais en comprendre les dessous, les nuances et les subtilités, qui ne devinent rien, ne soupçonnent rien, et n'admettent pas qu'on pense, qu'on juge, qu'on croie et qu'on agisse autrement qu'eux.
Mlle Laurine le vit, le pénétra tout de suite et l'accepta pour mari.
Ils firent un excellent ménage. Elle fut souple, adroite et sage, sachant se montrer telle qu'elle devait être, toujours prête aux bonnes œuvres et aux fêtes, assidue à l'église et au théâtre, mondaine et rigide, avec un petit air d'ironie, avec une lueur dans l'œil en causant gravement avec son grave époux. Elle lui racontait ses entreprises charitables avec tous les abbés de la paroisse et des environs, et elle profitait de ces pieuses occupations pour demeurer dehors du matin au soir.
Mais quelquefois, au milieu du récit de quelque acte de bienfaisance, un fou rire la saisissait tout d'un coup, un rire nerveux impossible à contenir. Le capitaine demeurait surpris, inquiet, un peu choqué en face de sa femme qui suffoquait. Quand elle s'était un peu calmée, il demandait: «Qu'est-ce que vous avez donc, Laurine?» Elle répondait: «Ce n'est rien! Le souvenir d'une drôle de chose qui m'est arrivée.» Et elle racontait une histoire quelconque.
Or, pendant l'été de 1883, le capitaine Hector de Fontenne prit part aux grandes manœuvres du 32e corps d'armée.
Un soir, comme on campait aux abords d'une ville, après dix jours de tente et de rase campagne, dix jours de fatigues et de privations, les camarades du capitaine résolurent de faire un bon dîner.
M. de Fontenne refusa d'abord de les accompagner; puis, comme son refus les surprenait, il consentit.
Son voisin de table, le commandant de Favré, tout en causant des opérations militaires, seule chose qui passionnât le capitaine, lui versait à boire coup sur coup. Il avait fait très chaud dans le jour, une chaleur lourde, desséchante, altérante; et le capitaine buvait sans y songer, sans s'apercevoir que, peu à peu, une gaieté nouvelle entrait en lui, une certaine joie vive, brûlante, un bonheur d'être, plein de désirs éveillés, d'appétits inconnus, d'attentes indécises.
Au dessert il était gris. Il parlait, riait, s'agitait, saisi par une ivresse bruyante, une ivresse folle d'homme ordinairement sage et tranquille.
On proposa d'aller finir la soirée au théâtre; il accompagna ses camarades. Un d'eux reconnut une actrice qu'il avait aimée; et un souper fut organisé où assista une partie du personnel féminin de la troupe.
Le capitaine se réveilla le lendemain dans une chambre inconnue et dans les bras d'une petite femme blonde qui lui dit, en le voyant ouvrir les yeux: «Bonjour, mon gros chat!»
Il ne comprit pas d'abord; puis, peu à peu, ses souvenirs lui revinrent, un peu troublés cependant.
Alors il se leva sans dire un mot, s'habilla et vida sa bourse sur la cheminée.
Une honte le saisit quand il se vit debout, en tenue, sabre au côté, dans ce logis meublé, aux rideaux fripés, dont le canapé, marbré de taches, avait une allure suspecte, et il n'osait pas s'en aller, descendre l'escalier où il rencontrerait des gens, passer devant le concierge, et, surtout sortir dans la rue sous les yeux des passants et des voisins.
La femme répétait sans cesse: «Qu'est-ce qui te prend? As-tu perdu ta langue? Tu l'avais pourtant bien pendue hier soir! En voilà un mufle!»
Il la salua avec cérémonie, et, se décidant à la fuite, regagna son domicile à grands pas, persuadé qu'on devinait à ses manières, à sa tenue, à son visage, qu'il sortait de chez une fille.
Et le remords le tenailla, un remords harassant d'homme rigide et scrupuleux.
Il se confessa, communia; mais il demeurait mal à l'aise, poursuivi par le souvenir de sa chute et par le sentiment d'une dette, d'une dette sacrée contractée envers sa femme.
Il ne la revit qu'au bout d'un mois, car elle avait été passer chez ses parents le temps des grandes manœuvres.
