Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 12

Part 2

Chapter 23,904 wordsPublic domain

--Pas de tête, mon pauvre Muscade, je suis plus solide que vous.

Il souriait d'un rire nerveux et il la dévorait du regard avec des convoitises bestiales dans l'œil et dans le pli des lèvres.

Elle demeurait devant lui, laissant en plein, sous la vue du jeune homme, sa gorge découverte que soulevait son souffle.

Elle reprit:

--Dans certains moments, vous avez l'air d'un chat qui va sauter sur les gens. Voyons, donnez-moi votre bras, et allons retrouver votre ami.

Sans dire un mot, il offrit son bras, et ils traversèrent le grand salon.

Saval n'était plus seul. La marquise Obardi l'avait rejoint. Elle lui parlait de choses mondaines, de choses banales avec cette voix ensorcelante qui grisait. Et, le regardant au fond de la pensée, elle semblait lui dire d'autres paroles que celles prononcées par sa bouche. Quand elle aperçut Servigny, son visage aussitôt prit une expression souriante et, se tournant vers lui:

--Vous savez, mon cher duc, que je viens de louer une villa à Bougival pour y passer deux mois. Je compte que vous viendrez m'y voir. Amenez votre ami. Tenez, je m'y installe lundi, voulez-vous venir dîner tous les deux samedi prochain? Je vous garderai toute la journée du lendemain.

Servigny tourna brusquement la tête vers Yvette. Elle souriait, tranquille, sereine, et elle dit avec une assurance qui n'autorisait aucune hésitation:

--Mais certainement que Muscade viendra dîner samedi. Ce n'est pas la peine de le lui demander. Nous ferons un tas de bêtises, à la campagne.

Il crut voir une promesse naître dans son sourire et saisir une intention dans sa voix.

Alors la marquise releva ses grands yeux noirs sur Saval:

--Et vous aussi, baron?

Et son sourire à elle n'était point douteux. Il s'inclina:

--Je serai trop heureux, madame.

Yvette murmura, avec une malice naïve ou perfide:

--Nous allons scandaliser tout le monde, là-bas, n'est-ce pas, Muscade? et faire rager mon régiment.

Et d'un coup d'œil elle désignait quelques hommes qui les observaient de loin.

Servigny lui répondit:

--Tant que vous voudrez, mam'zelle.

En lui parlant, il ne prononçait jamais mademoiselle, par suite d'une camaraderie familière.

Et Saval demanda:

--Pourquoi donc Mlle Yvette appelle-t-elle toujours mon ami Servigny «Muscade»?

La jeune fille prit un air candide:

--C'est parce qu'il vous glisse toujours dans la main, monsieur. On croit le tenir, on ne l'a jamais.

La marquise prononça d'un ton nonchalant, suivant visiblement une autre pensée et sans quitter les yeux de Saval:

--Ces enfants sont-ils drôles!

Yvette se fâcha:

--Je ne suis pas drôle; je suis franche! Muscade me plaît, et il me lâche toujours, c'est embêtant, cela.

Servigny fit un grand salut.

--Je ne vous quitte plus, mam'zelle, ni jour ni nuit.

Elle eut un geste de terreur:

--Ah! mais non! par exemple! Dans le jour, je veux bien, mais la nuit, vous me gêneriez.

Il demanda avec impertinence:

--Pourquoi ça?

Elle répondit avec une audace tranquille:

--Parce que vous ne devez pas être aussi bien en déshabillé.

La marquise, sans paraître émue, s'écria:

--Mais ils disent des énormités. On n'est pas innocent à ce point.

Et Servigny, d'un ton railleur, ajouta:

--C'est aussi mon avis, marquise.

Yvette fixa les yeux sur lui, et d'un ton hautain, blessé:

--Vous, vous venez de commettre une grossièreté, ça vous arrive trop souvent depuis quelque temps.

Et s'étant retournée, elle appela:

--Chevalier, venez me défendre, on m'insulte.

Un homme maigre, brun, lent dans ses allures, s'approcha:

--Quel est le coupable? dit-il, avec un sourire contraint.

Elle désigna Servigny d'un coup de tête:

--C'est lui; mais je l'aime tout de même plus que vous tous, parce qu'il est moins ennuyeux.

Le chevalier Valréali s'inclina:

--On fait ce qu'on peut. Nous avons peut-être moins de qualités, mais non moins de dévouement.

