Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 15
Part 5
Et soudain, on aperçut au fond de la cuvette un petit point brun, pas plus gros qu’un grain d’oignon. Cela remuait, pourtant. C’était une puce! Des cris d’étonnement s’élevèrent, puis des rires éclatants. Une puce! Ah! elle était bien bonne, bien bonne! Caniveau se tapait sur la cuisse, Césaire Horlaville fit claquer son fouet; le curé s’esclaffait à la façon des ânes qui braient, l’instituteur riait comme on éternue, et les deux femmes poussaient de petits cris de gaieté pareils au gloussement des poules.
Belhomme s’était assis sur la table, et ayant pris sur ses genoux la cuvette, il contemplait avec une attention grave et une colère joyeuse dans l’œil la bestiole vaincue qui tournait dans sa goutte d’eau.
Il grogna: «Te v’la, charogne», et cracha dessus.
Le cocher, fou de gaieté, répétait:
--Eune puce, eune puce, ah! te v’la, sacré puçot, sacré puçot, sacré puçot!
Puis, s’étant un peu calmé, il cria:
--Allons, en route! V’la assez de temps perdu.
Et les voyageurs, riant toujours, s’en allèrent vers la voiture.
Cependant Belhomme, venu le dernier, déclara:
--Mé, j’ m’en r’tourne à Criquetot. J’ai pu que fé au Havre à cette heure.
Le cocher lui dit:
--N’importe, paye ta place!
--Je t’en dé que la moitié pisque j’ai point passé mi-chemin.
--Tu dois tout pisque t’as r’tenu jusqu’au bout.
Et une dispute commença qui devint bientôt un querelle furieuse: Belhomme jurait qu’il ne donnerait que vingt sous, Césaire Horlaville affirmait qu’il en recevrait quarante.
Et ils criaient, nez contre nez, les yeux dans les yeux.
Caniveau redescendit.
--D’abord, tu dés quarante sous au curé, t’entends, et pi une tournée à tout le monde, ça fait chiquante-chinq, et pi t’en donneras vingt à Césaire. Ça va-t-il, dégourdi?
Le cocher, enchanté de voir Belhomme débourser trois francs soixante et quinze, répondit:
--Ça va!
--Allons, paye.
--J’ payerai point. L’ curé n’est pas médecin d’abord.
--Si tu n’ payes point, j’ te r’mets dans la voiture à Césaire et j’ t’emporte au Havre.
Et le colosse, ayant saisi Belhomme par les reins, l’enleva comme un enfant.
L’autre vit bien qu’il faudrait céder. Il tira sa bourse, et paya.
Puis la voiture se remit en marche vers le Havre, tandis que Belhomme retournait à Criquetot, et tous les voyageurs, muets à présent, regardaient sur la route blanche la blouse bleue du paysan, balancée sur ses longues jambes.
_La Bête à maît’ Belhomme_ a paru dans _le Gil-Blas_ du mardi 22 septembre 1885.
À VENDRE.
Partir à pied, quand le soleil se lève, et marcher dans la rosée, le long des champs, au bord de la mer calme, quelle ivresse!
Quelle ivresse! Elle entre en vous par les yeux avec la lumière, par la narine avec l’air léger, par la peau avec les souffles du vent.
Pourquoi gardons-nous le souvenir si clair, si cher, si aigu de certaines minutes d’amour avec la Terre, le souvenir d’une sensation délicieuse et rapide, comme de la caresse d’un paysage rencontré au détour d’une route, à l’entrée d’un vallon, au bord d’une rivière, ainsi qu’on rencontrerait une belle fille complaisante.
Je me souviens d’un jour, entre autres. J’allais, le long de l’Océan breton, vers la pointe du Finistère. J’allais, sans penser à rien, d’un pas rapide, le long des flots. C’était dans les environs de Quimperlé, dans cette partie la plus douce et la plus belle de la Bretagne.
Un matin de printemps, un de ces matins qui vous rajeunissent de vingt ans, vous refont des espérances et vous redonnent des rêves d’adolescents.
J’allais, par un chemin à peine marqué, entre les blés et les vagues. Les blés ne remuaient point du tout, et les vagues remuaient à peine. On sentait bien l’odeur douce des champs mûrs et l’odeur marine du varech. J’allais sans penser à rien, devant moi, continuant mon voyage commencé depuis quinze jours, un tour de Bretagne par les côtes. Je me sentais fort, agile, heureux et gai. J’allais.
