Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 12
Part 3
Servigny, l'ayant réveillé, lui demanda:
--Y a-t-il longtemps que Mlle Yvette est revenue? Je l'ai quittée au bout du pays parce que j'avais une visite à faire.
Et le valet répondit:
--Oh! oui, monsieur le duc. Mademoiselle est rentrée avant dix heures.
Il gagna sa chambre et se mit au lit.
Il demeurait les yeux ouverts, sans pouvoir dormir. Ce baiser volé l'avait agité. Et il songeait. Que voulait-elle? que pensait-elle? que savait-elle? Comme elle était jolie, enfiévrante!
Ses désirs, fatigués par la vie qu'il menait, par toutes les femmes obtenues, par toutes les amours explorées, se réveillaient devant cette enfant singulière, si fraîche, irritante et inexplicable.
Il entendit sonner une heure, puis deux heures. Il ne dormirait pas, décidément. Il avait chaud, il suait, il sentait son cœur rapide battre à ses tempes, et il se leva pour ouvrir la fenêtre.
Un souffle frais entra, qu'il but d'une longue aspiration. L'ombre épaisse était muette, toute noire, immobile. Mais soudain, il aperçut devant lui, dans les ténèbres du jardin, un point luisant; on eût dit un petit charbon rouge. Il pensa:--Tiens, un cigare.--Ça ne peut être que Saval, et il l'appela doucement:
--Léon!
Une voix répondit:
--C'est toi, Jean?
--Oui. Attends-moi, je descends.
Il s'habilla, sortit, et, rejoignant son ami qui fumait, à cheval sur une chaise de fer:
--Qu'est-ce que tu fais là, à cette heure?
Saval répondit:
--Moi, je me repose!
Et il se mit à rire.
Servigny lui serra la main:
--Tous mes compliments, mon cher. Et moi je... je m'embête.
--Ça veut dire que...
--Ça veut dire que... Yvette et sa mère ne se ressemblent pas.
--Que s'est-il passé? Dis-moi ça!
Servigny raconta ses tentatives et leur insuccès, puis il reprit:
--Décidément, cette petite me trouble. Figure-toi que je n'ai pas pu m'endormir. Que c'est drôle, une fillette. Ça a l'air simple comme tout et on ne sait rien d'elle. Une femme qui a vécu, qui a aimé, qui connaît la vie, on la pénètre très vite. Quand il s'agit d'une vierge, au contraire, on ne devine plus rien. Au fond, je commence à croire qu'elle se moque de moi.
Saval se balançait sur son siège. Il prononça très lentement:
--Prends garde, mon cher, elle te mène au mariage. Rappelle-toi d'illustres exemples. C'est par le même procédé que Mlle de Montijo, qui était au moins de bonne race, devint impératrice. Ne joue pas les Napoléon.
Servigny murmura:
--Quant à ça, ne crains rien, je ne suis ni un naïf, ni un empereur. Il faut être l'un ou l'autre pour faire de ces coups de tête. Mais dis-moi, as-tu sommeil, toi?
--Non, pas du tout.
--Veux-tu faire un tour au bord de l'eau?
--Volontiers.
Ils ouvrirent la grille et se mirent à descendre le long de la rivière, vers Marly.
C'était l'heure fraîche qui précède le jour, l'heure du grand sommeil, du grand repos, du calme profond. Les bruits légers de la nuit eux-mêmes s'étaient tus. Les rossignols ne chantaient plus; les grenouilles avaient fini leur vacarme; seule, une bête inconnue, un oiseau peut-être, faisait quelque part une sorte de grincement de scie, faible, monotone, régulier comme un travail de mécanique.
Servigny, qui avait par moments de la poésie et aussi de la philosophie, dit tout à coup:
--Voilà. Cette fille me trouble tout à fait. En arithmétique, un et un font deux. En amour, un et un devraient faire un, et ça fait deux tout de même. As-tu jamais senti cela, toi? Ce besoin d'absorber une femme en soi ou de disparaître en elle? Je ne parle pas du besoin bestial d'étreinte, mais de ce tourment moral et mental de ne faire qu'un avec un être, d'ouvrir à lui toute son âme, tout son cœur et de pénétrer toute sa pensée jusqu'au fond. Et jamais on ne sait rien de lui, jamais on ne découvre toutes les fluctuations de ses volontés, de ses désirs, de ses opinions. Jamais on ne devine, même un peu, tout l'inconnu, tout le mystère d'une âme qu'on sent si proche, d'une âme cachée derrière deux yeux qui vous regardent, clairs comme de l'eau, transparents comme si rien de secret n'était dessous, d'une âme qui vous parle par une bouche aimée, qui semble à vous, tant on la désire; d'une âme qui vous jette une à une, par des mots, ses pensées, et qui reste cependant plus loin de vous que ces étoiles ne sont loin l'une de l'autre, plus impénétrable que ces astres! C'est drôle, tout ça!
