Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 12

Part 4

Chapter 43,792 wordsPublic domain

La marquise se promenait au bras de Saval dans l'allée ronde, autour du gazon.

En voyant Servigny, elle prononça, de cet air nonchalant qu'elle gardait depuis la veille:

--Qu'est-ce que j'avais dit, qu'il ne fallait point sortir par une chaleur pareille. Voilà Yvette avec un coup de soleil. Elle est partie se coucher. Elle était comme un coquelicot, la pauvre enfant, et elle a une migraine atroce. Vous vous serez promenés en plein soleil, vous aurez fait des folies. Que sais-je, moi? Vous êtes aussi peu raisonnable qu'elle.

La jeune fille ne descendit point pour dîner. Comme on voulait lui porter à manger, elle répondit à travers la porte qu'elle n'avait pas faim, car elle s'était enfermée, et elle pria qu'on la laissât tranquille. Les deux jeunes gens partirent par le train de dix heures, en promettant de revenir le jeudi suivant, et la marquise s'assit devant sa fenêtre ouverte pour rêver, écoutant au loin l'orchestre du bal des canotiers jeter sa musique sautillante dans le grand silence solennel de la nuit.

Entraînée pour l'amour et par l'amour, comme on l'est pour le cheval ou l'aviron, elle avait de subites tendresses qui l'envahissaient comme une maladie. Ces passions la saisissaient brusquement, la pénétraient tout entière, l'affolaient, l'énervaient ou l'accablaient, selon qu'elles avaient un caractère exalté, violent, dramatique ou sentimental.

Elle était une de ces femmes créées pour aimer et pour être aimées. Partie de très bas, arrivée par l'amour dont elle avait fait une profession presque sans le savoir, agissant par instinct, par adresse innée, elle acceptait l'argent comme les baisers, naturellement, sans distinguer, employant son flair remarquable d'une façon irraisonnée et simple, comme font les animaux, que rendent subtils les nécessités de l'existence. Beaucoup d'hommes avaient passé dans ses bras sans qu'elle éprouvât pour eux aucune tendresse, sans qu'elle ressentît non plus aucun dégoût de leurs étreintes.

Elle subissait les enlacements quelconques avec une indifférence tranquille, comme on mange, en voyage, de toutes les cuisines, car il faut bien vivre. Mais, de temps en temps, son cœur ou sa chair s'allumait, et elle tombait alors dans une grande passion qui durait quelques semaines ou quelques mois, selon les qualités physiques ou morales de son amant.

C'étaient les moments délicieux de sa vie. Elle aimait de toute son âme, de tout son corps, avec emportement, avec extase. Elle se jetait dans l'amour comme on se jette dans un fleuve pour se noyer et se laissait emporter, prête à mourir s'il le fallait, enivrée, affolée, infiniment heureuse. Elle s'imaginait chaque fois n'avoir jamais ressenti pareille chose auparavant, et elle se serait fort étonnée si on lui eût rappelé de combien d'hommes différents elle avait rêvé éperdument pendant des nuits entières, en regardant les étoiles.

Saval l'avait captivée, capturée corps et âme. Elle songeait à lui, bercée par son image et par son souvenir, dans l'exaltation calme du bonheur accompli, du bonheur présent et certain.

Un bruit derrière elle la fit se retourner. Yvette venait d'entrer, encore vêtue comme dans le jour, mais pâle maintenant et les yeux luisants comme on les a après de grandes fatigues.

Elle s'appuya au bord de la fenêtre ouverte, en face de sa mère.

--J'ai à te parler, dit-elle.

La marquise, étonnée, la regardait. Elle l'aimait en mère égoïste, fière de sa beauté, comme on l'est d'une fortune, trop belle encore elle-même pour devenir jalouse, trop indifférente pour faire les projets qu'on lui prêtait, trop subtile cependant pour ne pas avoir la conscience de cette valeur.

Elle répondit:

--Je t'écoute, mon enfant, qu'y a-t-il?

Yvette la pénétrait du regard comme pour lire au fond de son âme, comme pour saisir toutes les sensations qu'allaient éveiller ses paroles.

--Voilà. Il s'est passé tantôt quelque chose d'extraordinaire.

--Quoi donc?

--M. de Servigny m'a dit qu'il m'aimait.