Un homme s'en venait, ventru, de haute taille, à favoris gris, parlant fort:

--Mademoiselle Yvette, je suis votre serviteur.

Elle s'écria:

--Ah! Monsieur de Belvigne.

Puis, se tournant vers Saval, elle présenta:

--Mon prétendant en titre, grand, gros, riche et bête. C'est comme ça que je les aime. Un vrai tambour-major... de table d'hôte. Tiens, mais vous êtes encore plus grand que lui. Comment est-ce que je vous baptiserai?... Bon! je vous appellerai M. de Rhodes fils, à cause du colosse qui était certainement votre père. Mais vous devez avoir des choses intéressantes à vous dire, vous deux, par-dessus la tête des autres, bonsoir.

Et elle s'en alla vers l'orchestre, vivement, pour prier les musiciens de jouer un quadrille.

Mme Obardi semblait distraite. Elle dit à Servigny d'une voix lente, pour parler:

--Vous la taquinez toujours, vous lui donnerez mauvais caractère, et un tas de vilains défauts.

Il répliqua:

--Vous n'avez donc pas terminé son éducation?

Elle eut l'air de ne pas comprendre et elle continuait à sourire avec bienveillance.

Mais elle aperçut, venant vers elle, un monsieur solennel et constellé de croix, et elle courut à lui:

--Ah! prince, prince, quel bonheur!

Servigny reprit le bras de Saval, et l'entraînant:

--Voilà le dernier prétendant sérieux, le prince Kravalow. N'est-ce pas qu'elle est superbe?

Et Saval répondit:

--Moi je les trouve superbes toutes les deux. La mère me suffirait parfaitement.

Servigny le salua:

--A ta disposition, mon cher.

Les danseurs les bousculaient, se mettant en place pour le quadrille, deux par deux et sur deux lignes, face à face.

--Maintenant, allons donc voir un peu les grecs, dit Servigny.

Et ils entrèrent dans le salon de jeu.

Autour de chaque table un cercle d'hommes debout regardait. On parlait peu, et parfois un petit bruit d'or jeté sur le tapis ou ramassé brusquement, mêlait un léger murmure métallique au murmure des joueurs, comme si la voix de l'argent eût dit son mot au milieu des voix humaines.

Tous ces hommes étaient décorés d'ordres divers, de rubans bizarres, et ils avaient une même allure sévère avec des visages différents. On les distinguait surtout à la barbe.

L'Américain roide avec son fer à cheval, l'Anglais hautain avec son éventail de poils ouvert sur la poitrine, l'Espagnol avec sa toison noire lui montant jusqu'aux yeux, le Romain avec cette énorme moustache dont Victor-Emmanuel a doté l'Italie, l'Autrichien avec ses favoris et son menton rasé, un général russe dont la lèvre semblait armée de deux lances de poils roulés, et des Français à la moustache galante révélaient la fantaisie de tous les barbiers du monde.

--Tu ne joues pas? demanda Servigny.

--Non, et toi?

--Jamais ici. Veux-tu partir, nous reviendrons un jour plus calme. Il y a trop de monde aujourd'hui, on ne peut rien faire.

--Allons!

Et ils disparurent sous une portière qui conduisait au vestibule.

Dès qu'ils furent dans la rue, Servigny prononça:

--Eh bien! qu'en dis-tu?

--C'est intéressant, en effet. Mais j'aime mieux le côté femmes que le côté hommes.

--Parbleu. Ces femmes-là sont ce qu'il y a de mieux pour nous dans la race. Ne trouves-tu pas qu'on sent l'amour chez elles, comme on sent les parfums chez un coiffeur. En vérité, ce sont les seules maisons où on s'amuse vraiment pour son argent. Et quelles praticiennes, mon cher! Quelles artistes! As-tu quelquefois mangé des gâteaux de boulanger? Ça a l'air bon, et ça ne vaut rien. L'homme qui les a pétris ne sait faire que du pain. Eh bien! l'amour d'une femme du monde ordinaire me rappelle toujours ces friandises de mitron, tandis que l'amour qu'on trouve chez les marquises Obardi, vois-tu, c'est du nanan. Oh! elles savent faire les gâteaux, ces pâtissières-là! On paie cinq sous chez elles ce qui coûte deux sous ailleurs, et voilà tout.

Saval demanda:

--Quel est le maître de céans en ce moment?

Servigny haussa les épaules avec un geste d'ignorant.

