Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 14
Part 4
Or, un soir, après dix heures de marche, j'atteignis une petite demeure toute seule au fond d'un étroit vallon qui allait se jeter à la mer une lieue plus loin. Les deux pentes rapides de la montagne, couvertes de maquis, de rocs éboulés et de grands arbres, enfermaient comme deux sombres murailles ce ravin lamentablement triste.
Autour de la chaumière, quelques vignes, un petit jardin, et plus loin, quelques grands châtaigniers, de quoi vivre enfin, une fortune pour ce pays pauvre.
La femme qui me reçut était vieille, sévère et propre, par exception. L'homme, assis sur une chaise de paille, se leva pour me saluer, puis se rassit sans dire un mot. Sa compagne me dit:
--Excusez-le; il est sourd maintenant. Il a quatre-vingt-deux ans.
Elle parlait le français de France. Je fus surpris.
Je lui demandai:
--Vous n'êtes pas de Corse?
Elle répondit:
--Non; nous sommes des continentaux. Mais voilà cinquante ans que nous habitons ici.
Une sensation d'angoisse et de peur me saisit à la pensée de ces cinquante années écoulées dans ce trou sombre, si loin des villes où vivent les hommes. Un vieux berger rentra, et l'on se mit à manger le seul plat du dîner, une soupe épaisse où avaient cuit ensemble des pommes de terre, du lard et des choux.
Lorsque le court repas fut fini, j'allai m'asseoir devant la porte, le cœur serré par la mélancolie du morne paysage, étreint par cette détresse qui prend parfois les voyageurs en certains soirs tristes, en certains lieux désolés. Il semble que tout soit près de finir, l'existence et l'univers. On perçoit brusquement l'affreuse misère de la vie, l'isolement de tous, le néant de tout, et la noire solitude du cœur qui se berce et se trompe lui-même par des rêves jusqu'à la mort.
La vieille femme me rejoignit et, torturée par cette curiosité qui vit toujours au fond des âmes les plus résignées:
--Alors vous venez de France? dit-elle.
--Oui, je voyage pour mon plaisir.
--Vous êtes de Paris, peut-être?
--Non, je suis de Nancy.
Il me sembla qu'une émotion extraordinaire l'agitait. Comment ai-je vu ou plutôt senti cela, je n'en sais rien.
Elle répéta d'une voix lente:
--Vous êtes de Nancy?
L'homme parut dans la porte, impassible comme sont les sourds.
Elle reprit:
--Ça ne fait rien. Il n'entend pas.
Puis, au bout de quelques secondes:
--Alors vous connaissez du monde à Nancy?
--Mais oui, presque tout le monde.
--La famille de Sainte-Allaize?
--Oui, très bien; c'étaient des amis de mon père.
--Comment vous appelez-vous?
Je dis mon nom. Elle me regarda fixement, puis prononça, de cette voix basse qu'éveillent les souvenirs:
--Oui, oui, je me rappelle bien. Et les Brisemare, qu'est-ce qu'ils sont devenus?
--Tous sont morts.
--Ah! Et les Sirmont, vous les connaissiez?
--Oui, le dernier est général.
Alors elle dit, frémissante d'émotion, d'angoisse, de je ne sais quel sentiment confus, puissant et sacré, de je ne sais quel besoin d'avouer, de dire tout, de parler de ces choses qu'elle avait tenues jusque-là enfermées au fond de son cœur, et de ces gens dont le nom bouleversait son âme:
--Oui, Henri de Sirmont. Je le sais bien. C'est mon frère.
Et je levai les yeux vers elle, effaré de surprise. Et tout d'un coup le souvenir me revint.
Cela avait fait, jadis, un gros scandale dans la noble Lorraine. Une jeune fille, belle et riche, Suzanne de Sirmont, avait été enlevée par un sous-officier de hussards du régiment que commandait son père.
C'était un beau garçon, fils de paysans, mais portant bien le dolman bleu, ce soldat qui avait séduit la fille de son colonel. Elle l'avait vu, remarqué, aimé en regardant défiler les escadrons, sans doute. Mais comment lui avait-elle parlé, comment avaient-ils pu se voir, s'entendre? comment avait-elle osé lui faire comprendre qu'elle l'aimait? Cela, on ne le sut jamais.
