Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 12

Part 8

Chapter 83,933 wordsPublic domain

Comme elle se les rappelait, les longs jours qu'elle passait étendue sous un oranger, les yeux levés vers les fruits rouges, tout ronds, dans le feuillage vert! Comme elle aurait voulu sortir, aller jusqu'à la mer, dont le souffle frais lui venait par-dessus le mur, dont elle entendait les courtes vagues sur la plage, dont elle rêvait la grande surface bleue, luisante de soleil, avec des voiles blanches et une montagne à l'horizon! Mais elle n'osait point franchir la porte. Si on l'avait reconnue, déformée ainsi, montrant sa honte dans sa lourde ceinture!

Et les jours d'attente, les derniers jours torturants! les alertes! les souffrances menaçantes! puis l'effroyable nuit! Que de misères elle avait endurées.

Quelle nuit, celle-là! Comme elle avait gémi, crié! Elle voyait encore la face pâle de son amant, qui lui baisait la main à chaque minute, la figure glabre du médecin, le bonnet blanc de la garde.

Et quelle secousse elle avait sentie en son cœur en entendant ce frêle gémissement d'enfant, ce miaulement, ce premier effort d'une voix d'homme!

Et le lendemain! le lendemain! le seul jour de sa vie où elle eût vu et embrassé son fils, car jamais, depuis, elle ne l'avait seulement aperçu!

Et, depuis lors, quelle longue existence vide où flottait toujours, toujours, la pensée de cet enfant! Elle ne l'avait pas revu, pas une seule fois, ce petit être sorti d'elle, son fils! On l'avait pris, emporté, caché. Elle savait seulement qu'il avait été élevé par des paysans normands, qu'il était devenu lui-même un paysan, et qu'il était marié, bien marié et bien doté par son père, dont il ignorait le nom.

Que de fois, depuis quarante ans, elle avait voulu partir pour le voir, pour l'embrasser! Elle ne se figurait pas qu'il eût grandi! Elle songeait toujours à cette larve humaine qu'elle avait tenue un jour dans ses bras et serrée contre son flanc meurtri.

Que de fois elle avait dit à son amant: «Je n'y tiens plus, je veux le voir, je vais partir.»

Toujours il l'avait retenue, arrêtée. Elle ne saurait pas se contenir, se maîtriser; l'autre devinerait, l'exploiterait. Elle serait perdue.

--Comment est-il? disait-elle.

--Je ne sais pas. Je ne l'ai point revu non plus.

--Est-ce possible? avoir un fils et ne le point connaître. Avoir peur de lui, l'avoir rejeté comme une honte.--C'était horrible.

Ils allaient sur la longue route, accablés par la flamme du soleil, montant toujours l'interminable côte.

Elle reprit:

--Ne dirait-on pas un châtiment? Je n'ai jamais eu d'autre enfant. Non, je ne pouvais plus résister à ce désir de le voir, qui me hante depuis quarante ans. Vous ne comprenez pas cela, vous, les hommes. Songez que je suis tout près de la mort. Et je ne l'aurai pas revu!... pas revu, est-ce possible? Comment ai-je pu attendre si longtemps? J'ai pensé à lui toute ma vie. Quelle affreuse existence cela m'a fait. Je ne me suis pas réveillée une fois, pas une fois, entendez-vous, sans que ma première pensée n'ait été pour lui, pour mon enfant. Comment est-il? Oh! comme je me sens coupable vis-à-vis de lui! Doit-on craindre le monde en ce cas-là? J'aurais dû tout quitter et le suivre, l'élever, l'aimer. J'aurais été plus heureuse, certes. Je n'ai pas osé. J'ai été lâche. Comme j'ai souffert! Oh! ces pauvres êtres abandonnés, comme ils doivent haïr leurs mères!

Elle s'arrêta brusquement, étranglée par les sanglots. Tout le vallon était désert et muet sous la lumière accablante du jour. Seules, les sauterelles jetaient leur cri sec et continu dans l'herbe jaune et rare des deux côtés de la route.

--Asseyez-vous un peu, dit-il.

Elle se laissa conduire jusqu'au bord du fossé et s'affaissa, la figure dans ses mains. Ses cheveux blancs, tordus en spirales des deux côtés de son visage, se déroulaient, et elle pleurait, déchirée par une douleur profonde.

Il restait debout en face d'elle, inquiet, ne sachant que lui dire. Il murmura:

--Allons... du courage.

