Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 13

Part 20

Chapter 203,823 wordsPublic domain

--J'ai votre affaire. Je vous donne une étude sur la situation politique de toute notre colonie africaine, avec la Tunisie à gauche, l'Algérie au milieu, et le Maroc à droite, l'histoire des races qui peuplent ce grand territoire, et le récit d'une excursion sur la frontière marocaine jusqu'à la grande oasis de Figuig où aucun Européen n'a pénétré et qui est la cause du conflit actuel. Ça vous va-t-il?

Le père Walter s'écria:

--Admirable! Et quel titre?

--_De Tunis à Tanger!_

--Superbe.

Et Du Roy s'en alla fouiller dans la collection de _la Vie Française_ pour retrouver son premier article: «Les Mémoires d'un chasseur d'Afrique», qui, débaptisé, retapé et modifié, ferait admirablement l'affaire, d'un bout à l'autre, puisqu'il y était question de politique coloniale, de la population algérienne et d'une excursion dans la province d'Oran.

En trois quarts d'heure, la chose fut refaite, rafistolée, mise au point, avec une saveur d'actualité, et des louanges pour le nouveau cabinet.

Le directeur, ayant lu l'article, déclara:

--C'est parfait... parfait... parfait. Vous êtes un homme précieux. Tous mes compliments.

Et Du Roy rentra dîner, enchanté de sa journée, malgré l'échec de la Trinité, car il sentait bien la partie gagnée.

Sa femme, fiévreuse, l'attendait. Elle s'écria en le voyant:

--Tu sais que Laroche est ministre des affaires étrangères.

--Oui, je viens même de faire un article sur l'Algérie à ce sujet.

--Quoi donc?

--Tu le connais, le premier que nous ayons écrit ensemble: «Les Mémoires d'un chasseur d'Afrique», revu et corrigé pour la circonstance.

Elle sourit.

--Ah! oui, mais ça va très bien.

Puis après avoir songé quelques instants:

--J'y pense, cette suite que tu devais faire alors, et que tu as... laissée en route. Nous pouvons nous y mettre à présent. Ça nous donnera une jolie série bien en situation.

Il répondit en s'asseyant devant son potage:

--Parfaitement. Rien ne s'y oppose plus, maintenant que ce cocu de Forestier est trépassé.

Elle répliqua vivement d'un ton sec, blessé:

--Cette plaisanterie est plus que déplacée, et je te prie d'y mettre un terme. Voilà trop longtemps qu'elle dure.

Il allait riposter avec ironie; on lui apporta une dépêche contenant cette seule phrase, sans signature: «J'avais perdu la tête. Pardonnez-moi et venez demain, quatre heures, au parc Monceau.»

Il comprit, et, le cœur tout plein de joie, il dit à sa femme, en glissant le papier bleu dans sa poche:

--Je ne le ferai plus, ma chérie. C'est bête. Je le reconnais.

Et il commença à dîner.

Tout en mangeant il se répétait ces quelques mots: «J'avais perdu la tête, pardonnez-moi, et venez demain, quatre heures, au parc Monceau.» Donc elle cédait. Cela voulait dire: «Je me rends, je suis à vous, où vous voudrez, quand vous voudrez.»

Il se mit à rire. Madeleine demanda:

--Qu'est-ce que tu as?

--Pas grand'chose. Je pense à un curé que j'ai rencontré tantôt, et qui avait une bonne binette.

Du Roy arriva juste à l'heure au rendez-vous du lendemain. Sur tous les bancs du parc étaient assis des bourgeois accablés par la chaleur, et des bonnes nonchalantes qui semblaient rêver pendant que les enfants se roulaient dans le sable des chemins.

Il trouva Mme Walter dans la petite ruine antique où coule une source. Elle faisait le tour du cirque étroit de colonnettes, d'un air inquiet et malheureux.

Aussitôt qu'il l'eut saluée:

--Comme il y a du monde dans ce jardin! dit-elle.

Il saisit l'occasion:

--Oui, c'est vrai; voulez-vous venir autre part?

--Mais où?

--N'importe où, dans une voiture, par exemple. Vous baisserez le store de votre côté, et vous serez bien à l'abri.

--Oui, j'aime mieux ça; ici je meurs de peur.

--Eh bien, vous allez me retrouver dans cinq minutes à la porte qui donne sur le boulevard extérieur. J'y arriverai avec un fiacre.

