Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 15
Part 8
Sur une sorte d’estrade s’étend une longue table couverte d’un tapis vert. Un vieux homme ridé écrit, assis à l’extrémité gauche. Un gendarme, raide sur sa chaise, regarde en l’air à l’extrémité droite. Et sur la muraille nue, un grand Christ de bois, tordu dans une pose douloureuse, semble offrir encore sa souffrance éternelle pour la cause de ces brutes aux senteurs de bêtes.
M. le juge de paix entre enfin. Il est ventru, coloré, et il secoue, dans son pas rapide de gros homme pressé, sa grande robe noire de magistrat; il s’assied, pose sa toque sur la table et regarde l’assistance avec un air de profond mépris.
C’est un lettré de province et un bel esprit d’arrondissement, un de ceux qui traduisent Horace, goûtent les petits vers de Voltaire et savent par cœur Vert-Vert ainsi que les poésies grivoises de Parny.
Il prononce:
--Allons, monsieur Potel, appelez les affaires.
Puis souriant, il murmure:
_Quidquid tentabam dicere versus erat._
Le greffier alors, levant son front chauve, bredouille d’une voix inintelligible: «Mᵐᵉ Victoire Bascule contre Isidore Paturon.»
Une énorme femme s’avance, une dame de campagne, une dame de chef-lieu de canton, avec un chapeau à rubans, une chaîne de montre en feston sur le ventre, des bagues aux doigts et des boucles d’oreilles luisantes comme des chandelles allumées.
Le juge de paix la salue d’un coup d’œil de connaissance où perce une raillerie, et dit:
--Madame Bascule, articulez vos griefs.
La partie adverse se tient de l’autre côté. Elle est représentée par trois personnes. Au milieu, un jeune paysan de vingt-cinq ans, joufflu comme une pomme et rouge comme un coquelicot. A sa droite, sa femme toute jeune, maigre, petite, pareille à une poule cayenne, avec une tête mince et plate que coiffe, comme une crête, un bonnet rose. Elle a un œil rond, étonné et colère, qui regarde de côté comme celui des volailles. A la gauche du garçon se tient son père, vieux homme courbé, dont le corps tortu disparaît dans sa blouse empesée, comme sous une cloche.
Mᵐᵉ Bascule s’explique:
--Monsieur le juge de paix, voici quinze ans que j’ai recueilli ce garçon. Je l’ai élevé et aimé comme une mère, j’ai tout fait pour lui, j’en ai fait un homme. Il m’avait promis, il m’avait juré de ne pas me quitter, il m’en a même fait un acte, moyennant lequel je lui ai donné un petit bien, ma terre de Bec-de-Mortin, qui vaut dans les six mille. Or voilà qu’une petite chose, une petite rien du tout, une petite morveuse...
LE JUGE DE PAIX.--Modérez-vous, madame Bascule.
Mᵐᵉ BASCULE.--Une petite... une petite... je m’entends, lui a tourné la tête, lui a fait je ne sais quoi, non, je ne sais quoi... et il s’en va l’épouser, ce sot, ce grand bête, et il lui porte mon bien en mariage, mon bien du Bec-de-Mortin... Ah! mais non, ah! mais non... J’ai un papier, le voilà... Qu’il me rende mon bien, alors. Nous avons fait un acte de notaire pour le bien et un acte de papier privé pour l’amitié. L’un vaut l’autre. Chacun son droit, est-ce pas vrai?
Elle tend au juge de paix un papier timbré grand ouvert.
ISIDORE PATURON.--C’est pas vrai.
LE JUGE.--Taisez-vous. Vous parlerez à votre tour. (Il lit.)
«Je soussigné, Isidore Paturon, promets par la présente à Mᵐᵉ Bascule, ma bienfaitrice, de ne jamais la quitter de mon vivant, et de la servir avec dévouement.
«Gorgeville, le 5 août 1883.»
LE JUGE.--Il y a une croix comme signature; vous ne savez donc pas écrire?
ISIDORE.--Non. J’ sais point.
LE JUGE.--C’est vous qui l’avez faite, cette croix?
ISIDORE.--Non, c’est point mé.
LE JUGE.--Qu’est-ce qui l’a faite, alors?
ISIDORE.--C’est elle.
LE JUGE.--Vous êtes prêt à jurer que vous n’avez pas fait cette croix?
ISIDORE, avec précipitation.--Sur la tête d’ mon pé, d’ ma mé, d’ mon grand-pé, de ma grand’ mé, et du bon Dieu qui m’entend, je jure que c’est point mé. (Il lève la main et crache de côté pour appuyer son serment.)
