Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 12

Part 6

Chapter 63,771 wordsPublic domain

Elle répondit d'un ton sévère et singulier:

--Aujourd'hui, je veux faire des folies. Je suis dans mon humeur de Paris. Prenez garde.

Puis, se tournant vers M. de Belvigne:

--C'est vous qui serez mon patito, mon petit Malvoisie. Je vous emmène tous, après le déjeuner, à la fête de Marly.

C'était la fête, en effet, à Marly. On lui présenta les deux nouveaux venus, le comte de Tamine et le marquis de Briquetot.

Pendant le repas, elle ne parla guère, tendant sa volonté pour être gaie dans l'après-midi, pour qu'on ne devinât rien, pour qu'on s'étonnât davantage, pour qu'on dît:--Qui l'aurait pensé? Elle semblait si heureuse, si contente! Que se passe-t-il dans ces têtes-là?

Elle s'efforçait de ne point songer au soir, à l'heure choisie, alors qu'ils seraient tous sur la terrasse.

Elle but du vin le plus qu'elle put, pour se monter, et deux petits verres de fine champagne, et elle était rouge en sortant de table, un peu étourdie, ayant chaud dans le corps et chaud dans l'esprit, lui semblait-il, devenue hardie maintenant et résolue à tout.

--En route! cria-t-elle.

Elle prit le bras de M. de Belvigne et régla la marche des autres:

--Allons, vous allez former mon bataillon! Servigny, je vous nomme sergent; vous vous tiendrez en dehors, sur la droite. Puis vous ferez marcher en tête la garde étrangère, les deux Exotiques, le prince et le chevalier, puis, derrière, les deux recrues qui prennent les armes aujourd'hui. Allons!

Ils partirent. Et Servigny se mit à imiter le clairon, tandis que les deux nouveaux venus faisaient semblant de jouer du tambour. M. de Belvigne, un peu confus, disait tout bas:

--Mademoiselle Yvette, voyons, soyez raisonnable, vous allez vous compromettre.

Elle répondit:

--C'est vous que je compromets, Raisiné. Quant à moi, je m'en fiche un peu. Demain, il n'y paraîtra plus. Tant pis pour vous, il ne faut pas sortir avec des filles comme moi.

Ils traversèrent Bougival, à la stupéfaction des promeneurs. Tous se retournaient; les habitants venaient sur leurs portes; les voyageurs du petit chemin de fer qui va de Rueil à Marly les huèrent; les hommes, debout sur les plates-formes, criaient:

--A l'eau!... à l'eau!...

Yvette marchait d'un pas militaire, tenant par le bras Belvigne comme on mène un prisonnier. Elle ne riait point, gardant sur le visage une gravité pâle, une sorte d'immobilité sinistre. Servigny interrompait son clairon pour hurler des commandements. Le prince et le chevalier s'amusaient beaucoup, trouvaient ça très drôle et de haut goût. Les deux jeunes gens jouaient du tambour d'une façon ininterrompue.

Quand ils arrivèrent sur le lieu de la fête, ils soulevèrent une émotion. Des filles applaudirent; des jeunes gens ricanaient; un gros monsieur, qui donnait le bras à sa femme, déclara, avec une envie dans la voix:

--En voilà qui ne s'embêtent pas.

Elle aperçut des chevaux de bois et força Belvigne à monter à sa droite tandis que son détachement escaladait par derrière les bêtes tournantes. Quand le divertissement fut terminé, elle refusa de descendre, contraignant son escorte à demeurer cinq fois de suite sur le dos de ces montures d'enfants, à la grande joie du public qui criait des plaisanteries. M. de Belvigne, livide, avait mal au cœur en descendant.

Puis elle se mit à vagabonder à travers les baraques. Elle força tous ces hommes à se faire peser au milieu d'un cercle de spectateurs. Elle leur fit acheter des jouets ridicules qu'ils durent porter dans leurs bras. Le prince et le chevalier commençaient à trouver la plaisanterie trop forte. Seuls, Servigny et les deux tambours ne se décourageaient point.

Ils arrivèrent enfin au bout du pays. Alors elle contempla ses suivants d'une façon singulière, d'un œil sournois et méchant; et une étrange fantaisie lui passant par la tête, elle les fit ranger sur la berge droite qui domine le fleuve.

--Que celui qui m'aime le plus se jette à l'eau, dit-elle.