La marquise, inquiète, attendait. Comme Yvette ne parlait plus, elle demanda:

--Comment t'a-t-il dit cela? Explique-toi!

Alors la jeune fille, s'asseyant aux pieds de sa mère dans une pose câline qui lui était familière, et pressant ses mains, ajouta:

--Il m'a demandée en mariage.

Mme Obardi fit un geste brusque de stupéfaction, et s'écria:

--Servigny? mais tu es folle!

Yvette n'avait point détourné les yeux du visage de sa mère, épiant sa pensée et sa surprise. Elle demanda d'une voix grave:

--Pourquoi suis-je folle? Pourquoi M. de Servigny ne m'épouserait-il pas?

La marquise, embarrassée, balbutia:

--Tu t'es trompée, ce n'est pas possible. Tu as mal entendu ou mal compris. M. de Servigny est trop riche pour toi... et trop... trop... parisien pour se marier.

Yvette s'était levée lentement. Elle ajouta:

--Mais s'il m'aime comme il le dit, maman?

Sa mère reprit avec un peu d'impatience:

--Je te croyais assez grande et assez instruite de la vie pour ne pas te faire de ces idées-là. Servigny est un viveur et un égoïste. Il n'épousera qu'une femme de son monde et de sa fortune. S'il t'a demandée en mariage... c'est qu'il veut... c'est qu'il veut...

La marquise, incapable de dire ses soupçons, se tut une seconde, puis reprit:

--Tiens, laisse-moi tranquille, et va te coucher.

Et la jeune fille, comme si elle savait maintenant ce qu'elle désirait, répondit d'une voix docile:

--Oui, maman.

Elle baisa sa mère au front et s'éloigna d'un pas très calme.

Comme elle allait franchir la porte, la marquise la rappela:

--Et ton coup de soleil? dit-elle.

--Je n'avais rien. C'était ça qui m'avait rendue toute chose.

Et la marquise ajouta:

--Nous en reparlerons. Mais, surtout, ne reste plus seule avec lui d'ici quelque temps, et sois bien sûre qu'il ne t'épousera pas, entends-tu, et qu'il veut seulement te... compromettre.

Elle n'avait point trouvé mieux pour exprimer sa pensée. Et Yvette rentra chez elle.

Mme Obardi se mit à songer.

Vivant depuis des années dans une quiétude amoureuse et opulente, elle avait écarté avec soin de son esprit toutes les réflexions qui pouvaient la préoccuper, l'inquiéter ou l'attrister. Jamais elle n'avait voulu se demander ce que deviendrait Yvette; il serait toujours assez tôt d'y songer quand les difficultés arriveraient. Elle sentait bien, avec son flair de courtisane, que sa fille ne pourrait épouser un homme riche et du vrai monde que par un hasard tout à fait improbable, par une de ces surprises de l'amour qui placent des aventurières sur les trônes. Elle n'y comptait point, d'ailleurs, trop occupée d'elle-même pour combiner des projets qui ne la concernaient pas directement.

Yvette ferait comme sa mère, sans doute. Elle serait une femme d'amour. Pourquoi pas? Mais jamais la marquise n'avait osé se demander quand, ni comment, cela arriverait.

Et voilà que sa fille, tout d'un coup, sans préparation, lui posait une de ces questions auxquelles on ne pouvait pas répondre, la forçait à prendre une attitude dans une affaire si difficile, si délicate, si dangereuse à tous égards et si troublante pour sa conscience, pour la conscience qu'on doit montrer quand il s'agit de son enfant et de ces choses.

Elle avait trop d'astuce naturelle, astuce sommeillante, mais jamais endormie, pour s'être trompée une minute sur les intentions de Servigny, car elle connaissait les hommes, par expérience, et surtout les hommes de cette race-là. Aussi, dès les premiers mots prononcés par Yvette, s'était-elle écriée presque malgré elle:

--Servigny, t'épouser? Mais tu es folle!

Comment avait-il employé ce vieux moyen, lui, ce malin, ce roué, cet homme à fêtes et à femmes. Qu'allait-il faire à présent? Et elle, la petite, comment la prévenir plus clairement, la défendre même? car elle pouvait se laisser aller à de grosses bêtises.

Aurait-on jamais cru que cette grande fille était demeurée aussi naïve, aussi peu instruite et peu rusée?

