Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 12

Part 5

Chapter 53,941 wordsPublic domain

Comme elle avait sa chambre juste au-dessus de la terrasse, les feuilles d'un grand marronnier planté devant la porte s'éclairèrent bientôt d'une clarté verte, et Servigny restait les yeux fixés sur cette lueur pâle dans le feuillage, où il croyait parfois voir passer une ombre. Mais soudain, la lumière s'éteignit. Mme Obardi poussa un grand soupir:

--Ma fille est couchée, dit-elle.

Servigny se leva:

--Je vais en faire autant, marquise, si vous le permettez.

Il baisa la main qu'elle lui tendait et disparut à son tour.

Et elle demeura seule avec Saval, dans la nuit.

Aussitôt elle fut dans ses bras, l'enlaçant, l'étreignant. Puis, bien qu'il tentât de l'en empêcher, elle s'agenouilla devant lui en murmurant: «Je veux te regarder à la lueur des éclairs.»

Mais Yvette, sa bougie soufflée, était revenue sur son balcon, nu-pieds, glissant comme une ombre, et elle écoutait, rongée par un soupçon douloureux et confus.

Elle ne pouvait voir, se trouvant au-dessus d'eux, sur le toit même de la terrasse.

Elle n'entendait rien qu'un murmure de voix; et son cœur battait si fort qu'il emplissait de bruit ses oreilles. Une fenêtre se ferma sur sa tête. Donc, Servigny venait de remonter. Sa mère était seule avec l'autre.

Un second éclair, fendant le ciel en deux, fit surgir pendant une seconde tout ce paysage qu'elle connaissait, dans une clarté violente et sinistre; et elle aperçut la grande rivière, couleur de plomb fondu, comme on rêve des fleuves en des pays fantastiques. Aussitôt une voix, au-dessous d'elle, prononça: «Je t'aime!»

Et elle n'entendit plus rien. Un étrange frisson lui avait passé sur le corps, et son esprit flottait dans un trouble affreux.

Un silence pesant, infini, qui semblait le silence éternel, planait sur le monde. Elle ne pouvait plus respirer, la poitrine oppressée par quelque chose d'inconnu et d'horrible. Un autre éclair enflamma l'espace, illumina un instant l'horizon, puis un autre presque aussitôt le suivit, puis d'autres encore.

Et la voix qu'elle avait entendue déjà, s'élevant plus forte, répétait: «Oh! comme je t'aime! comme je t'aime!» Et Yvette la reconnaissait bien, cette voix-là, celle de sa mère.

Une large goutte d'eau tiède lui tomba sur le front, et une petite agitation presque imperceptible courut dans les feuilles, le frémissement de la pluie qui commence.

Puis une rumeur accourut venue de loin, une rumeur confuse, pareille au bruit du vent dans les branches; c'était l'averse lourde s'abattant en nappe sur la terre, sur le fleuve, sur les arbres. En quelques instants, l'eau ruissela autour d'elle, la couvrant, l'éclaboussant, la pénétrant comme un bain. Elle ne remuait point, songeant seulement à ce qu'on faisait sur la terrasse.

Elle les entendit qui se levaient et qui montaient dans leurs chambres. Des portes se fermèrent à l'intérieur de la maison; et la jeune fille, obéissant à un désir de savoir irrésistible, qui l'affolait et la torturait, se jeta dans l'escalier, ouvrit doucement la porte du dehors, et traversant le gazon sous la tombée furieuse de la pluie, courut se cacher dans un massif pour regarder les fenêtres.

Une seule était éclairée, celle de sa mère. Et, tout à coup, deux ombres apparurent dans le carré lumineux, deux ombres côte à côte. Puis, se rapprochant, elles n'en firent plus qu'une; et un nouvel éclair projetant sur la façade un rapide et éblouissant jet de feu, elle les vit qui s'embrassaient, les bras serrés autour du cou.

Alors, éperdue, sans réfléchir, sans savoir ce qu'elle faisait, elle cria de toute sa force, d'une voix suraiguë: «Maman!» comme on crie pour avertir les gens d'un danger de mort.

Son appel désespéré se perdit dans le clapotement de l'eau, mais le couple enlacé se sépara, inquiet. Et une des ombres disparut, tandis que l'autre cherchait à distinguer quelque chose à travers les ténèbres du jardin.

