Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 12

Part 7

Chapter 73,797 wordsPublic domain

L'air tiède de la nuit entrant par souffles légers, par souffles de velours, lui passait de temps en temps sur la face d'une façon exquise, imperceptible. C'était une caresse, quelque chose comme un baiser du vent, comme l'haleine lente et rafraîchissante d'un éventail qui aurait été fait de toutes les feuilles des bois et de toutes les ombres de la nuit, de la brume des rivières, et de toutes les fleurs aussi, car les roses jetées d'en bas dans sa chambre et sur son lit, et les roses grimpées au balcon, mêlaient leur senteur languissante à la saveur saine de la brise nocturne.

Elle buvait cet air si bon, les yeux fermés, le cœur reposé dans l'ivresse encore persistante de l'opium, elle n'avait plus du tout le désir de mourir, mais une envie forte, impérieuse, de vivre, d'être heureuse, n'importe comment, d'être aimée, oui, aimée.

Servigny répéta:

--Mam'zelle Yvette, écoutez-moi.

Et elle se décida à ouvrir les yeux. Il reprit, la voyant ranimée:

--Voyons, voyons, qu'est-ce que c'est que des folies pareilles?

Elle murmura:

--Mon pauvre Muscade, j'avais tant de chagrin.

Il lui serrait la main paternellement:

--C'est ça qui vous avançait à grand'chose, ah oui! Voyons, vous allez me promettre de ne pas recommencer?

Elle ne répondit pas, mais elle fit un petit mouvement de tête qu'accentuait un sourire plutôt sensible que visible.

Il tira de sa poche la lettre trouvée sur la table:

--Est-ce qu'il faut montrer cela à votre mère?

Elle fit «non» d'un signe du front.

Il ne savait plus que dire, car la situation lui paraissait sans issue. Il murmura:

--Ma chère petite, il faut prendre son parti des choses les plus pénibles. Je comprends bien votre douleur, et je vous promets...

Elle balbutia:

--Vous êtes bon...

Ils se turent. Il la regardait. Elle avait dans l'œil quelque chose d'attendri, de défaillant; et, tout d'un coup, elle souleva les deux bras, comme si elle eût voulu l'attirer. Il se pencha sur elle, sentant qu'elle l'appelait; et leurs lèvres s'unirent.

Longtemps ils restèrent ainsi, les yeux fermés. Mais lui, comprenant qu'il allait perdre la tête, se releva. Elle lui souriait maintenant d'un vrai sourire de tendresse; et, de ses deux mains accrochées aux épaules, elle le retenait.

--Je vais chercher votre mère, dit-il.

Elle murmura:

--Encore une seconde. Je suis si bien.

Puis, après un silence, elle prononça tout bas, si bas qu'il entendit à peine:

--Vous m'aimerez bien, dites?

Il s'agenouilla près du lit, et baisant le poignet qu'elle lui avait laissé:

--Je vous adore.

Mais on marchait près de la porte. Il se releva d'un bond et cria de sa voix ordinaire qui semblait toujours un peu ironique:

--Vous pouvez entrer. C'est fait maintenant.

La marquise s'élança sur sa fille, les deux bras ouverts, et l'étreignit frénétiquement, couvrant de larmes son visage, tandis que Servigny, l'âme radieuse, la chair émue, s'avançait sur le balcon pour respirer le grand air frais de la nuit, en fredonnant:

Souvent femme varie Bien fol est qui s'y fie.

NOTE.

Le manuscrit d'_Yvette_ se compose de 83 feuillets de papier grand format écrits au recto et paginés 1 à 83. Son aspect n'offre rien de particulier à signaler. Les corrections n'y sont ni plus ni moins nombreuses que dans les manuscrits précédents. Cependant l'écriture est tracée plus vigoureusement et offre plus d'unité.

_Yvette_ a paru en feuilleton dans _le Figaro_, du vendredi 29 août au mardi 9 septembre 1884.