Elle vint à lui les bras ouverts, le sourire aux lèvres. Il la reçut avec une attitude embarrassée de coupable; et jusqu'au soir, il s'abstint presque de lui parler.
Dès qu'ils se trouvèrent seuls, elle lui demanda:
--Qu'est-ce que vous avez donc, mon ami, je vous trouve très changé.
Il répondit d'un ton gêné:
--Mais je n'ai rien, ma chère, absolument rien.
--Pardon, je vous connais bien, et je suis sûre que vous avez quelque chose, un souci, un chagrin, un ennui, que sais-je?
--Eh bien, oui, j'ai un souci.
--Ah! Et lequel?
--Il m'est impossible de vous le dire.
--A moi? Pourquoi ça? Vous m'inquiétez.
--Je n'ai pas de raisons à vous donner. Il m'est impossible de vous le dire.
Elle s'était assise sur une causeuse, et il marchait, lui, de long en large, les mains derrière le dos, en évitant le regard de sa femme. Elle reprit:
--Voyons, il faut alors que je vous confesse, c'est mon devoir, et que j'exige de vous la vérité; c'est mon droit. Vous ne pouvez pas plus avoir de secret pour moi que je ne puis en avoir pour vous.
Il prononça, tout en lui tournant le dos, encadré dans la haute fenêtre:
--Ma chère, il est des choses qu'il vaut mieux ne pas dire. Celle qui me tracasse est de ce nombre.
Elle se leva, traversa la chambre, le prit par le bras et, l'ayant forcé à se retourner, lui posa les deux mains sur les épaules, puis souriante, câline, les yeux levés:
--Voyons, Marie (elle l'appelait Marie aux heures de tendresse), vous ne pouvez me rien cacher. Je croirais que vous avez fait quelque chose de mal.
Il murmura:
--J'ai fait quelque chose de très mal.
Elle dit avec gaieté:
--Oh! si mal que cela? Ça m'étonne beaucoup de vous!
Il répondit vivement:
--Je ne vous dirai rien de plus. C'est inutile d'insister.
Mais elle l'attira jusqu'au fauteuil, le força à s'asseoir dedans, s'assit elle-même sur sa jambe droite, et baisant d'un petit baiser léger, d'un baiser rapide, ailé, le bout frisé de sa moustache:
--Si vous ne me dites rien, nous serons fâchés pour toujours.
Il murmura, déchiré par le remords et torturé d'angoisse:
--Si je vous disais ce que j'ai fait, vous ne me le pardonneriez jamais.
--Au contraire, mon ami, je vous pardonnerai tout de suite.
--Non, c'est impossible.
--Je vous le promets.
--Je vous dis que c'est impossible.
--Je jure de vous pardonner.
--Non, ma chère Laurine, vous ne le pourriez pas.
--Que vous êtes naïf, mon ami, pour ne pas dire niais! En refusant de me dire ce que vous avez fait, vous me laisserez croire des choses abominables; et j'y penserai toujours, et je vous en voudrai autant de votre silence que de votre forfait inconnu. Tandis que si vous parlez bien franchement, j'aurai oublié dès demain.
--C'est que...
--Quoi?
Il rougit jusqu'aux oreilles, et d'une voix sérieuse:
--Je me confesse à vous comme je me confesserais à un prêtre, Laurine.
Elle eut sur les lèvres ce rapide sourire qu'elle prenait parfois en l'écoutant, et d'un ton un peu moqueur:
--Je suis tout oreilles.
Il reprit:
--Vous savez, ma chère, comme je suis sobre. Je ne bois que de l'eau rougie, et jamais de liqueurs, vous le savez.
--Oui, je le sais.
--Eh bien, figurez-vous que, vers la fin des grandes manœuvres, je me suis laissé aller à boire un peu, un soir, étant très altéré, très fatigué, très las, et...
--Vous vous êtes grisé? Fi, que c'est laid!
--Oui, je me suis grisé.
Elle avait pris un air sévère:
--Mais là, tout à fait grisé, avouez-le, grisé à ne plus marcher, dites?
--Oh! non, pas tant que ça. J'avais perdu la raison, mais non l'équilibre. Je parlais, je riais, j'étais fou.