Alors, craignant d'être surprise, de rencontrer sa mère en cet instant, Yvette s'élança vers la maison, remonta précipitamment l'escalier en laissant derrière elle une traînée d'eau qui coulait de marche en marche, et elle s'enferma dans sa chambre, résolue à n'ouvrir sa porte à personne.

Et sans ôter sa robe ruisselante et collée à sa chair, elle tomba sur les genoux en joignant les mains, implorant dans sa détresse quelque protection surhumaine, le secours mystérieux du ciel, l'aide inconnue qu'on réclame aux heures de larmes et de désespoir.

Les grands éclairs jetaient d'instant en instant leurs reflets livides dans sa chambre, et elle se voyait brusquement dans la glace de son armoire, avec ses cheveux déroulés et trempés, tellement étrange qu'elle ne se reconnaissait pas.

Elle demeura là longtemps, si longtemps que l'orage s'éloigna sans qu'elle s'en aperçût. La pluie cessa de tomber, une lueur envahit le ciel encore obscurci de nuages, et une fraîcheur tiède, savoureuse, délicieuse, une fraîcheur d'herbes et de feuilles mouillées entrait par la fenêtre ouverte.

Yvette se releva, ôta ses vêtements flasques et froids, sans songer même à ce qu'elle faisait, et se mit au lit. Puis elle demeura les yeux fixés sur le jour qui naissait. Puis elle pleura encore, puis elle songea.

Sa mère! un amant! quelle honte! Mais elle avait lu tant de livres où des femmes, même des mères, s'abandonnaient ainsi, pour renaître à l'honneur aux pages du dénouement, qu'elle ne s'étonnait pas outre mesure de se trouver enveloppée dans un drame pareil à tous les drames de ses lectures. La violence de son premier chagrin, l'effarement cruel de la surprise s'atténuaient un peu déjà dans le souvenir confus de situations analogues. Sa pensée avait rôdé en des aventures si tragiques, poétiquement amenées par les romanciers, que l'horrible découverte lui apparaissait peu à peu comme la continuation naturelle de quelque feuilleton commencé la veille.

Elle se dit:

--Je sauverai ma mère.

Et, presque rassérénée par cette résolution d'héroïne, elle se sentit forte, grandie, prête tout à coup pour le dévouement et pour la lutte. Et elle réfléchit aux moyens qu'il lui faudrait employer. Un seul lui parut bon, qui était en rapport avec sa nature romanesque. Et elle prépara, comme un acteur prépare la scène qu'il va jouer, l'entretien qu'elle aurait avec la marquise.

Le soleil s'était levé. Les serviteurs circulaient dans la maison. La femme de chambre vint avec le chocolat. Yvette fit poser le plateau sur la table et prononça:

--Vous direz à ma mère que je suis souffrante, que je vais rester au lit jusqu'au départ de ces messieurs, que je n'ai pas pu dormir de la nuit, et que je prie qu'on ne me dérange pas, parce que je veux essayer de me reposer.

La domestique, surprise, regardait la robe trempée et tombée comme une loque sur le tapis.

--Mademoiselle est donc sortie? dit-elle.

--Oui, j'ai été me promener sous la pluie pour me rafraîchir.

Et la bonne ramassa les jupes, les bas, les bottines sales; puis elle s'en alla portant sur un bras, avec des précautions dégoûtées, ces vêtements trempés comme des hardes de noyé.

Et Yvette attendit, sachant bien que sa mère allait venir.

La marquise entra, ayant sauté du lit aux premiers mots de la femme de chambre, car un doute lui était resté depuis ce cri: «Maman», entendu dans l'ombre.

--Qu'est-ce que tu as? dit-elle.

Yvette la regarda, bégaya:

--J'ai... j'ai...

Puis, saisie par une émotion subite et terrible, elle se mit à suffoquer.

La marquise, étonnée, demanda de nouveau:

--Qu'est-ce que tu as donc?

Alors, oubliant tous ses projets et ses phrases préparées, la jeune fille cacha sa figure dans ses deux mains en balbutiant:

--Oh! maman, oh! maman!

Mme Obardi demeura debout devant le lit, trop émue pour bien comprendre, mais devinant presque tout, avec cet instinct subtil d'où venait sa force.

Comme Yvette ne pouvait parler, étranglée par les larmes, sa mère, énervée à la fin et sentant approcher une explication redoutable, demanda brusquement:

--Voyons, me diras-tu ce qui te prend?

Yvette put à peine prononcer:

--Oh! cette nuit... j'ai vu... ta fenêtre.

