Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 20
Part 2
«Vous êtes, jeune homme, le premier élu, le premier couronné de cette dynastie de la sagesse et de la chasteté. Votre nom restera en tête de cette liste des plus méritants; et il faudra que votre vie, comprenez-le bien, que votre vie tout entière réponde à cet heureux commencement. Aujourd'hui, en face de cette noble femme qui récompense votre conduite, en face de ces soldats-citoyens qui ont pris les armes en votre honneur, en face de cette population émue, réunie pour vous acclamer, ou plutôt pour acclamer en vous la vertu, vous contractez l'engagement solennel envers la ville, envers nous tous, de donner jusqu'à votre mort l'excellent exemple de votre jeunesse.
«Ne l'oubliez point, jeune homme. Vous êtes la première graine jetée dans ce champ de l'espérance, donnez-nous les fruits que nous attendons de vous.»
Le maire fit trois pas, ouvrit les bras et serra contre son cœur Isidore qui sanglotait.
Il sanglotait, le Rosier, sans savoir pourquoi, d'émotion confuse, d'orgueil, d'attendrissement vague et joyeux.
Puis le maire lui mit dans une main une bourse de soie où sonnait de l'or, cinq cents francs en or!... et dans l'autre un livret de caisse d'épargne. Et il prononça d'une voix solennelle: «Hommage, gloire et richesse à la vertu.»
Le commandant Desbarres hurlait: «Bravo!» Les grenadiers vociféraient, le peuple applaudit.
A son tour Mme Husson s'essuya les yeux.
Puis on prit place autour de la table où le banquet était servi.
Il fut interminable et magnifique. Les plats suivaient les plats; le cidre jaune et le vin rouge fraternisaient dans les verres voisins et se mêlaient dans les estomacs. Les chocs d'assiettes, les voix et la musique qui jouait en sourdine faisaient une rumeur continue, profonde, s'éparpillant dans le ciel clair où volaient les hirondelles. Mme Husson rajustait par moments sa perruque de soie noire chavirée sur une oreille et causait avec l'abbé Malou. Le maire, excité, parlait politique avec le commandant Desbarres, et Isidore mangeait, Isidore buvait, comme il n'avait jamais bu et mangé! Il prenait et reprenait de tout, s'apercevant pour la première fois qu'il est doux de sentir son ventre s'emplir de bonnes choses qui font plaisir d'abord en passant dans la bouche. Il avait desserré adroitement la boucle de son pantalon qui le serrait sous la pression croissante de son bedon, et silencieux, un peu inquiété cependant par une tache de vin tombée sur son veston de coutil, il cessait de mâcher pour porter son verre à sa bouche, et l'y garder le plus possible, car il goûtait avec lenteur.
L'heure des toasts sonna. Ils furent nombreux et très applaudis. Le soir venait; on était à table depuis midi. Déjà flottaient dans la vallée les vapeurs fines et laiteuses, léger vêtement de nuit des ruisseaux et des prairies; le soleil touchait à l'horizon; les vaches beuglaient au loin dans les brumes des pâturages. C'était fini: on redescendait vers Gisors. Le cortège, rompu maintenant, marchait en débandade. Mme Husson avait pris le bras d'Isidore et lui faisait des recommandations nombreuses, pressantes, excellentes.
Ils s'arrêtèrent devant la porte de la fruitière, et le Rosier fut laissé chez sa mère.
Elle n'était point rentrée. Invitée par sa famille à célébrer aussi le triomphe de son fils, elle avait déjeuné chez sa sœur, après avoir suivi le cortège jusqu'à la tente du banquet.
Donc Isidore resta seul dans la boutique où pénétrait la nuit.
Il s'assit sur une chaise, agité par le vin et par l'orgueil, et regarda autour de lui. Les carottes, les choux, les oignons répandaient dans la pièce fermée leur forte senteur de légumes, leurs aromes jardiniers et rudes, auxquels se mêlaient une douce et pénétrante odeur de fraises et le parfum léger, le parfum fuyant d'une corbeille de pêches.
Le Rosier en prit une et la mangea à pleines dents, bien qu'il eût le ventre rond comme une citrouille. Puis tout à coup, affolé de joie, il se mit à danser; et quelque chose sonna dans sa veste.
