Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 13

Part 14

Chapter 143,932 wordsPublic domain

Qu'allait-elle faire maintenant? Qui épouserait-elle? Un député, comme le pensait Mme de Marelle, ou quelque gaillard d'avenir, un Forestier supérieur? Avait-elle des projets, des plans, des idées arrêtées? Comme il eût désiré savoir cela! Mais pourquoi ce souci de ce qu'elle ferait? Il se le demanda, et s'aperçut que son inquiétude venait d'une de ces arrière-pensées confuses, secrètes, qu'on se cache à soi-même et qu'on ne découvre qu'en allant fouiller tout au fond de soi.

Oui, pourquoi n'essayerait-il pas lui-même cette conquête? Comme il serait fort, avec elle, et redoutable! Comme il pourrait aller vite et loin, et sûrement.

Et pourquoi ne réussirait-il pas? Il sentait bien qu'il lui plaisait, qu'elle avait pour lui plus que de la sympathie, une de ces affections qui naissent entre deux natures semblables et qui tiennent autant d'une séduction réciproque que d'une sorte de complicité muette. Elle le savait intelligent, résolu, tenace; elle pouvait avoir confiance en lui.

Ne l'avait-elle pas fait venir en cette circonstance si grave? Et pourquoi l'avait-elle appelé? Ne devait-il pas voir là une sorte de choix, une sorte d'aveu, une sorte de désignation? Si elle avait pensé à lui, juste à ce moment où elle allait devenir veuve, c'est que, peut-être, elle avait songé à celui qui deviendrait de nouveau son compagnon, son allié?

Et une envie impatiente le saisit de savoir, de l'interroger, de connaître ses intentions. Il devait repartir le surlendemain, ne pouvant demeurer seul avec cette jeune femme, dans cette maison. Donc il fallait se hâter, il fallait, avant de retourner à Paris, surprendre avec adresse, avec délicatesse, ses projets, et ne pas la laisser revenir, céder aux sollicitations d'un autre peut-être, et s'engager sans retour.

Le silence de la chambre était profond; on n'entendait que le balancier de la pendule qui battait sur la cheminée son tic tac métallique et régulier.

Il murmura:

--Vous devez être bien fatiguée?

Elle répondit:

--Oui, mais je suis surtout accablée.

Le bruit de leur voix les étonna, sonnant étrangement dans cet appartement sinistre. Et ils regardèrent soudain le visage du mort, comme s'ils se fussent attendus à le voir remuer, à l'entendre leur parler, ainsi qu'il faisait quelques heures plus tôt.

Duroy reprit:

--Oh! c'est un gros coup pour vous, et un changement si complet dans votre vie, un vrai bouleversement du cœur et de l'existence entière.

Elle soupira longuement sans répondre.

Il continua:

--C'est si triste pour une jeune femme de se trouver seule comme vous allez l'être.

Puis il se tut. Elle ne dit rien. Il balbutia:

--Dans tous les cas, vous savez le pacte conclu entre nous. Vous pouvez disposer de moi comme vous voudrez. Je vous appartiens.

Elle lui tendit la main en jetant sur lui un de ces regards mélancoliques et doux qui remuent en nous jusqu'aux moelles des os:

--Merci, vous êtes bon, excellent. Si j'osais et si je pouvais quelque chose pour vous, je dirais aussi: Comptez sur moi.

Il avait pris la main offerte et il la gardait, la serrant, avec une envie ardente de la baiser. Il s'y décida enfin, et l'approchant lentement de sa bouche, il tint longtemps la peau fine, un peu chaude, fiévreuse et parfumée contre ses lèvres.

Puis quand il sentit que cette caresse d'ami allait devenir trop prolongée, il sut laisser retomber la petite main. Elle s'en revint mollement sur le genou de la jeune femme qui prononça gravement:

--Oui, je vais être bien seule, mais je m'efforcerai d'être courageuse.

Il ne savait comment lui laisser comprendre qu'il serait heureux, bien heureux, de l'avoir pour femme à son tour. Certes il ne pouvait pas le lui dire, à cette heure, en ce lieu, devant ce corps; cependant il pouvait, lui semblait-il, trouver une de ces phrases ambiguës, convenables et compliquées, qui ont des sens cachés sous les mots, et qui expriment tout ce qu'on veut par leurs réticences calculées.