LE JUGE, riant.--Quels ont donc été vos rapports avec Mᵐᵉ Bascule, ici présente?
ISIDORE.--A m’a servi de traînée. (Rires dans l’auditoire.)
LE JUGE.--Modérez vos expressions. Vous voulez dire que vos relations n’ont pas été aussi pures qu’elle le prétend.
LE PÈRE PATURON, prenant la parole.--I n’avait point quinze ans, point quinze ans, m’sieu l’ juge, quant a m’ la débouché...
LE JUGE.--Vous voulez dire débauché?
LE PÈRE.--Je sais ti mé? I n’avait point quinze ans. Y en avait déjà ben quatre qu’a l’élevait en brochette, qu’a l’ nourrissait comme un poulet gras, à l’ faire crever de nourriture, sauf votre respect. Et pi, quand l’ temps fut v’nu qui lui sembla prêt, qu’a la détravé...
LE JUGE.--Dépravé... Et vous avez laissé faire?...
LE PÈRE.--Celle-là ou ben une autre, fallait ben qu’ ça arrive!...
LE JUGE.--Alors de quoi vous plaignez-vous?
LE PÈRE.--De rien! Oh! me plains de rien mé, de rien, seulement qu’i n’en veut pu, li, qu’il est ben libre. Jé demande protection à la loi.
Mᵐᵉ BASCULE.--Ces gens m’accablent de mensonges, monsieur le juge. J’en ai fait un homme.
LE JUGE.--Parbleu.
Mᵐᵉ BASCULE.--Et il me renie, il m’abandonne, il me vole mon bien...
ISIDORE.--C’est pas vrai, m’sieu l’juge. J’ voulus la quitter, v’là cinq ans, vu qu’ell’ avait grossi d’excès, et que ça m’allait point. Ça me déplaisait, quoi? Je li dis donc que j’ vas partir? Alors v’là qu’a pleure comme une gouttière et qu’a me promet son bien du Bec-de-Mortin pour rester quéque z’années, rien que quatre ou cinq. Mé, je dis «oui» pardi! Quéque vous auriez fait, vous?
Je suis donc resté cinq ans, jour pour jour, heure pour heure. J’étais quitte. Chacun son dû. Ça valait ben ça! (La femme d’Isidore, muette jusque-là, crie avec une voix perçante de perruche:)
--Mais guétez-la, guétez-la, m’sieu l’ juge, c’te meule, et dites-mé que ça valait ben ça?
LE PÈRE hoche la tête d’un air convaincu et répète:--Pardi, oui, ça valait ben ça. (Mᵐᵉ Bascule s’affaisse sur le banc derrière elle, et se met à pleurer.)
LE JUGE, paternel.--Que voulez-vous, chère dame, je n’y peux rien. Vous lui avez donné votre terre du Bec-de-Mortin par acte parfaitement régulier. C’est à lui, bien à lui. Il avait le droit incontestable de faire ce qu’il a fait et de l’apporter en dot à sa femme. Je n’ai pas à entrer dans les questions de... de... délicatesse... Je ne peux envisager les faits qu’au point de vue de la loi. Je n’y peux rien.
LE PÈRE PATURON, d’une voix fière.--J’ pourrais ti r’tourner cheuz nous?
LE JUGE.--Parfaitement. (Ils s’en vont sous les regards sympathiques des paysans, comme des gens dont la cause est gagnée. Mᵐᵉ Bascule sanglote sur son banc.)
LE JUGE, souriant.--Remettez-vous, chère dame. Voyons, voyons, remettez-vous... et... si j’ai un conseil à vous donner, c’est de chercher un autre... un autre élève...
Mᵐᵉ BASCULE, à travers ses larmes.--Je n’en trouverai pas... pas...
LE JUGE.--Je regrette de ne pouvoir vous en indiquer un. (Elle jette un regard désespéré vers le Christ douloureux et tordu sur sa croix, puis elle se lève et s’en va, à petits pas, avec des hoquets de chagrin, cachant sa figure dans son mouchoir.)
LE JUGE se tourne vers son greffier, et, d’une voix goguenarde:--Calypso ne pouvait se consoler du départ d’Ulysse. (Puis d’une voix grave:)
--Appelez les affaires suivantes.
LE GREFFIER bredouille.--Célestin Polyte Lecacheur.--Prosper Magloire Dieulafait...