Saval répondit:
--Je n'en demande pas tant. Je ne regarde pas derrière les yeux. Je me préoccupe peu du contenu, mais beaucoup du contenant.
Et Servigny murmura:
--C'est égal, Yvette est une singulière personne. Comment va-t-elle me recevoir ce matin?
Comme ils arrivaient à la Machine de Marly, ils s'aperçurent que le ciel pâlissait.
Des coqs commençaient à chanter dans les poulaillers; et leur voix arrivait, un peu voilée par l'épaisseur des murs. Un oiseau pépiait dans un parc, à gauche, répétant sans cesse une petite ritournelle d'une simplicité naïve et comique.
--Il serait temps de rentrer, déclara Saval.
Ils revinrent. Et comme Servigny pénétrait dans sa chambre, il aperçut l'horizon tout rose par sa fenêtre demeurée ouverte.
Alors il ferma sa persienne, tira et croisa ses lourds rideaux, se coucha et s'endormit enfin.
Il rêva d'Yvette tout le long de son sommeil.
Un bruit singulier le réveilla; Il s'assit en son lit, écouta, n'entendit plus rien. Puis, ce fut tout à coup contre ses auvents un crépitement pareil à celui de la grêle qui tombe.
Il sauta du lit, courut à sa fenêtre, l'ouvrit et aperçut Yvette, debout dans l'allée et qui lui jetait à pleine main des poignées de sable dans la figure.
Elle était habillée de rose, coiffée d'un chapeau de paille à larges bords surmonté d'une plume à la mousquetaire, et elle riait d'une façon sournoise et maligne:
--Eh bien! Muscade, vous dormez? Qu'est-ce que vous avez bien pu faire cette nuit pour vous réveiller si tard? Est-ce que vous avez couru les aventures, mon pauvre Muscade?
Il demeurait ébloui par la clarté violente du jour entrée brusquement dans son œil, encore engourdi de fatigue, et surpris de la tranquillité railleuse de la jeune fille.
Il répondit:
--Me v'là, me v'là, mam'zelle. Le temps de mettre le nez dans l'eau et je descends.
Elle cria:
--Dépêchez-vous, il est dix heures. Et puis j'ai un grand projet à vous communiquer, un complot que nous allons faire. Vous savez qu'on déjeune à onze heures.
Il la trouva assise sur un banc, avec un livre sur les genoux, un roman quelconque. Elle lui prit le bras familièrement, amicalement, d'une façon franche et gaie comme si rien ne s'était passé la veille, et l'entraînant au bout du jardin:
--Voilà mon projet. Nous allons désobéir à maman, et vous me mènerez tantôt à la Grenouillère. Je veux voir ça, moi. Maman dit que les honnêtes femmes ne peuvent pas aller dans cet endroit-là. Moi, ça m'est bien égal, qu'on puisse y aller ou pas y aller. Vous m'y conduirez, n'est-ce pas, Muscade? et nous ferons beaucoup de tapage avec les canotiers.
Elle sentait bon, sans qu'il pût déterminer quelle odeur vague et légère voltigeait autour d'elle. Ce n'était pas un des lourds parfums de sa mère, mais un souffle discret où il croyait saisir un soupçon de poudre d'iris, peut-être aussi un peu de verveine.
D'où venait cette senteur insaisissable? de la robe, des cheveux ou de la peau? Il se demandait cela, et, comme elle lui parlait de très près, il recevait en plein visage son haleine fraîche qui lui semblait aussi délicieuse à respirer. Alors il pensa que ce fuyant parfum qu'il cherchait à reconnaître n'existait peut-être qu'évoqué par ses yeux charmés et n'était qu'une sorte d'émanation trompeuse de cette grâce jeune et séduisante.