Mais le cadavre le gênait, le cadavre rigide, étendu devant eux, et qu'il sentait entre eux. Depuis quelque temps d'ailleurs il croyait saisir dans l'air enfermé de la pièce une odeur suspecte, une haleine pourrie, venue de cette poitrine décomposée, le premier souffle de charogne que les pauvres morts couchés en leur lit jettent aux parents qui les veillent, souffle horrible dont ils emplissent bientôt la boîte creuse de leur cercueil.

Duroy demanda:

--Ne pourrait-on ouvrir un peu la fenêtre? Il me semble que l'air est corrompu.

Elle répondit:

--Mais oui. Je venais aussi de m'en apercevoir.

Il alla vers la fenêtre et l'ouvrit. Toute la fraîcheur parfumée de la nuit entra, troublant la flamme des deux bougies allumées auprès du lit. La lune répandait, comme l'autre soir, sa lumière abondante et calme sur les murs blancs des villas et sur la grande nappe luisante de la mer. Duroy, respirant à pleins poumons, se sentit brusquement assailli d'espérances, comme soulevé par l'approche frémissante du bonheur.

Il se retourna:

--Venez donc prendre un peu le frais, dit-il, il fait un temps admirable.

Elle s'en vint tranquillement et s'accouda près de lui.

Alors il murmura à voix basse:

--Écoutez-moi, et comprenez bien ce que je veux dire. Ne vous indignez pas, surtout, de ce que je vous parle d'une pareille chose en un semblable moment, mais je vous quitterai après-demain, et quand vous reviendrez à Paris il serait peut-être trop tard. Voilà... Je ne suis qu'un pauvre diable, sans fortune et dont la position est à faire, vous le savez. Mais j'ai de la volonté, quelque intelligence à ce que je crois, et je suis en route, en bonne route. Avec un homme arrivé on sait ce qu'on prend; avec un homme qui commence on ne sait pas où il ira. Tant pis, ou tant mieux. Enfin je vous ai dit un jour, chez vous, que mon rêve le plus cher aurait été d'épouser une femme comme vous. Je vous répète aujourd'hui ce désir. Ne me répondez pas. Laissez-moi continuer. Ce n'est point une demande que je vous adresse. Le lieu et l'instant la rendraient odieuse. Je tiens seulement à ne point vous laisser ignorer que vous pouvez me rendre heureux d'un mot, que vous pouvez faire de moi soit un ami fraternel, soit même un mari à votre gré, que mon cœur et ma personne sont à vous. Je ne veux pas que vous me répondiez maintenant; je ne veux plus que nous parlions de cela, ici. Quand nous nous reverrons, à Paris, vous me ferez comprendre ce que vous aurez résolu. Jusque-là plus un mot, n'est-ce pas?

Il avait débité cela sans la regarder, comme s'il eût semé ses paroles dans la nuit devant lui. Et elle semblait n'avoir point entendu, tant elle était demeurée immobile, regardant aussi devant elle, d'un œil fixe et vague, le grand paysage pâle éclairé par la lune.

Ils demeurèrent longtemps côte à côte, coude à coude, silencieux et méditant.

Puis elle murmura:

--Il fait un peu froid.

Et s'étant retournée, elle revint vers le lit. Il la suivit.

Lorsqu'il s'approcha, il reconnut que vraiment Forestier commençait à sentir; et il éloigna son fauteuil, car il n'aurait pu supporter longtemps cette odeur de pourriture. Il dit:

--Il faudra le mettre en bière dès le matin.

Elle répondit:

--Oui, oui, c'est entendu; le menuisier viendra vers huit heures.

Et Duroy ayant soupiré: «Pauvre garçon!» elle poussa à son tour un long soupir de résignation navrée.

Ils le regardaient moins souvent, accoutumés déjà à l'idée de cette mort, commençant à consentir mentalement à cette disparition qui, tout à l'heure encore, les révoltait et les indignait, eux qui étaient mortels aussi.

Ils ne parlaient plus, continuant à veiller d'une façon convenable, sans dormir. Mais, vers minuit, Duroy s'assoupit le premier. Quand il se réveilla, il vit que Mme Forestier sommeillait également, et ayant pris une posture plus commode, il ferma de nouveau les yeux en grommelant: «Sacristi! on est mieux dans ses draps, tout de même.»

Un bruit soudain le fit tressauter. La garde entrait. Il faisait grand jour. La jeune femme, sur le fauteuil en face, semblait aussi surprise que lui. Elle était un peu pâle, mais toujours jolie, fraîche, gentille, malgré cette nuit passée sur un siège.