Elle se releva:

--J'en aurai.

Et, s'essuyant les yeux, elle se remit en marche d'un pas saccadé de vieille.

La route s'enfonçait, un peu plus loin, sous un bouquet d'arbres qui cachait quelques maisons. Ils distinguaient maintenant le choc vibrant et régulier d'un marteau de forge sur une enclume.

Et bientôt ils virent, sur la droite, une charrette arrêtée devant une sorte de maison basse, et, sous un hangar, deux hommes qui ferraient un cheval.

M. d'Apreval s'approcha.

--La ferme de Pierre Bénédict? cria-t-il.

Un des hommes répondit:

--Prenez l' chemin de gauche, tout contre le p'tit café, et pi suivez tout drait, c'est la troisième après la celle à Poret. Ya une sapinette près d' la barrière. Ya pas à se tromper.

Ils tournèrent à gauche. Elle allait tout doucement maintenant, les jambes défaillantes, le cœur battant avec tant de violence qu'elle suffoquait.

A chaque pas, elle murmurait, comme pour une prière:

--Mon Dieu! oh! mon Dieu!

Et une émotion terrible lui serrait la gorge, la faisait vaciller sur ses pieds comme si on lui eût coupé les jarrets.

M. d'Apreval, nerveux, un peu pâle, lui dit brusquement:

--Si vous ne savez pas vous maîtriser davantage, vous allez vous trahir tout de suite. Tâchez donc de vous dominer.

Elle balbutia:

--Est-ce que je le puis? Mon enfant! Quand je songe que je vais voir mon enfant!

Ils suivaient un de ces petits chemins de campagne encaissés entre les cours des fermes, ensevelis sous un double rang de hêtres alignés sur les fossés.

Et, tout d'un coup, ils se trouvèrent devant une barrière de bois qu'abritait un jeune sapin.

--C'est ici, dit-il.

Elle s'arrêta net, et regarda.

La cour, plantée de pommiers, était grande, s'étendant jusqu'à la petite maison d'habitation, couverte en chaume. En face, l'écurie, la grange, l'étable, le poulailler. Sous un toit d'ardoises, les voitures, charrette, tombereau, cabriolet. Quatre veaux broutaient l'herbe bien verte sous l'abri des arbres. Les poules noires erraient dans tous les coins de l'enclos.

Aucun bruit. La porte de la maison était ouverte. Mais on ne voyait personne.

Ils entrèrent. Aussitôt un chien noir sortit d'un baril roulé au pied d'un grand poirier et se mit à japper avec fureur.

Contre le mur de la maison, en arrivant, quatre ruches posées sur des planches alignaient leurs dômes de paille.

M. d'Apreval, devant le logis, cria:

--Y a-t-il du monde?

Une enfant parut; une petite fille de dix ans environ, vêtue d'une chemise et d'une jupe de laine, les jambes nues et sales, l'air timide et sournois. Elle restait debout dans l'encadrement de la porte comme pour en défendre l'entrée.

--Qué qu' vous voulez? dit-elle.

--Ton père est-il là?

--Non.

--Où est-il?

--J' sais point.

--Et ta maman?

--All' est aux vaques.

--Va-t-elle revenir bientôt?

--J' sais point.

Et, brusquement, la vieille femme, comme si elle eût craint qu'on l'entraînât de force, prononça d'une voix précipitée:

--Je ne m'en irai pas sans l'avoir vu.

--Nous allons l'attendre, ma chère amie.

Comme ils se retournaient, ils aperçurent une paysanne qui s'en venait vers la maison, portant deux seaux de fer-blanc qui semblaient lourds et que le soleil frappait par moments d'une flamme éclatante et blanche.

Elle boitait de la jambe droite, et, la poitrine roulée dans un tricot brun, terni, lavé par les pluies, roussi par les étés, elle avait l'air d'une pauvre servante, misérable et sale.

--V'là maman, dit l'enfant.

Quand elle fut près de sa demeure, elle regarda les étrangers d'un air mauvais et soupçonneux; puis elle entra chez elle comme si elle ne les avait pas vus.

Elle semblait vieille, avec une figure creuse, jaune, dure; cette figure de bois des campagnardes.

M. d'Apreval la rappela:

--Dites, madame, nous sommes entrés pour vous demander de nous vendre deux verres de lait.

Elle grommela, en reparaissant sur sa porte, après avoir posé ses seaux.

--Je n' vends point de lait.