Et il partit en courant.

Dès qu'elle l'eut rejoint et qu'elle eut bien voilé la vitre de son côté, elle demanda:

--Où avez-vous dit au cocher de nous conduire?

Georges répondit:

--Ne vous occupez de rien, il est au courant.

Il avait donné à l'homme l'adresse de son appartement de la rue de Constantinople.

Elle reprit:

--Vous ne vous figurez pas comme je souffre à cause de vous, comme je suis tourmentée et torturée. Hier, j'ai été dure, dans l'église, mais je voulais vous fuir à tout prix. J'ai tellement peur de me trouver seule avec vous. M'avez-vous pardonnée?

Il lui serrait les mains:

--Oui, oui. Qu'est-ce que je ne vous pardonnerais pas, vous aimant comme je vous aime?

Elle le regardait d'un air suppliant.

--Écoutez, il faut me promettre de me respecter... de ne pas... de ne pas... autrement je ne pourrais plus vous revoir.

Il ne répondit point d'abord; il avait sous la moustache ce sourire fin qui troublait les femmes. Il finit par murmurer:

--Je suis votre esclave.

Alors elle se mit à lui raconter comment elle s'était aperçue qu'elle l'aimait en apprenant qu'il allait épouser Madeleine Forestier. Elle donnait des détails, de petits détails de dates et des choses intimes.

Soudain elle se tut. La voiture venait de s'arrêter. Du Roy ouvrit la portière.

--Où sommes-nous? dit-elle.

Il répondit:

--Descendez et entrez dans cette maison. Nous y serons plus tranquilles.

--Mais où sommes-nous?

--Chez moi. C'est mon appartement de garçon que j'ai repris... pour quelques jours... pour avoir un coin où nous puissions nous voir.

Elle s'était cramponnée au capiton du fiacre, épouvantée à l'idée de ce tête-à-tête, et elle balbutiait:

--Non, non, je ne veux pas! Je ne veux pas!

Il prononça d'une voix énergique:

--Je vous jure de vous respecter. Venez. Vous voyez bien qu'on nous regarde, qu'on va se rassembler autour de nous. Dépêchez-vous... dépêchez-vous... descendez.

Et il répéta:

--Je vous jure de vous respecter.

Un marchand de vin sur sa porte les regardait d'un air curieux. Elle fut saisie de terreur et s'élança dans la maison.

Elle allait monter l'escalier. Il la retint par le bras:

--C'est ici, au rez-de-chaussée.

Et il la poussa dans son logis.

Dès qu'il eut refermé la porte, il la saisit comme une proie. Elle se débattait, luttait, bégayait: «Oh! mon Dieu!... oh! mon Dieu!...»

Il lui baisait le cou, les yeux, les lèvres avec emportement, sans qu'elle pût éviter ses caresses furieuses; et tout en le repoussant, tout en fuyant sa bouche, elle lui rendait, malgré elle, ses baisers.

Tout d'un coup elle cessa de se débattre, et vaincue, résignée, se laissa dévêtir par lui. Il enlevait une à une, adroitement et vite toutes les parties de son costume, avec des doigts légers de femme de chambre.

Elle lui avait arraché des mains son corsage pour se cacher la figure dedans, et elle demeurait debout, toute blanche, au milieu de ses robes abattues à ses pieds.

Il lui laissa ses bottines et l'emporta dans ses bras vers le lit. Alors, elle lui murmura à l'oreille, d'une voix brisée: «Je vous jure... je vous jure... que je n'ai jamais eu d'amant,» comme une jeune fille aurait dit: «je vous jure que je suis vierge.»

Et il pensait: «Voilà ce qui m'est bien égal, par exemple.»

V

L'AUTOMNE était venu. Les Du Roy avaient passé à Paris tout l'été, menant une campagne énergique dans _la Vie Française_ en faveur du nouveau cabinet pendant les courtes vacances des députés.

Quoiqu'on fût seulement dans les premiers jours d'octobre, les Chambres allaient reprendre leurs séances, car les affaires du Maroc devenaient menaçantes.

Personne, au fond, ne croyait à une expédition vers Tanger, bien que, le jour de la séparation du Parlement, un député de la droite, le comte de Lambert-Sarrazin, dans un discours plein d'esprit, applaudi même par les centres, eût offert de parier et de donner en gage sa moustache, comme avait fait jadis un célèbre vice-roi des Indes, contre les favoris du chef du Conseil que le nouveau cabinet ne se pourrait tenir d'imiter l'ancien et d'envoyer une armée à Tanger, en pendant à celle de Tunis, par amour de la symétrie, comme on met deux vases sur une cheminée.