Et la marquise, fort perplexe et fatiguée déjà de réfléchir, cherchait ce qu'il fallait faire, sans trouver rien, car la situation lui semblait vraiment embarrassante.

Et, lasse de ces tracas, elle pensa:

--Bah! je les surveillerai de près, j'agirai suivant les circonstances. S'il le faut même je parlerai à Servigny, qui est fin et qui me comprendra à demi mot.

Elle ne se demanda pas ce qu'elle lui dirait, ni ce qu'il répondrait, ni quel genre de convention pourrait s'établir entre eux, mais heureuse d'être soulagée de ce souci sans avoir eu à prendre de résolution, elle se remit à songer au beau Saval, et, les yeux perdus dans la nuit, tournés vers la droite, vers cette lueur brumeuse qui plane sur Paris, elle envoya de ses deux mains des baisers vers la grande ville, des baisers rapides qu'elle jetait dans l'ombre, l'un sur l'autre, sans compter; et tout bas, comme si elle lui eût parlé encore, elle murmurait:

--Je t'aime, je t'aime!

III

Yvette aussi ne dormait point. Comme sa mère, elle s'accouda à la fenêtre ouverte, et des larmes, ses premières larmes tristes lui emplirent les yeux.

Jusque-là elle avait vécu, elle avait grandi dans cette confiance étourdie et sereine de la jeunesse heureuse. Pourquoi aurait-elle songé, réfléchi, cherché? Pourquoi n'aurait-elle pas été une jeune fille comme toutes les jeunes filles? Pourquoi un doute, pourquoi une crainte, pourquoi des soupçons pénibles lui seraient-ils venus?

Elle semblait instruite de tout parce qu'elle avait l'air de parler de tout, parce qu'elle avait pris le ton, l'allure, les mots osés des gens qui vivaient autour d'elle. Mais elle n'en savait guère plus qu'une fillette élevée en un couvent, ses audaces de parole venant de sa mémoire, de cette faculté d'imitation et d'assimilation qu'ont les femmes, et non d'une pensée instruite et devenue hardie.

Elle parlait de l'amour comme le fils d'un peintre ou d'un musicien parlerait peinture ou musique à dix ou douze ans. Elle savait ou plutôt elle soupçonnait bien quel genre de mystère cachait ce mot--trop de plaisanteries avaient été chuchotées devant elle pour que son innocence n'eût pas été un peu éclairée--mais comment aurait-elle pu conclure de là que toutes les familles ne ressemblaient pas à la sienne?

On baisait la main de sa mère avec un respect apparent; tous leurs amis portaient des titres; tous étaient ou paraissaient riches; tous nommaient familièrement des princes de lignée royale. Deux fils de rois étaient même venus plusieurs fois, le soir, chez la marquise! Comment aurait-elle su?

Et puis elle était naturellement naïve. Elle ne cherchait pas, elle ne flairait point les gens comme faisait sa mère. Elle vivait tranquille, trop joyeuse de vivre pour s'inquiéter de ce qui aurait peut-être paru suspect à des êtres plus calmes, plus réfléchis, plus enfermés, moins expansifs et moins triomphants.

Mais voilà que tout d'un coup, Servigny, par quelques mots dont elle avait senti la brutalité sans la comprendre, venait d'éveiller en elle une inquiétude subite, irraisonnée d'abord, puis une appréhension harcelante.

Elle était rentrée, elle s'était sauvée à la façon d'une bête blessée, blessée en effet profondément par ces paroles qu'elle se répétait sans cesse pour en pénétrer tout le sens, pour en deviner toute la portée: «Vous savez bien qu'il ne peut pas s'agir de mariage entre nous... mais d'amour.»

Qu'avait-il voulu dire? Et pourquoi cette injure? Elle ignorait donc quelque chose, quelque secret, quelque honte? Elle était seule à l'ignorer sans doute? Mais quoi? Elle demeurait effarée, atterrée, comme lorsqu'on découvre une infamie cachée, la trahison d'un être aimé, un de ces désastres du cœur qui vous affolent.

Et elle avait songé, réfléchi, cherché, pleuré, mordue de craintes et de soupçons. Puis son âme jeune et joyeuse se rassérénant, elle s'était mise à arranger une aventure, à combiner une situation anormale et dramatique faite de tous les souvenirs des romans poétiques qu'elle avait lus. Elle se rappelait des péripéties émouvantes, des histoires sombres et attendrissantes qu'elle mêlait, dont elle faisait sa propre histoire, dont elle embellissait le mystère entrevu, enveloppant sa vie.