--Je n'en sais rien. Le dernier connu était un pair d'Angleterre, parti depuis trois mois. Aujourd'hui, elle doit vivre sur le commun, sur le jeu peut-être et sur les joueurs, car elle a des caprices. Mais, dis-moi, il est bien entendu que nous allons dîner samedi chez elle, à Bougival, n'est-ce pas? A la campagne, on est plus libre et je finirai bien par savoir ce qu'Yvette a dans la tête!

Saval répondit:

--Moi, je ne demande pas mieux, je n'ai rien à faire ce jour-là.

En redescendant les Champs-Élysées sous le champ de feu des étoiles, ils dérangèrent un couple étendu sur un banc et Servigny murmura:

--Quelle bêtise et quelle chose considérable en même temps. Comme c'est banal, amusant, toujours pareil et toujours varié, l'amour! Et le gueux qui paye vingt sous cette fille ne lui demande pas autre chose que ce que je payerais dix mille francs à une Obardi quelconque, pas plus jeune et pas moins bête que cette rouleuse, peut-être? Quelle niaiserie!

Il ne dit rien pendant quelques minutes, puis il prononça de nouveau:

--C'est égal, ce serait une rude chance d'être le premier amant d'Yvette. Oh! pour cela je donnerais... je donnerais...

Il ne trouva pas ce qu'il donnerait. Et Saval lui dit bonsoir, comme ils arrivaient au coin de la rue Royale.

II

On avait mis le couvert sur la véranda qui dominait la rivière. La villa Printemps, louée par la marquise Obardi, se trouvait à mi-hauteur du coteau, juste à la courbe de la Seine qui venait tourner devant le mur du jardin, coulant vers Marly.

En face de la demeure, l'île de Croissy formait un horizon de grands arbres, une masse de verdure, et on voyait un long bout du large fleuve jusqu'au Café flottant de la Grenouillère caché sous les feuillages.

Le soir tombait, un de ces soirs calmes du bord de l'eau, colorés et doux, un de ces soirs tranquilles qui donnent la sensation du bonheur. Aucun souffle d'air ne remuait les branches, aucun frisson de vent ne passait sur la surface unie et claire de la Seine. Il ne faisait pas trop chaud cependant, il faisait tiède; il faisait bon vivre. La fraîcheur bienfaisante des berges de la Seine montait vers le ciel serein.

Le soleil s'en allait derrière les arbres, vers d'autres contrées, et on aspirait, semblait-il, le bien-être de la terre endormie déjà, on aspirait dans la paix de l'espace la vie nonchalante du monde.

Quand on sortit du salon pour s'asseoir à table, chacun s'extasia. Une gaieté attendrie envahit les cœurs; on sentait qu'on serait si bien à dîner là, dans cette campagne, avec cette grande rivière et cette fin de jour pour décors, en respirant cet air limpide et savoureux.

La marquise avait pris le bras de Saval, Yvette celui de Servigny.

Ils étaient seuls tous les quatre.

Les deux femmes semblaient tout autres qu'à Paris, Yvette surtout.

Elle ne parlait plus guère, paraissait alanguie, grave.

Saval, ne la reconnaissant plus, lui demanda:

--Qu'avez-vous donc, mademoiselle? je vous trouve changée depuis l'autre semaine. Vous êtes devenue une personne toute raisonnable.

Elle répondit:

--C'est la campagne qui m'a fait ça. Je ne suis plus la même. Je me sens toute drôle. Moi, d'ailleurs, je ne me ressemble jamais deux jours de suite. Aujourd'hui, j'aurai l'air d'une folle, et demain d'une élégie; je change comme le temps, je ne sais pas pourquoi. Voyez-vous, je suis capable de tout, suivant les moments. Il y a des jours où je tuerais des gens, pas des bêtes, jamais je ne tuerais des bêtes, mais des gens, oui, et puis d'autres jours où je pleure pour un rien. Il me passe dans la tête un tas d'idées différentes. Ça dépend aussi comment on se lève. Chaque matin, en m'éveillant, je pourrais dire ce que je serai jusqu'au soir. Ce sont peut-être nos rêves qui nous disposent comme ça. Ça dépend aussi du livre que je viens de lire.

Elle était vêtue d'une toilette complète de flanelle blanche qui l'enveloppait délicatement dans la mollesse flottante de l'étoffe. Son corsage large, à grands plis, indiquait, sans la montrer, sans la serrer, sa poitrine libre, ferme et déjà mûre. Et son cou fin sortait d'une mousse de grosses dentelles, se penchant par mouvements adoucis, plus blond que sa robe, un bijou de chair, qui portait le lourd paquet de ses cheveux d'or.