Il avait ajouté: «La terre d'Afrique est en effet une cheminée pour la France, messieurs, une cheminée qui brûle notre meilleur bois, une cheminée à grand tirage qu'on allume avec le papier de la Banque.

«Vous vous êtes offert la fantaisie artiste d'orner l'angle de gauche d'un bibelot tunisien qui vous coûte cher, vous verrez que M. Marrot va vouloir imiter son prédécesseur et orner l'angle de droite avec un bibelot marocain.»

Ce discours, demeuré célèbre, avait servi de thème à Du Roy pour dix articles sur la colonie algérienne, pour toute sa série interrompue lors de ses débuts au journal, et il avait soutenu énergiquement l'idée d'une expédition militaire, bien qu'il fût convaincu qu'elle n'aurait pas lieu. Il avait fait vibrer la corde patriotique et bombardé l'Espagne avec tout l'arsenal d'arguments méprisants qu'on emploie contre les peuples dont les intérêts sont contraires aux vôtres.

_La Vie Française_ avait gagné une importance considérable à ses attaches connues avec le Pouvoir. Elle donnait, avant les feuilles les plus sérieuses, les nouvelles politiques, indiquait par des nuances les intentions des ministres ses amis; et tous les journaux de Paris et de la province cherchaient chez elle leurs informations. On la citait, on la redoutait, on commençait à la respecter. Ce n'était plus l'organe suspect d'un groupe de tripoteurs politiques, mais l'organe avoué du cabinet. Laroche-Mathieu était l'âme du journal et Du Roy son porte-voix. Le père Walter, député muet et directeur cauteleux, sachant s'effacer, s'occupait dans l'ombre, disait-on, d'une grosse affaire de mines de cuivre, au Maroc.

Le salon de Madeleine était devenu un centre influent, où se réunissaient chaque semaine plusieurs membres du cabinet. Le président du Conseil avait même dîné deux fois chez elle; et les femmes des hommes d'État, qui hésitaient autrefois à franchir sa porte, se vantaient à présent d'être ses amies, lui faisant plus de visites qu'elles n'en recevaient d'elle.

Le ministre des affaires étrangères régnait presque en maître dans la maison. Il y venait à toute heure, apportant des dépêches, des renseignements, des informations qu'il dictait soit au mari, soit à la femme, comme s'ils eussent été ses secrétaires.

Quand Du Roy, après le départ du ministre, demeurait seul en face de Madeleine, il s'emportait, avec des menaces dans la voix et des insinuations perfides dans les paroles, contre les allures de ce médiocre parvenu.

Mais elle haussait les épaules avec mépris, répétant:

--Fais-en autant que lui, toi. Deviens ministre; et tu pourras faire ta tête. Jusque-là, tais-toi.

Il frisait sa moustache en la regardant de côté.

--On ne sait pas de quoi je suis capable, disait-il, on l'apprendra peut-être, un jour.

Elle répondait avec philosophie:

--Qui vivra, verra.

Le matin de la rentrée des Chambres, la jeune femme, encore au lit, faisait mille recommandations à son mari qui s'habillait afin d'aller déjeuner chez M. Laroche-Mathieu et de recevoir ses instructions avant la séance, pour l'article politique du lendemain dans _la Vie Française_, cet article devant être une sorte de déclaration officieuse des projets réels du cabinet.

Madeleine disait:

--Surtout n'oublie pas de lui demander si le général Belloncle est envoyé à Oran, comme il en était question. Cela aurait une grande signification.

Georges, nerveux, répondit:

--Mais je sais aussi bien que toi ce que j'ai à faire. Fiche-moi la paix avec tes rabâchages.

Elle reprit tranquillement:

--Mon cher, tu oublies toujours la moitié des commissions dont je te charge pour le ministre.

Il grogna:

--Il m'embête, ton ministre, à la fin! C'est un serin.

Elle dit avec calme:

--Ce n'est pas plus mon ministre que le tien. Il t'est plus utile qu'à moi.

Il s'était tourné un peu vers elle en ricanant:

--Pardon, il ne me fait pas la cour, à moi.

Elle déclara lentement:

--A moi non plus, d'ailleurs; mais il fait notre fortune.