C'est à propos d'_Yvette_ que Maupassant écrivit à l'éditeur Havard (lettre inédite du 3 avril 1884): «La nouvelle pour _le Figaro_ va très bien.» Il ajoutait (lettre du 2 octobre 1884): «Je ne veux pas publier cette nouvelle seule dans un volume. J'aurais l'air de lui donner une importance qu'elle n'a pas. J'ai voulu faire et j'ai fait, comme procédé littéraire, une espèce de pastiche de la manière élégante de Feuillet et Cie. C'est une bluette, mais ce n'est point une étude. C'est adroit, mais ce n'est pas fort.»

VARIANTES

D'APRÈS LE MANUSCRIT ORIGINAL.

Page 1, ligne 10, donc _tout_ doucement...

Page 4, ligne 24, Servigny, _grand_, _élégant_, _beau garçon_, _d'allure fine_, _ayant vécu_, _vivant encore_, _homme du monde_, _spirituel_, _léger_, _sceptique et_ entraînable, énergique et...

Page 5, ligne 19, de _Parisien_ dégourdi...

Page 9, ligne 4, pas été, _ni le suis, ni le serai_. Moi...

Page 10, ligne 2, trouver. _Ou bien elle seconde les plans de sa mère avec un art infini pour vendre, et revendre peut-être dix fois, une innocence déjà bien lointaine, ou bien elle ignore avec une belle et loyale insouciance de jeune fille, avec une adorable candeur de vierge tout ce qui se passe dans la maison paternelle._

_Belle comme on ne l'est pas, faite comme une déesse de dix-huit ans, avec la souplesse de membres d'une Diane, une élégance de gestes, une facilité de mouvements, une distinction de tournure, une splendeur de nature souveraine_, elle vit...

Page 10, ligne 14, pense, _ni prévoir ce qu'elle sera_. Mais...

Page 11, ligne 15, sans rien _dire_, puis...

Page 11, ligne 27, yeux. _Il me semble que quelque chose d'elle coule dans mon sang, a pénétré dans ma chair, tant ses traits sont toujours nets dans mon esprit, tant sa voix est restée dans mon oreille..._ J'ai un...

Page 12, ligne 23, qu'elle a _eu_ autant...

Page 12, ligne 26, entends-tu? Quant à moi j'attends...

Page 13, ligne 24, mariera pas, _c'est certain_. Qui...

Page 13, ligne 27, Où trouverait-_elle_ un...

Page 17, ligne 19, convaincu. _Je te promets bien que tu seras ennobli malgré toi dès la porte._ Je...

Page 17, ligne 22, magasins. _Laisse faire les valets. Ils sont dressés. Tu verras. Moi, je ne ferai que répéter, textuellement, le nom qu'ils auront crié._ Ils tournèrent...

Page 18, ligne 3, murmure _de voix_, un murmure confus...

Page 20, ligne 25, rapports, _et dans tous les sens_, les produits...

Page 22, ligne 10, parler, _elle avait l'air de remplir, par toutes les attitudes de son corps et tous les déplacements de ses membres, une fonction auguste et charmante_, tant ses...

Page 22, ligne 27, pris _aujourd'hui_ ses...

Page 23, ligne 24, _voleter_ ainsi.

Page 24, ligne 5, monde _les regardait_ et...

Page 25, ligne 6, grisait _comme une liqueur_. Et...

Page 27, ligne 27, de _dire_ une...

Page 31, ligne 17, conduisait _dans le_ vestibule...

Page 32, ligne 7, friandises _médiocres_ de...

Page 35, ligne 3, berges _humides_ montait...

Page 36, ligne 19, comme ça. Elle était vêtue...

Page 43, ligne 25, vite, _puis s'arrêtait quelques secondes et se remettait en route_. Tout...

Page 50, ligne 5, chaise _de bois_.

Page 51, ligne 6, Montijo devint impératrice.

Page 51, ligne 11, l'autre pour _se permettre de pareilles alliances_. Mais...