Personne ne sauta. Un attroupement se forma derrière eux. Des femmes, en tablier blanc, regardaient avec stupeur. Deux troupiers, en culotte rouge, riaient d'un air bête.

Elle répéta:

--Donc, il n'y a pas un de vous capable de se jeter à l'eau sur un désir de moi?

Servigny murmura:

--Ma foi, tant pis.--Et il s'élança, debout, dans la rivière.

Sa chute jeta des éclaboussures jusqu'aux pieds d'Yvette. Un murmure d'étonnement et de gaieté s'éleva dans la foule.

Alors la jeune fille ramassa par terre un petit morceau de bois, et, le lançant dans le courant:

--Apporte! cria-t-elle.

Le jeune homme se mit à nager, et saisissant dans sa bouche, à la façon d'un chien, la planche qui flottait, il la rapporta, puis, remontant la berge, il mit un genou par terre pour la présenter.

Yvette la prit.

--T'es beau, dit-elle.

Et, d'une tape amicale, elle caressa ses cheveux.

Une grosse dame, indignée, déclara:

--Si c'est possible!

Un autre dit:

--Peut-on s'amuser comme ça!

Un homme prononça:

--C'est pas moi qui me serais baigné pour une donzelle!

Elle reprit le bras de Belvigne, en lui jetant dans la figure:

--Vous n'êtes qu'un oison, mon ami; vous ne savez pas ce que vous avez raté.

Ils revinrent. Elle jetait aux passants des regards irrités.

--Comme tous ces gens ont l'air bête, dit-elle.

Puis, levant les yeux vers le visage de son compagnon:

--Vous aussi, d'ailleurs.

M. de Belvigne salua. S'étant retournée, elle vit que le prince et le chevalier avaient disparu. Servigny, morne et ruisselant, ne jouait plus du clairon et marchait, d'un air triste, à côté des deux jeunes gens fatigués, qui ne jouaient plus du tambour.

Elle se mit à rire sèchement:

--Vous en avez assez, paraît-il. Voilà pourtant ce que vous appelez vous amuser, n'est-ce pas? Vous êtes venus pour ça; je vous en ai donné pour votre argent.

Puis elle marcha sans plus rien dire, et, tout d'un coup, Belvigne s'aperçut qu'elle pleurait. Effaré, il demanda:

--Qu'avez-vous?

Elle murmura:

--Laissez-moi, cela ne vous regarde pas.

Mais il insistait, comme un sot:

--Oh! mademoiselle, voyons, qu'est-ce que vous avez? Vous a-t-on fait de la peine?

Elle répéta, avec impatience:

--Taisez-vous donc!

Puis, brusquement, ne résistant plus à la tristesse désespérée qui lui noyait le cœur, elle se mit à sangloter si violemment qu'elle ne pouvait plus avancer.

Elle couvrait sa figure sous ses deux mains et haletait avec des râles dans la gorge, étranglée, étouffée par la violence de son désespoir.

Belvigne demeurait debout, à côté d'elle, tout à fait éperdu, répétant:

--Je n'y comprends rien.

Mais Servigny s'avança brusquement:

--Rentrons, mam'zelle, qu'on ne vous voie pas pleurer dans la rue. Pourquoi faites-vous des folies comme ça, puisque ça vous attriste?

Et, lui prenant le coude, il l'entraîna. Mais, dès qu'ils arrivèrent à la grille de la villa, elle se mit à courir, traversa le jardin, monta l'escalier et s'enferma chez elle.

Elle ne reparut qu'à l'heure du dîner, très pâle, très grave. Tout le monde était gai cependant. Servigny avait acheté chez un marchand du pays des vêtements d'ouvrier, un pantalon de velours, une chemise à fleurs, un tricot, une blouse, et il parlait à la façon des gens du peuple.

Yvette avait hâte qu'on eût fini, sentant son courage défaillir. Dès que le café fut pris, elle remonta chez elle.

Elle entendait sous sa fenêtre les voix joyeuses. Le chevalier faisait des plaisanteries lestes, des jeux de mots d'étranger, grossiers et maladroits.

Elle écoutait, désespérée. Servigny, un peu gris, imitait l'ouvrier pochard, appelait la marquise la patronne. Et, tout d'un coup, il dit à Saval:

--Hé! patron!

Ce fut un rire général.

Alors, Yvette se décida. Elle prit d'abord une feuille de son papier à lettres et écrivit:

«Bougival, ce dimanche, neuf heures du soir.