--C'est que nous avons bien soif. Madame est vieille et très fatiguée. N'y a-t-il pas moyen d'avoir quelque chose à boire?

La paysanne les considérait d'un œil inquiet et sournois.

Enfin, elle se décida.

--Pisque vous êtes là, je vas tout de même vous en donner, dit-elle.

Et elle disparut dans son logis.

Puis l'enfant sortit, portant deux chaises qu'elle posa sous un pommier; et la mère s'en vint à son tour avec deux bols de lait mousseux qu'elle mit aux mains des visiteurs.

Puis elle demeura debout devant eux comme pour les surveiller et deviner leurs desseins.

--Vous êtes de Fécamp? dit-elle.

M. d'Apreval répondit:

--Oui, nous sommes à Fécamp pour l'été. Puis, après un silence, il reprit:

--Est-ce que vous pourriez nous vendre des poulets toutes les semaines?

La paysanne hésita, puis répondit:

--Mais, tout de même. C'est-il des jeunes que vous voulez?

--Oui, des jeunes.

--Combien que vous payez ça, au marché?

D'Apreval, qui l'ignorait, se tourna vers son amie:

--Combien donc payez-vous les volailles, ma chère, les jeunes volailles?

Elle balbutia, les yeux pleins de larmes:

--Quatre francs et quatre francs cinquante.

La fermière la regarda de coin, étonnée, puis elle demanda:

--Est-elle malade, c'te dame, pis qu'all' pleure?

Il ne savait que répondre, et bégaya:

--Non... non... mais elle... elle a perdu sa montre en route, une belle montre, et ça lui a fait de la peine. Si quelqu'un la trouve, vous nous préviendrez.

La mère Bénédict ne répondit rien, jugeant ça louche.

Et soudain, elle prononça:

--V'la m'n'homme!

Elle seule l'avait vu entrer, car elle faisait face à la barrière.

D'Apreval eut un sursaut, Mme de Cadour faillit tomber en se tournant éperdument sur sa chaise.

Un homme était là, à dix pas, tirant une vache au bout d'une corde, courbé en deux, soufflant.

Il prononça, sans s'occuper des visiteurs:

--Maudit! qué rosse!

Et il passa, allant vers l'étable où il disparut.

Les larmes de la vieille femme s'étaient taries brusquement, et elle demeurait effarée, sans paroles, sans pensée:--Son fils, c'était là son fils!

D'Apreval, que la même idée avait blessé, articula d'une voix troublée:

--C'est bien M. Bénédict?

La fermière, méfiante, demanda:

--Qué qui vous a dit son nom?

Il reprit:

--C'est le forgeron au coin de la grand'route.

Puis tous se turent, ayant les yeux fixés sur la porte de l'étable. Elle faisait une sorte de trou noir dans le mur du bâtiment. On ne voyait rien dedans, mais on entendait des bruits vagues, des mouvements, des pas amortis par la paille semée à terre.

Il reparut sur le seuil, s'essuyant le front, et il revint vers la maison d'un grand pas lent qui le soulevait à chaque enjambée.

Il passa encore devant ces étrangers sans paraître les remarquer, et il dit à sa femme:

--Va me tirer une cruche d' cidre, j'ai sef.

Puis il entra dans sa demeure. La fermière s'en alla vers le cellier, laissant seuls les Parisiens.

Et Mme de Cadour, éperdue, bégaya:

--Allons-nous-en, Henry, allons-nous-en.

D'Apreval lui prit le bras, la souleva, et la soutenant de toute sa force, car il sentait bien qu'elle allait tomber, il l'entraîna, après avoir jeté cinq francs sur une des chaises.

Dès qu'ils eurent franchi la barrière, elle se mit à sangloter, toute secouée par la douleur et balbutiant:

--Oh! oh! voilà ce que vous en avez fait?...

Il était fort pâle. Il répondit d'un ton sec:

--J'ai fait ce que j'ai pu. Sa ferme vaut quatre-vingt mille francs. C'est une dot que n'ont pas tous les enfants de bourgeois.

Et ils revinrent tout doucement, sans ajouter un mot. Elle pleurait toujours. Les larmes coulaient de ses yeux et roulaient sur ses joues, sans cesse.

Elles s'arrêtèrent enfin, et ils rentrèrent dans Fécamp.

M. de Cadour les attendait pour dîner. Il se mit à rire et cria, en les apercevant:

--Très bien, ma femme a attrapé une insolation. J'en suis ravi. Vraiment, je crois qu'elle perd la tête, depuis quelque temps!