Page 52, ligne 26, l'autre, _plus inexplorable_, plus impénétrable...

Page 61, ligne 12, d'un _grand danger_...

Page 62, ligne 18, double _et trompeuse_ provocation.

Page 64, ligne 19, qu'elle avait _en dansant_...

Page 68, ligne 21, bafoué; et _résolu à tout oser, cédant_ à un obscur...

Page 70, ligne 11, œil _droit_ et clair...

Page 73, ligne 5, instinct, _par ruse inconsciente_, par adresse...

Page 82, ligne 22, cherché, _pleine_ de craintes...

Page 93, ligne 12, restaurant _des canotiers_, à Chatou.

Page 94, ligne 19, s'éclairèrent _tout à coup_ d'une...

Page 97, ligne 15, ombres _noires_ côte...

Page 97, ligne 18, façade _de la villa_ un rapide...

Page 97, ligne 23, voix _déchirante_, suraiguë...

Page 98, ligne 25, aperçût _et sans que la foudre lointaine se fût rapprochée_. La...

Page 104, ligne 5, folle, _tout à fait folle_. Tu...

Page 113, ligne 21, commune, _procédé_ de pauvre...

Page 114, ligne 19, plaisir _visible_ des gens...

Page 116, ligne 24, joues, _ses lèvres_ ne...

Page 117, ligne 10, serait _disparue elle_, partie...

Page 119, ligne 25, cria-t-elle. _Ils partirent_, elle...

Page 122, ligne 22, tant pis! _et s'élança à pieds joints_ dans...

Page 123, ligne 1, lançant _au loin dans l'eau_:

Page 125, ligne 8, rien, _rien du tout_.

Page 126, ligne 18, «Adieu, ma chère maman.»

Page 128, ligne 26, bruits _confus de_ la nuit...

Page 129, ligne 27, événements _inconnus_ de...

Page 130, ligne 2, elle _avait du plaisir à songer ainsi_, un...

Page 130, ligne 5, s'enfonçait, _elle s'en allait_ dans...

Page 130, ligne 26, sentait _si bien_, dans...

Page 131, ligne 26, chantait l'_Alleluia d'amour_...

Page 132, ligne 24, Sa mère _criait_: _Yvette, Yvette!_ Éteins...

Page 134, ligne 10, comme ça? _Qu'est-ce que nous allons faire?_ Tous...

Page 135, ligne 12, chevalier _protesta_.

Page 135, ligne 19, coup _préparé_...

Page 140, ligne 6, _sous sa joue_, sous sa bouche.

Page 144, ligne 7, défaillant, _quelque chose d'attirant_; et...

Page 144, ligne 15, sourire _d'amour_. Je vais chercher votre mère, dit-il. _Elle fit oui d'un mouvement de l'œil._ La marquise s'élança sur sa fille, les deux bras, etc.

LE RETOUR.

LA mer fouette la côte de sa vague courte et monotone. De petits nuages blancs passent vite à travers le grand ciel bleu, emportés par le vent rapide, comme des oiseaux; et le village, dans le pli du vallon qui descend vers l'océan, se chauffe au soleil.

Tout à l'entrée, la maison des Martin-Lévesque, seule, au bord de la route. C'est une petite demeure de pêcheur, aux murs d'argile, au toit de chaume empanaché d'iris bleus. Un jardin large comme un mouchoir, où poussent des oignons, quelques choux, du persil, du cerfeuil, se carre devant la porte. Une haie le clôt le long du chemin.

L'homme est à la pêche, et la femme, devant la loge, répare les mailles d'un grand filet brun, tendu sur le mur ainsi qu'une immense toile d'araignée. Une fillette de quatorze ans, à l'entrée du jardin, assise sur une chaise de paille penchée en arrière et appuyée du dos à la barrière, raccommode du linge, du linge de pauvre, rapiécé, reprisé déjà. Une autre gamine, plus jeune d'un an, berce dans ses bras un enfant tout petit, encore sans gestes et sans parole; et deux mioches de deux et trois ans, le derrière dans la terre, nez à nez, jardinent de leurs mains maladroites et se jettent des poignées de poussière dans la figure.

