Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 18
Part 4
Et puis, nous revenons dîner. J'étais content, j'avais soif. C'est cause de tout, m'sieu l' président. Je dis à Mélie: «Tiens, Mélie, il fait beau, si je buvais une bouteille de _casque à mèche_». C'est un petit vin blanc que nous avons baptisé comme ça, parce que, si on en boit trop, il vous empêche de dormir et il remplace le casque à mèche. Vous comprenez.
Elle me répond: «Tu peux faire à ton idée, mais tu s'ras encore malade; et tu ne pourras pas te lever demain.»--Ça, c'était vrai, c'était sage, c'était prudent, c'était perspicace, je le confesse. Néanmoins, je ne sus pas me contenir; et je la bus, ma bouteille. Tout vint de là.
Donc, je ne pus pas dormir. Cristi! je l'ai eu jusqu'à deux heures du matin, ce casque à mèche en jus de raisin. Et puis pouf, je m'endors, mais là je dors à n' pas entendre gueuler l'ange du jugement dernier.
Bref, ma femme me réveille à six heures. Je saute du lit, j' passe vite et vite ma culotte et ma vareuse; un coup d'eau sur le museau et nous sautons dans _Dalila_. Trop tard. Quand j'arrive à mon trou, il était pris! Jamais ça n'était arrivé, m'sieu l' président, jamais depuis trois ans! Ça m'a fait un effet comme si on me dévalisait sous mes yeux. Je dis: «Nom d'un nom, d'un nom, d'un nom!» Et v'là ma femme qui commence à me harceler. «Hein, ton casque à mèche! Va donc, soûlot! Es-tu content, grande bête.»
Je ne disais rien; c'était vrai, tout ça.
Je débarque tout de même près de l'endroit pour tâcher de profiter des restes. Et peut-être qu'il ne prendrait rien c't'homme? et qu'il s'en irait.
C'était un petit maigre, en coutil blanc, avec un grand chapeau de paille. Il avait aussi sa femme, une grosse qui faisait de la tapisserie derrière lui.
Quand elle nous vit nous installer près du lieu, v'là qu'elle murmure:
--Il n'y a donc pas d'autre place sur la rivière?
Et la mienne, qui rageait, de répondre:
--Les gens qu'ont du savoir-vivre s'informent des habitudes d'un pays avant d'occuper les endroits réservés.
Comme je ne voulais pas d'histoires, je lui dis:
--Tais-toi, Mélie. Laisse faire, laisse faire, nous verrons bien.
Donc, nous avions mis _Dalila_ sous les saules, nous étions descendus, et nous pêchions, coude à coude, Mélie et moi, juste à côté des deux autres.
Ici, m'sieu l' président, il faut que j'entre dans le détail.
Y avait pas cinq minutes que nous étions là quand la ligne du voisin s' met à plonger deux fois, trois fois; et puis voilà qu'il en amène un, de chevesne, gros comme ma cuisse, un peu moins p't-être, mais presque! Moi, le cœur me bat; j'ai une sueur aux tempes, et Mélie qui me dit: «Hein, pochard, l'as-tu vu, celui-là!»
Sur ces entrefaites, M. Bru, l'épicier de Poissy, un amateur de goujon, lui, passe en barque et me crie: «On vous a pris votre endroit, monsieur Renard?» Je lui réponds: «Oui, monsieur Bru, il y a dans ce monde des gens pas délicats qui ne savent pas les usages.»
Le petit coutil d'à côté avait l'air de ne pas entendre, sa femme non plus, sa grosse femme, un veau quoi!
Le président interrompit une seconde fois: «Prenez-garde! Vous insultez Mme veuve Flamèche, ici présente!»
Renard s'excusa: «Pardon, pardon, c'est la passion qui m'emporte.»
Donc, il ne s'était pas écoulé un quart d'heure que le petit coutil en prit encore un, de chevesne--et un autre presque par-dessus, et encore un cinq minutes plus tard.
Moi, j'en avais les larmes aux yeux. Et puis je sentais Mme Renard en ébullition; elle me lancicotait sans cesse: «Ah! misère! crois-tu qu'il te le vole, ton poisson? Crois-tu? Tu ne prendras rien, toi, pas une grenouille, rien de rien, rien. Tiens, j'ai du feu dans la main, rien que d'y penser.»