Elle ne se désolait déjà plus, elle rêvait, elle soulevait des voiles, elle se figurait des complications invraisemblables, mille choses singulières, terribles, séduisantes quand même par leur étrangeté.

Serait-elle, par hasard, la fille naturelle d'un prince? Sa pauvre mère séduite et délaissée, faite marquise par un roi, par le roi Victor-Emmanuel peut-être, avait dû fuir devant la colère de sa famille?

N'était-elle pas plutôt une enfant abandonnée par ses parents, par des parents très nobles et très illustres, fruit d'un amour coupable, recueillie par la marquise, qui l'avait adoptée et élevée?

D'autres suppositions encore lui traversaient l'esprit. Elle les acceptait ou les rejetait au gré de sa fantaisie. Elle s'attendrissait sur elle-même, heureuse au fond et triste aussi, satisfaite surtout de devenir une sorte d'héroïne de livre qui aurait à se montrer, à se poser, à prendre une attitude noble et digne d'elle. Et elle pensait au rôle qu'il lui faudrait jouer, selon les événements devinés. Elle le voyait vaguement, ce rôle, pareil à celui d'un personnage de M. Scribe ou de Mme Sand. Il serait fait de dévouement, de fierté, d'abnégation, de grandeur d'âme, de tendresse et de belles paroles. Sa nature mobile se réjouissait presque de cette attitude nouvelle.

Elle était demeurée jusqu'au soir à méditer sur ce qu'elle allait faire, cherchant comment elle s'y prendrait pour arracher la vérité à la marquise.

Et quand fut venue la nuit, favorable aux situations tragiques, elle avait enfin combiné une ruse simple et subtile pour obtenir ce qu'elle voulait; c'était de dire brusquement à sa mère que Servigny l'avait demandée en mariage.

A cette nouvelle, Mme Obardi, surprise, laisserait certainement échapper un mot, un cri qui jetterait une lumière dans l'esprit de sa fille.

Et Yvette avait aussitôt accompli son projet.

Elle s'attendait à une explosion d'étonnement, à une expansion d'amour, à une confidence pleine de gestes et de larmes.

Mais voilà que sa mère, sans paraître stupéfaite ou désolée, n'avait semblé qu'ennuyée; et, au ton gêné, mécontent et troublé qu'elle avait pris pour lui répondre, la jeune fille, chez qui s'éveillaient subitement toute l'astuce, la finesse et la rouerie féminines, comprenant qu'il ne fallait pas insister, que le mystère était d'autre nature, qu'il lui serait plus pénible à apprendre, et qu'elle le devait deviner toute seule, était rentrée dans sa chambre, le cœur serré, l'âme en détresse, accablée maintenant sous l'appréhension d'un vrai malheur, sans savoir au juste d'où ni pourquoi lui venait cette émotion. Et elle pleurait, accoudée à sa fenêtre.

Elle pleura longtemps, sans songer à rien maintenant, sans chercher à rien découvrir de plus; et peu à peu, la lassitude l'accablant, elle ferma les yeux. Elle s'assoupissait alors quelques minutes, de ce sommeil fatigant des gens éreintés qui n'ont point l'énergie de se dévêtir et de gagner leur lit, de ce sommeil lourd et coupé par des réveils brusques, quand la tête glisse entre les mains.

Elle ne se coucha qu'aux premières lueurs du jour, lorsque le froid du matin, la glaçant, la contraignit à quitter la fenêtre.

Elle garda le lendemain et le jour suivant une attitude réservée et mélancolique. Un travail incessant et rapide se faisait en elle, un travail de réflexion; elle apprenait à épier, à deviner, à raisonner. Une lueur, vague encore, lui semblait éclairer d'une nouvelle manière les hommes et les choses autour d'elle; et une suspicion lui venait contre tous, contre tout ce qu'elle avait cru, contre sa mère. Toutes les suppositions, elle les fit en ces deux jours. Elle envisagea toutes les possibilités, se jetant dans les résolutions les plus extrêmes avec la brusquerie de sa nature changeante et sans mesure. Le mercredi, elle arrêta un plan, toute une règle de tenue et un système d'espionnage. Elle se leva le jeudi matin avec la résolution d'être plus rouée qu'un policier, et armée en guerre contre tout le monde.