Personne ne parle. Seul le moutard qu'on essaie d'endormir pleure d'une façon continue, avec une petite voix aigre et frêle. Un chat dort sur la fenêtre; et des giroflées épanouies font, au pied du mur, un beau bourrelet de fleurs blanches sur qui bourdonne un peuple de mouches.

La fillette qui coud près de l'entrée appelle tout à coup:

--M'man!

La mère répond:

--Qué qu' t'as?

--Le r'voilà.

Elles sont inquiètes depuis le matin, parce qu'un homme rôde autour de la maison: un vieux homme qui a l'air d'un pauvre. Elles l'ont aperçu comme elles allaient conduire le père à son bateau, pour l'embarquer. Il était assis sur le fossé, en face de leur porte. Puis, quand elles sont revenues de la plage, elles l'ont retrouvé là, qui regardait la maison.

Il semblait malade et très misérable. Il n'avait pas bougé pendant plus d'une heure; puis, voyant qu'on le considérait comme un malfaiteur, il s'était levé et était parti en traînant la jambe.

Mais bientôt elles l'avaient vu revenir de son pas lent et fatigué; et il s'était encore assis, un peu plus loin cette fois, comme pour les guetter.

La mère et les fillettes avaient peur. La mère surtout se tracassait parce qu'elle était d'un naturel craintif, et que son homme, Lévesque, ne devait revenir de la mer qu'à la nuit tombante.

Son mari s'appelait Lévesque; elle, on la nommait Martin, et on les avait baptisés les Martin-Lévesque. Voici pourquoi: elle avait épousé en premières noces un matelot du nom de Martin, qui allait tous les étés à Terre-Neuve, à la pêche de la morue.

Après deux années de mariage, elle avait de lui une petite fille et elle était encore grosse de six mois quand le bâtiment qui portait son mari, les _Deux-Sœurs_, un trois-mâts-barque de Dieppe, disparut.

On n'en eut jamais aucune nouvelle; aucun des marins qui le montaient ne revint; on le considéra donc comme perdu corps et biens.

La Martin attendit son homme pendant dix ans, élevant à grand'peine ses deux enfants; puis, comme elle était vaillante et bonne femme, un pêcheur du pays, Lévesque, veuf avec un garçon, la demanda en mariage. Elle l'épousa et eut encore de lui deux enfants en trois ans.

Ils vivaient péniblement, laborieusement. Le pain était cher et la viande presque inconnue dans la demeure. On s'endettait parfois chez le boulanger, en hiver, pendant les mois de bourrasques. Les petits se portaient bien, cependant. On disait:

--C'est des braves gens, les Martin-Lévesque. La Martin est dure à la peine, et Lévesque n'a pas son pareil pour la pêche.

La fillette assise à la barrière reprit:

--On dirait qui nous connaît. C'est p't-être ben quéque pauvre d'Épreville ou d'Auzebosc.

Mais la mère ne s'y trompait pas. Non, non, ça n'était pas quelqu'un du pays, pour sûr!

Comme il ne remuait pas plus qu'un pieu, et qu'il fixait ses yeux avec obstination sur le logis des Martin-Lévesque, la Martin devint furieuse et, la peur la rendant brave, elle saisit une pelle et sortit devant la porte.

--Qué que vous faites là? cria-t-elle au vagabond.

Il répondit d'une voix enrouée:

--J' prends la fraîche, donc! J' vous fais-ti tort?

Elle reprit:

--Pourqué qu' vous êtes quasiment en espionance devant ma maison?

L'homme répliqua:

--Je n' fais d' mal à personne. C'est-i' point permis d' s'asseoir sur la route?

Ne trouvant rien à répondre, elle rentra chez elle.