Ils ne répondirent ni l'un ni l'autre; et comme le mari demandait, en se frottant les mains:

--Avez-vous fait une jolie promenade, au moins?

D'Apreval répondit:

--Charmante, mon cher, tout à fait charmante.

_L'Abandonné_ a paru dans _le Figaro_ du vendredi 15 août 1884.

LES IDÉES DU COLONEL.

MA foi, dit le colonel Laporte, je suis vieux, j'ai la goutte, les jambes raides comme des poteaux de barrière, et cependant, si une femme, une jolie femme, m'ordonnait de passer par le trou d'une aiguille, je crois que j'y sauterais comme un clown dans un cerceau. Je mourrai ainsi, c'est dans le sang. Je suis un vieux galantin, moi, un vieux de la vieille école. La vue d'une femme, d'une jolie femme, me remue jusque dans mes bottes. Voilà.

D'ailleurs nous sommes tous un peu pareils, en France, messieurs. Nous restons des chevaliers quand même, les chevaliers de l'amour et du hasard, puisqu'on a supprimé Dieu, dont nous étions vraiment les gardes du corps.

Mais la femme, voyez-vous, on ne l'enlèvera pas de nos cœurs. Elle y est, elle y reste. Nous l'aimons, nous l'aimerons, nous ferons pour elle toutes les folies, tant qu'il y aura une France sur la carte d'Europe. Et même si on escamote la France, il restera toujours des Français.

Moi, devant les yeux d'une femme, d'une jolie femme, je me sens capable de tout. Sacristi! quand je sens entrer en moi son regard, son sacré nom de regard, qui vous met du feu dans les veines, j'ai envie de je ne sais quoi, de me battre, de lutter, de casser des meubles, de montrer que je suis le plus fort, le plus brave, le plus hardi et le plus dévoué des hommes.

Mais je ne suis pas le seul, non vraiment; toute l'armée française est comme moi, je vous le jure. Depuis le pioupiou jusqu'aux généraux nous allons de l'avant, et jusqu'au bout, quand il s'agit d'une femme, d'une jolie femme. Rappelez-vous ce que Jeanne d'Arc nous a fait faire autrefois. Tenez, je vous parie que, si une femme, une jolie femme, avait pris le commandement de l'armée, la veille de Sedan, quand le maréchal de Mac-Mahon fut blessé, nous aurions traversé les lignes prussiennes, sacrebleu! et bu la goutte dans leurs canons.

Ce n'est pas un Trochu qu'il fallait à Paris, mais une sainte Geneviève.

Je me rappelle justement une petite anecdote de la guerre qui prouve bien que nous sommes capables de tout, devant une femme.

J'étais alors capitaine, simple capitaine, et je commandais un détachement d'éclaireurs qui battait en retraite au milieu d'un pays envahi par les Prussiens. Nous étions cernés, pourchassés, éreintés, abrutis, mourant d'épuisement et de faim.

Or il nous fallait, avant le lendemain, gagner Bar-sur-Tain, sans quoi nous étions flambés, coupés et massacrés. Comment avions-nous échappé jusque-là? je n'en sais rien. Nous avions donc douze lieues à faire pendant la nuit, douze lieues par la neige et sous la neige, le ventre vide. Moi je pensais: «C'est fini, jamais mes pauvres diables d'hommes n'arriveront.»

Depuis la veille, on n'avait rien mangé. Tout le jour, nous restâmes cachés dans une grange, serrés les uns contre les autres pour avoir moins froid, incapables de parler ou de remuer, dormant par secousses et par saccades, comme on dort quand on est rendu de fatigue.

A cinq heures, il faisait nuit, cette nuit blafarde des neiges. Je secouai mes gens. Beaucoup ne voulaient plus se lever, incapables de remuer ou de se tenir debout, ankylosés par le froid et le reste.

Devant nous, la plaine, une grande vache de plaine toute nue, où il pleuvait de la neige. Ça tombait, ça tombait, comme un rideau, ces flocons blancs, qui cachaient tout sous un lourd manteau gelé, épais et mort, un matelas en laine de glace. On aurait dit la fin du monde.

--Allons, en route, les enfants.

Ils regardaient ça, cette poussière blanche qui descendait de là-haut, et ils semblaient penser: «En voilà assez, autant mourir ici!»

Alors je tirai mon revolver:

--Le premier qui flanche, je le brûle.