La marquise, très pâle, articula:

--Eh bien! quoi?

Sa fille répéta, toujours en sanglotant:

--Oh! maman, oh! maman!

Mme Obardi, dont la crainte et l'embarras se changeaient en colère, haussa les épaules et se retourna pour s'en aller.

--Je crois vraiment que tu es folle. Quand ce sera fini, tu me le feras dire.

Mais la jeune fille, tout à coup, dégagea de ses mains son visage ruisselant de pleurs.

--Non!... écoute.... il faut que je te parle... écoute.... Tu vas me promettre... nous allons partir toutes les deux, bien loin, dans une campagne, et nous vivrons comme des paysannes: et personne ne saura ce que nous serons devenues! Dis, veux-tu, maman, je t'en prie, je t'en supplie, veux-tu?

La marquise, interdite, demeurait au milieu de la chambre. Elle avait aux veines du sang de peuple, du sang irascible. Puis une honte, une pudeur de mère se mêlant à un vague sentiment de peur et à une exaspération de femme passionnée dont l'amour est menacé, elle frémissait, prête à demander pardon ou à se jeter dans quelque violence.

--Je ne te comprends pas, dit-elle.

Yvette reprit:

--Je t'ai vue... maman,... cette nuit... Il ne faut plus... si tu savais... nous allons partir toutes les deux... je t'aimerai tant que tu oublieras...

Mme Obardi prononça d'une voix tremblante:

--Écoute, ma fille, il y a des choses que tu ne comprends pas encore. Eh bien... n'oublie point... n'oublie point... que je te défends... de me parler jamais... de... de... de ces choses.

Mais la jeune fille, prenant brusquement le rôle de sauveur qu'elle s'était imposé, prononça:

--Non, maman, je ne suis plus une enfant, et j'ai le droit de savoir. Eh bien, je sais que nous recevons des gens mal famés, des aventuriers, je sais aussi qu'on ne nous respecte pas à cause de cela. Je sais autre chose encore. Eh bien, il ne faut plus, entends-tu? je ne veux pas. Nous allons partir; tu vendras tes bijoux; nous travaillerons s'il le faut, et nous vivrons comme des honnêtes femmes, quelque part, bien loin. Et si je trouve à me marier, tant mieux.

Sa mère la regardait de son œil noir, irrité. Elle répondit:

--Tu es folle. Tu vas me faire le plaisir de te lever et de venir déjeuner avec tout le monde.

--Non, maman. Il y a quelqu'un ici que je ne reverrai pas, tu me comprends. Je veux qu'il sorte, ou bien c'est moi qui sortirai. Tu choisiras entre lui et moi.

Elle s'était assise dans son lit, et elle haussait la voix, parlant comme on parle sur la scène, entrant enfin dans le drame qu'elle avait rêvé, oubliant presque son chagrin pour ne se souvenir que de sa mission.

La marquise, stupéfaite, répéta encore une fois:

--Mais tu es folle..., ne trouvant rien autre chose à dire.

Yvette reprit avec une énergie théâtrale:

--Non, maman, cet homme quittera la maison, ou c'est moi qui m'en irai, car je ne faiblirai pas.

--Et où iras-tu?... Que feras-tu?

--Je ne sais pas, peu m'importe... Je veux que nous soyons des honnêtes femmes.

Ce mot qui revenait «honnêtes femmes» soulevait la marquise d'une fureur de fille et elle cria:

--Tais-toi! je ne te permets pas de me parler comme ça. Je vaux autant qu'une autre, entends-tu? Je suis une courtisane, c'est vrai, et j'en suis fière; les honnêtes femmes ne me valent pas.

Yvette, atterrée, la regardait; elle balbutia:

--Oh, maman!

Mais la marquise, s'exaltant, s'excitant:

--Eh bien! oui, je suis une courtisane. Après? Si je n'étais pas une courtisane, moi, tu serais aujourd'hui une cuisinière, toi, comme j'étais autrefois, et tu ferais des journées de trente sous, et tu laverais la vaisselle, et ta maîtresse t'enverrait à la boucherie, entends-tu, et elle te ficherait à la porte si tu flânais, tandis que tu flânes toute la journée parce que je suis une courtisane. Voilà. Quand on n'est rien qu'une bonne, une pauvre fille avec cinquante francs d'économies, il faut savoir se tirer d'affaire, si on ne veut pas crever dans la peau d'une meurt-de-faim; et il n'y a pas deux moyens pour nous, il n'y en a pas deux, entends-tu, quand on est servante! Nous ne pouvons pas faire fortune, nous, avec des places, ni avec des tripotages de bourse. Nous n'avons rien que notre corps, rien que notre corps.