La journée s'écoula lentement. Vers midi, l'homme disparut. Mais il repassa vers cinq heures. On ne le vit plus dans la soirée.

Lévesque rentra à la nuit tombée. On lui dit la chose. Il conclut:

--C'est quéque fouineur ou quéque malicieux.

Et il se coucha sans inquiétude, tandis que sa compagne songeait à ce rôdeur qui l'avait regardée avec des yeux si drôles.

Quand le jour vint, il faisait grand vent, et le matelot, voyant qu'il ne pourrait prendre la mer, aida sa femme à raccommoder ses filets.

Vers neuf heures, la fille aînée, une Martin, qui était allée chercher du pain, rentra en courant, la mine effarée, et cria:

--M'man, le r'voilà!

La mère eut une émotion, et, toute pâle, dit à son homme:

--Va li parler, Lévesque, pour qu'il ne nous guette point comme ça, parce que, mé, ça me tourne les sens.

Et Lévesque, un grand matelot au teint de brique, à la barbe drue et rouge, à l'œil bleu percé d'un point noir, au cou fort enveloppé toujours de laine, par crainte du vent et de la pluie au large, sortit tranquillement et s'approcha du rôdeur.

Et ils se mirent à parler.

La mère et les enfants les regardaient de loin, anxieux et frémissants.

Tout à coup l'inconnu se leva et s'en vint, avec Lévesque, vers la maison.

La Martin, effarée, se reculait. Son homme lui dit:

--Donne li un p'tieu de pain et un verre de cidre. I n'a rien mâqué depuis avant-hier.

Et ils entrèrent tous deux dans le logis, suivis de la femme et des enfants. Le rôdeur s'assit et se mit à manger, la tête baissée sous tous les regards.

La mère, debout, le dévisageait; les deux grandes filles, les Martin, adossées à la porte, l'une portant le dernier enfant, plantaient sur lui leurs yeux avides, et les deux mioches, assis dans les cendres de la cheminée, avaient cessé de jouer avec la marmite noire, comme pour contempler aussi cet étranger.

Lévesque, ayant pris une chaise, lui demanda:

--Alors vous v'nez de loin?

--J' viens d' Cette.

--A pied, comme ça?...

--Oui, à pied. Quand on n'a pas les moyens, faut ben.

--Ousque vous allez donc?

--J'allais t'ici.

--Vous y connaissez quéqu'un?

--Ça se peut ben.

Ils se turent. Il mangeait lentement, bien qu'il fût affamé, et il buvait une gorgée de cidre après chaque bouchée de pain. Il avait un visage usé, ridé, creux partout, et semblait avoir beaucoup souffert.

Lévesque lui demanda brusquement:

--Comment que vous vous nommez?

Il répondit sans lever le nez:

--Je me nomme Martin.

Un étrange frisson secoua la mère. Elle fit un pas, comme pour voir de plus près le vagabond, et demeura en face de lui, les bras pendants, la bouche ouverte. Personne ne disait plus rien. Lévesque enfin reprit:

--Êtes-vous d'ici?

Il répondit:

--J' suis d'ici.

Et comme il levait enfin la tête, les yeux de la femme et les siens se rencontrèrent et demeurèrent fixes, mêlés, comme si les regards se fussent accrochés.

Et elle prononça tout à coup, d'une voix changée, basse, tremblante:

--C'est-y té, mon homme?

Il articula lentement:

--Oui, c'est mé.

Il ne remua pas, continuant à mâcher son pain.

Lévesque, plus surpris qu'ému, balbutia:

--C'est té, Martin?

L'autre dit simplement:

--Oui, c'est mé.

Et le second mari demanda:

--D'où que tu d'viens donc?

Le premier raconta:

--D' la côte d'Afrique. J'ons sombré sur un banc. J' nous sommes ensauvés à trois, Picard, Vatinel et mé. Et pi j'avons été pris par des sauvages qui nous ont tenus douze ans. Picard et Vatinel sont morts. C'est un voyageur anglais qui m'a pris-t-en passant et qui m'a reconduit à Cette. Et me v'là.