Moi, je me disais:--Attendons midi. Il ira déjeuner, ce braconnier-là, et je la reprendrai, ma place. Vu que moi, m'sieu l' président, je déjeune sur les lieux tous les dimanches. Nous apportons les provisions dans _Dalila_.
Ah! ouiche. Midi sonne! Il avait un poulet dans un journal, le malfaiteur, et pendant qu'il mange, v'là qu'il en prend encore un, de chevesne!
Mélie et moi nous cassions une croûte aussi, comme ça, sur le pouce, presque rien, le cœur n'y était pas.
Alors, pour faire digestion, je prends mon journal. Tous les dimanches, comme ça, je lis le _Gil-Blas_, à l'ombre, au bord de l'eau. C'est le jour de Colombine, vous savez bien, Colombine qu'écrit des articles dans le _Gil-Blas_. J'avais coutume de faire enrager Mme Renard en prétendant la connaître, c'te Colombine. C'est pas vrai, je la connais pas, je ne l'ai jamais vue, n'importe, elle écrit bien; et puis elle dit des choses rudement d'aplomb pour une femme. Moi, elle me va, y en a pas beaucoup dans son genre.
Voilà donc que je commence à asticoter mon épouse, mais elle se fâche tout de suite, et raide, encore. Donc je me tais.
C'est à ce moment qu'arrivent de l'autre côté de la rivière nos deux témoins que voilà, M. Ladureau et M. Durdent. Nous nous connaissions de vue.
Le petit s'était remis à pêcher. Il en prenait que j'en tremblais, moi. Et sa femme se met à dire: «La place est rudement bonne, nous y reviendrons toujours, Désiré!»
Moi, je me sens un froid dans le dos. Et Mme Renard répétait: «T'es pas un homme, t'es pas un homme. T'as du sang de poulet dans les veines.»
Je lui dis soudain: «Tiens, j'aime mieux m'en aller, je ferais quelque bêtise.»
Et elle me souffle, comme si elle m'eût mis un fer rouge sous le nez: «T'es pas un homme. V'là qu' tu fuis, maintenant, que tu rends la place! Va donc, Bazaine!»
Là, je me suis senti touché. Cependant je ne bronche pas.
Mais l'autre, il lève une brème, oh! jamais je n'en ai vu telle. Jamais!
Et r'voilà ma femme qui se met à parler haut, comme si elle pensait. Vous voyez d'ici la malice. Elle disait: «C'est ça qu'on peut appeler du poisson volé, vu que nous avons amorcé la place nous-mêmes. Il faudrait rendre au moins l'argent dépensé pour l'amorce.»
Alors, la grosse au petit coutil se mit à dire à son tour: «C'est à nous que vous en avez, madame?»
--J'en ai aux voleurs de poisson qui profitent de l'argent dépensé par les autres.
--C'est nous que vous appelez des voleurs de poisson?
Et voilà qu'elles s'expliquent, et puis qu'elles en viennent aux mots. Cristi, elles en savent, les gueuses, et de tapés. Elles gueulaient si fort que nos deux témoins, qui étaient sur l'autre berge, s' mettent à crier pour rigoler: «Eh! là-bas, un peu de silence. Vous allez empêcher vos époux de pêcher.»
Le fait est que le petit coutil et moi, nous ne bougions pas plus que deux souches. Nous restions là, le nez sur l'eau, comme si nous n'avions pas entendu.
Cristi de cristi, nous entendions bien pourtant: «Vous n'êtes qu'une menteuse.--Vous n'êtes qu'une traînée.--Vous n'êtes qu'une roulure.--Vous n'êtes qu'une rouchie.» Et va donc, et va donc. Un matelot n'en sait pas plus.
Soudain, j'entends un bruit derrière moi. Je me r'tourne. C'était l'autre, la grosse, qui tombait sur ma femme à coups d'ombrelle. Pan! pan! Mélie en r'çoit deux. Mais elle rage, Mélie, et puis elle tape, quand elle rage. Elle vous attrape la grosse par les cheveux, et puis v'lan, v'lan, v'lan, les gifles qui pleuvaient comme des prunes.
Moi, je les aurais laissé faire. Les femmes entre elles, les hommes entre eux. Il ne faut pas mêler les coups. Mais le petit coutil se lève comme un diable et puis il veut sauter sur ma femme. Ah! mais non! ah! mais non! pas de ça, camarade. Moi je le reçois sur le bout de mon poing, cet oiseau-là. Et gnon, et gnon. Un dans le nez, l'autre dans le ventre. Il lève les bras, il lève la jambe et il tombe sur le dos, en pleine rivière, juste dans l' trou.