«Je meurs pour ne point devenir une fille entretenue.

«YVETTE.»

Puis en post-scriptum:

«Adieu, chère maman, pardon.»

Elle cacheta l'enveloppe, adressée à Mme la marquise Obardi.

Puis elle roula sa chaise longue auprès de la fenêtre, attira une petite table à portée de sa main et plaça dessus la grande bouteille de chloroforme à côté d'une poignée de ouate.

Un immense rosier couvert de fleurs qui, parti de la terrasse, montait jusqu'à sa fenêtre, exhalait dans la nuit un parfum doux et faible passant par souffles légers; et elle demeura quelques instants à le respirer. La lune, à son premier quartier, flottait dans le ciel noir, un peu rongée à gauche, et voilée parfois par de petites brumes.

Yvette pensait:--Je vais mourir! je vais mourir! Et son cœur gonflé de sanglots, crevant de peine, l'étouffait. Elle sentait en elle un besoin de demander grâce à quelqu'un, d'être sauvée, d'être aimée.

La voix de Servigny s'éleva. Il racontait une histoire graveleuse que des éclats de rire interrompaient à tout instant. La marquise elle-même avait des gaietés plus fortes que les autres. Elle répétait sans cesse:

--Il n'y a que lui pour dire de ces choses-là! ah! ah! ah!

Yvette prit la bouteille, la déboucha et versa un peu de liquide sur le coton. Une odeur puissante, sucrée, étrange, se répandit; et comme elle approchait de ses lèvres le morceau de ouate, elle avala brusquement cette saveur forte et irritante qui la fit tousser.

Alors, fermant la bouche, elle se mit à l'aspirer. Elle buvait à longs traits cette vapeur mortelle, fermant les yeux et s'efforçant d'éteindre en elle toute pensée pour ne plus réfléchir, pour ne plus savoir.

Il lui sembla d'abord que sa poitrine s'élargissait, s'agrandissait, et que son âme tout à l'heure pesante, alourdie de chagrin, devenait légère, légère comme si le poids qui l'accablait se fût soulevé, allégé, envolé.

Quelque chose de vif et d'agréable la pénétrait jusqu'au bout des membres, jusqu'au bout des pieds et des mains, entrait dans sa chair, une sorte d'ivresse vague, de fièvre douce.

Elle s'aperçut que le coton était sec, et elle s'étonna de n'être pas encore morte. Ses sens lui semblaient aiguisés, plus subtils, plus alertes.

Elle entendait jusqu'aux moindres paroles prononcées sur la terrasse. Le prince Kravalow racontait comment il avait tué en duel un général autrichien.

Puis, très loin, dans la campagne, elle écoutait les bruits dans la nuit, les aboiements interrompus d'un chien, le cri court des crapauds, le frémissement imperceptible des feuilles.

Elle reprit la bouteille, et imprégna de nouveau le petit morceau de ouate, puis elle se remit à respirer. Pendant quelques instants, elle ne ressentit plus rien; puis ce lent et charmant bien-être qui l'avait envahie déjà, la ressaisit.

Deux fois elle versa du chloroforme dans le coton, avide maintenant de cette sensation physique et de cette sensation morale, de cette torpeur rêvante où s'égarait son âme.

Il lui semblait qu'elle n'avait plus d'os, plus de chair, plus de jambes, plus de bras. On lui avait ôté tout cela, doucement, sans qu'elle s'en aperçût. Le chloroforme avait vidé son corps, ne lui laissant que sa pensée plus éveillée, plus vivante, plus large, plus libre qu'elle ne l'avait jamais sentie.

Elle se rappelait mille choses oubliées, des petits détails de son enfance, des riens qui lui faisaient plaisir. Son esprit, doué tout à coup d'une agilité inconnue, sautait aux idées les plus diverses, parcourait mille aventures, vagabondait dans le passé, et s'égarait dans les événements espérés de l'avenir. Et sa pensée active et nonchalante avait un charme sensuel, elle éprouvait, à songer ainsi, un plaisir divin.

Elle entendait toujours les voix, mais elle ne distinguait plus les paroles, qui prenaient pour elle d'autres sens. Elle s'enfonçait, elle s'égarait dans une espèce de féerie étrange et variée.