Je ne pensais à rien! Pourquoi penser en ces heures de joie inconsciente, profonde, charnelle, joie de bête qui court dans l’herbe, ou qui vole dans l’air bleu sous le soleil? J’entendais chanter au loin des chants pieux. Une procession peut-être, car c’était un dimanche. Mais je tournai un petit cap et je demeurai immobile, ravi. Cinq gros bateaux de pêche m’apparurent remplis de gens, hommes, femmes, enfants, allant au pardon de Plouneven.
Ils longeaient la rive, doucement, poussés à peine par une brise molle et essoufflée qui gonflait un peu les voiles brunes, puis, s’épuisant aussitôt, les laissait retomber, flasques, le long des mâts.
Les lourdes barques glissaient lentement, chargées de monde. Et tout ce monde chantait. Les hommes debout sur les bordages, coiffés du grand chapeau, poussaient leurs notes puissantes, les femmes criaient leurs notes aiguës, et les voix grêles des enfants passaient comme des sons de fifre faux dans la grande clameur pieuse et violente.
Et les passagers des cinq bateaux clamaient le même cantique, dont le rythme monotone s’élevait dans le ciel calme; et les cinq bateaux allaient l’un derrière l’autre, tout près l’un de l’autre.
* * * * *
Ils passèrent devant moi, contre moi, et je les vis s’éloigner, j’entendis s’affaiblir et s’éteindre leur chant.
Et je me mis à rêver à des choses délicieuses, comme rêvent les tout jeunes gens, d’une façon puérile et charmante.
Comme il fuit vite, cet âge de la rêverie, le seul âge heureux de l’existence! Jamais on n’est solitaire, jamais on n’est triste, jamais morose et désolé quand on porte en soi la faculté divine de s’égarer dans les espérances, dès qu’on est seul. Quel pays de fées, celui où tout arrive, dans l’hallucination de la pensée qui vagabonde! Comme la vie est belle sous la poudre d’or des songes!
Hélas! c’est fini, cela!
Je me mis à rêver. A quoi? A tout ce qu’on attend sans cesse, à tout ce qu’on désire, à la fortune, à la gloire, à la femme.
Et j’allais, à grands pas rapides, caressant de la main la tête blonde des blés qui se penchaient sous mes doigts et me chatouillaient la peau comme si j’eusse touché des cheveux.
Je contournai un petit promontoire et j’aperçus, au fond d’une plage étroite et ronde, une maison blanche, bâtie sur trois terrasses qui descendaient jusqu’à la grève.
Pourquoi la vue de cette maison me fit-elle tressaillir de joie? Le sais-je? On trouve parfois, en voyageant ainsi, des coins de pays qu’on croit connaître depuis longtemps, tant ils vous sont familiers, tant ils plaisent à votre cœur. Est-il possible qu’on ne les ait jamais vus? qu’on n’ait point vécu là autrefois? Tout vous séduit, vous enchante, la ligne douce de l’horizon, la disposition des arbres, la couleur du sable!
Oh! la jolie maison, debout sur ses hauts gradins! De grands arbres fruitiers avaient poussé le long des terrasses qui descendaient vers l’eau, comme des marches géantes. Et chacune portait, ainsi qu’une couronne d’or, sur son faîte, un long bouquet de genêts d’Espagne en fleur!
Je m’arrêtai, saisi d’amour pour cette demeure. Comme j’eusse aimé la posséder, y vivre, toujours!
Je m’approchai de la porte, le cœur battant d’envie, et j’aperçus, sur un des piliers de la barrière, un grand écriteau: «_A vendre._»
J’en ressentis une secousse de plaisir comme si on me l’eût offerte, comme si on me l’eût donnée, cette demeure! Pourquoi? oui, pourquoi? Je n’en sais rien!
«A vendre.» Donc elle n’était presque plus à quelqu’un, elle pouvait être à tout le monde, à moi, à moi! Pourquoi cette joie, cette sensation d’allégresse profonde, inexplicable? Je savais bien pourtant que je ne l’achèterais point! Comment l’aurais-je payée? N’importe, elle était à vendre. L’oiseau en cage appartient à son maître, l’oiseau dans l’air est à moi, n’étant à aucun autre.
Et j’entrai dans le jardin. Oh! le charmant jardin avec ses estrades superposées, ses espaliers aux longs bras de martyrs crucifiés, ses touffes de genêts d’or, et deux vieux figuiers au bout de chaque terrasse.