Je l'aurais repêché pour sûr, m'sieu l' président, si j'avais eu le temps tout de suite. Mais, pour comble, la grosse prenait le dessus, et elle vous tripotait Mélie de la belle façon. Je sais bien que j'aurais pas dû la secourir pendant que l'autre buvait son coup. Mais je ne pensais pas qu'il se serait noyé. Je me disais: «Bah! ça le rafraîchira!»
Je cours donc aux femmes pour les séparer. Et j'en reçois des gnons, des coups d'ongles et des coups de dents. Cristi, quelles rosses!
Bref, il me fallut bien cinq minutes, peut-être dix, pour séparer ces deux crampons-là.
J' me r'tourne. Pu rien. L'eau calme comme un lac. Et les autres là-bas qui criaient: «Repêchez-le, repêchez-le.»
C'est bon à dire, ça, mais je ne sais pas nager, moi, et plonger encore moins, pour sûr!
Enfin le barragiste est venu et deux messieurs avec des gaffes, ça avait bien duré un grand quart d'heure. On l'a retrouvé au fond du trou, sous huit pieds d'eau, comme j'avais dit, mais il y était, le petit coutil!
Voilà les faits tels que je les jure. Je suis innocent, sur l'honneur.
Les témoins ayant déposé dans le même sens, le prévenu fut acquitté.
_Le Trou_ a paru dans _le Gil-Blas_ du mardi 9 novembre 1886.
CLOCHETTE.
SONT-ILS étranges, ces anciens souvenirs qui vous hantent sans qu'on puisse se défaire d'eux!
Celui-là est si vieux, si vieux que je ne saurais comprendre comment il est resté si vif et si tenace dans mon esprit. J'ai vu depuis, tant de choses sinistres, émouvantes ou terribles, que je m'étonne de ne pouvoir passer un jour, un seul jour, sans que la figure de la mère Clochette ne se retrace devant mes yeux, telle que je la connus, autrefois, voilà si longtemps, quand j'avais dix ou douze ans.
C'était une vieille couturière qui venait une fois par semaine, tous les mardis, raccommoder le linge chez mes parents. Mes parents habitaient une de ces demeures de campagne appelées châteaux, et qui sont simplement d'antiques maisons à toit aigu, dont dépendent quatre ou cinq fermes groupées autour.
Le village, un gros village, un bourg, apparaissait à quelques centaines de mètres, serré autour de l'église, une église de briques rouges devenues noires avec le temps.
Donc, tous les mardis, la mère Clochette arrivait entre six heures et demie et sept heures du matin et montait aussitôt dans la lingerie se mettre au travail.
C'était une haute femme maigre, barbue, ou plutôt poilue, car elle avait de la barbe sur toute la figure, une barbe surprenante, inattendue, poussée par bouquets invraisemblables, par touffes frisées qui semblaient semées par un fou à travers ce grand visage de gendarme en jupes. Elle en avait sur le nez, sous le nez, autour du nez, sur le menton, sur les joues; et ses sourcils d'une épaisseur et d'une longueur extravagantes, tout gris, touffus, hérissés, avaient tout à fait l'air d'une paire de moustaches placées là par erreur.
Elle boitait, non pas comme boitent les estropiés ordinaires, mais comme un navire à l'ancre. Quand elle posait sur sa bonne jambe son grand corps osseux et dévié, elle semblait prendre son élan pour monter sur une vague monstrueuse, puis, tout à coup, elle plongeait comme pour disparaître dans un abîme, elle s'enfonçait dans le sol. Sa marche éveillait bien l'idée d'une tempête, tant elle se balançait en même temps; et sa tête toujours coiffée d'un énorme bonnet blanc, dont les rubans lui flottaient dans le dos, semblait traverser l'horizon, du nord au sud et du sud au nord, à chacun de ses mouvements.
J'adorais cette mère Clochette. Aussitôt levé je montais dans la lingerie où je la trouvais installée à coudre, une chaufferette sous les pieds. Dès que j'arrivais, elle me forçait à prendre cette chaufferette et à m'asseoir dessus pour ne pas m'enrhumer dans cette vaste pièce froide, placée sous le toit.
--Ça te tire le sang de la gorge, disait-elle.