Elle disait:
--C'est entendu, n'est-ce pas, Muscade?... Comme il fera très chaud après déjeuner, maman ne voudra pas sortir. Elle est très molle quand il fait chaud. Nous la laisserons avec votre ami et vous m'emmènerez. Nous serons censés monter dans la forêt. Si vous saviez comme ça m'amusera de voir la Grenouillère!
Ils arrivaient devant la grille, en face de la Seine. Un flot de soleil tombait sur la rivière endormie et luisante. Une légère brume de chaleur s'en élevait, une fumée d'eau évaporée qui mettait sur la surface du fleuve une petite vapeur miroitante.
De temps en temps, un canot passait, yole rapide ou lourd bachot, et on entendait au loin des sifflets courts ou prolongés, ceux des trains qui versent, chaque dimanche, le peuple de Paris dans la campagne des environs, et ceux des bateaux à vapeur qui préviennent de leur approche pour passer l'écluse de Marly.
Mais une petite cloche sonna.
On annonçait le déjeuner. Ils rentrèrent.
Le repas fut silencieux. Un pesant midi de juillet écrasait la terre, oppressait les êtres. La chaleur semblait épaisse, paralysait les esprits et les corps. Les paroles engourdies ne sortaient point des lèvres, et les mouvements semblaient pénibles comme si l'air fût devenu résistant, plus difficile à traverser.
Seule, Yvette, bien que muette, paraissait animée, nerveuse d'impatience.
Dès qu'on eût fini le dessert elle demanda:
--Si nous allions nous promener dans la forêt. Il ferait joliment bon sous les arbres.
La marquise, qui avait l'air exténué, murmura:
--Es-tu folle? Est-ce qu'on peut sortir par un temps pareil?
Et la jeune fille, rusée, reprit:
--Eh bien! nous allons te laisser le baron, pour te tenir compagnie. Muscade et moi, nous grimperons la côte et nous nous assoirons sur l'herbe pour lire.
Et se tournant vers Servigny:
--Hein? C'est entendu?
Il répondit:
--A votre service, mam'zelle.
Elle courut prendre son chapeau.
La marquise haussa les épaules en soupirant:
--Elle est folle, vraiment.
Puis elle tendit avec une paresse, une fatigue dans son geste amoureux et las, sa belle main pâle au baron qui la baisa lentement.
Yvette et Servigny partirent. Ils suivirent d'abord la rive, passèrent le pont, entrèrent dans l'île, puis s'assirent sur la berge, du côté du bras rapide, sous les saules, car il était trop tôt encore pour aller à la Grenouillère.
La jeune fille aussitôt tira un livre de sa poche et dit en riant:
--Muscade, vous allez me faire la lecture.
Et elle lui tendit le volume.
Il eut un mouvement de fuite.
--Moi, mam'zelle? mais je ne sais pas lire!
Elle reprit avec gravité:
--Allons, pas d'excuses, pas de raisons. Vous me faites encore l'effet d'un joli soupirant, vous? Tout pour rien, n'est-ce pas? C'est votre devise?
Il reçut le livre, l'ouvrit, resta surpris. C'était un traité d'entomologie. Une histoire des fourmis par un auteur anglais. Et comme il demeurait immobile, croyant qu'elle se moquait de lui, elle s'impatienta:
--Voyons, lisez, dit-elle.
Il demanda:
--Est-ce une gageure ou bien une simple toquade?
--Non, mon cher, j'ai vu ce livre-là chez un libraire. On m'a dit que c'était ce qu'il y avait de mieux sur les fourmis, et j'ai pensé que ce serait amusant d'apprendre la vie de ces petites bêtes en les regardant courir dans l'herbe, lisez.
Elle s'étendit tout du long, sur le ventre, les coudes appuyés sur le sol et la tête entre les mains, les yeux fixés dans le gazon.
Il lut:
«Sans doute les singes anthropoïdes sont, de tous les animaux, ceux qui se rapprochent le plus de l'homme par leur structure anatomique; mais si nous considérons les mœurs des fourmis, leur organisation en sociétés, leurs vastes communautés, les maisons et les routes qu'elles construisent, leur habitude de domestiquer des animaux, et même parfois de faire des esclaves, nous sommes forcés d'admettre qu'elles ont droit à réclamer une place près de l'homme dans l'échelle de l'intelligence...»
Et il continua d'une voix monotone, s'arrêtant de temps en temps pour demander:
--Ce n'est pas assez?
