Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 16

Part 12

Chapter 12709 wordsPublic domain

Certes, c'est là le piège, le piège immonde, dites-vous? Qu'importe, je le sais, j'y tombe, et je l'aime. La nature nous donne la caresse pour nous cacher sa ruse, pour nous forcer malgré nous à éterniser les générations. Eh bien, volons-lui la caresse, faisons-la nôtre, raffinons-la, changeons-la, idéalisons-la, si vous voulez. Trompons, à notre tour, la Nature, cette trompeuse. Faisons plus qu'elle n'a voulu, plus qu'elle n'a pu ou osé nous apprendre. Que la caresse soit comme une matière précieuse sortie brute de la terre, prenons-la et travaillons-la et perfectionnons-la, sans souci des desseins premiers, de la volonté dissimulée de ce que vous appelez Dieu. Et comme c'est la pensée qui poétise tout, poétisons-la, madame, jusque dans ses brutalités terribles, dans ses plus impures combinaisons, jusque dans ses plus monstrueuses inventions.

Aimons la caresse savoureuse comme le vin qui grise, comme le fruit mûr qui parfume la bouche, comme tout ce qui pénètre notre corps de bonheur. Aimons la chair parce qu'elle est belle, parce qu'elle est blanche et ferme, et ronde et douce, et délicieuse sous la lèvre et sous les mains.

Quand les artistes ont cherché la forme la plus rare et la plus pure pour les coupes où l'art devait boire l'ivresse, ils ont choisi la courbe des seins, dont la fleur ressemble à celle des roses.

Or, j'ai lu dans un livre érudit, qui s'appelle le _Dictionnaire des Sciences médicales_, cette définition de la gorge des femmes, qu'on disait imaginée par M. Joseph Prudhomme devenu docteur en médecine:

«Le sein peut être considéré chez la femme comme un objet en même temps d'utilité et d'agrément.»

Supprimons, si vous voulez, l'utilité et ne gardons que l'agrément. Aurait-il cette forme adorable qui appelle irrésistiblement la caresse s'il n'était destiné qu'à nourrir les enfants.

Oui, madame, laissons les moralistes nous prêcher la pudeur, et les médecins la prudence; laissons les poètes, ces trompeurs toujours trompés eux-mêmes, chanter l'union chaste des âmes et le bonheur immatériel; laissons les femmes laides à leurs devoirs et les hommes raisonnables à leurs besognes inutiles; laissons les doctrinaires à leurs doctrines, les prêtres à leurs commandements, et nous, aimons avant tout la caresse qui grise, affole, énerve, épuise, ranime, est plus douce que les parfums, plus légère que la brise, plus aiguë que les blessures, rapide et dévorante, qui fait prier, qui fait pleurer, qui fait gémir, qui fait crier, qui fait commettre tous les crimes et tous les actes de courage!

Aimons-la, non pas tranquille, normale, légale; mais violente, furieuse, immodérée! Recherchons-la comme on recherche l'or et le diamant, car elle vaut plus, étant inestimable et passagère! Poursuivons-la sans cesse, mourons pour elle et par elle.

Et si voulez, madame, que je vous dise une vérité que vous ne trouverez, je crois, en aucun livre, les seules femmes heureuses sur cette terre sont celles à qui nulle caresse ne manque. Elles vivent, celles-là, sans souci, sans pensées torturantes, sans autre désir que celui du baiser prochain qui sera délicieux et apaisant comme le dernier baiser.

Les autres, celles pour qui les caresses sont mesurées, ou incomplètes, ou rares, vivent harcelées par mille inquiétudes misérables, par des désirs d'argent ou de vanité, par tous les événements qui deviennent des chagrins.

Mais les femmes caressées à satiété n'ont besoin de rien, ne désirent rien, ne regrettent rien. Elles rêvent, tranquilles et souriantes, effleurées à peine par ce qui serait pour les autres d'irréparables catastrophes, car la caresse remplace tout, guérit de tout, console de tout!

Et j'aurais encore tant de choses à dire!...

HENRI.

Ces deux lettres, écrites sur du papier japonais en paille de riz, ont été trouvées dans un petit portefeuille en cuir de Russie, sous un prie-Dieu de la Madeleine, hier dimanche, après la messe d'une heure, par

MAUFRIGNEUSE.

_Les Caresses_ ont paru dans _le Gil-Blas_ du mardi 14 août 1883.

TABLE DES MATIÈRES.

Pages.

La Petite Roque. 1

L'Épave. 69

L'Ermite. 93

Mademoiselle Perle. 109

Rosalie Prudent. 143

Sur les Chats. 153

Sauvée. 169

Madame Parisse. 183

Julie Romain. 201

Le Père Amable. 219

La Peur (_inédit_). 263

Les Caresses (_inédit_). 279

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Liste des modifications:

Page 3: «Méderi» remplacé par «Médéric» (que les gens du pays appelaient familièrement Méderic) Page 13: «distinuagient» par «distinguaient» (ils distinguaient) Page 48: «d'irréalié» par «d'irréalité» (dans ce doute d'irréalité) Page 148: «compter» par «conter» (personne à qui conter mes ennuyances)