Elle me contait des histoires, tout en reprisant le linge avec ses longs doigts crochus, qui étaient vifs; ses yeux derrière ses lunettes aux verres grossissants, car l'âge avait affaibli sa vue, me paraissaient énormes, étrangement profonds, doubles.
Elle avait, autant que je puis me rappeler les choses qu'elle me disait et dont mon cœur d'enfant était remué, une âme magnanime de pauvre femme. Elle voyait gros et simple. Elle me contait les événements du bourg, l'histoire d'une vache qui s'était sauvée de l'étable et qu'on avait retrouvée, un matin, devant le moulin de Prosper Malet, regardant tourner les ailes de bois, ou l'histoire d'un œuf de poule découvert dans le clocher de l'église sans qu'on eût jamais compris quelle bête était venue le pondre là, ou l'histoire du chien de Jean-Jean Pilas, qui avait été reprendre à dix lieues du village la culotte de son maître volée par un passant tandis qu'elle séchait devant la porte après une course à la pluie. Elle me contait ces naïves aventures de telle façon qu'elles prenaient en mon esprit des proportions de drames inoubliables, de poèmes grandioses et mystérieux; et les contes ingénieux inventés par des poètes et que me narrait ma mère, le soir, n'avaient point cette saveur, cette ampleur, cette puissance des récits de la paysanne.
Or, un mardi, comme j'avais passé toute la matinée à écouter la mère Clochette, je voulus remonter près d'elle, dans la journée, après avoir été cueillir des noisettes avec le domestique, au bois des Hallets, derrière la ferme de Noirpré. Je me rappelle tout cela aussi nettement que les choses d'hier.
Or, en ouvrant la porte de la lingerie, j'aperçus la vieille couturière étendue sur le sol, à côté de sa chaise, la face par terre, les bras allongés, tenant encore son aiguille d'une main, et de l'autre, une de mes chemises. Une de ses jambes, dans un bas bleu, la grande sans doute, s'allongeait sous sa chaise; et les lunettes brillaient au pied de la muraille, ayant roulé loin d'elle.
Je me sauvai en poussant des cris aigus. On accourut; et j'appris au bout de quelques minutes que la mère Clochette était morte.
Je ne saurais dire l'émotion profonde, poignante, terrible, qui crispa mon cœur d'enfant. Je descendis à petits pas dans le salon et j'allai me cacher dans un coin sombre, au fond d'une immense et antique bergère où je me mis à genoux pour pleurer. Je restai là longtemps sans doute, car la nuit vint.
Tout à coup on entra avec une lampe, mais on ne me vit pas et j'entendis mon père et ma mère causer avec le médecin, dont je reconnus la voix.
On l'avait été chercher bien vite et il expliquait les causes de l'accident. Je n'y compris rien d'ailleurs. Puis il s'assit, et accepta un verre de liqueur avec un biscuit.
Il parlait toujours; et ce qu'il dit alors me reste et me restera gravé dans l'âme jusqu'à ma mort! Je crois que je puis reproduire même presque absolument les termes dont il se servit.
--Ah! disait-il, la pauvre femme! ce fut ici ma première cliente. Elle se cassa la jambe le jour de mon arrivée et je n'avais pas eu le temps de me laver les mains en descendant de la diligence quand on vint me quérir en toute hâte, car c'était grave, très grave.
Elle avait dix-sept ans, et c'était une très belle fille, très belle, très belle! L'aurait-on cru? Quant à son histoire, je ne l'ai jamais dite, et personne hors moi et un autre qui n'est plus dans le pays ne l'a jamais sue. Maintenant qu'elle est morte, je puis être moins discret.
A cette époque-là venait de s'installer, dans le bourg, un jeune aide instituteur qui avait une jolie figure et une belle taille de sous-officier. Toutes les filles lui couraient après, et il faisait le dédaigneux, ayant grand'peur d'ailleurs du maître d'école, son supérieur, le père Grabu, qui n'était pas bien levé tous les jours.
Le père Grabu employait déjà comme couturière la belle Hortense, qui vient de mourir chez vous et qu'on baptisa plus tard Clochette, après son accident. L'aide instituteur distingua cette belle fillette, qui fut sans doute flattée d'être choisie par cet imprenable conquérant; toujours est-il qu'elle l'aima, et qu'il obtint un premier rendez-vous, dans le grenier de l'école, à la fin d'un jour de couture, la nuit venue.