Elle faisait «non» de la tête; et ayant cueilli, à la pointe d'un brin d'herbe arraché, une fourmi errante, elle s'amusait à la faire aller d'un bout à l'autre de cette tige, qu'elle renversait dès que la bête atteignait une des extrémités. Elle écoutait avec une attention concentrée et muette tous les détails surprenants sur la vie de ces frêles animaux, sur leurs installations souterraines, sur la manière dont elles élèvent, enferment et nourrissent des pucerons pour boire la liqueur sucrée qu'ils sécrètent, comme nous élevons des vaches en nos étables, sur leur coutume de domestiquer des petits insectes aveugles qui nettoient les fourmilières, et d'aller en guerre pour ramener des esclaves qui prendront soin des vainqueurs, avec tant de sollicitude que ceux-ci perdront même l'habitude de manger tout seuls.
Et peu à peu, comme si une tendresse maternelle s'était éveillée en son cœur pour la bestiole si petiote et si intelligente, Yvette la faisait grimper sur son doigt, la regardant d'un œil ému, avec une envie de l'embrasser.
Et comme Servigny lisait la façon dont elles vivent en communauté, dont elles jouent entre elles en des luttes amicales de force et d'adresse, la jeune fille enthousiasmée voulut baiser l'insecte qui lui échappa et se mit à courir sur sa figure. Alors elle poussa un cri perçant comme si elle eût été menacée d'un danger terrible, et, avec des gestes affolés, elle se frappait la joue pour rejeter la bête. Servigny, pris d'un fou rire, la cueillit près des cheveux et mit à la place où il l'avait prise un long baiser sans qu'Yvette éloignât son front.
Puis elle déclara en se levant:
--J'aime mieux ça qu'un roman. Allons à la Grenouillère, maintenant.
Ils arrivèrent à la partie de l'île plantée en parc et ombragée d'arbres immenses. Des couples erraient sous les hauts feuillages, le long de la Seine, où glissaient les canots. C'étaient des filles avec des jeunes gens, des ouvrières avec leurs amants qui allaient en manches de chemise, la redingote sur le bras, le haut chapeau en arrière, d'un air pochard et fatigué, des bourgeois avec leurs familles, les femmes endimanchées et les enfants trottinant comme une couvée de poussins autour de leurs parents.
Une rumeur lointaine et continue de voix humaines, une clameur sourde et grondante annonçait l'établissement cher aux canotiers.
Ils l'aperçurent tout à coup. Un immense bateau, coiffé d'un toit, amarré contre la berge, portait un peuple de femelles et de mâles attablés et buvant ou bien debout, criant, chantant, gueulant, dansant, cabriolant au bruit d'un piano geignard, faux et vibrant comme un chaudron.
De grandes filles en cheveux roux, étalant, par devant et par derrière, la double provocation de leur gorge et de leur croupe, circulaient, l'œil accrochant, la lèvre rouge, aux trois quarts grises, des mots obscènes à la bouche.
D'autres dansaient éperdument en face de gaillards à moitié nus, vêtus d'une culotte de toile et d'un maillot de coton, et coiffés d'une toque de couleur, comme des jockeys.
Et tout cela exhalait une odeur de sueur et de poudre de riz, des émanations de parfumerie et d'aisselles.
Les buveurs, autour des tables, engloutissaient des liquides blancs, rouges, jaunes, verts, et criaient, vociféraient sans raison, cédant à un besoin violent de faire du tapage, à un besoin de brutes d'avoir les oreilles et le cerveau pleins de vacarme.
De seconde en seconde un nageur, debout sur le toit, sautait à l'eau, jetant une pluie d'éclaboussures sur les consommateurs les plus proches, qui poussaient des hurlements de sauvages.
Et sur le fleuve une flotte d'embarcations passait. Les yoles longues et minces filaient, enlevées à grands coups d'aviron par les rameurs aux bras nus, dont les muscles roulaient sous la peau brûlée. Les canotières en robe de flanelle bleue ou de flanelle rouge, une ombrelle, rouge ou bleue aussi, ouverte sur la tête, éclatante sous l'ardent soleil, se renversaient dans leur fauteuil à l'arrière des barques, et semblaient courir sur l'eau, dans une pose immobile et endormie.
Des bateaux plus lourds s'en venaient lentement, chargés de monde. Un collégien en goguette, voulant faire le beau, ramait avec des mouvements d'ailes de moulin, et se heurtait à tous les canots, dont tous les canotiers l'engueulaient, puis il disparaissait éperdu, après avoir failli noyer deux nageurs, poursuivi par les vociférations de la foule entassée dans le grand café flottant.