On n'avait rien deviné, rien pressenti. Un soir, comme le soldat venait de finir son temps, il disparut avec elle. On les chercha, on ne les retrouva pas. On n'en eut jamais de nouvelles et on la considérait comme morte.
Et je la retrouvais ainsi dans ce sinistre vallon.
Alors je repris à mon tour:
--Oui, je me rappelle bien. Vous êtes mademoiselle Suzanne.
Elle fit «oui», de la tête. Des larmes tombaient de ses yeux. Alors, me montrant d'un regard le vieillard immobile sur le seuil de sa masure, elle me dit:
--C'est lui.
Et je compris qu'elle l'aimait toujours, qu'elle le voyait encore avec ses yeux séduits.
Je demandai:
--Avez-vous été heureuse au moins?
Elle répondit, avec une voix qui venait du cœur:
--Oh! oui, très heureuse. Il m'a rendue très heureuse. Je n'ai jamais rien regretté.
Je la contemplais, triste, surpris, émerveillé par la puissance de l'amour! Cette fille riche avait suivi cet homme, ce paysan. Elle était devenue elle-même une paysanne. Elle s'était faite à sa vie sans charmes, sans luxe, sans délicatesse d'aucune sorte, elle s'était pliée à ses habitudes simples. Et elle l'aimait encore. Elle était devenue une femme de rustre, en bonnet, en jupe de toile. Elle mangeait dans un plat de terre sur une table de bois, assise sur une chaise de paille, une bouillie de choux et de pommes de terre au lard. Elle couchait sur une paillasse à son côté.
Elle n'avait jamais pensé à rien, qu'à lui! Elle n'avait regretté ni les parures, ni les étoffes, ni les élégances, ni la mollesse des sièges, ni la tiédeur parfumée des chambres enveloppées de tentures, ni la douceur des duvets où plongent les corps pour le repos. Elle n'avait eu jamais besoin que de lui; pourvu qu'il fût là, elle ne désirait rien.
Elle avait abandonné la vie, toute jeune, et le monde, et ceux qui l'avaient élevée, aimée. Elle était venue, seule avec lui, en ce sauvage ravin. Et il avait été tout pour elle, tout ce qu'on désire, tout ce qu'on rêve, tout ce qu'on attend sans cesse, tout ce qu'on espère sans fin. Il avait empli de bonheur son existence, d'un bout à l'autre.
Elle n'aurait pas pu être plus heureuse.
Et toute la nuit, en écoutant le souffle rauque du vieux soldat étendu sur son grabat, à côté de celle qui l'avait suivi si loin, je pensais à cette étrange et simple aventure, à ce bonheur si complet, fait de si peu.
Et je partis au soleil levant, après avoir serré la main des deux vieux époux.
Le conteur se tut. Une femme dit:
--C'est égal, elle avait un idéal trop facile, des besoins trop primitifs et des exigences trop simples. Ce ne pouvait être qu'une sotte.
Une autre prononça d'une voix lente:
--Qu'importe! elle fut heureuse.
Et là-bas, au fond de l'horizon, la Corse s'enfonçait dans la nuit, rentrait lentement dans la mer, effaçait sa grande ombre apparue comme pour raconter elle-même l'histoire des deux humbles amants qu'abritait son rivage.
_Le Bonheur_ a paru dans _le Gaulois_ du dimanche 16 mars 1884.
LE VIEUX.
UN tiède soleil d'automne tombait dans la cour de ferme, par-dessus les grands hêtres des fossés. Sous le gazon tondu par les vaches, la terre, imprégnée de pluie récente, était moite, enfonçait sous les pieds avec un bruit d'eau; et les pommiers chargés de pommes semaient leurs fruits d'un vert pâle, dans le vert foncé de l'herbage.
Quatre jeunes génisses paissaient, attachées en ligne, et meuglaient par moments vers la maison; les volailles mettaient un mouvement coloré sur le fumier, devant l'étable, et grattaient, remuaient, caquetaient, tandis que les deux coqs chantaient sans cesse, cherchaient des vers pour leurs poules qu'ils appelaient d'un gloussement vif.
La barrière de bois s'ouvrit; un homme entra, âgé de quarante ans peut-être, mais qui semblait vieux de soixante, ridé, tortu, marchant à grands pas lents, alourdis par le poids de lourds sabots pleins de paille. Ses bras trop longs pendaient des deux côtés du corps. Quand il approcha de la ferme, un roquet jaune, attaché au pied d'un énorme poirier, à côté d'un baril qui lui servait de niche, remua la queue, puis se mit à japper en signe de joie. L'homme cria:
--A bas, Finot!