Et les voilà qui se mettent en marche, tout lentement, comme des gens dont les jambes sont usées.

J'en envoyai quatre, pour nous éclairer, à trois cents mètres en avant; puis le reste suivit, pêle-mêle, en bloc, au hasard des fatigues et de la longueur des pas. Je plaçai les plus solides par derrière, avec ordre d'accélérer les traînards à coups de baïonnette... dans le dos.

La neige semblait nous ensevelir tout vivants; elle poudrait les képis et les capotes sans fondre dessus, faisait de nous des fantômes, des espèces de spectres de soldats morts, bien fatigués.

Je me disais: «Jamais nous ne sortirons de là, à moins d'un miracle.»

Parfois on s'arrêtait quelques minutes, à cause de ceux qui ne pouvaient pas suivre. Alors on n'entendait plus que ce glissement vague de la neige, cette rumeur presque insaisissable que font le froissement et l'emmêlement de tous ces flocons qui tombent.

Quelques hommes se secouaient, d'autres ne bougeaient point.

Puis je donnais l'ordre de repartir. Les fusils remontaient sur les épaules, et, d'une allure exténuée, on se remettait en marche.

Soudain les éclaireurs se replièrent. Quelque chose les inquiétait. Ils avaient entendu parler devant nous. J'envoyai six hommes et un sergent. Et j'attendis.

Tout à coup, un cri aigu, un cri de femme, traversa le silence pesant des neiges, et au bout de quelques minutes, on m'amena deux prisonniers, un vieillard et une jeune fille.

Je les interrogeai à voix basse. Ils fuyaient devant les Prussiens qui avaient occupé leur maison dans la soirée, et qui étaient soûls. Le père avait eu peur pour sa fille, et sans même prévenir leurs serviteurs, ils s'étaient sauvés tous deux dans la nuit.

Je reconnus tout de suite que c'étaient des bourgeois, même mieux que des bourgeois.

--Vous allez nous accompagner, leur dis-je.

On repartit. Comme le vieux connaissait le pays, il nous guida.

La neige cessa de tomber; les étoiles parurent, et le froid devint terrible.

La jeune fille, qui tenait le bras de son père, marchait d'un pas saccadé, d'un pas de détresse. Elle murmura plusieurs fois: «Je ne sens plus mes pieds», et, moi, je souffrais plus qu'elle de voir cette pauvre petite femme se traîner ainsi dans la neige.

Tout d'un coup, elle s'arrêta:

--Père, dit-elle, je suis si fatiguée que je n'irai pas plus loin.

Le vieux voulut la porter; mais il ne pouvait seulement pas la soulever; et elle s'affaissa par terre en poussant un grand soupir.

On faisait cercle autour d'eux. Quant à moi, je piétinais sur place, ne sachant que faire, et ne pouvant me résoudre vraiment à abandonner ainsi cet homme et cette enfant.

Tout à coup, un de mes soldats, un Parisien, qu'on avait surnommé «Pratique», prononça:

--Allons, les camaraux, faut porter cette demoiselle-là, ou bien nous n' sommes pu Français, nom d'un chien!

Je crois, ma foi, que je jurai de plaisir.

--Nom d'un nom, c'est gentil, ça, les enfants. Et je veux en prendre ma part.

On voyait vaguement, dans l'ombre, sur la gauche, les arbres d'un petit bois. Quelques hommes se détachèrent et revinrent bientôt avec un faisceau de branches liées en litière.

--Qui est-ce qui prête sa capote? cria Pratique; c'est pour une belle fille, les frérots.

Et dix capotes vinrent tomber autour du soldat. En une seconde, la jeune fille fut couchée dans ces chauds vêtements, et enlevée sur six épaules. Je m'étais placé en tête, à droite, et content, ma foi, d'avoir ma charge.

On repartit comme si on eût bu un coup de vin, plus gaillardement et plus vivement. J'entendis même des plaisanteries. Il suffit d'une femme, voyez-vous, pour électriser les Français.

Les soldats avaient presque reformé les rangs, ranimés, réchauffés. Un vieux franc-tireur qui suivait la litière, attendant son tour pour remplacer le premier camarade qui flancherait, murmura vers son voisin, assez haut pour que je l'entendisse:

--Je n' suis pu jeune, moi; eh bien, cré croquin, le sexe, il y a tout de même que ça pour vous flanquer du cœur au ventre!