_Tribunaux rustiques_ ont paru dans _le Gil-Blas_ du mardi 25 novembre 1884, sous la signature: MAUFRIGNEUSE.
L’ÉPINGLE.
Je ne dirai ni le nom du pays, ni celui de l’homme. C’était loin, bien loin d’ici, sur une côte fertile et brûlante. Nous suivions, depuis le matin, le rivage couvert de récoltes et la mer bleue couverte de soleil. Des fleurs poussaient tout près des vagues, des vagues légères, si douces, endormantes. Il faisait chaud; c’était une molle chaleur parfumée de terre grasse, humide et féconde; on croyait respirer des germes.
On m’avait dit que, ce soir-là, je trouverais l’hospitalité dans la maison du Français qui habitait au bout d’un promontoire, dans un bois d’orangers. Qui était-il? Je l’ignorais encore. Il était arrivé un matin, dix ans plus tôt; il avait acheté de la terre, planté des vignes, semé des grains; il avait travaillé, cet homme, avec passion, avec fureur. Puis, de mois en mois, d’année en année, agrandissant son domaine, fécondant sans arrêt le sol puissant et vierge, il avait ainsi amassé une fortune par son labeur infatigable.
Pourtant il travaillait toujours, disait-on. Levé dès l’aurore, parcourant ses champs jusqu’à la nuit, surveillant sans cesse, il semblait harcelé par une idée fixe, torturé par l’insatiable désir de l’argent, que rien n’endort, que rien n’apaise.
Maintenant, il semblait très riche.
Le soleil baissait quand j’atteignis sa demeure. Elle se dressait en effet au bout d’un cap au milieu des orangers. C’était une large maison carrée toute simple et dominant la mer.
Comme j’approchais, un homme à grande barbe parut sur la porte. L’ayant salué, je lui demandai un asile pour la nuit. Il me tendit la main en souriant.
--Entrez, monsieur, vous êtes chez vous.
Il me conduisit dans une chambre, mit à mes ordres un serviteur, avec une aisance parfaite et une bonne grâce familière d’homme du monde; puis il me quitta en disant:
--Nous dînerons lorsque vous voudrez bien descendre.
Nous dînâmes, en effet, en tête à tête, sur une terrasse en face de la mer. Je lui parlai d’abord de ce pays si riche, si lointain, si inconnu! Il souriait, répondant avec distraction:
Oui, cette terre est belle. Mais aucune terre ne plaît loin de celle qu’on aime.
--Vous regrettez la France?
--Je regrette Paris.
--Pourquoi n’y retournez-vous pas?
--Oh! j’y reviendrai.
Et, tout doucement, nous nous mîmes à parler du monde français, des boulevards et des choses de Paris. Il m’interrogeait en homme qui a connu cela, me citait des noms, tous les noms familiers sur le trottoir du Vaudeville.
--Qui voit-on chez Tortoni aujourd’hui?
--Toujours les mêmes, sauf les morts.
Je le regardais avec attention, poursuivi par un vague souvenir. Certes, j’avais vu cette tête-là quelque part! Mais où? mais quand? Il semblait fatigué, bien que vigoureux, triste, bien que résolu. Sa grande barbe blonde tombait sur sa poitrine, et parfois il la prenait près du menton et, la serrant dans sa main refermée, l’y faisait glisser jusqu’au bout. Un peu chauve, il avait des sourcils épais et une forte moustache qui se mêlait aux poils des joues.
Derrière nous, le soleil s’enfonçait dans la mer, jetant sur la côte un brouillard de feu. Les orangers en fleurs exhalaient dans l’air du soir leur arome violent et délicieux. Lui ne voyait rien que moi, et, le regard fixe, il semblait apercevoir dans mes yeux, apercevoir au fond de mon âme l’image lointaine, aimée et connue du large trottoir ombragé, qui va de la Madeleine à la rue Drouot.
--Connaissez-vous Boutrelle?
--Oui, certes.
--Est-il bien changé?
--Oui, tout blanc.
--Et La Ridamie?
--Toujours le même.
--Et les femmes? Parlez-moi des femmes. Voyons. Connaissez-vous Suzanne Verner?
--Oui, très forte, finie.
--Ah! Et Sophie Astier?
--Morte.
--Pauvre fille! Est-ce que... Connaissez-vous...
Mais il se tut brusquement. Puis, la voix changée, la figure pâlie soudain, il reprit:
--Non, il vaut mieux que je ne parle plus de cela, ça me ravage.
Puis, comme pour changer la marche de son esprit, il se leva.