Le chien se tut.
Une paysanne sortit de la maison. Son corps osseux, large et plat, se dessinait sous un caraco de laine qui serrait la taille. Une jupe grise, trop courte, tombait jusqu'à la moitié des jambes, cachées en des bas bleus, et elle portait aussi des sabots pleins de paille. Un bonnet blanc, devenu jaune, couvrait quelques cheveux collés au crâne, et sa figure brune, maigre, laide, édentée, montrait cette physionomie sauvage et brute qu'ont souvent les faces des paysans.
L'homme demanda:
--Comment qu'y va?
La femme répondit:
--M'sieu le curé dit que c'est la fin, qu'il n' passera point la nuit.
Ils entrèrent tous deux dans la maison.
Après avoir traversé la cuisine, ils pénétrèrent dans la chambre, basse, noire, à peine éclairée par un carreau, devant lequel tombait une loque d'indienne normande. Les grosses poutres du plafond, brunies par le temps, noires et enfumées, traversaient la pièce de part en part, portant le mince plancher du grenier, où couraient, jour et nuit, des troupeaux de rats.
Le sol de terre, bossué, humide, semblait gras, et, dans le fond de l'appartement, le lit faisait une tache vaguement blanche. Un bruit régulier, rauque, une respiration dure, râlante, sifflante, avec un gargouillement d'eau comme celui que fait une pompe brisée, partait de la couche enténébrée où agonisait un vieillard, le père de la paysanne.
L'homme et la femme s'approchaient et regardèrent le moribond, de leur œil placide et résigné:
Le gendre dit:
--C'te fois, c'est fini; i n'ira pas seulement à la nuit.
La fermière reprit:
--C'est d'puis midi qu'i gargotte comme ça.
Puis ils se turent. Le père avait les yeux fermés, le visage couleur de terre, si sec qu'il semblait en bois. Sa bouche entr'ouverte laissait passer son souffle clapotant et dur; et le drap de toile grise se soulevait sur la poitrine à chaque aspiration.
Le gendre, après un long silence, prononça:
--Y a qu'a le quitter finir. J'y pouvons rien. Tout d' même c'est dérangeant pour les cossards, vu l' temps qu'est bon, qu'il faut r'piquer d'main.
Sa femme parut inquiète à cette pensée. Elle réfléchit quelques instants, puis déclara:
--Puisqu'i va passer, on l'enterrera pas avant samedi; t'auras ben d'main pour les cossards.
Le paysan méditait; il dit:
--Oui, mais demain qui faudra qu'invite pour l'imunation, que j' n' ai ben pour cinq à six heures à aller de Tourville à Manetot chez tout le monde.
La femme, après avoir médité deux ou trois minutes, prononça:
--I n'est seulement point trois heures, qu' tu pourrais commencer la tournée anuit et faire tout l' côté de Tourville. Tu peux ben dire qu'il a passé, puisqu'i n'en a pas quasiment pour la relevée.
L'homme demeura quelques instants perplexe, pesant les conséquences et les avantages de l'idée. Enfin il déclara:
--Tout d' même, j'y vas.
Il allait sortir; il revint et, après une hésitation:
--Pisque t'as point d'ouvrage, loche des pommes à cuire, et pis tu feras quatre douzaines de douillons pour ceux qui viendront à l'imunation, vu qu'i faudra se réconforter. T'allumeras le four avec la bourrée qu'est sous l' hangar au pressoir. Elle est sèque.
Et il sortit de la chambre, rentra dans la cuisine, ouvrit le buffet, prit un pain de six livres, en coupa soigneusement une tranche, recueillit dans le creux de sa main les miettes tombées sur la tablette, et se les jeta dans la bouche pour ne rien perdre. Puis il enleva avec la pointe de son couteau un peu de beurre salé au fond d'un pot de terre brune, l'étendit sur son pain, qu'il se mit à manger lentement, comme il faisait tout.
Et il retraversa la cour, apaisa le chien, qui se remettait à japper, sortit sur le chemin qui longeait son fossé, et s'éloigna dans la direction de Tourville.