Elle fit donc semblant de rentrer chez elle, mais au lieu de descendre l'escalier en sortant de chez les Grabu, elle le monta, et alla se cacher dans le foin, pour attendre son amoureux. Il l'y rejoignit bientôt, et il commençait à lui conter fleurette, quand la porte de ce grenier s'ouvrit de nouveau et le maître d'école parut et demanda:
--Qu'est-ce que vous faites là-haut, Sigisbert?
Sentant qu'il serait pris, le jeune instituteur, affolé, répondit stupidement:
--J'étais monté me reposer un peu sur les bottes, monsieur Grabu.
Ce grenier était très grand, très vaste, absolument noir; et Sigisbert poussait vers le fond la jeune fille effarée, en répétant: «Allez là-bas, cachez-vous. Je vais perdre ma place, sauvez-vous, cachez-vous!»
Le maître d'école entendant murmurer, reprit: «Vous n'êtes donc pas seul ici?
--Mais oui, monsieur Grabu!
--Mais non, puisque vous parlez.
--Je vous jure que oui, monsieur Grabu.
--C'est ce que je vais savoir, reprit le vieux; et fermant la porte à double tour, il descendit chercher une chandelle.
Alors le jeune homme, un lâche comme on en trouve souvent, perdit la tête et il répétait, paraît-il, devenu furieux tout à coup: «Mais cachez-vous, qu'il ne vous trouve pas. Vous allez me mettre sans pain pour toute ma vie. Vous allez briser ma carrière... Cachez-vous donc!»
On entendait la clef qui tournait de nouveau dans la serrure.
Hortense courut à la lucarne qui donnait sur la rue, l'ouvrit brusquement, puis d'une voix basse et résolue:
--Vous viendrez me ramasser quand il sera parti, dit-elle.
Et elle sauta.
Le père Grabu ne trouva personne et redescendit, fort surpris.
Un quart d'heure plus tard, M. Sigisbert entrait chez moi et me contait son aventure. La jeune fille était restée au pied du mur incapable de se lever, étant tombée de deux étages. J'allai la chercher avec lui. Il pleuvait à verse, et j'apportai chez moi cette malheureuse dont la jambe droite était brisée à trois places, et dont les os avaient crevé les chairs. Elle ne se plaignait pas et disait seulement avec une admirable résignation. «Je suis punie, bien punie!»
Je fis venir du secours et les parents de l'ouvrière, à qui je contai la fable d'une voiture emportée qui l'avait renversée et estropiée devant ma porte.
On me crut, et la gendarmerie chercha en vain, pendant un mois, l'auteur de cet accident.
Voilà! Et je dis que cette femme fut une héroïne, de la race de celles qui accomplissent les plus belles actions historiques.
Ce fut là son seul amour. Elle est morte vierge. C'est une martyre, une grande âme, une Dévouée sublime! Et si je ne l'admirais pas absolument je ne vous aurais pas conté cette histoire, que je n'ai jamais voulu dire à personne pendant sa vie, vous comprenez pourquoi.
Le médecin s'était tu. Maman pleurait. Papa prononça quelques mots que je ne saisis pas bien; puis ils s'en allèrent.
Et je restai à genoux sur ma bergère, sanglotant, pendant que j'entendais un bruit étrange de pas lourds et de heurts dans l'escalier.
On emportait le corps de Clochette.
_Clochette_ a paru dans _le Gil-Blas_ du mardi 21 décembre 1886.
LE MARQUIS DE FUMEROL.
ROGER DE TOURNEVILLE, au milieu du cercle de ses amis, parlait, à cheval sur une chaise; il tenait un cigare à la main, et, de temps en temps aspirait et soufflait un petit nuage de fumée.
... Nous étions à table quand on apporta une lettre. Papa l'ouvrit. Vous connaissez bien papa qui croit faire l'intérim du Roy, en France. Moi, je l'appelle don Quichotte parce qu'il s'est battu pendant douze ans contre le moulin à vent de la République sans bien savoir si c'était au nom des Bourbons ou bien au nom des Orléans. Aujourd'hui il tient la lance au nom des Orléans seuls, parce qu'il n'y a plus qu'eux. Dans tous les cas, papa se croit le premier gentilhomme de France, le plus connu, le plus influent, le chef du parti; et comme il est sénateur inamovible il considère les Rois des environs comme ayant des trônes peu sûrs.
Quant à maman, c'est l'âme de papa, c'est l'âme de la royauté et de la religion, le bras droit de Dieu sur terre, et le fléau des mal-pensants.
