Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 11

Part 6

Chapter 63,934 wordsPublic domain

Pour me remercier, il me fit don d'une rose, d'une grande rose; mais à peine eut-elle touché ma boutonnière, qu'elle s'effeuilla complètement, me laissant, comme décoration, une petite poire verdâtre, dure comme de la pierre. Je fus étonné, mais je ne dis rien.

La voix éloignée de Mme Boivin se fit entendre:

--Viendrez-vous, à la fin? Quand on vous dit que c'est prêt!

Nous allâmes vers la chaufferette.

Si le jardin se trouvait à l'ombre, la maison, par contre, se trouvait en plein soleil, et la seconde étuve du Hammam est moins chaude que la salle à manger de mon camarade.

Trois assiettes, flanquées de fourchettes en étain mal lavées, se collaient sur une table de bois jaune. Au milieu, un vase en terre contenait du bœuf bouilli, réchauffé avec des pommes de terre. On se mit à manger.

Une grande carafe pleine d'eau, légèrement teintée de rouge, me tirait l'œil. Boivin, confus, dit à sa femme:

--Dis donc, ma bonne, pour l'occasion, ne vas-tu pas donner un peu de vin pur?

Elle le dévisagea furieusement.

--Pour que vous vous grisiez tous les deux, n'est-ce pas, et que vous restiez à gueuler chez moi toute la journée? Merci de l'occasion!

Il se tut. Après le ragoût, elle apporta un autre plat de pommes de terre accommodées avec du lard. Quand ce nouveau mets fut achevé, toujours en silence, elle déclara:

--C'est tout. Filez maintenant.

Boivin la contemplait, stupéfait.

--Mais le pigeon... le pigeon que tu plumais ce matin?

Elle posa ses mains sur ses hanches:

--Vous n'en avez pas assez, peut-être. Parce que tu amènes des gens, ce n'est pas une raison pour dévorer tout ce qu'il y a dans la maison. Qu'est-ce que je mangerai, moi, ce soir?

Nous nous levâmes. Boivin me coula dans l'oreille:

--Attends-moi une minute, et nous filons.

Puis il passa dans la cuisine où sa femme était rentrée. Et j'entendis:

--Donne-moi vingt sous, ma chérie.

--Qu'est-ce que tu veux faire, avec vingt sous?

--Mais on ne sait pas ce qui peut arriver. Il est toujours bon d'avoir de l'argent.

Elle hurla, pour être entendue de moi:

--Non, je ne te les donnerai pas! Puisque cet homme a déjeuné chez toi, c'est bien le moins qu'il paye tes dépenses de la journée.

Le père Boivin revint me prendre. Comme je voulais être poli, je m'inclinai devant la maîtresse du logis en balbutiant:

--Madame... remerciements... gracieux accueil...

Elle répondit:

--C'est bien. Mais n'allez pas me le ramener soûl, parce que vous auriez affaire à moi, vous savez!

Nous partîmes.

Il fallut traverser une plaine nue comme une table, en plein soleil. Je voulus cueillir une plante le long du chemin et je poussai un cri de douleur. Ça m'avait fait un mal affreux dans la main. On appelle ces herbes-là des orties. Et puis ça puait le fumier partout, mais ça puait à vous tourner le cœur.

Boivin me disait:

--Un peu de patience, nous arrivons au bord de la rivière.

En effet, nous arrivâmes au bord de la rivière. Là, ça puait la vase et l'eau sale, et il vous tombait un tel soleil sur cette eau, que j'en avais les yeux brûlés.

Je priai Boivin d'entrer quelque part. Il me fit pénétrer dans une espèce de case pleine d'hommes, une taverne à matelots d'eau douce. Il me disait:

--Ça n'a pas d'apparence, mais on y est fort bien.

J'avais faim. Je fis apporter une omelette. Mais voilà que, dès le second verre de vin, ce gueux de Boivin perdit la tête et je compris pourquoi sa femme ne lui servait que de l'abondance.

Il pérora, se leva, voulut faire des tours de force, se mêla en pacificateur à la querelle de deux ivrognes qui se battaient, et nous aurions été assommés tous les deux sans l'intervention du patron.