La Martin s'était mise à pleurer, la figure dans son tablier.

Lévesque prononça:

--Qué que j'allons fé, à c't'heure?

Martin demanda:

--C'est té qu'es s'n homme?

Lévesque répondit:

--Oui, c'est mé!

Ils se regardèrent et se turent.

Alors, Martin, considérant les enfants en cercle autour de lui, désigna d'un coup de tête les deux fillettes.

--C'est-i' les miennes?

Lévesque dit:

--C'est les tiennes.

Il ne se leva point; il ne les embrassa point; il constata seulement:

--Bon Dieu, qu'a sont grandes!

Lévesque répéta:

--Qué que j'allons fé?

Martin, perplexe, ne savait guère plus. Enfin il se décida:

--Moi, j' f'rai à ton désir. Je n' veux pas t' faire tort. C'est contrariant tout de même, vu la maison. J'ai deux éfants, tu n'as trois, chacun les siens. La mère, c'est-ti à té, c'est-ti à mé? J' suis consentant à ce qui te plaira; mais la maison, c'est à mé, vu qu' mon père me l'a laissée, que j'y sieus né, et qu'elle a des papiers chez le notaire.

La Martin pleurait toujours, par petits sanglots cachés dans la toile bleue du tablier. Les deux grandes fillettes s'étaient rapprochées et regardaient leur père avec inquiétude.

Il avait fini de manger. Il dit à son tour:

--Qué que j'allons fé?

Lévesque eut une idée:

--Faut aller chez l' curé, i' décidera.

Martin se leva, et comme il s'avançait vers sa femme, elle se jeta sur sa poitrine en sanglotant:

--Mon homme! te v'là! Martin, mon pauvre Martin, te v'là!

Et elle le tenait à pleins bras, traversée brusquement par un souffle d'autrefois, par une grande secousse de souvenirs qui lui rappelaient ses vingt ans et ses premières étreintes.

Martin, ému lui-même, l'embrassait sur son bonnet. Les deux enfants, dans la cheminée, se mirent à hurler ensemble en entendant pleurer leur mère, et le dernier né, dans les bras de la seconde des Martin, clama d'une voix aiguë comme un fifre faux.

Lévesque, debout, attendait:

--Allons, dit-il, faut se mettre en règle.

Martin lâcha sa femme, et, comme il regardait ses deux filles, la mère leur dit:

--Baisez vot' pé, au moins.

Elles s'approchèrent en même temps, l'œil sec, étonnées, un peu craintives. Et il les embrassa l'une après l'autre, sur les deux joues, d'un gros bécot paysan. En voyant approcher cet inconnu, le petit enfant poussa des cris si perçants, qu'il faillit être pris de convulsions.

Puis les deux hommes sortirent ensemble.

Comme ils passaient devant le Café du Commerce, Lévesque demanda:

--Si je prenions toujours une goutte?

--Moi, j' veux ben, déclara Martin.

Ils entrèrent, s'assirent dans la pièce encore vide et Lévesque cria:

--Eh! Chicot, deux fil-en-six, de la bonne, c'est Martin qu'est r'venu, Martin, celui à ma femme, tu sais ben, Martin des _Deux-Sœurs_, qu'était perdu.

Et le cabaretier, trois verres d'une main, un carafon de l'autre, s'approcha, ventru, sanguin, bouffi de graisse, et demanda d'un air tranquille:

--Tiens! te v'là donc, Martin?

Martin répondit:

--Mé v'là.

_Le Retour_ a paru dans _le Gaulois_ du lundi 28 juillet 1884.

L'ABANDONNÉ.