Alors, ayant regardé le cadavre, Duroy tressaillit et s'écria:

--Oh! sa barbe!

Elle avait poussé, cette barbe, en quelques heures, sur cette chair qui se décomposait, comme elle poussait en quelques jours sur la face d'un vivant. Et ils demeuraient effarés par cette vie qui continuait sur ce mort, comme devant un prodige affreux, devant une menace surnaturelle de résurrection, devant une de ces choses anormales, effrayantes qui bouleversent et confondent l'intelligence.

Ils allèrent ensuite tous les deux se reposer jusqu'à onze heures. Puis ils mirent Charles au cercueil, et ils se sentirent aussitôt allégés, rassérénés. Ils s'assirent en face l'un de l'autre pour déjeuner avec une envie éveillée de parler de choses consolantes, plus gaies, de rentrer dans la vie, puisqu'ils en avaient fini avec la mort.

Par la fenêtre, grande ouverte, la douce chaleur du printemps entrait, apportant le souffle parfumé de la corbeille d'œillets fleurie devant la porte.

Mme Forestier proposa à Duroy de faire un tour dans le jardin, et ils se mirent à marcher doucement autour du petit gazon en respirant avec délices l'air tiède plein de l'odeur des sapins et des eucalyptus.

Et, tout à coup, elle lui parla, sans tourner la tête vers lui, comme il avait fait pendant la nuit, là-haut. Elle prononçait les mots lentement, d'une voix basse et sérieuse:

--Écoutez, mon cher ami, j'ai bien réfléchi... déjà... à ce que vous m'avez proposé, et je ne veux pas vous laisser partir sans vous répondre un mot. Je ne vous dirai, d'ailleurs, ni oui ni non. Nous attendrons, nous verrons, nous nous connaîtrons mieux. Réfléchissez beaucoup de votre côté. N'obéissez pas à un entraînement trop facile. Mais, si je vous parle de cela, avant même que ce pauvre Charles soit descendu dans sa tombe, c'est qu'il importe, après ce que vous m'avez dit, que vous sachiez bien qui je suis, afin de ne pas nourrir plus longtemps la pensée que vous m'avez exprimée, si vous n'êtes pas d'un... d'un... caractère à me comprendre et à me supporter.--Comprenez-moi bien. Le mariage pour moi n'est pas une chaîne, mais une association. J'entends être libre, tout à fait libre de mes actes, de mes démarches, de mes sorties, toujours. Je ne pourrais tolérer ni contrôle, ni jalousie, ni discussion sur ma conduite. Je m'engagerais, bien entendu, à ne jamais compromettre le nom de l'homme que j'aurais épousé, à ne jamais le rendre odieux ou ridicule. Mais il faudrait aussi que cet homme s'engageât à voir en moi une égale, une alliée, et non pas une inférieure ni une épouse obéissante et soumise. Mes idées, je le sais, ne sont pas celles de tout le monde, mais je n'en changerai point. Voilà.--J'ajoute aussi: Ne me répondez pas, ce serait inutile et inconvenant. Nous nous reverrons et nous reparlerons peut-être de tout cela, plus tard.--Maintenant, allez faire un tour. Moi, je retourne près de lui. A ce soir.

Il lui baisa longuement la main et s'en alla sans prononcer un mot.

Le soir, ils ne se virent qu'à l'heure du dîner. Puis ils montèrent à leurs chambres, étant tous deux brisés de fatigue.

Charles Forestier fut enterré le lendemain, sans aucune pompe, dans le cimetière de Cannes. Et Georges Duroy voulut prendre le rapide de Paris qui passe à une heure et demie.

Mme Forestier l'avait conduit à la gare. Ils se promenaient tranquillement sur le quai, en attendant l'heure du départ, et parlaient de choses indifférentes.

Le train arriva, très court, un vrai rapide, n'ayant que cinq wagons.

Le journaliste choisit sa place, puis redescendit pour causer encore quelques instants avec elle, saisi soudain d'une tristesse, d'un chagrin, d'un regret violent de la quitter, comme s'il allait la perdre pour toujours.

Un employé criait: «Marseille, Lyon, Paris, en voiture!» Duroy monta, puis s'accouda à la portière pour lui dire encore quelques mots. La locomotive siffla et le convoi doucement se mit en marche.