Elle se résolut même à prendre pour devise ces deux mots: «Moi seule», et elle chercha pendant plus d'une heure de quelle manière il les fallait disposer pour qu'ils fissent bon effet, gravés autour de son chiffre, sur son papier à lettres.

Saval et Servigny arrivèrent à dix heures.

La jeune fille tendit sa main avec réserve, sans embarras, et, d'un ton familier, bien que grave:

--Bonjour, Muscade, ça va bien?

--Bonjour, mam'zelle, pas mal, et vous?

Il la guettait.

--Quelle comédie va-t-elle me jouer?--se disait-il.

La marquise ayant pris le bras de Saval, il prit celui d'Yvette et ils se mirent à tourner autour du gazon, paraissant et disparaissant à tout moment derrière les massifs et les bouquets d'arbres.

Yvette allait d'un air sage et réfléchi, regardant le sable de l'allée, paraissant à peine écouter ce que disait son compagnon et n'y répondant guère.

Tout à coup, elle demanda:

--Êtes-vous vraiment mon ami, Muscade?

--Parbleu, mam'zelle.

--Mais là, vraiment, vraiment, bien vraiment de vraiment?

--Tout entier votre ami, mam'zelle, corps et âme.

--Jusqu'à ne pas mentir une fois, une fois seulement?

--Même deux fois, s'il le faut.

--Jusqu'à me dire toute la vérité, la sale vérité tout entière?

--Oui, mam'zelle.

--Eh bien, qu'est-ce que vous pensez, au fond, tout au fond, du prince Kravalow?

--Ah! diable!

--Vous voyez bien que vous vous préparez déjà à mentir.

--Non pas, mais je cherche mes mots, des mots bien justes. Mon Dieu, le prince Kravalow est un Russe... un vrai Russe, qui parle russe, qui est né en Russie, qui a eu peut-être un passeport pour venir en France, et qui n'a de faux que son nom et que son titre.

Elle le regardait au fond des yeux.

--Vous voulez dire que c'est?...

Il hésita, puis, se décidant:

--Un aventurier, mam'zelle.

--Merci. Et le chevalier Valréali ne vaut pas mieux, n'est-ce pas?

--Vous l'avez dit.

--Et M. de Belvigne?

--Celui-là, c'est autre chose. C'est un homme du monde... de province, honorable... jusqu'à un certain point... mais seulement un peu brûlé... pour avoir trop rôti le balai...

--Et vous?

Il répondit sans hésiter:

--Moi, je suis ce qu'on appelle un fêtard, un garçon de bonne famille, qui avait de l'intelligence et qui l'a gâchée à faire des mots, qui avait de la santé et qui l'a perdue à faire la noce, qui avait de la valeur, peut-être, et qui l'a semée à ne rien faire. Il me reste en tout et pour tout de la fortune, une certaine pratique de la vie, une absence de préjugés assez complète, un large mépris pour les hommes, y compris les femmes, un sentiment très profond de l'inutilité de mes actes et une vaste tolérance pour la canaillerie générale. J'ai cependant, par moments, encore de la franchise, comme vous le voyez, et je suis même capable d'affection, comme vous le pourriez voir. Avec ces défauts et ces qualités, je me mets à vos ordres, mam'zelle, moralement et physiquement, pour que vous disposiez de moi à votre gré, voilà.

Elle ne riait pas; elle écoutait, scrutant les mots et les intentions.

Elle reprit:

--Qu'est-ce que vous pensez de la comtesse de Lammy?

Il prononça avec vivacité:

--Vous me permettrez de ne pas donner mon avis sur les femmes.

--Sur aucune?

--Sur aucune.

--Alors, c'est que vous les jugez fort mal... toutes. Voyons, cherchez, vous ne faites pas une exception?

Il ricana de cet air insolent qu'il gardait presque constamment; et avec cette audace brutale dont il se faisait une force, une arme:

--On excepte toujours les personnes présentes.

Elle rougit un peu, mais demanda avec un grand calme:

--Eh bien, qu'est-ce que vous pensez de moi?

--Vous le voulez? soit. Je pense que vous êtes une personne de grand sens, de grande pratique, ou, si vous aimez mieux, de grand sens pratique, qui sait fort bien embrouiller son jeu, s'amuser des gens, cacher ses vues, tendre ses fils, et qui attend, sans se presser... l'événement.