Servigny la regardait longuement. Il prononça:

--Vous êtes adorable, ce soir, mam'zelle. Je voudrais vous voir toujours ainsi.

Elle lui dit, avec un peu de sa malice ordinaire:

--Ne me faites pas de déclaration, Muscade. Je la prendrais au sérieux aujourd'hui, et ça pourrait vous coûter cher!

La marquise paraissait heureuse, très heureuse. Tout en noir, noblement drapée dans une robe sévère qui dessinait ses lignes pleines et fortes, un peu de rouge au corsage, une guirlande d'œillets rouges tombant de la ceinture, comme une chaîne, et remontant s'attacher sur la hanche, une rose rouge dans ses cheveux sombres, elle portait dans toute sa personne, dans cette toilette simple où ces fleurs semblaient saigner, dans son regard qui pesait, ce soir-là, sur les gens, dans sa voix lente, dans ses gestes rares, quelque chose d'ardent.

Saval aussi semblait sérieux, absorbé. De temps en temps, il prenait dans sa main, d'un geste familier, sa barbe brune qu'il portait taillée en pointe, à la Henri III, et il paraissait songer à des choses profondes.

Personne ne dit rien pendant quelques minutes.

Puis, comme on passait une truite, Servigny déclara:

--Le silence a quelquefois du bon. On est souvent plus près les uns des autres quand on se tait que quand on parle; n'est-ce pas, marquise?

Elle se retourna un peu vers lui, et répondit:

--Ça, c'est vrai. C'est si doux de penser ensemble à des choses agréables.

Et elle leva son regard chaud vers Saval; et ils restèrent quelques secondes à se contempler, l'œil dans l'œil.

Un petit mouvement presque invisible eut lieu sous la table.

Servigny reprit:

--Mam'zelle Yvette, vous allez me faire croire que vous êtes amoureuse si vous continuez à être aussi sage que ça. Or, de qui pouvez-vous être amoureuse? cherchons ensemble, si vous voulez. Je laisse de côté l'armée des soupirants vulgaires, je ne prends que les principaux: du prince Kravalow?

A ce nom, Yvette se réveilla:

--Mon pauvre Muscade, y songez-vous! Mais le prince a l'air d'un Russe de musée de cire, qui aurait obtenu des médailles dans des concours de coiffure.

--Bon. Supprimons le prince; vous avez donc distingué le vicomte Pierre de Belvigne.

Cette fois, elle se mit à rire et demanda:

--Me voyez-vous pendue au cou de Raisiné (elle le baptisait, selon les jours, Raisiné, Malvoisie, Argenteuil, car elle donnait des surnoms à tout le monde) et lui murmurer dans le nez: Mon cher petit Pierre, ou mon divin Pédro, mon adoré Piétri, mon mignon Pierrot, donne ta bonne grosse tête de toutou à ta chère petite femme qui veut l'embrasser?

Servigny annonça:

--Enlevez le Deux. Reste le chevalier Valréali, que la marquise semble favoriser.

Yvette retrouva toute sa joie:

--Larme-à-l'Œil? mais il est pleureur à la Madeleine. Il suit les enterrements de première classe. Je me crois morte toutes les fois qu'il me regarde.

--Et de trois. Alors vous avez eu le coup de foudre pour le baron Saval, ici présent.

--Pour M. de Rhodes fils, non, il est trop fort. Il me semblerait que j'aime l'arc de triomphe de l'Étoile.

--Alors, mam'zelle, il est indubitable que vous êtes amoureuse de moi, car je suis le seul de vos adorateurs dont nous n'ayons point encore parlé. Je m'étais réservé, par modestie, et par prudence. Il me reste à vous remercier.

Elle répondit, avec une grâce joyeuse:

--De vous, Muscade? Ah! mais non. Je vous aime bien... Mais, je ne vous aime pas... attendez, je ne veux pas vous décourager. Je ne vous aime pas... encore. Vous avez des chances... peut-être... Persévérez, Muscade, soyez dévoué, empressé, soumis, plein de soins, de prévenances, docile à mes moindres caprices, prêt à tout pour me plaire.., et nous verrons... plus tard.

--Mais, mam'zelle, tout ce que vous réclamez là, j'aimerais mieux vous le fournir après qu'avant, si ça ne vous faisait rien.