Le jeune homme, penché hors du wagon, regardait la jeune femme immobile sur le quai et dont le regard le suivait. Et soudain, comme il allait la perdre de vue, il prit avec ses deux mains un baiser sur sa bouche pour le jeter vers elle.

Elle le lui renvoya d'un geste plus discret, hésitant, ébauché seulement.

DEUXIÈME PARTIE.

I

GEORGES DUROY avait retrouvé toutes ses habitudes anciennes.

Installé maintenant dans le petit rez-de-chaussée de la rue de Constantinople, il vivait sagement, en homme qui prépare une existence nouvelle. Ses relations avec Mme de Marelle avaient même pris une allure conjugale, comme s'il se fût exercé d'avance à l'événement prochain; et sa maîtresse, s'étonnant souvent de la tranquillité réglée de leur union, répétait en riant:

--Tu es encore plus popote que mon mari; ça n'était pas la peine de changer.

Mme Forestier n'était pas revenue, elle s'attardait à Cannes. Il reçut une lettre d'elle, annonçant son retour seulement pour le milieu d'avril, sans un mot d'allusion à leurs adieux. Il attendit. Il était bien résolu maintenant à prendre tous les moyens pour l'épouser, si elle semblait hésiter. Mais il avait confiance en sa fortune, confiance en cette force de séduction qu'il sentait en lui, force vague et irrésistible que subissaient toutes les femmes.

Un court billet le prévint que l'heure décisive allait sonner.

«Je suis à Paris. Venez me voir.

«Madeleine FORESTIER.»

Rien de plus. Il l'avait reçu par le courrier de neuf heures. Il entrait chez elle à trois heures, le même jour. Elle lui tendit les deux mains, en souriant de son joli sourire aimable; et ils se regardèrent pendant quelques secondes, au fond des yeux.

Puis elle murmura:

--Comme vous avez été bon de venir là-bas dans ces circonstances terribles.

Il répondit:

--J'aurais fait tout ce que vous m'auriez ordonné.

Et ils s'assirent. Elle s'informa des nouvelles, des Walter, de tous les confrères et du journal. Elle y pensait souvent, au journal.

--Ça me manque beaucoup, disait-elle, mais beaucoup. J'étais devenue journaliste dans l'âme. Que voulez-vous, j'aime ce métier-là.

Puis elle se tut. Il crut comprendre, il crut trouver dans son sourire, dans le ton de sa voix, dans ses paroles elles-mêmes, une sorte d'invitation; et bien qu'il se fût promis de ne pas brusquer les choses, il balbutia:

--Eh bien... pourquoi... pourquoi ne le reprendriez-vous pas... ce métier... sous... sous le nom de Duroy?

Elle devint brusquement sérieuse, et posant la main sur son bras elle murmura:

--Ne parlons pas encore de ça.

Mais il devina qu'elle acceptait, et tombant à ses genoux il se mit à lui baiser passionnément les mains en répétant, en bégayant:

--Merci, merci, comme je vous aime!

Elle se leva. Il fit comme elle et il s'aperçut qu'elle était fort pâle. Alors il comprit qu'il lui avait plu, depuis longtemps peut-être; et comme ils se trouvaient face à face, il l'étreignit, puis il l'embrassa sur le front, d'un long baiser tendre et sérieux.

Quand elle se fut dégagée, en glissant sur sa poitrine, elle reprit d'un ton grave:

--Écoutez, mon ami, je ne suis encore décidée à rien. Cependant il se pourrait que ce fût «_oui_». Mais vous allez me promettre le secret absolu jusqu'à ce que je vous en délie.

Il jura et partit, le cœur débordant de joie.

Il mit désormais beaucoup de discrétion dans les visites qu'il lui fit et il ne sollicita pas de consentement plus précis, car elle avait une manière de parler de l'avenir, de dire «plus tard», de faire des projets où leurs deux existences se trouvaient mêlées, qui répondait sans cesse, mieux et plus délicatement, qu'une formelle acceptation.

Duroy travaillait dur, dépensait peu, tâchait d'économiser quelque argent pour n'être point sans le sou au moment de son mariage, et il devenait aussi avare qu'il avait été prodigue.

L'été se passa, puis l'automne, sans qu'aucun soupçon vînt à personne, car ils se voyaient peu, et le plus naturellement du monde.

Un soir Madeleine lui dit, en le regardant au fond des yeux:

--Vous n'avez pas encore annoncé notre projet à Mme de Marelle?