--Voulez-vous rentrer?
--Je veux bien.
Et il me précéda dans sa maison.
Les pièces du bas étaient énormes, nues, tristes, semblaient abandonnées. Des assiettes et des verres traînaient sur des tables, laissés là par les serviteurs à peau basanée qui rôdaient sans cesse dans cette vaste demeure. Deux fusils pendaient à deux clous sur le mur; et, dans les encoignures, on voyait des bêches, des lignes de pêche, des feuilles de palmier séchées, des objets de toute espèce posés au hasard des rentrées et qui se trouvaient à portée de la main pour le hasard des sorties et des besognes.
Mon hôte sourit:
--C’est le logis, ou plutôt le taudis d’un exilé, dit-il, mais ma chambre est plus propre. Allons-y.
Je crus, en y entrant, pénétrer dans le magasin d’un brocanteur, tant elle était remplie de choses, de ces choses disparates, bizarres et variées qu’on sent être des souvenirs. Sur les murs deux jolis dessins de peintres connus, des étoffes, des armes, épées et pistolets, puis, juste au milieu du panneau principal un carré de satin blanc encadré d’or.
Surpris, je m’approchai pour voir, et j’aperçus une épingle à cheveux piquée au centre de l’étoffe brillante.
Mon hôte posa sa main sur mon épaule:
--Voilà, dit-il en souriant, la seule chose que je regarde ici, et la seule que je voie depuis dix ans. M. Prudhomme proclamait: «Ce sabre est le plus beau jour de ma vie», moi, je puis dire: «Cette épingle est toute ma vie».
Je cherchais une phrase banale; je finis par prononcer:
--Vous avez souffert par une femme?
Il reprit brusquement:
--Dites que je souffre comme un misérable... Mais venez sur mon balcon. Un nom m’est venu tout à l’heure sur les lèvres que je n’ai point osé prononcer, car si vous m’aviez répondu «morte», comme vous avez fait pour Sophie Astier, je me serais brûlé la cervelle, aujourd’hui même.
Nous étions sortis sur le large balcon d’où l’on voyait deux golfes, l’un à droite, et l’autre à gauche, enfermés par de hautes montagnes grises. C’était l’heure crépusculaire où le soleil disparu n’éclaire plus la terre que par les reflets du ciel.
Il reprit:
--Est-ce que Jeanne de Limours vit encore?
Son œil s’était fixé sur le mien, plein d’une angoisse frémissante.
Je souris:
--Parbleu... et plus jolie que jamais.
--Vous la connaissez?
--Oui.
Il hésitait:
--Tout à fait...?
--Non.
Il me prit la main:
--Parlez-moi d’elle.
--Mais je n’ai rien à en dire; c’est une des femmes, ou plutôt une des filles les plus charmantes et les plus cotées de Paris. Elle mène une existence agréable et princière, voilà tout.
Il murmura: «Je l’aime» comme s’il eût dit: «Je vais mourir». Puis, brusquement:
--Ah! pendant trois ans, ce fut une existence effroyable et délicieuse que la nôtre. J’ai failli la tuer cinq ou six fois; elle a tenté de me crever les yeux avec cette épingle que vous venez de voir. Tenez, regardez ce petit point blanc sous mon œil gauche. Nous nous aimions! Comment pourrais-je expliquer cette passion-là? Vous ne la comprendriez point.
Il doit exister un amour simple, fait du double élan de deux cœurs et de deux âmes; mais il existe assurément un amour atroce, cruellement torturant, fait de l’invincible enlacement de deux êtres disparates qui se détestent en s’adorant.
Cette fille m’a ruiné en trois ans. Je possédais quatre millions qu’elle a mangés de son air calme, tranquillement, qu’elle a croqués avec un sourire doux qui semblait tomber de ses yeux sur ses lèvres.
Vous la connaissez? Elle a en elle quelque chose d’irrésistible! Quoi? Je ne sais pas. Sont-ce ces yeux gris dont le regard entre comme une vrille et reste en vous comme le crochet d’une flèche? C’est plutôt ce sourire doux, indifférent et séduisant, qui reste sur sa face à la façon d’un masque. Sa grâce lente pénètre peu à peu, se dégage d’elle comme un parfum, de sa taille longue, à peine balancée, quand elle passe, car elle semble glisser plutôt que marcher, de sa voix un peu traînante, jolie, et qui semble être la musique de son sourire, de son geste aussi, de son geste toujours modéré, toujours juste et qui grise l’œil tant il est harmonieux. Pendant trois ans, je n’ai vu qu’elle sur la terre! Comme j’ai souffert! Car elle me trompait avec tout le monde! Pourquoi? Pour rien, pour tromper. Et quand je l’avais appris, quand je la traitais de fille et de gueuse, elle avouait tranquillement: «Est-ce que nous sommes mariés?» disait-elle.