Il se tut, puis, après quelques instants:

--Si j'avais à choisir parmi tes adorateurs, j'aimerais encore mieux cette vieille ganache de Vaudrec. Qu'est-ce qu'il devient, celui-là? je ne l'ai pas vu depuis huit jours.

Elle répliqua, sans s'émouvoir:

--Il est souffrant, il m'a écrit qu'il gardait même le lit avec une attaque de goutte. Tu devrais passer prendre de ses nouvelles. Tu sais qu'il t'aime beaucoup, et cela lui ferait plaisir.

Georges répondit:

--Oui, certainement, j'irai tantôt.

Il avait achevé sa toilette, et, son chapeau sur la tête, il cherchait s'il n'avait rien négligé. N'ayant rien trouvé, il s'approcha du lit, embrassa sa femme sur le front:

--A tantôt, ma chérie, je ne serai pas rentré avant sept heures au plus tôt.

Et il sortit.

M. Laroche-Mathieu l'attendait, car il déjeunait à dix heures ce jour-là, le conseil devant se réunir à midi, avant la réouverture du Parlement.

Dès qu'ils furent à table, seuls avec le secrétaire particulier du ministre, Mme Laroche-Mathieu n'ayant pas voulu changer l'heure de son repas, Du Roy parla de son article, il en indiqua la ligne, consultant ses notes griffonnées sur des cartes de visite; puis quand il eut fini:

--Voyez-vous quelque chose à modifier, mon cher ministre?

--Fort peu, mon cher ami. Vous êtes peut-être un peu trop affirmatif dans l'affaire du Maroc. Parlez de l'expédition comme si elle devait avoir lieu, mais en laissant bien entendre qu'elle n'aura pas lieu et que vous n'y croyez pas le moins du monde. Faites que le public lise bien entre les lignes que nous n'irons pas nous fourrer dans cette aventure.

--Parfaitement. J'ai compris, et je me ferai bien comprendre. Ma femme m'a chargé de vous demander à ce sujet si le général Belloncle serait envoyé à Oran. Après ce que vous venez de dire, je conclus que non.

L'homme d'État répondit:

--Non.

Puis on causa de la session qui s'ouvrait. Laroche-Mathieu se mit à pérorer, préparant l'effet des phrases qu'il allait répandre sur ses collègues quelques heures plus tard. Il agitait sa main droite, levant en l'air tantôt sa fourchette, tantôt son couteau, tantôt une bouchée de pain, et, s'adressant à l'Assemblée invisible, il expectorait son éloquence liquoreuse de beau garçon bien coiffé. Une très petite moustache roulée redressait sur sa lèvre deux pointes pareilles à des queues de scorpion, et ses cheveux huilés de brillantine, séparés au milieu du front, arrondissaient sur ses tempes deux bandeaux de bellâtre provincial. Il était un peu trop gras, un peu bouffi, bien que jeune; le ventre tendait son gilet.

Le secrétaire particulier mangeait et buvait tranquillement, accoutumé sans doute à ces douches de faconde; mais Du Roy, que la jalousie du succès obtenu mordait au cœur, songeait: «Va donc, ganache! Quels crétins que ces hommes politiques!»

Et, comparant sa valeur à lui, à l'importance bavarde de ce ministre, il se disait: «Cristi, si j'avais seulement cent mille francs nets pour me présenter à la députation dans mon beau pays de Rouen, pour rouler dans la pâte de leur grosse malice mes braves Normands finauds et lourdauds, quel homme d'État je ferais, à côté de ces polissons imprévoyants.

Jusqu'au café, M. Laroche-Mathieu parla, puis, ayant vu qu'il était tard, il sonna pour qu'on fît avancer son coupé, et, tendant la main au journaliste:

--C'est bien compris, mon cher ami?

--Parfaitement, mon cher ministre, comptez sur moi.

Et Du Roy s'en alla tout doucement vers le journal, pour commencer son article, car il n'avait rien à faire jusqu'à quatre heures. A quatre heures il devait retrouver, rue de Constantinople, Mme de Marelle qu'il y voyait régulièrement deux fois par semaine, le lundi et le vendredi.

Mais en entrant à la rédaction, on lui remit une dépêche fermée; elle était de Mme Walter et disait:

«Il faut absolument que je te parle aujourd'hui. C'est très grave, très grave. Attends-moi à deux heures rue de Constantinople. Je peux te rendre un grand service.