Elle se frappait la poitrine, comme un pénitent qui se confesse, et, rouge, exaltée, avançant vers le lit:

--Tant pis, quand on est belle fille, faut vivre de ça, ou bien souffrir de misère toute sa vie.... toute sa vie..., pas de choix.

Puis revenant brusquement à son idée:

--Avec ça qu'elles s'en privent, les honnêtes femmes. C'est elles qui sont des gueuses, entends-tu, parce que rien ne les force. Elles ont de l'argent, de quoi vivre et s'amuser, et elles prennent des hommes par vice. C'est elles qui sont des gueuses.

Elle était debout près de la couche d'Yvette éperdue, qui avait envie de crier «au secours», de se sauver, et qui pleurait tout haut comme les enfants qu'on bat.

La marquise se tut, regarda sa fille, et la voyant affolée de désespoir, elle se sentit elle-même pénétrée de douleur, de remords, d'attendrissement, de pitié, et s'abattant sur le lit en ouvrant les bras, elle se mit aussi à sangloter, et elle balbutia:

--Ma pauvre petite, ma pauvre petite, si tu savais comme tu me fais mal.

Et elles pleurèrent toutes deux, très longtemps.

Puis la marquise, chez qui le chagrin ne tenait pas, se releva doucement. Et elle dit tout bas:

--Allons, mignonne, c'est comme ça, que veux-tu? On n'y peut rien changer maintenant. Il faut prendre la vie comme elle vient.

Yvette continuait de pleurer. Le coup avait été trop rude et trop inattendu pour qu'elle pût réfléchir et se remettre.

Sa mère reprit:

--Voyons, lève-toi, et viens déjeuner, pour qu'on ne s'aperçoive de rien.

La jeune fille faisait «non» de la tête, sans pouvoir parler; enfin, elle prononça d'une voix lente, pleine de sanglots:

--Non, maman, tu sais ce que je t'ai dit, je ne changerai pas d'avis. Je ne sortirai pas de ma chambre avant qu'ils soient partis. Je ne veux plus voir personne de ces gens-là, jamais, jamais. S'ils reviennent, je... je... tu ne me reverras plus.

La marquise avait essuyé ses yeux, et, fatiguée d'émotion, elle murmura:

--Voyons, réfléchis, sois raisonnable.

Puis, après une minute de silence:

--Oui, il vaut mieux que tu te reposes ce matin. Je viendrai te voir dans l'après-midi.

Et ayant embrassé sa fille sur le front, elle sortit pour s'habiller, calmée déjà.

Yvette, dès que sa mère eut disparu, se leva, et courut pousser le verrou pour être seule, bien seule, puis elle se mit à réfléchir.

La femme de chambre frappa vers onze heures et demanda à travers la porte:

--Madame la marquise fait demander si Mademoiselle n'a besoin de rien, et ce qu'elle veut pour son déjeuner?

Yvette répondit:

--Je n'ai pas faim. Je prie seulement qu'on ne me dérange pas.

Et elle demeura au lit comme si elle eût été fort malade.

Vers trois heures, on frappa de nouveau. Elle demanda:

--Qui est là?

Ce fut la voix de sa mère.

--C'est moi, mignonne, je viens voir comment tu vas.

Elle hésita. Que ferait-elle? Elle ouvrit, puis se recoucha.

La marquise s'approcha, et parlant à mi-voix comme auprès d'une convalescente:

--Eh bien, te trouves-tu mieux? Tu ne veux pas manger un œuf?

--Non, merci, rien du tout.

Mme Obardi s'était assise près du lit. Elles demeurèrent sans rien dire, puis, enfin, comme sa fille restait immobile, les mains inertes sur les draps:

--Ne vas-tu pas te lever?

Yvette répondit:

--Oui, tout à l'heure.

Puis d'un ton grave et lent:

--J'ai beaucoup réfléchi, maman, et voici... voici ma résolution. Le passé est le passé, n'en parlons plus. Mais l'avenir sera différent... ou bien... ou bien je sais ce qui me resterait à faire. Maintenant, que ce soit fini là-dessus.