Elle demanda d'un air ingénu de soubrette:

--Après quoi?... Muscade?

--Après que vous m'aurez montré que vous m'aimez, parbleu!

--Eh bien! faites comme si je vous aimais, et croyez-le si vous voulez...

--Mais, c'est que...

--Silence, Muscade, en voilà assez sur ce sujet.

Il fit le salut militaire et se tut.

Le soleil s'était enfoncé derrière l'île, mais tout le ciel demeurait flamboyant comme un brasier, et l'eau calme du fleuve semblait changée en sang. Les reflets de l'horizon rendaient rouges les maisons, les objets, les gens. Et la rose écarlate dans les cheveux de la marquise avait l'air d'une goutte de pourpre tombée des nuages sur sa tête.

Yvette regardant au loin, sa mère posa, comme par mégarde, sa main nue sur la main de Saval; mais la jeune fille alors ayant fait un mouvement, la main de la marquise s'envola d'un geste rapide et vint rajuster quelque chose dans les replis de son corsage.

Servigny, qui les regardait, prononça:

--Si vous voulez, mam'zelle, nous irons faire un tour dans l'île après dîner?

Elle fut joyeuse de cette idée:

--Oh! oui; ce sera charmant; nous irons tout seuls, n'est-ce pas, Muscade?

--Oui, tout seuls, mam'zelle.

Puis on se tut de nouveau.

Le large silence de l'horizon, le somnolent repos du soir engourdissaient les cœurs, les corps, les voix. Il est des heures tranquilles, des heures recueillies où il devient presque impossible de parler.

Les valets servaient sans bruit. L'incendie du firmament s'éteignait, et la nuit lente déployait ses ombres sur la terre. Saval demanda:

--Avez-vous l'intention de demeurer longtemps dans ce pays?

Et la marquise répondit en appuyant sur chaque parole:

--Oui. Tant que j'y serai heureuse.

Comme on n'y voyait plus, on apporta les lampes. Elles jetèrent sur la table une étrange lumière pâle sous la grande obscurité de l'espace; et aussitôt une pluie de mouches tomba sur la nappe. C'étaient de toutes petites mouches qui se brûlaient en passant sur les cheminées de verre, puis, les ailes et les pattes grillées, poudraient le linge, les plats, les coupes, d'une sorte de poussière grise et sautillante.

On les avalait dans le vin, on les mangeait dans les sauces, on les voyait remuer sur le pain. Et toujours on avait le visage et les mains chatouillés par la foule innombrable et volante de ces insectes menus.

Il fallait jeter sans cesse les boissons, couvrir les assiettes, manger en cachant les mets avec des précautions infinies.

Ce jeu amusait Yvette, Servigny prenant soin d'abriter ce qu'elle portait à sa bouche, de garantir son verre, d'étendre sur sa tête, comme un toit, sa serviette déployée. Mais la marquise, dégoûtée, devint nerveuse, et la fin du dîner fut courte.

Yvette, qui n'avait point oublié la proposition de Servigny, lui dit:

--Nous allons dans l'île, maintenant.

Sa mère recommanda d'un ton languissant:

--Surtout, ne soyez pas longtemps. Nous allons, d'ailleurs, vous conduire jusqu'au passeur.

Et on partit, toujours deux par deux, la jeune fille et son ami allant devant, sur le chemin de halage. Ils entendaient, derrière eux, la marquise et Saval qui parlaient bas, très bas, très vite. Tout était noir, d'un noir épais, d'un noir d'encre. Mais le ciel fourmillant de grains de feu, semblait les semer dans la rivière, car l'eau sombre était sablée d'astres.

Les grenouilles maintenant coassaient, poussant, tout le long des berges, leurs notes roulantes et monotones.

Et d'innombrables rossignols jetaient leur chant léger dans l'air calme.

Yvette, tout à coup, demanda:

--Tiens! mais on ne marche plus, derrière nous. Où sont-ils?

Et elle appela:

--Maman!

Aucune voix ne répondit. La jeune fille reprit:

--Ils ne peuvent pourtant pas être loin, je les entendais tout de suite.

Servigny murmura:

--Ils ont dû retourner. Votre mère avait froid, peut-être.

Et il l'entraîna.

Devant eux, une lumière brillait. C'était l'auberge de Martinet, restaurateur et pêcheur. A l'appel des promeneurs, un homme sortit de la maison et ils montèrent dans un gros bateau amarré au milieu des herbes de la rive.