Elle était sur un grand bateau qui passait le long d'un beau pays tout couvert de fleurs. Elle voyait des gens sur la rive, et ces gens parlaient très fort, puis elle se trouvait à terre, sans se demander comment; et Servigny, habillé en prince, venait la chercher pour la conduire à un combat de taureaux.

Les rues étaient pleines de passants qui causaient, et elle écoutait ces conversations qui ne l'étonnaient point, comme si elle eût connu les personnes, car à travers son ivresse rêvante elle entendait toujours rire et causer les amis de sa mère sur la terrasse.

Puis tout devint vague.

Puis elle se réveilla, délicieusement engourdie, et elle eut quelque peine à se souvenir.

Donc, elle n'était pas morte encore.

Mais elle se sentait si reposée, dans un tel bien-être physique, dans une telle douceur d'esprit qu'elle ne se hâtait point d'en finir! elle eût voulu faire durer toujours cet état d'assoupissement exquis.

Elle respirait lentement et regardait la lune, en face d'elle, sur les arbres. Quelque chose était changé dans son esprit. Elle ne pensait plus comme tout à l'heure. Le chloroforme, en amollissant son corps et son âme, avait calmé sa peine, et endormi sa volonté de mourir.

Pourquoi ne vivrait-elle pas? Pourquoi ne serait-elle pas aimée? Pourquoi n'aurait-elle pas une vie heureuse? Tout lui paraissait possible maintenant, et facile et certain. Tout était doux, tout était bon, tout était charmant dans la vie. Mais comme elle voulait songer toujours, elle versa encore cette eau de rêve sur le coton, et se remit à respirer, en écartant parfois le poison de sa narine, pour n'en pas absorber trop, pour ne pas mourir.

Elle regardait la lune et voyait une figure dedans, une figure de femme. Elle recommençait à battre la campagne dans la griserie imagée de l'opium. Cette figure se balançait au milieu du ciel; puis elle chantait; elle chantait, avec une voix bien connue, l'_Alleluia d'amour_.

C'était la marquise qui venait de rentrer pour se mettre au piano.

Yvette avait des ailes maintenant. Elle volait, la nuit, par une belle nuit claire, au-dessus des bois et des fleuves. Elle volait avec délices, ouvrant les ailes, battant des ailes, portée par le vent comme on serait porté par des caresses. Elle se roulait dans l'air qui lui baisait la peau, et elle filait si vite, si vite qu'elle n'avait le temps de rien voir au-dessous d'elle, et elle se trouvait assise au bord d'un étang, une ligne à la main; elle pêchait.

Quelque chose tirait sur le fil qu'elle sortait de l'eau, en amenant un magnifique collier de perles, dont elle avait eu envie quelque temps auparavant. Elle ne s'étonnait nullement de cette trouvaille, et elle regardait Servigny, venu à côté d'elle sans qu'elle sût comment, pêchant aussi et faisant sortir de la rivière un cheval de bois.

Puis elle eut de nouveau la sensation qu'elle se réveillait et elle entendit qu'on l'appelait en bas.

Sa mère avait dit:

--Éteins donc la bougie.

Puis la voix de Servigny s'éleva claire et comique:

--Éteignez donc vot' bougie, mam'zelle Yvette.

Et tous reprirent en chœur:

--Mam'zelle Yvette, éteignez donc votre bougie.

Elle versa de nouveau du chloroforme dans le coton, mais, comme elle ne voulait pas mourir, elle le tint assez loin de son visage pour respirer de l'air frais, tout en répandant en sa chambre l'odeur asphyxiante du narcotique, car elle comprit qu'on allait monter; et, prenant une posture bien abandonnée, une posture de morte, elle attendit.

La marquise disait:

--Je suis un peu inquiète! Cette petite folle s'est endormie en laissant sa lumière sur sa table. Je vais envoyer Clémence pour l'éteindre et pour fermer la fenêtre de son balcon qui est restée grande ouverte.

Et bientôt la femme de chambre heurta la porte en appelant:

--Mademoiselle, mademoiselle!

Après un silence elle reprit:

--Mademoiselle, Madame la marquise vous prie d'éteindre votre bougie et de fermer votre fenêtre.

Clémence attendit encore un peu, puis frappa plus fort en criant:

--Mademoiselle, mademoiselle!

Comme Yvette ne répondait pas, la domestique s'en alla et dit à la marquise:

--Mademoiselle est endormie sans doute; son verrou est poussé et je ne peux pas la réveiller.

Mme Obardi murmura:

--Elle ne va pourtant pas rester comme ça?