Yvette, radieuse, passait au bras de Servigny au milieu de cette foule bruyante et mêlée, semblait heureuse de ces coudoiements suspects, dévisageait les filles d'un œil tranquille et bienveillant.
--Regardez celle-là, Muscade, quels jolis cheveux elle a! Elles ont l'air de s'amuser beaucoup.
Comme le pianiste, un canotier vêtu de rouge et coiffé d'une sorte de colossal chapeau parasol en paille, attaquait une valse, Yvette saisit brusquement son compagnon par les reins et l'enleva avec cette furie qu'elle mettait à danser. Ils allèrent si longtemps et si frénétiquement que tout le monde les regardait. Les consommateurs, debout sur les tables, battaient une sorte de mesure avec leurs pieds; d'autres heurtaient les verres; et le musicien semblait devenir enragé, tapait les touches d'ivoire avec des bondissements de la main, des gestes fous de tout le corps, en balançant éperdument sa tête abritée de son immense couvre-chef.
Tout d'un coup il s'arrêta, et, se laissant glisser par terre, s'affaissa tout du long sur le sol, enseveli sous sa coiffure, comme s'il était mort de fatigue. Un grand rire éclata dans le café, et tout le monde applaudit.
Quatre amis se précipitèrent comme on fait dans les accidents, et, ramassant leur camarade, l'emportèrent par les quatre membres, après avoir posé sur son ventre l'espèce de toit dont il se coiffait.
Un farceur les suivant entonna le _De Profundis_, et une procession se forma derrière le faux mort, se déroulant par les chemins de l'île, entraînant à la suite les consommateurs, les promeneurs, tous les gens qu'on rencontrait.
Yvette s'élança, ravie, riant de tout son cœur, causant avec tout le monde, affolée par le mouvement et le bruit. Des jeunes gens la regardaient au fond des yeux, se pressaient contre elle, très allumés, semblaient la flairer, la dévêtir du regard; et Servigny commençait à craindre que l'aventure ne tournât mal à la fin.
La procession allait toujours, accélérant son allure, car les quatre porteurs avaient pris le pas de course, suivis par la foule hurlante. Mais, tout à coup, ils se dirigèrent vers la berge, s'arrêtèrent net en arrivant au bord, balancèrent un instant leur camarade, puis, le lâchant tous les quatre en même temps, le lancèrent dans la rivière.
Un immense cri de joie jaillit de toutes les bouches, tandis que le pianiste, étourdi, barbotait, jurait, toussait, crachait de l'eau, et, embourbé dans la vase, s'efforçait de remonter au rivage.
Son chapeau, qui s'en allait au courant, fut rapporté par une barque.
Yvette dansait de plaisir en battant des mains et répétant:
--Oh! Muscade, comme je m'amuse, comme je m'amuse!
Servigny l'observait, redevenu sérieux, un peu gêné, un peu froissé de la voir si bien à son aise dans ce milieu canaille. Une sorte d'instinct se révoltait en lui, cet instinct du comme il faut qu'un homme bien né garde toujours, même quand il s'abandonne, cet instinct qui l'écarte des familiarités trop viles et des contacts trop salissants.
Il se disait, s'étonnant:
--Bigre, tu as de la race, toi!
Et il avait envie de la tutoyer vraiment, comme il la tutoyait dans sa pensée, comme on tutoie, la première fois qu'on les voit, les femmes qui sont à tous. Il ne la distinguait plus guère des créatures à cheveux roux qui les frôlaient et qui criaient, de leurs voix enrouées, des mots obscènes. Ils couraient dans cette foule; ces mots grossiers, courts et sonores, semblaient voltiger au-dessus, nés là dedans comme des mouches sur un fumier. Ils ne semblaient ni choquer, ni surprendre personne. Yvette ne paraissait point les remarquer.
--Muscade, je veux me baigner, dit-elle, nous allons faire une pleine eau.
Il répondit:
--A vot' service.
Et ils allèrent au bureau des bains pour se procurer des costumes. Elle fut déshabillée la première et elle l'attendit, debout, sur la rive, souriante sous tous les regards. Puis, ils s'en allèrent côte à côte, dans l'eau tiède.