Jusqu'à trois heures du matin, on avança presque sans repos. Puis, tout à coup, les éclaireurs se replièrent encore, et bientôt tout le détachement, couché dans la neige, ne faisait plus qu'une ombre vague sur le sol.

Je donnai des ordres à voix basse, et j'entendis derrière moi le crépitement sec et métallique des batteries qu'on armait.

Car là-bas, au milieu de la plaine, quelque chose d'étrange remuait. On eût dit une bête énorme qui courait, s'allongeait comme un serpent ou se ramassait en boule, prenait de brusques élans, tantôt à droite, tantôt à gauche, s'arrêtait, puis repartait.

Tout à coup, cette forme errante se rapprocha; et je vis venir, au grand trot, l'un derrière l'autre, douze ulhans perdus qui cherchaient leur route.

Ils étaient si près, maintenant, que j'entendais parfaitement le souffle rauque des chevaux, le son de ferraille des armes, et le craquement des selles.

Je criai:

--Feu!

Et cinquante coups de fusils crevèrent le silence de la nuit. Quatre ou cinq détonations partirent encore, puis une dernière toute seule; et, quand l'aveuglement de la poudre enflammée se fut dissipé, on vit que les douze hommes, avec neuf chevaux, étaient tombés. Trois bêtes s'enfuyaient d'un galop furieux, et l'une traînait derrière elle, pendu par le pied à l'étrier et bondissant éperdument, le cadavre de son cavalier.

Un soldat, derrière moi, riait, d'un rire terrible. Un autre dit:

--V'là des veuves!

Il était marié, peut-être. Un troisième ajouta:

--Faut pas grand temps!

Une tête était sortie de la litière:

--Qu'est-ce qu'on fait, dit-elle, on se bat?

Je répondis:

--Ce n'est rien, mademoiselle; nous venons d'expédier une douzaine de Prussiens!

Elle murmura:

--Pauvres gens!

Mais comme elle avait froid, elle redisparut sous les capotes.

On repartit. On marcha longtemps. Enfin, le ciel pâlit. La neige devenait claire, lumineuse, luisante; et une teinte rose s'étendait à l'orient.

Une voix lointaine cria:

--Qui vive?

Tout le détachement fit halte; et je m'avançai pour nous faire reconnaître.

Nous arrivions aux lignes françaises.

Comme mes hommes défilaient devant le poste, un commandant à cheval, que je venais de mettre au courant, demanda d'une voix sonore, en voyant passer la litière:

--Qu'est-ce que vous avez là dedans?

Aussitôt une petite figure blonde apparut, dépeignée et souriante, qui répondit:

--C'est moi, monsieur.

Un rire s'éleva parmi les hommes, et une joie courut dans les cœurs.

Alors Pratique, qui marchait à côté du brancard, agita son képi en vociférant:

--Vive la France!

Et, je ne sais pas pourquoi, je me sentis tout remué, tant je trouvais ça gentil et galant.

Il me semblait que nous venions de sauver le pays, de faire quelque chose que d'autres hommes n'auraient pas fait, quelque chose de simple et de vraiment patriotique.

Cette petite figure-là, voyez-vous, je ne l'oublierai jamais; et, si j'avais à donner mon avis sur la suppression des tambours et des clairons, je proposerais de les remplacer dans chaque régiment par une jolie fille. Ça vaudrait encore mieux que de jouer la _Marseillaise_. Nom d'un nom, comme ça donnerait du vif au troupier, d'avoir une madone comme ça, une madone vivante, à côté du colonel.

Il se tut quelques secondes, puis reprit d'un air convaincu, en hochant la tête:

--C'est égal, nous aimons bien les femmes, nous autres Français!

_Les idées du Colonel_ ont paru dans _le Gaulois_ du lundi 9 juin 1884.

PROMENADE.

QUAND le père Leras, teneur de livres chez MM. Labuze et Cie, sortit du magasin, il demeura quelques instants ébloui par l'éclat du soleil couchant. Il avait travaillé tout le jour sous la lumière jaune du bec de gaz, au fond de l'arrière-boutique, sur la cour étroite et profonde comme un puits. La petite pièce où depuis quarante ans il passait ses journées était si sombre que, même dans le fort de l'été, c'est à peine si on pouvait se dispenser de l'éclairer de onze heures à trois heures.

Il y faisait toujours humide et froid; et les émanations de cette sorte de fosse où s'ouvrait la fenêtre entraient dans la pièce obscure, l'emplissaient d'une odeur moisie et d'une puanteur d'égout.