«Ton amie jusqu'à la mort, «VIRGINIE.»

Il jura: «Nom de Dieu! quel crampon.» Et, saisi par un accès de mauvaise humeur, il ressortit aussitôt, trop irrité pour travailler.

Depuis six semaines il essayait de rompre avec elle sans parvenir à lasser son attachement acharné.

Elle avait eu, après sa chute, un accès de remords épouvantable, et, dans trois rendez-vous successifs, avait accablé son amant de reproches et de malédictions. Ennuyé de ces scènes, et déjà rassasié de cette femme mûre et dramatique, il s'était simplement éloigné, espérant que l'aventure serait finie de cette façon. Mais alors elle s'était accrochée à lui éperdument, se jetant dans cet amour comme on se jette dans une rivière avec une pierre au cou. Il s'était laissé reprendre, par faiblesse, par complaisance, par égards; et elle l'avait emprisonné dans une passion effrénée et fatigante, elle l'avait persécuté de sa tendresse.

Elle voulait le voir tous les jours, l'appelait à tout moment par des télégrammes, pour des rencontres rapides au coin des rues, dans un magasin, dans un jardin public.

Elle lui répétait alors, en quelques phrases, toujours les mêmes, qu'elle l'adorait et l'idolâtrait, puis elle le quittait en lui jurant «qu'elle était bien heureuse de l'avoir vu.»

Elle se montrait tout autre qu'il ne l'avait rêvée, essayant de le séduire avec des grâces puériles, des enfantillages d'amour ridicules à son âge. Étant demeurée jusque-là strictement honnête, vierge de cœur, fermée à tout sentiment, ignorante de toute sensualité, ça avait été tout d'un coup chez cette femme sage dont la quarantaine tranquille semblait un automne pâle après un été froid, ça avait été une sorte de printemps fané, plein de petites fleurs mal sorties et de bourgeons avortés, une étrange éclosion d'amour de fillette, d'amour tardif, ardent et naïf, fait d'élans imprévus, de petits cris de seize ans, de cajoleries embarrassantes, de grâces vieillies sans avoir été jeunes. Elle écrivait dix lettres en un jour, des lettres niaisement folles, d'un style bizarre, poétique et risible, orné comme celui des Indiens, plein de noms de bêtes et d'oiseaux.

Dès qu'ils étaient seuls elle l'embrassait avec des gentillesses lourdes de grosse gamine, des moues de lèvres un peu grotesques, des sauteries qui secouaient sa poitrine trop pesante sous l'étoffe du corsage.

Il était surtout écœuré de l'entendre dire «Mon rat», «Mon chien», «Mon chat», «Mon bijou», «Mon oiseau bleu», «Mon trésor», et de la voir s'offrir à lui chaque fois avec une petite comédie de pudeur enfantine, de petits mouvements de crainte qu'elle jugeait gentils et de petits jeux de pensionnaire dépravée.

Elle demandait: «A qui cette bouche-là?» Et quand il ne répondait pas tout de suite: «C'est à moi», elle insistait jusqu'à le faire pâlir d'énervement.

Elle aurait dû sentir, lui semblait-il, qu'il faut, en amour, un tact, une adresse, une prudence et une justesse extrêmes; que s'étant donnée à lui, elle, mûre, mère de famille, femme du monde, elle devait se livrer gravement, avec une sorte d'emportement contenu, sévère, avec des larmes peut-être, mais avec les larmes de Didon, non plus avec celles de Juliette.

Elle lui répétait sans cesse:

--Comme je t'aime, mon petit! M'aimes-tu autant, dis, mon bébé?

Il ne pouvait plus l'entendre prononcer «mon petit» ni «mon bébé» sans avoir envie de l'appeler «ma vieille».

Elle lui disait:

--Quelle folie j'ai faite de te céder. Mais je ne le regrette pas. C'est si bon d'aimer!

Tout cela semblait à Georges irritant dans cette bouche. Elle murmurait: «C'est si bon d'aimer» comme l'aurait fait une ingénue, au théâtre.

Et puis elle l'exaspérait par la maladresse de sa caresse. Devenue soudain sensuelle sous le baiser de ce beau garçon qui avait si fort allumé son sang, elle apportait dans son étreinte une ardeur inhabile et une application sérieuse qui donnaient à rire à Du Roy et le faisaient songer aux vieillards qui essayent d'apprendre à lire.