Depuis que je suis ici, j’ai tant songé à elle que j’ai fini par la comprendre: cette fille-là, c’est Manon Lescaut revenue. C’est Manon qui ne pourrait pas aimer sans tromper, Manon pour qui l’amour, le plaisir et l’argent ne font qu’un.
Il se tut. Puis, après quelques minutes:
--Quand j’eus mangé mon dernier sou pour elle, elle m’a dit simplement: «Vous comprenez, mon cher, que je ne peux pas vivre de l’air et du temps. Je vous aime beaucoup, je vous aime plus que personne, mais il faut vivre. La misère et moi ne ferons jamais bon ménage».
Et si je vous disais, pourtant, quelle vie atroce j’ai menée à côté d’elle! Quand je la regardais, j’avais autant envie de la tuer que de l’embrasser. Quand je la regardais... je sentais un besoin furieux d’ouvrir les bras, de l’étreindre et de l’étrangler. Il y avait en elle, derrière ses yeux, quelque chose de perfide et d’insaisissable qui me faisait l’exécrer; et c’est peut-être à cause de cela que je l’aimais tant. En elle, le Féminin, l’odieux et affolant Féminin était plus puissant qu’en aucune autre femme. Elle en était chargée, surchargée comme d’un fluide grisant et vénéneux. Elle était Femme, plus qu’on ne l’a jamais été.
Et tenez, quand je sortais avec elle, elle posait son œil sur tous les hommes d’une telle façon, qu’elle semblait se donner à chacun d’un seul regard. Cela m’exaspérait et m’attachait à elle davantage, cependant. Cette créature, rien qu’en passant dans la rue, appartenait à tout le monde, malgré moi, malgré elle, par le fait de sa nature même, bien qu’elle eût l’allure modeste et douce. Comprenez-vous?
Et quel supplice! Au théâtre, au restaurant, il me semblait qu’on la possédait sous mes yeux. Et dès que je la laissais seule, d’autres, en effet, la possédaient.
Voilà dix ans que je ne l’ai vue, et je l’aime plus que jamais!
* * * * *
La nuit s’était répandue sur la terre. Un parfum puissant d’orangers flottait dans l’air.
Je lui dis:
--La reverrez-vous?
Il répondit:
--Parbleu! J’ai maintenant ici, tant en terre qu’en argent, sept à huit cent mille francs. Quand le million sera complet, je vendrai tout et je partirai. J’en ai pour un an avec elle--une bonne année entière.--Et puis adieu, ma vie sera close.
Je demandai:
--Mais ensuite?
--Ensuite, je ne sais pas. Ce sera fini! Je lui demanderai peut-être de me prendre comme valet de chambre.
_L’Épingle_ a paru dans _le Gil-Blas_ du jeudi 13 août 1885, sous la signature: MAUFRIGNEUSE.
LES BÉCASSES.
Ma chère amie, vous me demandez pourquoi je ne rentre pas à Paris; vous vous étonnez, et vous vous fâchez presque. La raison que je vais vous donner va, sans doute, vous révolter: Est-ce qu’un chasseur rentre à Paris au moment du passage des bécasses?
Certes, je comprends et j’aime assez cette vie de la ville, qui va de la chambre au trottoir; mais je préfère la vie libre, la rude vie d’automne du chasseur.
A Paris, il me semble que je ne suis jamais dehors; car les rues ne sont, en somme, que de grands appartements communs, et sans plafond. Est-on à l’air, entre deux murs, les pieds sur des pavés de bois ou de pierre, le regard borné partout par des bâtiments, sans aucun horizon de verdure, de plaines ou de bois? Des milliers de voisins vous coudoient, vous poussent, vous saluent et vous parlent; et le fait de recevoir de l’eau sur un parapluie quand il pleut ne suffit pas à me donner l’impression, la sensation de l’espace.
Ici, je perçois bien nettement, et délicieusement la différence du dedans et du dehors... Mais ce n’est pas de cela que je veux vous parler...
Donc les bécasses passent.
Il faut vous dire que j’habite une grande maison normande, dans une vallée, auprès d’une petite rivière, et que je chasse presque tous les jours.