Je l'entraînai, en le soutenant comme on soutient les pochards, jusqu'au premier buisson, où je le déposai. Je m'étendis moi-même à son côté. Et il paraît que je m'endormis.

Certes, nous avons dormi longtemps, car il faisait nuit quand je me réveillai. Boivin ronflait à mon côté. Je le secouai. Il se leva, mais il était encore gris, un peu moins cependant.

Et nous voilà repartis, dans les ténèbres, à travers la plaine. Boivin prétendait retrouver sa route. Il me fit tourner à gauche, puis à droite, puis à gauche. On ne voyait ni ciel, ni terre, et nous nous trouvâmes perdus au milieu d'une espèce de forêt de pieux qui nous arrivaient à la hauteur du nez. Il paraît que c'était une vigne avec ses échalas. Pas un bec de gaz à l'horizon. Nous avons circulé là dedans peut-être une heure ou deux, tournant, vacillant, étendant les bras, fous, sans trouver le bout, car nous devions toujours revenir sur nos pas.

A la fin, Boivin s'abattit sur un bâton qui lui déchira la joue, et sans s'émouvoir il demeura assis par terre, poussant de tout son gosier des «La-i-tou!» prolongés et retentissants, pendant que je criais: «Au secours!» de toute ma force, en allumant des allumettes-bougies pour éclairer les sauveteurs et pour me mettre du cœur au ventre.

Enfin, un paysan attardé nous entendit et nous remit dans notre route.

Je conduisis Boivin jusque chez lui. Mais comme j'allais le laisser sur le seuil de son jardin, la porte s'ouvrit brusquement et sa femme parut, une chandelle à la main. Elle me fit une peur affreuse.

Puis, dès qu'elle aperçut son mari, qu'elle devait attendre depuis la tombée du jour, elle hurla, en s'élançant vers moi:

--Ah! canaille, je savais bien que vous le ramèneriez soûl!

Ma foi, je me sauvai, en courant jusqu'à la gare, et comme je pensais que la furie me poursuivait, je m'enfermai dans les water-closets, car un train ne devait passer qu'une demi-heure plus tard.

Voilà pourquoi je ne me suis jamais marié, et pourquoi je ne sors plus jamais de Paris.

_Le Père Mongilet_ a paru dans _le Gil-Blas_ du mardi 24 février 1885.

L'ARMOIRE.

ON parlait de filles, après dîner, car de quoi parler, entre hommes?

Un de nous dit:

--Tiens, il m'est arrivé une drôle d'histoire à ce sujet.

Et il conta.

--Un soir de l'hiver dernier, je fus pris soudain d'une de ces lassitudes désolées, accablantes, qui vous saisissent l'âme et le corps de temps en temps. J'étais chez moi, tout seul, et je sentis bien que si je demeurais ainsi j'allais avoir une effroyable crise de tristesse, de ces tristesses qui doivent mener au suicide quand elles reviennent souvent.

J'endossai mon pardessus, et je sortis sans savoir du tout ce que j'allais faire. Étant descendu jusqu'aux boulevards, je me mis à errer le long des cafés presque vides, car il pleuvait, il tombait une de ces pluies menues qui mouillent l'esprit autant que les habits, non pas une de ces bonnes pluies d'averse, s'abattant en cascade et jetant sous les portes cochères les passants essoufflés, mais une de ces pluies si fines qu'on ne sent point les gouttes, une de ces pluies humides qui déposent incessamment sur vous d'imperceptibles gouttelettes et couvrent bientôt les habits d'une mousse d'eau glacée et pénétrante.

Que faire? J'allais, je revenais, cherchant où passer deux heures, et découvrant pour la première fois qu'il n'y a pas un endroit de distraction, dans Paris, le soir. Enfin, je me décidai à entrer aux Folies-Bergères, cette amusante halle aux filles.