Il fut surpris, enfonça ses mains en ses poches et ramena la bourse aux cinq cents francs qu'il avait oubliée dans son ivresse! Cinq cents francs! quelle fortune! Il versa les louis sur le comptoir et les étala d'une lente caresse de sa main grande ouverte pour les voir tous en même temps. Il y en avait vingt-cinq, vingt-cinq pièces rondes, en or! toutes en or! Elles brillaient sur le bois dans l'ombre épaissie, et il les comptait et les recomptait, posant le doigt sur chacune et murmurant: «Une, deux, trois, quatre, cinq,--cent;--six, sept, huit, neuf, dix,--deux cents»; puis il les remit dans la bourse qu'il cacha de nouveau dans sa poche.
Qui saura et qui pourrait dire le combat terrible livré dans l'âme du Rosier entre le mal et le bien, l'attaque tumultueuse de Satan, ses ruses, les tentations qu'il jeta en ce cœur timide et vierge? Quelles suggestions, quelles images, quelles convoitises inventa le Malin pour émouvoir et perdre cet élu? Il saisit son chapeau, l'élu de Mme Husson, son chapeau qui portait encore le petit bouquet de fleurs d'oranger, et, sortant par la ruelle derrière la maison, il disparut dans la nuit. ......................................................................
La fruitière Virginie, prévenue que son fils était rentré, revint presque aussitôt et trouva la maison vide. Elle attendit, sans s'étonner d'abord; puis, au bout d'un quart d'heure, elle s'informa. Les voisins de la rue Dauphine avaient vu entrer Isidore et ne l'avaient point vu ressortir. Donc on le chercha: on ne le découvrit point. La fruitière, inquiète, courut à la mairie: le maire ne savait rien, sinon qu'il avait laissé le Rosier devant sa porte. Mme Husson venait de se coucher quand on l'avertit que son protégé avait disparu. Elle remit aussitôt sa perruque, se leva et vint elle-même chez Virginie. Virginie, dont l'âme populaire avait l'émotion rapide, pleurait toutes ses larmes au milieu de ses choux, de ses carottes et de ses oignons.
On craignait un accident. Lequel? Le commandant Desbarres prévint la gendarmerie qui fit une ronde autour de la ville; et on trouva, sur la route de Pontoise, le petit bouquet de fleurs d'oranger. Il fut placé sur une table autour de laquelle délibéraient les autorités. Le Rosier avait dû être victime d'une ruse, d'une machination, d'une jalousie; mais comment? Quel moyen avait-on employé pour enlever cet innocent, et dans quel but?
Las de chercher sans trouver, les autorités se couchèrent. Virginie seule veilla dans les larmes.
Or, le lendemain soir, quand passa, à son retour, la diligence de Paris, Gisors apprit avec stupeur que son Rosier avait arrêté la voiture à deux cents mètres du pays, était monté, avait payé sa place en donnant un louis dont on lui remit la monnaie, et qu'il était descendu tranquillement dans le cœur de la grande ville.
L'émotion devint considérable dans le pays. Des lettres furent échangées entre le maire et le chef de la police parisienne, mais n'amenèrent aucune découverte.
Les jours suivaient les jours, la semaine s'écoula.
Or, un matin, le Dr Barbesol, sorti de bonne heure, aperçut, assis sur le seuil d'une porte, un homme vêtu de toile grise, et qui dormait la tête contre le mur. Il s'approcha et reconnut Isidore. Voulant le réveiller, il n'y put parvenir. L'ex-Rosier dormait d'un sommeil profond, invincible, inquiétant, et le médecin, surpris, alla requérir de l'aide afin de porter le jeune homme à la pharmacie Boncheval. Lorsqu'on le souleva, une bouteille vide apparut, cachée sous lui, et, l'ayant flairée, le docteur déclara qu'elle avait contenu de l'eau-de-vie. C'était un indice qui servit pour les soins à donner. Ils réussirent. Isidore était ivre, ivre et abruti par huit jours de soûlerie, ivre et dégoûtant à n'être pas touché par un chiffonnier. Son beau costume de coutil blanc était devenu une loque grise, jaune, graisseuse, fangeuse, déchiquetée, ignoble; et sa personne sentait toutes sortes d'odeurs d'égout, de ruisseau et de vice.