Quand je fus sur la dernière, je regardai l’horizon. La petite plage s’étendait à mes pieds, ronde et sablonneuse, séparée de la haute mer par trois rochers lourds et bruns qui en fermaient l’entrée et devaient briser les vagues aux jours de grosse mer.
Sur la pointe, en face, deux pierres énormes, l’une debout, l’autre couchée dans l’herbe, un menhir et un dolmen, pareils à deux époux étranges, immobilisés par quelque maléfice, semblaient regarder toujours la petite maison qu’ils avaient vu construire, eux qui connaissaient, depuis des siècles, cette baie autrefois solitaire, la petite maison qu’ils verraient s’écrouler, s’émietter, s’envoler, disparaître, la petite maison à vendre!
Oh! vieux dolmen et vieux menhir, que je vous aime!
Et je sonnai à la porte comme si j’eusse sonné chez moi. Une femme vint ouvrir, une bonne, une vieille petite bonne vêtue de noir, coiffée de blanc, qui ressemblait à une béguine. Il me sembla que je la connaissais aussi, cette femme.
Je lui dis:
--Vous n’êtes pas Bretonne, vous?
Elle répondit:
--Non, monsieur, je suis de Lorraine.
Elle ajouta:
--Vous venez pour visiter la maison?
--Eh! oui, parbleu.
Et j’entrai.
Je reconnaissais tout, me semblait-il, les murs, les meubles. Je m’étonnai presque de ne pas trouver mes cannes dans le vestibule.
Je pénétrai dans le salon, un joli salon tapissé de nattes, et qui regardait la mer par trois larges fenêtres. Sur la cheminée, des potiches de Chine et une grande photographie de femme. J’allai vers elle aussitôt, persuadé que je la reconnaîtrais aussi. Et je la reconnus, bien que je fusse certain de ne l’avoir jamais rencontrée. C’était elle, elle-même, celle que j’attendais, que je désirais, que j’appelais, dont le visage hantait mes rêves. Elle, celle qu’on cherche toujours, partout, celle qu’on va voir dans la rue tout à l’heure, qu’on va trouver sur la route dans la campagne dès qu’on aperçoit une ombrelle rouge sur les blés, celle qui doit être déjà arrivée dans l’hôtel où j’entre en voyage, dans le wagon où je vais monter, dans le salon dont la porte s’ouvre devant moi.
C’était elle, assurément, indubitablement elle! Je la reconnus à ses yeux qui me regardaient, à ses cheveux roulés à l’anglaise, à sa bouche surtout, à ce sourire que j’avais deviné depuis longtemps.
Je demandai aussitôt:
--Quelle est cette femme?
La bonne à tête de béguine répondit sèchement:
--C’est Madame.
Je repris:
--C’est votre maîtresse?
Elle répliqua avec son air dévot et dur:
--Oh! non, monsieur.
Je m’assis et je prononçai:
--Contez-moi ça.
Elle demeurait stupéfaite, immobile, silencieuse.
J’insistai:
--C’est la propriétaire de cette maison, alors!
--Oh! non, monsieur.
--A qui appartient donc cette maison?
--A mon maître, M. Tournelle.
J’étendis le doigt vers la photographie.
--Et cette femme, qu’est-ce que c’est?
--C’est Madame.
--La femme de votre maître?
--Oh! non, monsieur.
--Sa maîtresse alors?
La béguine ne répondit pas. Je repris, mordu par une vague jalousie, par une colère confuse contre cet homme qui avait trouvé cette femme:
--Où sont-ils maintenant?
La bonne murmura:
--Monsieur est à Paris, mais, pour Madame, je ne sais pas.
Je tressaillis:
--Ah! Ils ne sont plus ensemble?
--Non, monsieur.
Je fus rusé; et, d’une voix grave:
--Dites-moi ce qui est arrivé, je pourrai peut-être rendre service à votre maître. Je connais cette femme, c’est une méchante!
La vieille servante me regarda, et devant mon air ouvert et franc, elle eut confiance.
--Oh! monsieur, elle a rendu mon maître bien malheureux. Il a fait sa connaissance en Italie et il l’a ramenée avec lui comme s’il l’avait épousée. Elle chantait très bien. Il l’aimait, monsieur, que ça faisait pitié de le voir. Et ils ont été en voyage dans ce pays-ci, l’an dernier. Et ils ont trouvé cette maison qui avait été bâtie par un fou, un vrai fou pour s’installer à deux lieues du village. Madame a voulu l’acheter tout de suite, pour y rester avec mon maître. Et il a acheté la maison pour lui faire plaisir.