Peu de monde dans la grande salle. Le long promenoir en fer à cheval ne contenait que des individus de peu, dont la race commune apparaissait dans la démarche, dans le vêtement, dans la coupe des cheveux et de la barbe, dans le chapeau, dans le teint. C'est à peine si on apercevait de temps en temps un homme qu'on devinât lavé, parfaitement lavé, et dont tout l'habillement eût un air d'ensemble. Quant aux filles, toujours les mêmes, les affreuses filles que vous connaissez, laides, fatiguées, pendantes, et allant de leur pas de chasse, avec cet air de dédain imbécile qu'elles prennent, je ne sais pourquoi.

Je me disais que vraiment pas une de ces créatures avachies, graisseuses plutôt que grasses, bouffies d'ici et maigres de là, avec des bedaines de chanoines et des jambes d'échassiers cagneux, ne valait le louis qu'elles obtiennent à grand'peine après en avoir demandé cinq.

Mais soudain j'en aperçus une petite qui me parut gentille, pas toute jeune, mais fraîche, drôlette, provocante. Je l'arrêtai, et bêtement, sans réfléchir, je fis mon prix, pour la nuit. Je ne voulais pas rentrer chez moi, seul, tout seul; j'aimais encore mieux la compagnie et l'étreinte de cette drôlesse.

Et je la suivis. Elle habitait une grande, grande maison, rue des Martyrs. Le gaz était éteint déjà dans l'escalier. Je montai lentement, allumant d'instant en instant une allumette-bougie, heurtant les marches du pied, trébuchant et mécontent, derrière la jupe dont j'entendais le bruit devant moi.

Elle s'arrêta au quatrième étage, et ayant refermé la porte du dehors, elle demanda:

--Alors tu restes jusqu'à demain?

--Mais oui. Tu sais bien que nous en sommes convenus.

--C'est bon, mon chat, c'était seulement pour savoir. Attends-moi ici une minute, je reviens tout à l'heure.

Et elle me laissa dans l'obscurité. J'entendis qu'elle fermait deux portes, puis il me sembla qu'elle parlait. Je fus surpris, inquiet. L'idée d'un souteneur m'effleura. Mais j'ai des poings et des reins solides. «Nous verrons bien», pensai-je.

J'écoutai de toute l'attention de mon oreille et de mon esprit. On remuait, on marchait doucement, avec de grandes précautions. Puis une autre porte fut ouverte, et il me sembla bien que j'entendais encore parler, mais tout bas.

Elle revint, portant une bougie allumée:

--Tu peux entrer, dit-elle.

Ce tutoiement était une prise de possession. J'entrai, et après avoir traversé une salle à manger où il était visible qu'on ne mangeait jamais, je pénétrai dans la chambre de toutes les filles, la chambre meublée, avec des rideaux de reps, et l'édredon de soie ponceau tigré de taches suspectes.

Elle reprit:

--Mets-toi à ton aise, mon chat.

J'inspectais l'appartement d'un œil soupçonneux. Rien cependant ne me paraissait inquiétant.

Elle se déshabilla si vite qu'elle fut au lit avant que j'eusse ôté mon pardessus. Elle se mit à rire:

--Eh bien, qu'est-ce que tu as? Es-tu changé en statue de sel? Voyons, dépêche-toi.

Je l'imitai et je la rejoignis.

Cinq minutes plus tard j'avais une envie folle de me rhabiller et de partir. Mais cette lassitude accablante qui m'avait saisi chez moi, me retenait, m'enlevait toute force pour remuer, et je restais malgré le dégoût qui me prenait dans ce lit public. Le charme sensuel que j'avais cru voir en cette créature, là-bas, sous les lustres du théâtre, avait disparu entre mes bras, et je n'avais plus contre moi, chair à chair, que la fille vulgaire, pareille à toutes, dont le baiser indifférent et complaisant avait un arrière-goût d'ail.

Je me mis à lui parler.

Y a-t-il longtemps que tu habites ici? lui dis-je.

--Voilà six mois passés au 15 janvier.

--Où étais-tu, avant ça?

--J'étais rue Clauzel. Mais la concierge m'a fait des misères et j'ai donné congé.

Et elle se mit à me raconter une interminable histoire de portière qui avait fait des potins sur elle.

Mais tout à coup j'entendis remuer tout près de nous. Ça avait été d'abord un soupir, puis un bruit léger, mais distinct, comme si quelqu'un s'était retourné sur une chaise.