Il fut lavé, sermonné, enfermé, et pendant quatre jours ne sortit point. Il semblait honteux et repentant. On n'avait retrouvé sur lui ni la bourse aux cinq cents francs, ni le livret de caisse d'épargne, ni même sa montre d'argent, héritage sacré laissé par son père le fruitier.
Le cinquième jour, il se risqua dans la rue Dauphine. Les regards curieux le suivaient et il allait le long des maisons la tête basse, les yeux fuyants. On le perdit de vue à la sortie du pays vers la vallée; mais deux heures plus tard il reparut, ricanant et se heurtant aux murs. Il était ivre, complètement ivre.
Rien ne le corrigea.
Chassé par sa mère, il devint charretier et conduisit les voitures de charbon de la maison Pougrisel, qui existe encore aujourd'hui.
Sa réputation d'ivrogne devint si grande, s'étendit si loin, qu'à Évreux même on parlait du Rosier de Mme Husson, et les pochards du pays ont conservé ce surnom.
Un bienfait n'est jamais perdu. ......................................................................
Le Dr Marambot se frottait les mains en terminant son histoire. Je lui demandai:
--As-tu connu le Rosier, toi?
--Oui, j'ai eu l'honneur de lui fermer les yeux.
--De quoi est-il mort?
--Dans une crise de _delirium tremens_, naturellement.
Nous étions arrivés près de la vieille forteresse, amas de murailles ruinées que dominent l'énorme tour Saint-Thomas de Cantorbéry et la tour dite du Prisonnier.
Marambot me conta l'histoire de ce prisonnier qui, au moyen d'un clou, couvrit de sculptures les murs de son cachot, en suivant les mouvements du soleil à travers la fente étroite d'une meurtrière.
Puis j'appris que Clotaire II avait donné le patrimoine de Gisors à son cousin saint Romain, évêque de Rouen, que Gisors cessa d'être la capitale de tout le Vexin après le traité de Saint-Clair-sur-Epte, que la ville est le premier point stratégique de toute cette partie de la France, et qu'elle fut, par suite de cet avantage, prise et reprise un nombre infini de fois. Sur l'ordre de Guillaume le Roux, le célèbre ingénieur Robert de Bellesme y construisit une puissante forteresse attaquée plus tard par Louis le Gros, puis par les barons normands, défendue par Robert de Candos, cédée enfin à Louis le Gros par Geoffroy Plantagenet, reprise par les Anglais à la suite d'une trahison des Templiers, disputée entre Philippe Auguste et Richard Cœur de Lion, brûlée par Edouard III d'Angleterre qui ne put prendre le château, enlevée de nouveau par les Anglais en 1419, rendue plus tard à Charles VII par Richard de Marbury, prise par le duc de Calabre, occupée par la Ligue, habitée par Henri IV, etc., etc.
Et Marambot, convaincu, presque éloquent, répétait:
--Quels gueux, ces Anglais!!! Et quels pochards, mon cher; tous Rosiers, ces hypocrites-là!
Puis après un silence, tendant son bras vers la mince rivière qui brillait dans la prairie:
--Savais-tu qu'Henry Monnier fût un des pêcheurs les plus assidus des bords de l'Epte?
--Non, je ne savais pas.
--Et Bouffé, mon cher, Bouffé a été ici peintre vitrier.
--Allons donc!
--Mais oui. Comment peux-tu ignorer ces choses-là!
_Le Rosier de Madame Husson_ a paru dans _la Nouvelle Revue_ du 15 juin 1887.
UN ÉCHEC.
J'ALLAIS à Turin en traversant la Corse.
JE pris à Nice le bateau pour Bastia, et, dès que nous fûmes en mer, je remarquai, assise sur le pont, une jeune femme gentille et assez modeste, qui regardait au loin. Je me dis: «Tiens, voilà ma traversée.»
Je m'installai en face d'elle et je la regardai en me demandant tout ce qu'on doit se demander quand on aperçoit une femme inconnue qui vous intéresse: sa condition, son âge, son caractère. Puis on devine, par ce qu'on voit, ce qu'on ne voit pas. On sonde avec l'œil et la pensée les dedans du corsage et les dessous de la robe. On note la longueur du buste quand elle est assise; on tâche de découvrir la cheville; on remarque la qualité de la main qui révélera la finesse de toutes les attaches, et la qualité de l'oreille qui indique l'origine mieux qu'un extrait de naissance toujours contestable. On s'efforce de l'entendre parler pour pénétrer la nature de son esprit, et les tendances de son cœur par les intonations de sa voix. Car le timbre et toutes les nuances de la parole montrent à un observateur expérimenté toute la contexture mystérieuse d'une âme, l'accord étant toujours parfait, bien que difficile à saisir, entre la pensée même et l'organe qui l'exprime.