Restée seule, la femme se mit à la besogne. Elle découvrit la huche à la farine, et prépara la pâte aux douillons. Elle la pétrissait longuement, la tournant et la retournant, la maniant, l'écrasant, la broyant. Puis elle en fit une grosse boule d'un blanc jaune, qu'elle laissa sur le coin de la table.
Alors elle alla chercher les pommes et, pour ne point blesser l'arbre avec la gaule, elle grimpa dedans au moyen d'un escabeau. Elle choisissait les fruits avec soin, pour ne prendre que les plus mûrs, et les entassait dans son tablier.
Une voix l'appela du chemin:
--Ohé, madame Chicot!
Elle se retourna. C'était un voisin, maître Osime Favet, le maire, qui s'en allait fumer ses terres, assis, les jambes pendantes, sur le tombereau d'engrais. Elle se retourna, et répondit:
--Qué qu'y a pour vot' service, maît' Osime?
--Et le pé, où qui n'en est!
Elle cria:
--Il est quasiment passé. C'est samedi l'imunation, à sept heures, vu les cossards qui pressent.
Le voisin répliqua:
--Entendu. Bonne chance! Portez-vous bien.
Elle répondit à sa politesse:
--Merci, et vous d' même.
Puis elle se remit à cueillir ses pommes.
Aussitôt qu'elle fut rentrée, elle alla voir son père, s'attendant à le trouver mort. Mais dès la porte elle distingua son râle bruyant et monotone, et jugeant inutile d'approcher du lit pour ne point perdre de temps, elle commença à préparer les douillons.
Elle enveloppait les fruits, un à un, dans une mince feuille de pâte, puis les alignait au bord de la table. Quand elle eut fait quarante-huit boules, rangées par douzaines l'une devant l'autre, elle pensa à préparer le souper, et elle accrocha sur le feu sa marmite, pour faire cuire les pommes de terre; car elle avait réfléchi qu'il était inutile d'allumer le four, ce jour-là même, ayant encore le lendemain tout entier pour terminer les préparatifs.
Son homme rentra vers cinq heures. Dès qu'il eut franchi le seuil, il demanda:
--C'est-il fini?
Elle répondit:
--Point encore; ça gargouille toujours.
Ils allèrent voir. Le vieux était absolument dans le même état. Son souffle rauque, régulier comme un mouvement d'horloge, ne s'était ni accéléré ni ralenti. Il revenait de seconde en seconde, variant un peu de ton, suivant que l'air entrait ou sortait de la poitrine.
Son gendre le regarda, puis il dit:
--I finira sans qu'on y pense, comme une chandelle.
Ils rentrèrent dans la cuisine et, sans parler, se mirent à souper. Quand ils eurent avalé la soupe, ils mangèrent encore une tartine de beurre, puis, aussitôt les assiettes lavées, rentrèrent dans la chambre de l'agonisant.
La femme, tenant une petite lampe à mèche fumeuse, la promena devant le visage de son père. S'il n'avait pas respiré, on l'aurait cru mort assurément.
Le lit des deux paysans était caché à l'autre bout de la chambre, dans une espèce d'enfoncement. Ils se couchèrent sans dire un mot, éteignirent la lumière, fermèrent les yeux; et bientôt deux ronflements inégaux, l'un plus profond, l'autre plus aigu, accompagnèrent le râle ininterrompu du mourant.
Les rats couraient dans le grenier.
Le mari s'éveilla dès les premières pâleurs du jour. Son beau-père vivait encore. Il secoua sa femme, inquiet de cette résistance du vieux.
--Dis donc, Phémie, i n' veut point finir. Qué qu' tu f'rais, té?
Il la savait de bon conseil.
Elle répondit:
--I n' passera point l' jour, pour sûr. N'y a point n'a craindre. Pour lors que l' maire n'opposera pas qu'on l'enterre tout de même demain, vu qu'on l'a fait pour maître Rénard le pé, qu'a trépassé juste aux semences.
Il fut convaincu par l'évidence du raisonnement; et il partit aux champs.
Sa femme fit cuire les douillons, puis accomplit toutes les besognes de la ferme.
A midi, le vieux n'était point mort. Les gens de journée loués pour le repiquage des cossards vinrent en groupe considérer l'ancien qui tardait à s'en aller. Chacun dit son mot, puis ils repartirent dans les terres.
A six heures, quand on rentra, le père respirait encore. Son gendre, à la fin, s'effraya.
--Qué qu' tu f'rais, à c'te heure, té, Phémie?