La marquise, qui croyait terminée l'explication, sentit un peu d'impatience la gagner. C'était trop maintenant. Cette grande bécasse de fille aurait dû savoir depuis longtemps. Mais elle ne répondit rien et répéta:

--Te lèves-tu?

--Oui, je suis prête.

Alors sa mère lui servit de femme de chambre, lui apportant ses bas, son corset, ses jupes; puis elle l'embrassa.

--Veux-tu faire un tour avant dîner?

--Oui, maman.

Et elles allèrent se promener le long de l'eau, sans guère parler que de choses très banales.

IV

Le lendemain, dès le matin, Yvette s'en alla toute seule s'asseoir à la place où Servigny lui avait lu l'histoire des fourmis. Elle se dit:

--Je ne m'en irai pas de là avant d'avoir pris une résolution.

Devant elle, à ses pieds, l'eau coulait, l'eau rapide du bras vif, pleine de remous, de larges bouillons qui passaient dans une fuite muette avec des tournoiements profonds.

Elle avait déjà envisagé toutes les faces de la situation et tous les moyens d'en sortir.

Que ferait-elle si sa mère ne tenait pas scrupuleusement la condition qu'elle avait posée, ne renonçait pas à sa vie, à son monde, à tout, pour aller se cacher avec elle dans un pays lointain?

Elle pouvait partir seule... fuir. Mais où? Comment? De quoi vivrait-elle?

En travaillant? A quoi? A qui s'adresserait-elle pour trouver de l'ouvrage? Et puis l'existence morne et humble des ouvrières, des filles du peuple, lui semblait un peu honteuse, indigne d'elle. Elle songea à se faire institutrice, comme les jeunes personnes des romans, et à être aimée, puis épousée par le fils de la maison. Mais il aurait fallu qu'elle fût de grande race, qu'elle pût, quand le père exaspéré lui reprocherait d'avoir volé l'amour de son fils, dire d'une voix fière:

--Je m'appelle Yvette Obardi.

Elle ne le pouvait pas. Et puis c'eût été même encore là un moyen banal, usé.

Le couvent ne valait guère mieux. Elle ne se sentait d'ailleurs aucune vocation pour la vie religieuse, n'ayant qu'une piété intermittente et fugace. Personne ne pouvait la sauver en l'épousant, étant ce qu'elle était! Aucun secours n'était acceptable d'un homme, aucune issue possible, aucune ressource définitive!

Et puis, elle voulait quelque chose d'énergique, de vraiment grand, de vraiment fort, qui servirait d'exemple; et elle se résolut à la mort.

Elle s'y décida tout d'un coup, tranquillement, comme s'il s'agissait d'un voyage, sans réfléchir, sans voir la mort, sans comprendre que c'est la fin sans recommencement, le départ sans retour, l'adieu éternel à la terre, à la vie.

Elle fut disposée immédiatement à cette détermination extrême, avec la légèreté des âmes exaltées et jeunes.

Et elle songea au moyen qu'elle emploierait. Mais tous lui apparaissaient d'une exécution pénible et hasardeuse, et demandaient en outre une action violente qui lui répugnait.

Elle renonça bien vite au poignard et au revolver qui peuvent blesser seulement, estropier ou défigurer, et qui exigent une main exercée et sûre,--à la corde qui est commune, suicide de pauvre, ridicule et laid,--à l'eau parce qu'elle savait nager. Restait donc le poison, mais lequel? Presque tous font souffrir et provoquent des vomissements. Elle ne voulait ni souffrir, ni vomir. Alors elle songea au chloroforme, ayant lu dans un fait divers comment avait fait une jeune femme pour s'asphyxier par ce procédé.

Et elle éprouva aussitôt une sorte de joie de sa résolution, un orgueil intime, une sensation de fierté. On verrait ce qu'elle était, ce qu'elle valait.

Elle rentra dans Bougival, et elle se rendit chez le pharmacien, à qui elle demanda un peu de chloroforme pour une dent dont elle souffrait. L'homme, qui la connaissait, lui donna une toute petite bouteille de narcotique.

Alors, elle partit à pied pour Croissy, où elle se procura une seconde fiole de poison. Elle en obtint une troisième à Chatou, une quatrième à Rueil, et elle rentra en retard pour déjeuner. Comme elle avait grand'faim après cette course, elle mangea beaucoup, avec ce plaisir des gens que l'exercice a creusés.