Donc j'observais attentivement ma voisine, cherchant les signes, analysant ses gestes, attendant des révélations de toutes ses attitudes.
Elle ouvrit un petit sac et tira un journal. Je me frottai les mains: «Dis-moi qui tu lis, je te dirai ce que tu penses.»
Elle commença par l'article de tête avec un petit air content et friand. Le titre de la feuille me sauta aux yeux: l'_Écho de Paris_. Je demeurai perplexe. Elle lisait une chronique de Scholl. Diable! c'était une scholliste--une scholliste? Elle se mit à sourire: une gauloise. Alors pas bégueule, bon enfant. Très bien. Une scholliste--oui, ça aime l'esprit français, la finesse et le sel, même le poivre. Bonne note. Et je pensai: voyons la contre-épreuve.
J'allai m'asseoir auprès d'elle et je me mis à lire, avec non moins d'attention, un volume de poésies que j'avais acheté au départ: _la Chanson d'amour_, par Félix Frank.
Je remarquai qu'elle avait cueilli le titre sur la couverture, d'un coup d'œil rapide, comme un oiseau cueille une mouche en volant. Plusieurs voyageurs passaient devant nous pour la regarder. Mais elle ne semblait penser qu'à sa chronique. Quand elle l'eut finie, elle posa le journal entre nous deux.
Je la saluai et je lui dis:
--Me permettez-vous, madame, de jeter un coup d'œil sur cette feuille?
--Certainement, monsieur.
--Puis-je vous offrir, pendant ce temps, ce volume de vers?
--Certainement, monsieur; c'est amusant?
Je fus un peu troublé par cette question. On ne demande pas si un recueil de vers est amusant. Je répondis:
--C'est mieux que cela, c'est charmant, délicat et très artiste.
--Donnez alors.
Elle prit le livre, l'ouvrit et se mit à le parcourir avec un petit air étonné prouvant qu'elle ne lisait pas souvent de vers.
Parfois, elle semblait attendrie, parfois elle souriait, mais d'un autre sourire qu'en lisant son journal.
Soudain, je lui demandai:--Cela vous plaît-il?
--Oui, mais j'aime ce qui est gai, moi, ce qui est très gai, je ne suis pas sentimentale.
Et nous commençâmes à causer. J'appris qu'elle était femme d'un capitaine de dragons en garnison à Ajaccio et qu'elle allait rejoindre son mari.
En quelques minutes, je devinai qu'elle ne l'aimait guère, ce mari! Elle l'aimait pourtant, mais avec réserve, comme on aime un homme qui n'a pas tenu grand'chose des espérances éveillées aux jours des fiançailles. Il l'avait promenée de garnison en garnison, à travers un tas de petites villes tristes, si tristes! Maintenant, il l'appelait dans cette île qui devait être lugubre. Non, la vie n'était pas amusante pour tout le monde. Elle aurait encore préféré demeurer chez ses parents, à Lyon, car elle connaissait tout le monde à Lyon. Mais il lui fallait aller en Corse maintenant. Le ministre, vraiment, n'était pas aimable pour son mari, qui avait pourtant de très beaux états de services.
Et nous parlâmes des résidences qu'elle eût préférées.
Je demandai:--Aimez-vous Paris?
Elle s'écria:--Oh! monsieur, si j'aime Paris! Est-il possible de faire une pareille question? Et elle se mit à me parler de Paris avec une telle ardeur, un tel enthousiasme, une telle frénésie de convoitise que je pensai: «Voilà la corde dont il faut jouer.»
Elle adorait Paris, de loin, avec une rage de gourmandise rentrée, avec une passion exaspérée de provinciale, avec une impatience affolée d'oiseau en cage qui regarde un bois toute la journée, de la fenêtre où il est accroché.