Comme il se taisait, elle demanda:
--C'est tout?
--Non.
--Ah! et... après?
--Après... j'ai... j'ai commis une infamie.
Elle le regardait, inquiète, un peu troublée, émue aussi.
--Quoi donc, mon ami?
--Nous avons soupé avec... avec des actrices... et je ne sais comment cela s'est fait, je vous ai trompée, Laurine!
Il avait prononcé cela d'un ton grave, solennel.
Elle eut une petite secousse, et son œil s'éclaira d'une gaieté brusque, d'une gaieté profonde, irrésistible.
Elle dit:
--Vous... vous... vous m'avez...
Et un petit rire sec, nerveux, cassé, lui glissa entre les dents par trois fois, qui lui coupait la parole.
Elle essayait de reprendre son sérieux; mais chaque fois qu'elle allait prononcer un mot, le rire frémissait au fond de sa gorge, jaillissait, vite arrêté, repartant toujours, repartant comme le gaz d'une bouteille de champagne débouchée dont on ne peut retenir la mousse. Elle mettait la main sur ses lèvres pour se calmer, pour enfoncer dans sa bouche cette crise malheureuse de gaieté; mais le rire lui coulait entre les doigts, lui secouait la poitrine, s'élançait malgré elle. Elle bégayait: «Vous... vous... m'avez trompée...--Ah!... ah! ah! ah!... ah! ah! ah!»
Et elle le regardait d'un air singulier, si railleur, malgré elle, qu'il demeurait interdit, stupéfait.
Et tout d'un coup, n'y tenant plus, elle éclata... Alors elle se mit à rire, d'un rire qui ressemblait à une attaque de nerfs. De petits cris saccadés lui sortaient de la bouche, venus, semblait-il, du fond de la poitrine; et, les deux mains appuyées sur le creux de son estomac, elle avait de longues quintes jusqu'à étouffer, comme les quintes de toux dans la coqueluche.
Et chaque effort qu'elle faisait pour se calmer amenait un nouvel accès, chaque parole qu'elle voulait dire la faisait se tordre plus fort.
«Mon... mon... mon... pauvre ami... ah! ah! ah!... ah! ah! ah!»
Il se leva, la laissant seule sur le fauteuil, et devenant soudain très pâle, il dit:
--Laurine, vous êtes plus qu'inconvenante.
Elle balbutia, dans un délire de gaieté:
--Que... que voulez-vous... je... je... je ne peux pas... que... que vous êtes drôle... ah! ah! ah! ah!...
Il devenait livide et la regardait maintenant d'un œil fixe où une pensée étrange s'éveillait.
Tout d'un coup, il ouvrit la bouche comme pour crier quelque chose, mais ne dit rien, tourna sur ses talons, et sortit en tirant la porte.
Laurine, pliée en deux, épuisée, défaillante, riait encore d'un rire mourant, qui se ranimait par moments comme la flamme d'un incendie presque éteint.
_La Confession_ a paru dans _le Gil-Blas_ du mardi 12 août 1884.
DIVORCE.
MAÎTRE Bontran, le célèbre avocat parisien, celui qui depuis dix ans plaide et obtient toutes les séparations entre époux mal assortis, ouvrit la porte de son cabinet et s'effaça pour laisser passer le nouveau client.
C'était un gros homme rouge, à favoris blonds et drus, un homme ventru, sanguin et vigoureux. Il salua:
--Prenez un siège, dit l'avocat.
Le client s'assit et, après avoir toussé:
--Je viens vous demander, monsieur, de plaider pour moi dans une affaire de divorce.
--Parlez, monsieur, je vous écoute.
--Monsieur, je suis un ancien notaire.
--Déjà!
--Oui, déjà. J'ai trente-sept ans.
--Continuez.
--Monsieur, j'ai fait un mariage malheureux, très malheureux.
--Vous n'êtes pas le seul.
--Je le sais et je plains les autres; mais mon cas est tout à fait spécial et mes griefs contre ma femme d'une nature très particulière. Mais je commence par le commencement. Je me suis marié d'une façon très bizarre. Croyez-vous aux idées dangereuses?