Elle nageait avec bonheur, avec ivresse, toute caressée par l'onde, frémissant d'un plaisir sensuel, soulevée à chaque brasse comme si elle allait s'élancer hors du fleuve. Il la suivait avec peine, essoufflé, mécontent de se sentir médiocre. Mais elle ralentit son allure, puis se tournant brusquement, elle fit la planche, les bras croisés, les yeux ouverts dans le bleu du ciel. Il regardait, allongée ainsi à la surface de la rivière, la ligne onduleuse de son corps, les seins fermes, collés contre l'étoffe légère, montrant leur forme ronde et leurs sommets saillants, le ventre doucement soulevé, la cuisse un peu noyée, le mollet nu, miroitant à travers l'eau, et le pied mignon qui émergeait.
Il la voyait tout entière, comme si elle se fût montrée exprès, pour le tenter, pour s'offrir ou pour se jouer encore de lui. Et il se mit à la désirer avec une ardeur passionnée et un énervement exaspéré. Tout à coup elle se retourna, le regarda, se mit à rire.
--Vous avez une bonne tête, dit-elle.
Il fut piqué, irrité de cette raillerie, saisi par une colère méchante d'amoureux bafoué; alors, cédant brusquement à un obscur besoin de représailles, à un désir de se venger, de la blesser:
--Ça vous irait, cette vie-là?
Elle demanda avec son grand air naïf:
--Quoi donc?
--Allons, ne vous fichez pas de moi. Vous savez bien ce que je veux dire!
--Non, parole d'honneur.
--Voyons, finissons cette comédie. Voulez-vous ou ne voulez-vous pas?
--Je ne vous comprends point.
--Vous n'êtes pas si bête que ça. D'ailleurs je vous l'ai dit hier soir.
--Quoi donc? j'ai oublié.
--Que je vous aime.
--Vous?
--Moi.
--Quelle blague!
--Je vous jure.
--Eh bien, prouvez-le.
--Je ne demande que ça!
--Quoi, ça?
--A le prouver.
--Eh bien, faites.
--Vous n'en disiez pas autant hier soir!
--Vous ne m'avez rien proposé.
--C'te bêtise!
--Et puis d'abord, ce n'est pas à moi qu'il faut vous adresser.
--Elle est bien bonne! A qui donc?
--Mais à maman, bien entendu.
Il poussa un éclat de rire.
--A votre mère? non, c'est trop fort!
Elle était devenue soudain très sérieuse, et, le regardant au fond des yeux:
--Écoutez, Muscade, si vous m'aimez vraiment assez pour m'épouser, parlez à maman d'abord, moi je vous répondrai après.
Il crut qu'elle se moquait encore de lui, et, rageant tout à fait:
--Mam'zelle, vous me prenez pour un autre.
Elle le regardait toujours, de son œil doux et clair.
Elle hésita, puis elle dit:
--Je ne vous comprends toujours pas!
Alors, il prononça vivement, avec quelque chose de brusque et de mauvais dans la voix:
--Voyons, Yvette, finissons cette comédie ridicule qui dure depuis trop longtemps. Vous jouez à la petite fille niaise, et ce rôle ne vous va point, croyez-moi. Vous savez bien qu'il ne peut s'agir de mariage entre nous... mais d'amour. Je vous ai dit que je vous aimais,--c'est la vérité,--je le répète, je vous aime. Ne faites plus semblant de ne pas comprendre et ne me traitez pas comme un sot.
Ils étaient debout dans l'eau face à face, se soutenant seulement par de petits mouvements des mains. Elle demeura quelques secondes encore immobile, comme si elle ne pouvait se décider à pénétrer le sens de ses paroles, puis elle rougit tout à coup, elle rougit jusqu'aux cheveux. Toute sa figure s'empourpra brusquement depuis son cou jusqu'à ses oreilles qui devinrent presque violettes, et, sans répondre un mot, elle se sauva vers la terre, nageant de toute sa force, par grandes brasses précipitées. Il ne la pouvait rejoindre et il soufflait de fatigue en la suivant.
Il la vit sortir de l'eau, ramasser son peignoir et gagner sa cabine sans s'être retournée.
Il fut longtemps à s'habiller, très perplexe sur ce qu'il avait à faire, cherchant ce qu'il allait lui dire, se demandant s'il devait s'excuser ou persévérer.
Quand il fut prêt, elle était partie, partie toute seule. Il rentra lentement, anxieux et troublé.