Elle demanda:

--C'est tout?

--C'est tout.

Alors elle dit, avec une sérieuse gravité:

--Je vous ferai changer cette opinion-là, Muscade.

Puis elle se rapprocha de sa mère, qui marchait à tout petits pas, la tête baissée, de cette allure alanguie qu'on prend lorsqu'on cause tout bas, en se promenant, de choses très intimes et très douces. Elle dessinait, tout en avançant, des figures sur le sable, des lettres peut-être, avec la pointe de son ombrelle, et elle parlait sans regarder Saval, elle parlait longuement, lentement, appuyée à son bras, serrée contre lui. Yvette, tout à coup, fixa les yeux sur elle, et un soupçon, si vague qu'elle ne le formula pas, plutôt même une sensation qu'un doute, lui passa dans la pensée comme passe sur la terre l'ombre d'un nuage que chasse le vent.

La cloche sonna le déjeuner.

Il fut silencieux et presque morne.

Il y avait, comme on dit, de l'orage dans l'air. De grosses nuées immobiles semblaient embusquées au fond de l'horizon, muettes et lourdes, mais chargées de tempête.

Dès qu'on eut pris le café sur la terrasse, la marquise demanda:

--Eh bien! mignonne, vas-tu faire une promenade aujourd'hui avec ton ami Servigny? C'est un vrai temps pour prendre le frais sous les arbres.

Yvette lui jeta un regard rapide, vite détourné:

--Non, maman, aujourd'hui je ne sors pas.

La marquise parut contrariée, elle insista:

--Va donc faire un tour, mon enfant, c'est excellent pour toi.

Alors, Yvette prononça d'une voix brusque:

--Non, maman, aujourd'hui je reste à la maison, et tu sais bien pourquoi, puisque je te l'ai dit l'autre soir.

Mme Obardi n'y songeait plus, toute préoccupée du désir de demeurer seule avec Saval. Elle rougit, se troubla, et, inquiète pour elle-même, ne sachant comment elle pourrait se trouver libre une heure ou deux, elle balbutia:

--C'est vrai, je n'y pensais point, tu as raison. Je ne sais pas où j'avais la tête.

Et Yvette, prenant un ouvrage de broderie qu'elle appelait le «salut public», et dont elle occupait ses mains cinq ou six fois l'an, aux jours de calme plat, s'assit sur une chaise basse auprès de sa mère, tandis que les deux jeunes gens, à cheval sur des pliants, fumaient des cigares.

Les heures passaient dans une causerie paresseuse et sans cesse mourante. La marquise, énervée, jetait à Saval des regards éperdus, cherchait un prétexte, un moyen d'éloigner sa fille. Elle comprit enfin qu'elle ne réussirait pas, et ne sachant de quelle ruse user, elle dit à Servigny:

--Vous savez, mon cher duc, que je vous garde tous deux ce soir. Nous irons déjeuner demain au restaurant Fournaise, à Chatou.

Il comprit, sourit, et s'inclinant:

--Je suis à vos ordres, marquise.

Et la journée s'écoula lentement, péniblement, sous les menaces de l'orage.

L'heure du dîner vint peu à peu. Le ciel pesant s'emplissait de nuages lents et lourds. Aucun frisson d'air ne passait sur la peau.

Le repas du soir aussi fut silencieux. Une gêne, un embarras, une sorte de crainte vague semblaient rendre muets les deux hommes et les deux femmes.

Quand le couvert fut enlevé, ils demeurèrent sur la terrasse, ne parlant qu'à de longs intervalles. La nuit tombait, une nuit étouffante. Tout à coup, l'horizon fut déchiré par un immense crochet de feu, qui illumina d'une flamme éblouissante et blafarde les quatre visages déjà ensevelis dans l'ombre. Puis un bruit lointain, un bruit sourd et faible, pareil au roulement d'une voiture sur un pont, passa sur la terre; et il sembla que la chaleur de l'atmosphère augmentait, que l'air devenait brusquement encore plus accablant, le silence du soir plus profond.

Yvette se leva:

--Je vais me coucher, dit-elle, l'orage me fait mal.

Elle tendit son front à la marquise, offrit sa main aux deux jeunes hommes, et s'en alla.