Tous alors, sur le conseil de Servigny, se réunirent sous la fenêtre de la jeune fille, et hurlèrent en chœur:--Hip--hip--hurra--mam'zelle Yvette!

Leur clameur s'éleva dans la nuit calme, s'envola sous la lune dans l'air transparent, s'en alla sur le pays dormant; et ils l'entendirent s'éloigner ainsi que fait le bruit d'un train qui fuit.

Comme Yvette ne répondit pas, la marquise prononça:

--Pourvu qu'il ne lui soit rien arrivé; je commence à avoir peur.

Alors, Servigny, cueillant les roses rouges du gros rosier poussé le long du mur et les boutons pas encore éclos, se mit à les lancer dans la chambre par la fenêtre.

Au premier qu'elle reçut, Yvette tressauta, faillit crier. D'autres tombaient sur sa robe, d'autres dans ses cheveux, d'autres, passant par-dessus sa tête, allaient jusqu'au lit, le couvraient d'une pluie de fleurs.

La marquise cria encore une fois, d'une voix étranglée:

--Voyons, Yvette, réponds-nous.

Alors, Servigny déclara:

--Vraiment, ça n'est pas naturel, je vais grimper par le balcon.

Mais le chevalier s'indigna.

--Permettez, permettez, c'est là une grosse faveur, je réclame; c'est un trop bon moyen... et un trop bon moment... pour obtenir un rendez-vous!

Tous les autres, qui croyaient à une farce de la jeune fille, s'écriaient:

--Nous protestons. C'est un coup monté. Montera pas, montera pas.

Mais la marquise, émue, répétait:

--Il faut pourtant qu'on aille voir.

Le prince déclara, avec un geste dramatique:

--Elle favorise le duc, nous sommes trahis.

--Jouons à pile ou face qui montera, demanda le chevalier.

Et il tira de sa poche une pièce d'or de cent francs.

Il commença avec le prince:

--Pile, dit-il.

Ce fut face.

Le prince jeta la pièce à son tour, en disant à Saval:

--Prononcez, monsieur.

Saval prononça:

--Face.

Ce fut pile.

Le prince ensuite posa la même question à tous les autres. Tous perdirent.

Servigny, qui restait seul en face de lui, déclara de son air insolent:

--Parbleu, il triche!

Le Russe mit la main sur son cœur et tendit la pièce d'or à son rival, en disant:

--Jouez vous-même, mon cher duc.

Servigny la prit et la lança en criant:

--Face!

Ce fut pile.

Il salua et indiquant de la main le pilier du balcon:

--Montez, mon prince.

Mais le prince regardait autour de lui d'un air inquiet.

--Que cherchez-vous? demanda le chevalier.

--Mais... je... je voudrais bien... une échelle.

Un rire général éclata. Et Saval, s'avançant:

--Nous allons vous aider.

Il l'enleva dans ses bras d'hercule, en recommandant:

--Accrochez-vous au balcon.

Le prince aussitôt s'accrocha, et Saval l'ayant lâché, il demeura suspendu, agitant ses pieds dans le vide. Alors, Servigny saisissant ces jambes affolées qui cherchaient un point d'appui, tira dessus de toute sa force; les mains lâchèrent et le prince tomba comme un bloc sur le ventre de M. de Belvigne qui s'avançait pour le soutenir.

--A qui le tour? demanda Servigny.

Mais personne ne se présenta.

--Voyons, Belvigne, de l'audace.

--Merci, mon cher, je tiens à mes os.

--Voyons, chevalier, vous devez avoir l'habitude des escalades.

--Je vous cède la place, mon cher duc.

--Heu!... heu!... c'est que je n'y tiens plus tant que ça.

Et Servigny, l'œil en éveil, tournait autour du pilier.

Puis, d'un saut, s'accrochant au balcon, il s'enleva par les poignets, fit un rétablissement comme un gymnaste et franchit la balustrade.

Tous les spectateurs, le nez en l'air, applaudissaient. Mais il reparut aussitôt en criant:

--Venez vite! Venez vite! Yvette est sans connaissance!

La marquise poussa un grand cri et s'élança dans l'escalier.

La jeune fille, les yeux fermés, faisait la morte. Sa mère entra, affolée, et se jeta sur elle.

--Dites, qu'est-ce qu'elle a? qu'est-ce qu'elle a?