Elle ne savait non plus que résoudre. On alla trouver le maire. Il promit qu'il fermerait les yeux et autoriserait l'enterrement le lendemain. L'officier de santé, qu'on alla voir, s'engagea aussi, pour obliger maître Chicot, à antidater le certificat de décès. L'homme et la femme rentrèrent tranquilles.
Ils se couchèrent et s'endormirent comme la veille, mêlant leurs souffles sonores au souffle plus faible du vieux.
Quand ils s'éveillèrent, il n'était point mort.
Alors ils furent atterrés. Ils restaient debout, au chevet du père, le considérant avec méfiance, comme s'il avait voulu leur jouer un vilain tour, les tromper, les contrarier par plaisir, et ils lui en voulaient surtout du temps qu'il leur faisait perdre.
Le gendre demanda:
--Qué que j'allons faire?
Elle n'en savait rien; elle répondit:
--C'est-i contrariant, tout d' même!
On ne pouvait maintenant prévenir tous les invités, qui allaient arriver sur l'heure. On résolut de les attendre, pour leur expliquer la chose.
Vers sept heures moins dix, les premiers apparurent. Les femmes en noir, la tête couverte d'un grand voile, s'en venaient d'un air triste. Les hommes, gênés dans leurs vestes de drap, s'avançaient plus délibérément, deux par deux, en devisant des affaires.
Maître Chicot et sa femme, effarés, les reçurent en se désolant; et tous deux, tout à coup, au même moment, en abordant le premier groupe, se mirent à pleurer. Ils expliquaient l'aventure, contaient leur embarras, offraient des chaises, se remuaient, s'excusaient, voulaient prouver que tout le monde aurait fait comme eux, parlaient sans fin, devenus brusquement bavards à ne laisser personne leur répondre.
Ils allaient de l'un à l'autre:
--Je l'aurions point cru; c'est point croyable qu'il aurait duré comme ça!
Les invités interdits, un peu déçus, comme des gens qui manquent une cérémonie attendue, ne savaient que faire, demeuraient assis ou debout. Quelques-uns voulurent s'en aller. Maître Chicot les retint.
--J'allons casser une croûte tout d' même. J'avions fait des douillons; faut bien n'en profiter.
Les visages s'éclairèrent à cette pensée. On se mit à causer à voix basse. La cour peu à peu s'emplissait; les premiers venus disaient la nouvelle aux nouveaux arrivants. On chuchotait, l'idée des douillons égayant tout le monde.
Les femmes entraient pour regarder le mourant. Elles se signaient auprès du lit, balbutiaient une prière, ressortaient. Les hommes, moins avides de ce spectacle, jetaient un seul coup d'œil de la fenêtre qu'on avait ouverte.
Mme Chicot expliquait l'agonie:
--V'là deux jours qu'il est comme ça, ni plus ni moins, ni plus haut ni plus bas. Dirait-on point eune pompe qu'a pu d'iau?
Quand tout le monde eut vu l'agonisant, on pensa à la collation; mais comme on était trop nombreux pour tenir dans la cuisine, on sortit la table devant la porte. Les quatre douzaines de douillons, dorés, appétissants, tiraient les yeux, disposés dans deux grands plats. Chacun avançait le bras pour prendre le sien, craignant qu'il n'y en eût pas assez.
Mais il en resta quatre.
Maître Chicot, la bouche pleine, prononça:
--S'i nous véyait, l' pé, ça lui ferait deuil. C'est li qui les aimait d' son vivant.
Un gros paysan jovial déclara:
--I n'en mangera pu, à c't' heure. Chacun son tour.
Cette réflexion, loin d'attrister les invités, sembla les réjouir. C'était leur tour, à eux, de manger des boules.
Mme Chicot, désolée de la dépense, allait sans cesse au cellier chercher du cidre. Les brocs se suivaient et se vidaient coup sur coup. On riait maintenant, on parlait fort, on commençait à crier comme on crie dans les repas.
Tout à coup une vieille paysanne qui était restée près du moribond, retenue par une peur avide de cette chose qui lui arriverait bientôt à elle-même, apparut à la fenêtre et cria d'une voix aiguë:
--Il a passé! il a passé!
Chacun se tut. Les femmes se levèrent vivement pour aller voir.
Il était mort, en effet. Il avait cessé de râler. Les hommes se regardaient, baissaient les yeux, mal à leur aise. On n'avait pas fini de mâcher les boules. Il avait mal choisi son moment, ce gredin-là.