Et quand elle aurait dû le meurtrir dans ses bras, en le regardant ardemment de cet œil profond et terrible qu'ont certaines femmes défraîchies, superbes en leur dernier amour, quand elle aurait dû le mordre de sa bouche muette et frissonnante en l'écrasant sous sa chair épaisse et chaude, fatiguée, mais insatiable, elle se trémoussait comme une gamine et zézayait pour être gracieuse: «T'aime tant, mon petit. T'aime tant. Fais un beau m'amour à ta petite femme!»

Il avait alors une envie folle de jurer, de prendre son chapeau et de partir en tapant la porte.

Ils s'étaient vus souvent, dans les premiers temps, rue de Constantinople, mais Du Roy, qui redoutait une rencontre avec Mme de Marelle, trouvait mille prétextes maintenant pour se refuser à ces rendez-vous.

Il avait dû alors venir presque tous les jours chez elle, tantôt déjeuner, tantôt dîner. Elle lui serrait la main sous la table, lui tendait sa bouche derrière les portes. Mais lui s'amusait surtout à jouer avec Suzanne qui l'égayait par ses drôleries. Dans son corps de poupée s'agitait un esprit agile et malin, imprévu et sournois, qui faisait toujours la parade comme une marionnette de foire. Elle se moquait de tout et de tout le monde, avec un à-propos mordant. Georges excitait sa verve, la poussait à l'ironie, et ils s'entendaient à merveille.

Elle l'appelait à tout instant: «Écoutez, Bel-Ami. Venez ici, Bel-Ami.»

Il quittait aussitôt la maman pour courir à la fillette qui lui murmurait quelque méchanceté dans l'oreille, et ils riaient de tout leur cœur.

Cependant, dégoûté de l'amour de la mère, il en arrivait à une insurmontable répugnance; il ne pouvait plus la voir, ni l'entendre, ni penser à elle sans colère. Il cessa donc d'aller chez elle, de répondre à ses lettres et de céder à ses appels.

Elle comprit enfin qu'il ne l'aimait plus, et souffrit horriblement. Mais elle s'acharna, elle l'épia, le suivit, l'attendit dans un fiacre aux stores baissés, à la porte du journal, à la porte de sa maison, dans les rues où elle espérait qu'il passerait.

Il avait envie de la maltraiter, de l'injurier, de la frapper, de lui dire nettement: «Zut, j'en ai assez, vous m'embêtez.» Mais il gardait toujours quelques ménagements, à cause de _la Vie Française_; et il tâchait, à force de froideur, de duretés enveloppées d'égards et même de paroles rudes par moments, de lui faire comprendre qu'il fallait bien que cela finît.

Elle s'entêtait surtout à chercher des ruses pour l'attirer rue de Constantinople, et il tremblait sans cesse que les deux femmes ne se trouvassent, un jour, nez à nez, à la porte.

Son affection pour Mme de Marelle, au contraire, avait grandi pendant l'été. Il l'appelait son «gamin», et décidément elle lui plaisait. Leurs deux natures avaient des crochets pareils; ils étaient bien, l'un et l'autre, de la race aventureuse des vagabonds de la vie, de ces vagabonds mondains qui ressemblent fort, sans s'en douter, aux bohèmes des grandes routes.

Ils avaient eu un été d'amour charmant, un été d'étudiants qui font la noce, s'échappant pour aller déjeuner ou dîner à Argenteuil, à Bougival, à Maisons, à Poissy, passant des heures dans un bateau à cueillir des fleurs le long des berges. Elle adorait les fritures de Seine, les gibelottes et les matelotes, les tonnelles des cabarets et les cris des canotiers. Il aimait partir avec elle, par un jour clair, sur l'impériale d'un train de banlieue et traverser, en disant des bêtises gaies, la vilaine campagne de Paris où bourgeonnent d'affreux chalets bourgeois.

Et quand il lui fallait rentrer pour dîner chez Mme Walter, il haïssait la vieille maîtresse acharnée, en souvenir de la jeune qu'il venait de quitter, et qui avait défloré ses désirs et moissonné son ardeur dans les herbes du bord de l'eau.

Il se croyait enfin à peu près délivré de la Patronne, à qui il avait exprimé d'une façon claire, presque brutale, sa résolution de rompre, quand il reçut au journal le télégramme l'appelant, à deux heures, rue de Constantinople.