Le passeur prit ses avirons, et la lourde barque, avançant, réveillait les étoiles endormies sur l'eau, leur faisait danser une danse éperdue qui se calmait peu à peu derrière eux.

Ils touchèrent l'autre rivage et descendirent sous les grands arbres.

Une fraîcheur de terre humide flottait sous les branches hautes et touffues, qui paraissaient porter autant de rossignols que de feuilles.

Un piano lointain se mit à jouer une valse populaire.

Servigny avait pris le bras d'Yvette, et, tout doucement, il glissa la main derrière sa taille et la serra d'une pression douce.

--A quoi pensez-vous, dit-il?

--Moi? à rien. Je suis très heureuse!

--Alors vous ne m'aimez point?

--Mais oui, Muscade, je vous aime, je vous aime beaucoup; seulement, laissez-moi tranquille avec ça. Il fait trop beau pour écouter vos balivernes.

Il la serrait contre lui, bien qu'elle essayât, par petites secousses, de se dégager, et, à travers la flanelle moelleuse et douce au toucher, il sentait la tiédeur de sa chair. Il balbutia:

--Yvette!

--Eh bien, quoi?

--C'est que je vous aime, moi.

--Vous n'êtes pas sérieux, Muscade.

--Mais oui: voilà longtemps que je vous aime.

Elle tentait toujours de se séparer de lui, s'efforçant de retirer son bras écrasé entre leurs deux poitrines. Et ils marchaient avec peine, gênés par ce lien et par ces mouvements, zigzaguant comme des gens gris.

Il ne savait plus que lui dire, sentant bien qu'on ne parle pas à une jeune fille comme à une femme, troublé, cherchant ce qu'il devait faire, se demandant si elle consentait ou si elle ne comprenait pas, et se courbaturant l'esprit pour trouver les paroles tendres, justes, décisives qu'il fallait.

Il répétait de seconde en seconde:

--Yvette! Dites, Yvette!

Puis, brusquement, à tout hasard, il lui jeta un baiser sur la joue. Elle fit un petit mouvement d'écart, et, d'un air fâché:

--Oh! que vous êtes ridicule. Allez-vous me laisser tranquille?

Le ton de sa voix ne révélait point ce qu'elle pensait, ce qu'elle voulait; et, ne la voyant pas trop irritée, il appliqua ses lèvres à la naissance du cou, sur le premier duvet doré des cheveux, à cet endroit charmant qu'il convoitait depuis si longtemps.

Alors elle se débattit avec de grands sursauts pour s'échapper. Mais il la tenait vigoureusement, et lui jetant son autre main sur l'épaule, il lui fit de force tourner la tête vers lui, et lui vola sur la bouche une caresse affolante et profonde.

Elle glissa entre ses bras par une rapide ondulation de tout le corps, plongea le long de sa poitrine, et, sortie vivement de son étreinte, elle disparut dans l'ombre avec un grand froissement de jupes, pareil au bruit d'un oiseau qui s'envole.

Il demeura d'abord immobile, surpris par cette souplesse et par cette disparition, puis n'entendant plus rien, il appela à mi-voix:

--Yvette!

Elle ne répondit pas. Il se mit à marcher, fouillant les ténèbres de l'œil, cherchant dans les buissons la tache blanche que devait faire sa robe. Tout était noir. Il cria de nouveau plus fort:

--Mam'zelle Yvette!

Les rossignols se turent.

Il hâtait le pas, vaguement inquiet, haussant toujours le ton:

--Mam'zelle Yvette! Mam'zelle Yvette!

Rien; il s'arrêta, écouta. Toute l'île était silencieuse; à peine un frémissement de feuilles sur sa tête. Seules, les grenouilles continuaient leurs coassements sonores sur les rives.

Alors il erra de taillis en taillis, descendant aux berges droites et broussailleuses du bras rapide, puis retournant aux berges plates et nues du bras mort. Il s'avança jusqu'en face de Bougival, revint à l'établissement de la Grenouillère, fouilla tous les massifs, répétant toujours:

--Mam'zelle Yvette, où êtes-vous? Répondez! C'était une farce! Voyons, répondez! Ne me faites pas chercher comme ça!

Une horloge lointaine se mit à sonner. Il compta les coups: minuit. Il parcourait l'île depuis deux heures. Alors il pensa qu'elle était peut-être rentrée, et il revint très anxieux, faisant le tour par le pont.

Un domestique, endormi sur un fauteuil, attendait dans le vestibule.