Les autres jours, je lis; je lis même des choses que les hommes de Paris n’ont pas le temps de connaître, des choses très sérieuses, très profondes, très curieuses, écrites par un brave savant de génie, un étranger qui a passé toute sa vie à étudier la même question et a observé les mêmes faits relatifs à l’influence du fonctionnement de nos organes sur notre intelligence.
Mais je veux vous parler des bécasses. Donc mes deux amis, les frères d’Orgemol et moi, nous restons ici pendant la saison de chasse, en attendant les premiers froids. Puis, dès qu’il gèle, nous partons pour leur ferme de Cannetot près de Fécamp, parce qu’il y a là un petit bois délicieux, un petit bois divin, où viennent loger toutes les bécasses qui passent.
Vous connaissez les d’Orgemol, ces deux géants, ces deux Normands des premiers temps, ces deux mâles de la vieille et puissante race de conquérants qui envahit la France, prit et garda l’Angleterre, s’établit sur toutes les côtes du vieux monde, éleva des villes partout, passa comme un flot sur la Sicile en y créant un art admirable, battit tous les rois, pilla les plus fières cités, roula les papes dans leurs ruses de prêtres et les joua, plus madrés que ces pontifes italiens, et surtout laissa des enfants dans tous les lits de la terre. Les d’Orgemol sont deux Normands timbrés au meilleur titre, ils ont tout des Normands, la voix, l’accent, l’esprit, les cheveux blonds et les yeux couleur de la mer.
Quand nous sommes ensemble, nous parlons patois, nous vivons, pensons, agissons en Normands, nous devenons des Normands terriens plus paysans que nos fermiers.
Or, depuis quinze jours, nous attendions les bécasses.
Chaque matin l’aîné, Simon, me disait:
--Hé, v’là l’vent qui passe à l’est, y va geler. Dans deux jours, elles viendront.
Le cadet, Gaspard, plus précis, attendait que la gelée fût venue pour l’annoncer.
Or, jeudi dernier, il entra dans ma chambre dès l’aurore en criant:
--Ça y est, la terre est toute blanche. Deux jours comme ça et nous allons à Cannetot.
Deux jours plus tard, en effet, nous partions pour Cannetot. Certes, vous auriez ri en nous voyant. Nous nous déplaçons dans une étrange voiture de chasse que mon père fit construire autrefois. Construire est le seul mot que je puisse employer en parlant de ce monument voyageur, ou plutôt de ce tremblement de terre roulant. Il y a de tout là dedans: caisses pour les provisions, caisses pour les armes, caisses pour les malles, caisses à claire-voie pour les chiens. Tout y est à l’abri, excepté les hommes, perchés sur des banquettes à balustrades, hautes comme un troisième étage et portées par quatre roues gigantesques. On parvient là-dessus comme on peut, en se servant des pieds, des mains et même des dents à l’occasion, car aucun marchepied ne donne accès sur cet édifice.
Donc, les deux d’Orgemol et moi nous escaladons cette montagne, en des accoutrements de Lapons. Nous sommes vêtus de peaux de mouton, nous portons des bas de laine énormes par-dessus nos pantalons, et des guêtres par-dessus nos bas de laine; nous avons des coiffures en fourrure noire et des gants en fourrure blanche. Quand nous sommes installés, Jean, mon domestique, nous jette nos trois bassets, Pif, Paf et Moustache. Pif appartient à Simon, Paf à Gaspard et Moustache à moi. On dirait trois petits crocodiles à poil. Ils sont longs, bas, crochus, avec des pattes torses, et tellement velus qu’ils ont l’air de broussailles jaunes. A peine voit-on leurs yeux noirs sous leurs sourcils, et leurs crocs blancs sous leurs barbes. Jamais on ne les enferme dans les chenils roulants de la voiture. Chacun de nous garde le sien sous ses pieds pour avoir chaud.
Et nous voilà partis, secoués abominablement. Il gelait, il gelait ferme. Nous étions contents. Vers cinq heures nous arrivions. Le fermier, maître Picot, nous attendait devant la porte. C’est aussi un gaillard, pas grand, mais rond, trapu, vigoureux comme un dogue, rusé comme un renard, toujours souriant, toujours content et sachant faire argent de tout.
C’est grande fête pour lui, au moment des bécasses.
La ferme est vaste, un vieux bâtiment dans une cour à pommiers, entourée de quatre rangs de hêtres qui bataillent toute l’année contre le vent de mer.
Nous entrons dans la cuisine où flambe un beau feu en notre honneur.