--Non, mon amie. Vous ayant promis le secret je n'en ai ouvert la bouche à âme qui vive.

--Eh bien, il serait temps de la prévenir. Moi, je me charge des Walter. Ce sera fait cette semaine, n'est-ce pas?

Il avait rougi.

--Oui, dès demain.

Elle détourna doucement les yeux, comme pour ne point remarquer son trouble, et reprit:

--Si vous le voulez, nous pourrons nous marier au commencement de mai. Ce serait très convenable.

--J'obéis en tout, avec joie.

--Le dix mai, qui est un samedi, me plairait beaucoup, parce que c'est mon jour de naissance.

--Soit, le dix mai.

--Vos parents habitent près de Rouen, n'est-ce pas? Vous me l'avez dit du moins.

--Oui, près de Rouen, à Canteleu.

--Qu'est-ce qu'ils font?

--Ils sont... ils sont petits rentiers.

--Ah! J'ai un grand désir de les connaître.

Il hésita, fort perplexe.

--Mais... c'est que, ils sont...

Puis il prit son parti en homme vraiment fort:

--Ma chère amie, ce sont des paysans, des cabaretiers qui se sont saignés aux quatre membres pour me faire faire des études. Moi, je ne rougis pas d'eux, mais leur... simplicité... leur... rusticité pourrait peut-être vous gêner.

Elle souriait délicieusement, le visage illuminé d'une bonté douce.

--Non. Je les aimerai beaucoup. Nous irons les voir. Je le veux. Je vous reparlerai de ça. Moi aussi je suis fille de petites gens... mais je les ai perdus, moi, mes parents. Je n'ai plus personne au monde...--elle lui tendit la main et ajouta...--que vous.

Et il se sentit attendri, remué, conquis comme il ne l'avait encore été par aucune femme.

--J'ai pensé à quelque chose, dit-elle, mais c'est assez difficile à expliquer.

Il demanda:

--Quoi donc?

--Eh bien voilà, mon cher, je suis comme toutes les femmes, j'ai mes... mes faiblesses, mes petitesses, j'aime ce qui brille, ce qui sonne. J'aurais adoré porter un nom noble. Est-ce que vous ne pourriez pas, à l'occasion de notre mariage, vous... vous anoblir un peu?

Elle avait rougi, à son tour, comme si elle lui eût proposé une indélicatesse.

Il répondit simplement:

--J'y ai bien souvent songé, mais cela ne me paraît pas facile.

--Pourquoi donc?

Il se mit à rire:

--Parce que j'ai peur de me rendre ridicule.

Elle haussa les épaules:

--Mais pas du tout, pas du tout. Tout le monde le fait et personne n'en rit. Séparez votre nom en deux: «Du Roy.» Ça va très bien.

Il répondit aussitôt, en homme qui connaît la question:

--Non, ça ne va pas. C'est un procédé trop simple, trop commun, trop connu. Moi j'avais pensé à prendre le nom de mon pays, comme pseudonyme littéraire d'abord, puis de l'ajouter peu à peu au mien, puis même plus tard, de couper en deux mon nom comme vous me le proposiez.

Elle demanda:

--Votre pays c'est Canteleu?

--Oui.

Mais elle hésitait:

--Non. Je n'en aime pas la terminaison. Voyons, est-ce que nous ne pourrions pas modifier un peu ce mot... Canteleu?

Elle avait pris une plume sur la table et elle griffonnait des noms en étudiant leur physionomie. Soudain elle s'écria:

--Tenez, tenez, voici.

Et elle lui tendit un papier où il lut: «Madame Duroy de Cantel.»

Il réfléchit quelques secondes, puis il déclara avec gravité:

--Oui, c'est très bon.

Elle était enchantée et répétait:

--Duroy de Cantel, Duroy de Cantel, Mme Duroy de Cantel. C'est excellent, excellent!

Elle ajouta, d'un air convaincu:

--Et vous verrez comme c'est facile à faire accepter par tout le monde. Mais il faut saisir l'occasion. Car il serait trop tard ensuite. Vous allez, dès demain, signer vos chroniques D. de Cantel, et vos échos tout simplement Duroy. Ça se fait tous les jours dans la presse et personne ne s'étonnera de vous voir prendre un nom de guerre. Au moment de notre mariage, nous pourrons encore modifier un peu cela en disant aux amis que vous aviez renoncé à votre _du_ par modestie, étant donnée votre position, ou même sans rien dire du tout. Quel est le petit nom de votre père?