Ils y sont demeurés tout l’été dernier, monsieur, et presque tout l’hiver.
Et puis, voilà qu’un matin, à l’heure du déjeuner, Monsieur m’appelle:
--Césarine, est-ce que Madame est rentrée?
--Mais non, monsieur.
On attendit toute la journée. Mon maître était comme un furieux. On chercha partout, on ne la trouva pas. Elle était partie, monsieur, on n’a jamais su où ni comment.
Oh! quelle joie m’envahit! J’avais envie d’embrasser la béguine, de la prendre par la taille et de la faire danser dans le salon!
Ah! elle était partie, elle s’était sauvée, elle l’avait quitté fatiguée, dégoûtée de lui! Comme j’étais heureux!
La vieille bonne reprit:
--Monsieur a eu un chagrin à mourir, et il est retourné à Paris en me laissant avec mon mari pour vendre la maison. On en demande vingt mille francs.
Mais je n’écoutais plus! Je pensais à elle! Et, tout à coup, il me sembla que je n’avais qu’à repartir pour la trouver, qu’elle avait dû revenir dans le pays, ce printemps, pour voir la maison, sa gentille maison, qu’elle aurait tant aimée, sans lui.
Je jetai dix francs dans les mains de la vieille femme; je saisis la photographie, et je m’enfuis en courant et baisant éperdument le doux visage entré dans le carton.
Je regagnai la route et me remis à marcher, en la regardant, elle! Quelle joie qu’elle fût libre, qu’elle se fût sauvée! Certes, j’allais la rencontrer aujourd’hui ou demain, cette semaine ou la suivante, puisqu’elle l’avait quitté! Elle l’avait quitté parce que mon heure était venue!
Elle était libre, quelque part, dans le monde! Je n’avais plus qu’à la trouver puisque je la connaissais.
Et je caressais toujours les têtes ployantes des blés mûrs, je buvais l’air marin qui me gonflait la poitrine, je sentais le soleil me baiser le visage. J’allais, j’allais éperdu de bonheur, enivré d’espoir. J’allais, sûr de la rencontrer bientôt et de la ramener pour habiter à notre tour dans la jolie maison _A vendre_. Comme elle s’y plairait, cette fois!
_A vendre_ a paru dans _le Figaro_ du lundi 5 janvier 1885.
L’INCONNUE.
On parlait de bonnes fortunes et chacun en racontait d’étranges; rencontres surprenantes et délicieuses, en wagon, dans un hôtel, à l’étranger, sur une plage. Les plages, au dire de Roger des Annettes, étaient singulièrement favorables à l’amour.
Gontran, qui se taisait, fut consulté.
--C’est encore Paris qui vaut le mieux, dit-il. Il en est de la femme comme du bibelot, nous l’apprécions davantage dans les endroits où nous ne nous attendons point à en rencontrer; mais on n’en rencontre vraiment de rares qu’à Paris.
Il se tut quelques secondes, puis reprit:
--Cristi! c’est gentil! Allez un matin de printemps dans nos rues. Elles ont l’air d’éclore comme des fleurs, les petites femmes qui trottent le long des maisons. Oh! le joli, le joli, joli spectacle! On sent la violette au bord des trottoirs; la violette qui passe dans les voitures lentes poussées par les marchandes.
Il fait gai par la ville; et on regarde les femmes. Cristi de cristi, comme elles sont tentantes avec leurs toilettes claires, leurs toilettes légères qui montrent la peau. On flâne, le nez au vent et l’esprit allumé; on flâne, et on flaire et on guette. C’est rudement bon, ces matins-là!
On la voit venir de loin, on la distingue et on la reconnaît à cent pas, celle qui va nous plaire de tout près. A la fleur de son chapeau, au mouvement de sa tête, à sa démarche, on la devine. Elle vient. On se dit: «Attention, en voilà une», et on va au-devant d’elle en la dévorant des yeux.