Servigny ramassait la bouteille de chloroforme tombée sur le parquet:

--Elle s'est asphyxiée, dit-il.

Et il colla son oreille sur le cœur, puis il ajouta:

--Mais elle n'est pas morte; nous la ranimerons. Avez-vous ici de l'ammoniaque?

La femme de chambre, éperdue, répétait:

--De quoi... de quoi... monsieur?

--De l'eau sédative.

--Oui, monsieur.

--Apportez tout de suite, et laissez la porte ouverte pour établir un courant d'air.

La marquise, tombée sur les genoux, sanglotait.

--Yvette! Yvette! ma fille, ma petite fille, ma fille, écoute, réponds-moi, Yvette, mon enfant. Oh! mon Dieu! mon Dieu! qu'est-ce qu'elle a?

Et les hommes effarés remuaient sans rien faire, apportaient de l'eau, des serviettes, des verres, du vinaigre.

Quelqu'un dit: «Il faut la déshabiller!»

Et la marquise, qui perdait la tête, essaya de dévêtir sa fille; mais elle ne savait plus ce qu'elle faisait. Ses mains tremblaient, s'embrouillaient, se perdaient et elle gémissait: «Je... je... je ne peux pas, je ne peux pas...»

La femme de chambre était rentrée apportant une bouteille de pharmacien que Servigny déboucha et dont il versa la moitié sur un mouchoir. Puis il le colla sous le nez d'Yvette, qui eut une suffocation.

--Bon, elle respire, dit-il. Ça ne sera rien.

Et il lui lava les tempes, les joues, le cou avec le liquide à la rude senteur.

Puis il fit signe à la femme de chambre de délacer la jeune fille, et quand elle n'eut plus qu'une jupe sur sa chemise, il l'enleva dans ses bras, et la porta jusqu'au lit en frémissant, remué par l'odeur de ce corps presque nu, par le contact de cette chair, par la moiteur des seins à peine cachés qu'il faisait fléchir sous sa bouche.

Lorsqu'elle fut couchée, il se releva fort pâle.

--Elle va revenir à elle, dit-il, ce n'est rien.

Car il l'avait entendue respirer d'une façon continue et régulière. Mais, apercevant tous les hommes, les yeux fixés sur Yvette étendue en son lit, une irritation jalouse le fit tressaillir, et s'avançant vers eux:

--Messieurs, nous sommes beaucoup trop dans cette chambre; veuillez nous laisser seuls, M. Saval et moi, avec la marquise.

Il parlait d'un ton sec et plein d'autorité. Les autres s'en allèrent aussitôt.

Mme Obardi avait saisi son amant à pleins bras, et, la tête levée vers lui, elle lui criait:

--Sauvez-la... Oh! sauvez-la!...

Mais Servigny, s'étant retourné, vit une lettre sur la table. Il la saisit d'un mouvement rapide et lut l'adresse. Il comprit et pensa: «Peut-être ne faut-il pas que la marquise ait connaissance de cela.» Et, déchirant l'enveloppe, il parcourut d'un regard les deux lignes qu'elle contenait:

«Je meurs pour ne pas devenir une fille entretenue.

«YVETTE.

«Adieu, ma chère maman. Pardon.»

--Diable, pensa-t-il, ça demande réflexion.

Et il cacha la lettre dans sa poche.

Puis il se rapprocha du lit, et aussitôt la pensée lui vint que la jeune fille avait repris connaissance, mais qu'elle n'osait pas le montrer par honte, par humiliation, par crainte des questions.

La marquise était tombée à genoux, maintenant, et elle pleurait, la tête sur le pied du lit. Tout à coup elle prononça:

--Un médecin, il faut un médecin.

Mais Servigny, qui venait de parler bas avec Saval, lui dit:

--Non, c'est fini. Tenez, allez vous en une minute, rien qu'une minute, et je vous promets qu'elle vous embrassera quand vous reviendrez.

Et le baron, soulevant Mme Obardi par le bras, l'entraîna.

Alors, Servigny, s'asseyant auprès de la couche, prit la main d'Yvette et prononça:

--Mam'zelle, écoutez-moi...

Elle ne répondit pas. Elle se sentait si bien, si doucement, si chaudement couchée, qu'elle aurait voulu ne plus jamais remuer, ne plus jamais parler, et vivre comme ça toujours. Un bien-être infini l'avait envahie, un bien-être tel qu'elle n'en avait jamais senti de pareil.