Donc on apporta une lettre pendant que nous étions à table. Papa l'ouvrit, la lut, puis il regarda maman et lui dit: «Ton frère est à l'article de la mort.» Maman pâlit. Presque jamais on ne parlait de mon oncle dans la maison. Moi je ne le connaissais pas du tout. Je savais seulement par la voix publique qu'il avait mené et menait encore une vie de polichinelle. Ayant mangé sa fortune avec un nombre incalculable de femmes, il n'avait conservé que deux maîtresses, avec lesquelles il vivait dans un petit appartement, rue des Martyrs.
Ancien pair de France, ancien colonel de cavalerie, il ne croyait, disait-on, ni à Dieu ni à diable. Doutant donc de la vie future, il avait abusé, de toutes les façons, de la vie présente; et il était devenu la plaie vive du cœur de maman.
Elle dit: «Donnez-moi cette lettre, Paul.»
Quand elle eut fini de la lire, je la demandai à mon tour. La voici:
«Monsieur le comte, je croi devoir vou faire asavoir que votre bôfrère le marqui de Fumerol va mourir. Peut etre voudré vous prendre des disposition, et ne pas oublié que je vous ai prévenu.
«Votre servante,
«MÉLANI.»
Papa murmura: «Il faut aviser. Dans ma situation, je dois veiller sur les derniers moments de votre frère.»
Maman reprit: «Je vais faire chercher l'abbé Poivron et lui demander conseil. Puis j'irai trouver mon frère avec l'abbé et Roger. Vous, Paul, restez ici. Il ne faut pas vous compromettre. Une femme peut faire et doit faire ces choses-là. Mais pour un homme politique dans votre position, c'est autre chose. Un adversaire aurait beau jeu à se servir contre vous de la plus louable de vos actions.
--Vous avez raison, dit mon père. Faites suivant votre inspiration, ma chère amie.»
Un quart d'heure plus tard, l'abbé Poivron entrait dans le salon, et la situation fut exposée, analysée, discutée sous toutes ses faces.
Si le marquis de Fumerol, un des grands noms de France, mourait sans les secours de la religion, le coup assurément serait terrible pour la noblesse en général et pour le comte de Tourneville en particulier. Les libres penseurs triompheraient. Les mauvais journaux chanteraient victoire pendant six mois; le nom de ma mère serait traîné dans la boue et dans la prose des feuilles socialistes; celui de mon père éclaboussé. Il était impossible qu'une pareille chose arrivât.
Donc une croisade fut immédiatement décidée, qui serait conduite par l'abbé Poivron, petit prêtre gras et propre, vaguement parfumé, un vrai vicaire de grande église dans un quartier noble et riche.
Un landau fut attelé et nous voici partis tous trois, maman, le curé et moi, pour administrer mon oncle.
Il avait été décidé qu'on verrait d'abord Mme Mélanie, auteur de la lettre et qui devait être la concierge ou la servante de mon oncle.
Je descendis en éclaireur devant une maison à sept étages et j'entrai dans un couloir sombre où j'eus beaucoup de mal à découvrir le trou obscur du portier. Cet homme me toisa avec méfiance.
Je demandai: «Madame Mélanie, s'il vous plaît?
--Connais pas!
--Mais, j'ai reçu une lettre d'elle.
--C'est possible, mais connais pas. C'est quelque entretenue que vous demandez?
--Non, une bonne, probablement. Elle m'a écrit pour une place.
--Une bonne?... Une bonne?... P't'être la celle au marquis. Allez voir, cintième à gauche.»
Du moment que je ne demandais pas une entretenue, il était devenu plus aimable et il vint jusqu'au couloir. C'était un grand maigre avec des favoris blancs, un air bedeau et des gestes majestueux.
Je grimpai en courant un long limaçon poisseux d'escalier dont je n'osais toucher la rampe et je frappai trois coups discrets à la porte de gauche du cinquième étage.
Elle s'ouvrit aussitôt; et une femme malpropre, énorme, se trouva devant moi barrant l'entrée de ses bras ouverts qui s'appuyaient aux deux portants.
Elle grogna: «Qu'est-ce que vous demandez?
--Vous êtes madame Mélanie?
--Oui.
--Je suis le vicomte de Tourneville.
--Ah bon! Entrez.
--C'est que... maman est en bas avec un prêtre.
--Ah bon... Allez les chercher. Mais prenez garde au portier.»