Est-ce une fillette qui fait les courses du magasin, une jeune femme qui vient de l’église ou qui va chez son amant? Qu’importe! La poitrine est ronde sous le corsage transparent.--Oh! si on pouvait mettre le doigt dessus? le doigt ou la lèvre.--Le regard est timide ou hardi, la tête brune ou blonde? Qu’importe! L’effleurement de cette femme qui trotte vous fait courir un frisson dans le dos. Et comme on la désire jusqu’au soir, celle qu’on a rencontrée ainsi! Certes, j’ai bien gardé le souvenir d’une vingtaine de créatures vues une fois ou dix fois de cette façon et dont j’aurais été follement amoureux si je les avais connues plus intimement.
Mais voilà, celles qu’on chérirait éperdument, on ne les connaît jamais. Avez-vous remarqué ça? c’est assez drôle! On aperçoit, de temps en temps, des femmes dont la seule vue nous ravage de désirs. Mais on ne fait que les apercevoir, celles-là. Moi, quand je pense à tous les êtres adorables que j’ai coudoyés dans les rues de Paris, j’ai des crises de rage à me pendre. Où sont-elles! Qui sont-elles? Où pourrait-on les retrouver? les revoir? Un proverbe dit qu’on passe souvent à côté du bonheur, eh bien! moi je suis certain que j’ai passé plus d’une fois à côté de celle qui m’aurait pris comme un linot avec l’appât de sa chair fraîche.
Roger des Annettes avait écouté en souriant. Il répondit:
--Je connais ça aussi bien que toi. Voilà même ce qui m’est arrivé, à moi. Il y a cinq ans environ, je rencontrai pour la première fois, sur le pont de la Concorde, une grande jeune femme un peu forte qui me fit un effet... mais un effet... étonnant. C’était une brune, une brune grasse, avec des cheveux luisants, mangeant le front, et des sourcils liant les deux yeux sous leur grand arc allant d’une tempe à l’autre. Un peu de moustache sur les lèvres faisait rêver... rêver... comme on rêve à des bois aimés en voyant un bouquet sur une table. Elle avait la taille très cambrée, la poitrine très saillante, présentée comme un défi, offerte comme une tentation. L’œil était pareil à une tache d’encre sur de l’émail blanc. Ce n’était pas un œil, mais un trou noir, un trou profond ouvert dans sa tête, dans cette femme, par où on voyait en elle, on entrait en elle. Oh! l’étrange regard opaque et vide, sans pensée et si beau!
J’imaginai que c’était une juive. Je la suivis. Beaucoup d’hommes se retournaient. Elle marchait en se dandinant d’une façon peu gracieuse, mais troublante. Elle prit un fiacre place de la Concorde. Et je demeurai comme une bête, à côté de l’Obélisque, je demeurai frappé par la plus forte émotion de désir qui m’eût encore assailli.
J’y pensai pendant trois semaines au moins, puis je l’oubliai.
Je la revis six mois plus tard, rue de la Paix; et je sentis, en l’apercevant, une secousse au cœur comme lorsqu’on retrouve une maîtresse follement aimée jadis. Je m’arrêtai pour bien la voir venir. Quand elle passa près de moi, à me toucher, il me sembla que j’étais devant la bouche d’un four. Puis, lorsqu’elle se fut éloignée, j’eus la sensation d’un vent frais qui me courait sur le visage. Je ne la suivis pas. J’avais peur de faire quelque sottise, peur de moi-même.
Elle hanta souvent mes rêves. Tu connais ces obsessions-là.
Je fus un an sans la retrouver; puis, un soir, au coucher du soleil, vers le mois de mai, je la reconnus qui montait devant moi l’avenue des Champs-Élysées.
L’Arc de l’Étoile se dessinait sur le rideau de feu du ciel. Une poussière d’or, un brouillard de clarté rouge voltigeait, c’était un de ces soirs délicieux qui sont les apothéoses de Paris.
Je la suivais avec l’envie furieuse de lui parler, de m’agenouiller, de lui dire l’émotion qui m’étranglait.
Deux fois je la dépassai pour revenir. Deux fois j’éprouvai de nouveau, en la croisant, cette sensation de chaleur ardente qui m’avait frappé, rue de la Paix.
Elle me regarda. Puis je la vis entrer dans une maison de la rue de Presbourg. Je l’attendis deux heures sous une porte. Elle ne sortit pas. Je me décidai alors à interroger le concierge. Il eut l’air de ne pas me comprendre: «Ça doit être une visite», dit-il.
Et je fus encore huit mois sans la revoir.