--Alexandre.

Elle murmura deux ou trois fois de suite: «Alexandre, Alexandre», en écoutant la sonorité des syllabes, puis elle écrivit sur une feuille toute blanche:

«Monsieur et Madame Alexandre du Roy de Cantel ont l'honneur de vous faire part du mariage de Monsieur Georges du Roy de Cantel, leur fils, avec Madame Madeleine Forestier.»

Elle regardait son écriture d'un peu loin, ravie de l'effet, et elle déclara:

--Avec un rien de méthode, on arrive à réussir tout ce qu'on veut.

Quand il se retrouva dans la rue, bien déterminé à s'appeler désormais du Roy, et même du Roy de Cantel, il lui sembla qu'il venait de prendre une importance nouvelle. Il marchait plus crânement, le front plus haut, la moustache plus fière, comme doit marcher un gentilhomme. Il sentait en lui une sorte d'envie joyeuse de raconter aux passants: «Je m'appelle du Roy de Cantel.»

Mais à peine rentré chez lui, la pensée de Mme de Marelle l'inquiéta et il lui écrivit aussitôt, afin de lui demander un rendez-vous pour le lendemain. «Ça sera dur, pensait-il. Je vais recevoir une bourrasque de premier ordre.»

Puis il en prit son parti avec l'insouciance naturelle qui lui faisait négliger les choses désagréables de la vie, et il se mit à faire un article fantaisiste sur les impôts nouveaux à établir afin de rassurer l'équilibre du budget. Il y fit figurer la particule nobiliaire pour cent francs par an, et les titres, depuis baron jusqu'à prince, pour cinq cents jusqu'à cinq mille francs.

Et il signa: D. de Cantel.

Il reçut le lendemain un petit bleu de sa maîtresse annonçant qu'elle arriverait à une heure.

Il l'attendit avec un peu de fièvre, résolu d'ailleurs à brusquer les choses, à tout dire dès le début, puis, après la première émotion, à argumenter avec sagesse pour lui démontrer qu'il ne pouvait pas rester garçon indéfiniment, et que M. de Marelle s'obstinant à vivre, il avait dû songer à une autre qu'elle pour en faire sa compagne légitime.

Il se sentait ému cependant. Quand il entendit le coup de sonnette, son cœur se mit à battre.

Elle se jeta dans ses bras:

--Bonjour, Bel-Ami.

Puis, trouvant froide son étreinte, elle le considéra, et demanda:

--Qu'est-ce que tu as?

--Assieds-toi, dit-il. Nous allons causer sérieusement.

Elle s'assit sans ôter son chapeau, relevant seulement sa voilette jusqu'au-dessus du front, et elle attendit.

Il avait baissé les yeux; il préparait son début. Il commença d'une voix lente:

--Ma chère amie, tu me vois fort troublé, fort triste et fort embarrassé de ce que j'ai à t'avouer. Je t'aime beaucoup, je t'aime vraiment du fond du cœur, aussi la crainte de te faire de la peine m'afflige-t-elle plus encore que la nouvelle que je vais t'apprendre.

Elle pâlissait, se sentant trembler, et elle balbutia:

--Qu'est-ce qu'il y a? Dis vite!

Il prononça d'un ton triste, mais résolu, avec cet accablement feint dont on use pour annoncer les malheurs heureux:

--Il y a que je me marie.

Elle poussa un soupir de femme qui va perdre connaissance, un soupir douloureux venu du fond de la poitrine, puis elle se mit à suffoquer, sans pouvoir parler, tant elle haletait.

Voyant qu'elle ne disait rien, il reprit:

--Tu ne te figures pas combien j'ai souffert avant d'arriver à cette résolution. Mais je n'ai ni situation ni argent. Je suis seul, perdu dans Paris. Il me fallait auprès de moi quelqu'un qui fût surtout un conseil, une consolation et un soutien. C'est une associée, une alliée que j'ai cherchée et que j'ai trouvée!

Il se tut, espérant qu'elle répondrait, s'attendant à une colère furieuse, à des violences, à des injures.

Elle avait appuyé une main sur son cœur comme pour le contenir et elle respirait toujours par secousses pénibles qui lui soulevaient les seins et lui remuaient la tête.

Il prit la main restée sur le bras du fauteuil; mais elle la retira brusquement. Puis elle murmura comme tombée dans une sorte d'hébétude:

--Oh!... mon Dieu...