Elle se mit à m'interroger, en balbutiant d'angoisse; elle voulait tout apprendre, tout, en cinq minutes. Elle savait les noms de tous les gens connus, et de beaucoup d'autre encore dont je n'avais jamais entendu parler.
--Comment est M. Gounod? Et M. Sardou? Oh! monsieur, comme j'aime les pièces de M. Sardou! Comme c'est gai, spirituel! Chaque fois que j'en vois une, je rêve pendant huit jours! J'ai lu aussi un livre de M. Daudet qui m'a tant plu! _Sapho_, connaissez-vous ça? Est-il joli garçon, M. Daudet? L'avez-vous vu? Et M. Zola, comment est-il? Si vous saviez comme _Germinal_ m'a fait pleurer! Vous rappelez-vous le petit enfant qui meurt sans lumière? Comme c'est terrible! J'ai failli en faire une maladie. Ça n'est pas pour rire, par exemple! J'ai lu aussi un livre de M. Bourget, _Cruelle énigme_! J'ai une cousine qui a si bien perdu la tête de ce roman-là qu'elle a écrit à M. Bourget. Moi, j'ai trouvé ça trop poétique. J'aime mieux ce qui est drôle. Connaissez-vous M. Grévin? Et M. Coquelin? Et M. Damala? Et M. Rochefort! On dit qu'il a tant d'esprit! Et M. de Cassagnac? Il paraît qu'il se bat tous les jours?.. ......................................................................
Au bout d'une heure environ, ses interrogations commençaient à s'épuiser; et ayant satisfait sa curiosité de la façon la plus fantaisiste, je pus parler à mon tour.
Je lui racontai des histoires du monde, du monde parisien, du grand monde. Elle écoutait de toutes ses oreilles, de tout son cœur. Oh! certes, elle a dû prendre une jolie idée des belles dames, des illustres dames de Paris. Ce n'étaient qu'aventures galantes, que rendez-vous, que victoires rapides et défaites passionnées. Elle me demandait de temps en temps:
--Oh! c'est comme ça, le grand monde?
Je souriais d'un air malin:
--Parbleu. Il n'y a que les petites bourgeoises qui mènent une vie plate et monotone par respect de la vertu, d'une vertu dont personne ne leur sait gré...
Et je me mis à saper la vertu à grands coups d'ironie, à grands coups de philosophie, à grands coups de blague. Je me moquai, avec désinvolture, des pauvres bêtes qui se laissent vieillir sans avoir rien connu de bon, de doux, de tendre ou de galant, sans avoir jamais savouré le délicieux plaisir des baisers dérobés, profonds, ardents, et cela parce qu'elles ont épousé une bonne cruche de mari dont la réserve conjugale les laisse aller jusqu'à la mort dans l'ignorance de toute sensualité raffinée et de tout sentiment élégant.
Puis, je citai encore des anecdotes, des anecdotes de cabinets particuliers, des intrigues que j'affirmais connues de l'univers entier. Et, comme refrain, c'était toujours l'éloge discret, secret, de l'amour brusque et caché, de la sensation volée comme un fruit, en passant, et oubliée aussitôt qu'éprouvée.
La nuit venait, une nuit calme et chaude. Le grand navire, tout secoué par sa machine, glissait sur la mer, sous l'immense plafond du ciel violet, étoilé de feu.
La petite femme ne disait plus rien. Elle respirait lentement et soupirait parfois. Soudain elle se leva:
--Je vais me coucher, dit-elle, bonsoir, monsieur.
Et elle me serra la main.
Je savais qu'elle devait prendre le lendemain soir la diligence qui va de Bastia à Ajaccio à travers les montagnes, et qui reste en route toute la nuit.
Je répondis:
--Bonsoir, madame.
Et je gagnai, à mon tour, la couchette de ma cabine.
J'avais loué, dès le matin du lendemain, les trois places du coupé, toutes les trois, pour moi tout seul.
Comme je montais dans la vieille voiture qui allait quitter Bastia, à la nuit tombante, le conducteur me demanda si je ne consentirais point à céder un coin à une dame.
Je demandai brusquement:
--A quelle dame?
--A la dame d'un officier qui va à Ajaccio.
--Dites à cette personne que je lui offrirai volontiers une place.
Elle arriva, ayant passé la journée à dormir, disait-elle. Elle s'excusa, me remercia et monta.