Je m'assis brusquement dans le lit, et je demandai:

--Qu'est-ce que ce bruit-là?

Elle répondit avec assurance et tranquillité:

--Ne t'inquiète pas, mon chat, c'est la voisine. La cloison est si mince qu'on entend tout comme si c'était ici. En voilà des sales boîtes. C'est en carton.

Ma paresse était si forte que je me renfonçai sous les draps. Et nous nous remîmes à causer. Harcelé par la curiosité bête qui pousse tous les hommes à interroger ces créatures sur leur première aventure, à vouloir lever le voile de leur première faute, comme pour trouver en elles une trace lointaine d'innocence, pour les aimer peut-être dans le souvenir rapide, évoqué par un mot vrai, de leur candeur et de leur pudeur d'autrefois, je la pressai de questions sur ses premiers amants.

Je savais qu'elle mentirait. Qu'importe? Parmi tous ces mensonges je découvrirais peut-être une chose sincère et touchante.

--Voyons, dis-moi qui c'était.

--C'était un canotier, mon chat.

--Ah! Raconte-moi. Où étiez-vous?

--J'étais à Argenteuil.

--Qu'est-ce que tu faisais?

--J'étais bonne dans un restaurant.

--Quel restaurant?

--Au _Marin d'eau douce_. Le connais-tu?

--Parbleu, chez Bonanfan.

--Oui, c'est ça.

--Et comment t'a-t-il fait la cour, ce canotier?

--Pendant que je faisais son lit. Il m'a forcée.

Mais brusquement je me rappelai la théorie d'un médecin de mes amis, un médecin observateur et philosophe qu'un service constant dans un grand hôpital met en rapports quotidiens avec des filles-mères et des filles publiques, avec toutes les hontes et toutes les misères des femmes, des pauvres femmes devenues la proie affreuse du mâle errant avec de l'argent dans sa poche.

--Toujours, me disait-il, toujours une fille est débauchée par un homme de sa classe et de sa condition. J'ai des volumes d'observations là-dessus. On accuse les riches de cueillir la fleur d'innocence des enfants du peuple. Ça n'est pas vrai. Les riches payent le bouquet cueilli! Ils en cueillent aussi, mais sur les secondes floraisons; ils ne les coupent jamais sur la première.

Alors me tournant vers ma compagne, je me mis à rire.

--Tu sais que je la connais, ton histoire. Ce n'est pas le canotier qui t'as connue le premier.

--Oh! si, mon chat, je te le jure.

--Tu mens, ma chatte.

--Oh! non, je te promets!

--Tu mens. Allons, dis-moi tout.

Elle semblait hésiter, étonnée.

Je repris:

--Je suis sorcier, ma belle enfant, je suis somnambule. Si tu ne me dis pas la vérité, je vais t'endormir et je la saurai.

Elle eut peur, étant stupide comme ses pareilles. Elle balbutia:

--Comment l'as-tu deviné?

Je repris:

--Allons, parle.

--Oh! la première fois, ça ne fut presque rien. C'était à la fête du pays. On avait fait venir un chef d'extra, M. Alexandre. Dès qu'il est arrivé, il a fait tout ce qu'il a voulu dans la maison. Il commandait à tout le monde, au patron, à la patronne, comme s'il avait été un roi... C'était un grand bel homme qui ne tenait pas en place devant son fourneau. Il criait toujours: «Allons, du beurre,--des œufs, du madère.» Et il fallait lui apporter ça tout de suite en courant, ou bien il se fâchait et il vous en disait à vous faire rougir jusque sous les jupes.

Quand la journée fut finie, il se mit à fumer sa pipe devant la porte. Et comme je passais contre lui avec une pile d'assiettes, il me dit comme ça: «Allons, la gosse, viens-t'en jusqu'au bord de l'eau pour me montrer le pays?» Moi j'y allai comme une sotte; et à peine que nous avons été sur la rive, il m'a forcée si vite, que je n'ai pas même su ce qu'il faisait. Et puis il est parti par le train de neuf heures. Je ne l'ai pas revu après ça.

Je demandai:

--C'est tout?