VRAIMENT, je te crois folle, ma chère amie, d'aller te promener dans la campagne par un pareil temps. Tu as, depuis deux mois, de singulières idées. Tu m'amènes, bon gré, mal gré, au bord de la mer, alors que jamais, depuis quarante-cinq ans que nous sommes mariés, tu n'avais eu pareille fantaisie. Tu choisis d'autorité Fécamp, une triste ville, et te voilà prise d'une telle rage de locomotion, toi qui ne remuais jamais, que tu veux te promener à travers champs par le jour le plus chaud de l'année. Dis à d'Apreval de t'accompagner, puisqu'il se prête à tous tes caprices. Quant à moi, je rentre faire la sieste.

Mme de Cadour se tourna vers son ancien ami:

--Venez-vous avec moi, d'Apreval?

Il s'inclina, en souriant, avec une galanterie du temps passé:

--Où vous irez, j'irai, dit-il.

--Eh bien, allez attraper une insolation--déclara M. de Cadour. Et il rentra dans l'Hôtel des Bains pour s'étendre une heure ou deux sur son lit.

Dès qu'ils furent seuls, la vieille femme et son vieux compagnon se mirent en route. Elle dit, très bas, en lui serrant la main:

--Enfin!--enfin!

Il murmura:

--Vous êtes folle. Je vous assure que vous êtes folle. Songez à ce que vous risquez. Si cet homme...

Elle eut un sursaut:

--Oh! Henri, ne dites pas «_Cet homme_» en parlant de lui.

Il reprit d'un ton brusque:

--Eh bien! si notre fils se doute de quelque chose, s'il nous soupçonne, il vous tient, il nous tient. Vous vous êtes bien passée de le voir depuis quarante ans. Qu'avez-vous aujourd'hui?

Ils avaient suivi la longue rue qui va de la mer à la ville. Ils tournèrent à droite pour monter la côte d'Étretat. La route blanche se déroulait sous une pluie brûlante de soleil.

Ils allaient lentement sous l'ardente chaleur, à petits pas. Elle avait passé son bras sous celui de son ami, et elle regardait droit devant elle d'un regard fixe, hanté!

Elle prononça:

--Ainsi, vous ne l'avez jamais revu non plus?

--Non, jamais!

--Est-ce possible?

--Ma chère amie, ne recommençons point cette éternelle discussion. J'ai une femme et des enfants, comme vous avez un mari, nous avons donc l'un et l'autre tout à craindre de l'opinion.

Elle ne répondit point. Elle songeait à sa jeunesse lointaine, aux choses passées, si tristes.

On l'avait mariée, comme on marie les jeunes filles. Elle ne connaissait guère son fiancé, un diplomate, et elle vécut avec lui, plus tard, de la vie de toutes les femmes du monde.

Mais voilà qu'un jeune homme, M. d'Apreval, marié comme elle, l'aima d'une passion profonde; et pendant une longue absence de M. de Cadour, parti aux Indes en mission politique, elle succomba.

Aurait-elle pu résister? se refuser? Aurait-elle eu la force, le courage de ne pas céder, car elle l'aimait aussi? Non, vraiment, non! C'eût été trop dur! elle aurait trop souffert! Comme la vie est méchante et rusée! Peut-on éviter certaines atteintes du sort, peut-on fuir la destinée fatale? Quand on est femme, seule, abandonnée, sans tendresse, sans enfants, peut-on fuir toujours une passion qui se lève sur vous, comme on fuirait la lumière du soleil, pour vivre, jusqu'à sa mort, dans la nuit?

Comme elle se rappelait tous les détails maintenant, ses baisers, ses sourires, son arrêt sur la porte pour la regarder en entrant chez elle. Quels jours heureux, ses seuls beaux jours, si vite finis!

Puis elle s'aperçut qu'elle était enceinte! quelles angoisses!

Oh! ce voyage, dans le Midi, ce long voyage, ces souffrances, ces terreurs incessantes, cette vie cachée dans ce petit chalet solitaire, sur le bord de la Méditerranée, au fond d'un jardin dont elle n'osait pas sortir!