Les Chicot, maintenant, ne pleuraient plus. C'était fini, ils étaient tranquilles. Ils répétaient:
--J' savions bien qu' ça n' pouvait point durer. Si seulement il avait pu s' décider c'te nuit, ça n'aurait point fait tout ce dérangement.
N'importe, c'était fini. On l'enterrerait lundi, voilà tout, et on remangerait des douillons pour l'occasion.
Les invités s'en allèrent, en causant de la chose, contents tout de même d'avoir vu ça et aussi d'avoir cassé une croûte.
Et quand l'homme et la femme furent demeurés tout seuls, face à face, elle dit, la figure contractée par l'angoisse:
--Faudra tout d' même r'cuire quatre douzaines de boules! Si seulement il avait pu s' décider c'te nuit!
Et le mari, plus résigné, répondit:
--Ça n' serait pas à r'faire tous les jours.
_Le Vieux_ a paru dans _le Gaulois_ du dimanche 6 janvier 1884.
UN LÂCHE.
ON l'appelait dans le monde: le «beau Signoles». Il se nommait le vicomte Gontran-Joseph de Signoles. Orphelin et maître d'une fortune suffisante, il faisait figure, comme on dit. Il avait de la tournure et de l'allure, assez de parole pour faire croire à de l'esprit, une certaine grâce naturelle, un air de noblesse et de fierté, la moustache brave et l'œil doux, ce qui plaît aux femmes.
Il était demandé dans les salons, recherché par les valseuses, et il inspirait aux hommes cette inimitié souriante qu'on a pour les gens de figure énergique. On lui avait soupçonné quelques amours capables de donner fort bonne opinion d'un garçon. Il vivait heureux, tranquille, dans le bien-être moral le plus complet. On savait qu'il tirait bien l'épée et mieux encore le pistolet.
--Quand je me battrai, disait-il, je choisirai le pistolet. Avec cette arme, je suis sûr de tuer mon homme.
Or, un soir, comme il avait accompagné au théâtre deux jeunes femmes de ses amies, escortées d'ailleurs de leurs époux, il leur offrit, après le spectacle, de prendre une glace chez Tortoni. Ils étaient entrés depuis quelques minutes, quand il s'aperçut qu'un monsieur assis à une table voisine regardait avec obstination une de ses voisines. Elle semblait gênée, inquiète, baissait la tête. Enfin elle dit à son mari:
--Voici un homme qui me dévisage. Moi, je ne le connais pas; le connais-tu?
Le mari, qui n'avait rien vu, leva les yeux, mais déclara:
--Non, pas du tout.
La jeune femme reprit, moitié souriante, moitié fâchée:
--C'est fort gênant; cet individu me gâte ma glace.
Le mari haussa les épaules:
--Bast! n'y fais pas attention. S'il fallait s'occuper de tous les insolents qu'on rencontre, on n'en finirait pas.
Mais le vicomte s'était levé brusquement. Il ne pouvait admettre que cet inconnu gâtait une glace qu'il avait offerte. C'était à lui que l'injure s'adressait, puisque c'était par lui et pour lui que ses amis étaient entrés dans ce café. L'affaire donc ne regardait que lui.
Il s'avança vers l'homme et lui dit:
--Vous avez, monsieur, une manière de regarder ces dames que je ne puis tolérer. Je vous prie de vouloir bien cesser cette insistance.
L'autre répliqua:
--Vous allez me ficher la paix, vous.
Le vicomte déclara, les dents serrées:
--Prenez garde, monsieur, vous allez me forcer à passer la mesure.
Le monsieur ne répondit qu'un mot, un mot ordurier qui sonna d'un bout à l'autre du café, et fit, comme par l'effet d'un ressort, accomplir à chaque consommateur un mouvement brusque. Tous ceux qui tournaient le dos se retournèrent; tous les autres levèrent la tête; trois garçons pivotèrent sur leurs talons comme des toupies; les deux dames du comptoir eurent un sursaut, puis une conversion du torse entier, comme si elles eussent été deux automates obéissant à la même manivelle.
Un grand silence s'était fait. Puis, tout à coup, un bruit sec claqua dans l'air. Le vicomte avait giflé son adversaire. Tout le monde se leva pour s'interposer. Des cartes furent échangées.