Sa mère, heureuse de la voir affamée ainsi, se sentant tranquille enfin, lui dit, comme elles se levaient de table:

--Tous nos amis viendront passer la journée de dimanche. J'ai invité le prince, le chevalier et M. de Belvigne.

Yvette pâlit un peu, mais ne répondit rien.

Elle sortit presque aussitôt, gagna la gare et prit un billet pour Paris.

Et pendant tout l'après-midi, elle alla de pharmacie en pharmacie, achetant dans chacune quelques gouttes de chloroforme.

Elle revint le soir, les poches pleines de petites bouteilles.

Elle recommença le lendemain ce manège, et étant entrée par hasard chez un droguiste, elle put obtenir, d'un seul coup, un quart de litre.

Elle ne sortit pas le samedi; c'était un jour couvert et tiède; elle le passa tout entier sur la terrasse, étendue sur une chaise longue en osier.

Elle ne pensait presque à rien, très résolue et très tranquille.

Elle mit, le lendemain, une toilette bleue qui lui allait fort bien, voulant être belle.

En se regardant dans sa glace elle se dit tout d'un coup: Demain, je serai morte.--Et un singulier frisson lui passa le long du corps. Morte! Je ne parlerai plus, je ne penserai plus, personne ne me verra plus. Et moi je ne verrai plus rien de tout cela!

Elle contemplait attentivement son visage comme si elle ne l'avait jamais aperçu, examinant surtout ses yeux, découvrant mille choses en elle, un caractère secret de sa physionomie qu'elle ne connaissait pas, s'étonnant de se voir, comme si elle avait en face d'elle une personne étrangère, une nouvelle amie.

Elle se disait:

--C'est moi, c'est moi que voilà dans cette glace. Comme c'est étrange de se regarder soi-même. Sans le miroir cependant, nous ne nous connaîtrions jamais. Tous les autres sauraient comment nous sommes, et nous ne le saurions point, nous.

Elle prit ses grands cheveux tressés en nattes et les ramena sur sa poitrine, suivant de l'œil tous ses gestes, toutes ses poses, tous ses mouvements.

--Comme je suis jolie! pensa-t-elle. Demain, je serai morte, là, sur mon lit.

Elle regarda son lit, et il lui sembla qu'elle se voyait étendue, blanche comme ses draps.

--Morte. Dans huit jours, cette figure, ces yeux, ces joues ne seront plus qu'une pourriture noire, dans une boîte, au fond de la terre.

Une horrible angoisse lui serra le cœur.

Le clair soleil tombait à flots sur la campagne et l'air doux du matin entrait par la fenêtre.

Elle s'assit, pensant à cela: Morte.--C'était comme si le monde allait disparaître pour elle; mais non, puisque rien ne serait changé dans ce monde, pas même sa chambre. Oui, sa chambre resterait toute pareille avec le même lit, les mêmes chaises, la même toilette, mais elle serait partie pour toujours, elle, et personne ne serait triste, que sa mère peut-être.

On dirait: «Comme elle était jolie! cette petite Yvette», voilà tout. Et comme elle regardait sa main appuyée sur le bras de son fauteuil, elle songea de nouveau à cette pourriture, à cette bouillie noire et puante que ferait sa chair. Et de nouveau un grand frisson d'horreur lui courut dans tout le corps, et elle ne comprenait pas bien comment elle pourrait disparaître sans que la terre tout entière s'anéantît, tant il lui semblait qu'elle faisait partie de tout, de la campagne, de l'air, du soleil, de la vie.

Des rires éclatèrent dans le jardin, un grand bruit de voix, des appels, cette gaieté bruyante des parties de campagne qui commencent, et elle reconnut l'organe sonore de M. de Belvigne qui chantait:

Je suis sous ta fenêtre, Ah! daigne enfin paraître.

Elle se leva sans réfléchir et vint regarder. Tous applaudirent. Ils étaient là tous les cinq, avec deux autres messieurs qu'elle ne connaissait pas.

Elle se recula brusquement, déchirée par la pensée que ces hommes venaient s'amuser chez sa mère, chez une courtisane.

La cloche sonna le déjeuner.

--Je vais leur montrer comment on meurt, se dit-elle.

Et elle descendit d'un pas ferme, avec quelque chose de la résolution des martyres chrétiennes entrant dans le cirque où les lions les attendaient.

Elle serra les mains en souriant d'une manière affable, mais un peu hautaine. Servigny lui demanda:

--Êtes-vous moins grognon, aujourd'hui, mam'zelle?