Ce coupé était une espèce de boîte hermétiquement close et ne prenant jour que par les deux portes. Nous voici donc en tête-à-tête, là dedans. La voiture allait au trot, au grand trot; puis elle s'engagea dans la montagne. Une odeur fraîche et puissante d'herbes aromatiques entrait par les vitres baissées, cette odeur forte que la Corse répand autour d'elle, si loin que les marins la reconnaissent au large, odeur pénétrante comme la senteur d'un corps, comme une sueur de la terre verte imprégnée de parfums, que le soleil ardent a dégagés d'elle, a évaporés dans le vent qui passe.
Je me remis à parler de Paris, et elle recommença à m'écouter avec une attention fiévreuse. Mes histoires devenaient hardies, astucieusement décolletées, pleines de mots voilés et perfides, de ces mots qui allument le sang.
La nuit était tombée tout à fait. Je ne voyais plus rien, pas même la tache blanche que faisait tout à l'heure le visage de la jeune femme. Seule la lanterne du cocher éclairait les quatre chevaux qui montaient au pas.
Parfois le bruit d'un torrent roulant dans les rochers nous arrivait, mêlé au son des grelots, puis se perdait bientôt dans le lointain, derrière nous.
J'avançai doucement le pied, et je rencontrai le sien qu'elle ne retira pas. Alors je ne remuai plus, j'attendis, et soudain, changeant de note, je parlai tendresse, affection. J'avais avancé la main et je rencontrai la sienne. Elle ne la retira pas non plus. Je parlais toujours, plus près de son oreille, tout près de sa bouche. Je sentais déjà battre son cœur contre ma poitrine. Certes, il battait vite et fort--bon signe;--alors, lentement, je posai mes lèvres dans son cou, sûr que je la tenais, tellement sûr que j'aurais parié ce qu'on aurait voulu.
Mais, soudain, elle eut une secousse comme si elle se fût réveillée, une secousse telle que j'allai heurter l'autre bout du coupé. Puis, avant que j'eusse pu comprendre, réfléchir, penser à rien, je reçus d'abord cinq ou six gifles épouvantables, puis une grêle de coups de poing qui m'arrivaient, pointus et durs, tapant partout, sans que je pusse les parer dans l'obscurité profonde qui enveloppait cette lutte.
J'étendais les mains, cherchant, mais en vain, à saisir ses bras. Puis, ne sachant plus que faire, je me retournai brusquement, ne présentant plus à son attaque furieuse que mon dos, et cachant ma tête dans l'encoignure des panneaux.
Elle parut comprendre, au son des coups peut-être, cette manœuvre de désespéré, et elle cessa brusquement de me frapper.
Au bout de quelques secondes elle regagna son coin et se mit à pleurer par grands sanglots éperdus qui durèrent une heure au moins.
Je m'étais rassis, fort inquiet et très honteux. J'aurais voulu parler, mais que lui dire? Je ne trouvais rien! M'excuser? C'était stupide! Qu'est-ce que vous auriez dit, vous! Rien non plus, allez.
Elle larmoyait maintenant et poussait parfois de gros soupirs, qui m'attendrissaient et me désolaient. J'aurais voulu la consoler, l'embrasser comme on embrasse les enfants tristes, lui demander pardon, me mettre à ses genoux. Mais je n'osais pas.
C'est fort bête ces situations-là!
Enfin, elle se calma, et nous restâmes, chacun dans notre coin, immobiles et muets, tandis que la voiture allait toujours, s'arrêtant parfois pour relayer. Nous fermions alors bien vite les yeux, tous les deux, pour n'avoir point à nous regarder quand entrait dans le coupé le vif rayon d'une lanterne d'écurie. Puis la diligence repartait; et toujours l'air parfumé et savoureux des montagnes corses nous caressait les joues et les lèvres, et me grisait comme du vin.
Cristi, quel bon voyage si... si ma compagne eût été moins sotte!
Mais le jour lentement se glissa dans la voiture, un jour pâle de première aurore.
Je regardai ma voisine. Elle faisait semblant de dormir. Puis le soleil, levé derrière les montagnes, couvrit bientôt de clarté un golfe immense tout bleu, entouré de monts énormes aux sommets de granit. Au bord du golfe une ville blanche, encore dans l'ombre, apparaissait devant nous.