Or, un matin de janvier, par un froid de Sibérie, je suivais le boulevard Malesherbes, en courant pour m’échauffer, quand, au coin d’une rue, je heurtai si violemment une femme qu’elle laissa tomber un petit paquet.
Je voulus m’excuser. C’était elle!
Je demeurai d’abord stupide de saisissement; puis, lui ayant rendu l’objet qu’elle tenait à la main, je lui dis brusquement:
--Je suis désolé et ravi, Madame, de vous avoir bousculée ainsi. Voilà plus de deux ans que je vous connais, que je vous admire, que j’ai le désir le plus violent de vous être présenté; et je ne puis arriver à savoir qui vous êtes ni où vous demeurez. Excusez de semblables paroles, attribuez-les à une envie passionnée d’être au nombre de ceux qui ont le droit de vous saluer. Un pareil sentiment ne peut vous blesser, n’est-ce pas? Vous ne me connaissez point. Je m’appelle le baron Roger des Annettes. Informez-vous, on vous dira que je suis recevable. Maintenant, si vous résistez à ma demande, vous ferez de moi un homme infiniment malheureux. Voyons, soyez bonne, donnez-moi, indiquez-moi un moyen de vous voir.
Elle me regardait fixement, de son œil étrange et mort, et elle répondit en souriant:
--Donnez-moi votre adresse. J’irai chez vous.
Je fus tellement stupéfait que je dus le laisser paraître. Mais je ne suis jamais longtemps à me remettre de ces surprises-là, et je m’empressai de lui donner une carte qu’elle glissa dans sa poche d’un geste rapide, d’une main habituée aux lettres escamotées.
Je balbutiai, redevenu hardi:
--Quand vous verrai-je?
Elle hésita, comme si elle eût fait un calcul compliqué, cherchant sans doute à se rappeler, heure par heure, l’emploi de son temps; puis elle murmura:
--Dimanche matin, voulez-vous?
--Je crois bien que je veux.
Et elle s’en alla, après m’avoir dévisagé, jugé, pesé, analysé de ce regard lourd et vague qui semblait vous laisser quelque chose sur la peau, une sorte de glu, comme s’il eût projeté sur les gens un de ces liquides épais dont se servent les pieuvres pour obscurcir l’eau et endormir leurs proies.
Je me livrai, jusqu’au dimanche, à un terrible travail d’esprit pour deviner ce qu’elle était et pour me fixer une règle de conduite avec elle.
Devais-je la payer? Comment?
Je me décidai à acheter un bijou, un joli bijou, ma foi, que je posai, dans son écrin, sur la cheminée.
Et je l’attendis, après avoir mal dormi.
Elle arriva, vers dix heures, très calme, très tranquille, et elle me tendit la main comme si elle m’eût connu beaucoup. Je la fis asseoir, je la débarrassai de son chapeau, de son voile, de sa fourrure, de son manchon. Puis je commençai, avec un certain embarras, à me montrer plus galant, car je n’avais point de temps à perdre.
Elle ne se fit nullement prier d’ailleurs, et nous n’avions pas échangé vingt paroles que je commençais à la dévêtir. Elle continua toute seule cette besogne malaisée que je ne réussis jamais à achever. Je me pique aux épingles, je serre les cordons en des nœuds indéliables au lieu de les démêler; je brouille tout, je confonds tout, je retarde tout et je perds la tête.
Oh! mon cher ami, connais-tu dans la vie des moments plus délicieux que ceux-là, quand on regarde, d’un peu loin, par discrétion, pour ne point effaroucher cette pudeur d’autruche qu’elles ont toutes, celle qui se dépouille, pour vous, de toutes ses étoffes bruissantes tombant en rond à ses pieds, l’une après l’autre?
Et quoi de plus joli aussi que leurs mouvements pour détacher ces doux vêtements qui s’abattent, vides et mous, comme s’ils venaient d’être frappés de mort? Comme elle est superbe et saisissante l’apparition de la chair, des bras nus et de la gorge après la chute du corsage, et combien troublante la ligne du corps devinée sous le dernier voile!
Mais voilà que, tout à coup, j’aperçus une chose surprenante, une tache noire, entre les épaules; car elle me tournait le dos; une grande tache en relief, très noire. J’avais promis d’ailleurs de ne pas regarder.
Qu’était-ce? Je n’en pouvais douter pourtant, et le souvenir de la moustache visible, des sourcils unissant les yeux, de cette toison de cheveux qui la coiffait comme un casque, aurait dû me préparer à cette surprise.