Elle bégaya:

--Oh! je crois bien que c'est à lui Florentin?

--Qui ça, Florentin!

--C'est mon petit!

--Ah! très bien. Et tu as fait croire au canotier qu'il en était le père, n'est-ce pas?

--Pardi?

--Il avait de l'argent, le canotier?

--Oui, il m'a laissé une rente de trois cents francs sur la tête de Florentin.

Je commençais à m'amuser. Je repris:

--Très bien ma fille, c'est très bien. Vous êtes toutes moins bêtes qu'on ne croit, tout de même. Et quel âge a-t-il, Florentin, maintenant?

Elle reprit:

--V'la qu'il a douze ans. Il fera sa première communion au printemps.

--C'est parfait, et depuis ça, tu fais ton métier en conscience?

Elle soupira, résignée:

--On fait ce qu'on peut...

Mais un grand bruit, parti de la chambre même, me fit sauter du lit d'un bond, le bruit d'un corps tombant et se relevant avec des tâtonnements de mains sur un mur.

J'avais saisi la bougie et je regardais autour de moi, effaré et furieux. Elle s'était levée aussi, essayant de me retenir, de m'arrêter en murmurant:

--Ça n'est rien, mon chat, je t'assure que ça n'est rien.

Mais, j'avais découvert, moi, de quel côté était parti ce bruit étrange. J'allai droit vers une porte cachée à la tête de notre lit et je l'ouvris brusquement... et j'aperçus, tremblant, ouvrant sur moi des yeux effarés et brillants, un pauvre petit garçon pâle et maigre, assis à côté d'une grande chaise de paille, d'où il venait de tomber.

Dès qu'il m'aperçut, il se mit à pleurer, et ouvrant les bras vers sa mère:

--Ça n'est pas ma faute, maman, ça n'est pas ma faute. Je m'étais endormi et j'ai tombé. Faut pas me gronder, ça n'est pas ma faute.

Je me retournai vers la femme. Et je prononçai:

--Qu'est-ce que ça veut dire?

Elle semblait confuse et désolée. Elle articula, d'une voix entrecoupée:

--Qu'est-ce que tu veux? Je ne gagne pas assez pour le mettre en pension, moi! Il faut bien que je le garde, et je n'ai pas de quoi me payer une chambre de plus, pardi. Il couche avec moi quand j'ai personne. Quand on vient pour une heure ou deux, il peut bien rester dans l'armoire, il se tient tranquille; il connaît ça. Mais quand on reste toute la nuit, comme toi, ça lui fatigue les reins de dormir sur une chaise, à cet enfant... Ça n'est pas sa faute non plus... Je voudrais bien t'y voir, toi... dormir toute la nuit sur une chaise... Tu m'en dirais des nouvelles...

Elle se fâchait, s'animait, criait.

L'enfant pleurait toujours. Un pauvre enfant chétif et timide, oui, c'était bien l'enfant de l'armoire, de l'armoire froide et sombre, l'enfant qui revenait de temps en temps reprendre un peu de chaleur dans la couche un instant vide.

Moi aussi, j'avais envie de pleurer.

Et je rentrai coucher chez moi.

_L'Armoire_ a paru dans _le Gil-Blas_ du mardi 16 décembre 1884, sous la signature: MAUFRIGNEUSE.

LA CHAMBRE 11.

COMMENT! vous ne savez pas pourquoi on a déplacé M. le Premier Président Amandon?

--Non, pas du tout.

--Lui non plus, d'ailleurs, ne l'a jamais su. Mais c'est une histoire des plus bizarres.

--Contez-la moi.

--Vous vous rappelez bien Mme Amandon, cette jolie petite brune maigre, si distinguée et fine qu'on appelait Madame Marguerite dans tout Perthuis-le-Long?

--Oui, parfaitement.

--Eh bien, écoutez. Vous vous rappelez aussi comme elle était respectée, considérée, aimée mieux que personne dans la ville; elle savait recevoir, organiser une fête ou une œuvre de bienfaisance, trouver de l'argent pour les pauvres et distraire les jeunes gens par mille moyens.

Elle était fort élégante et fort coquette, cependant, mais d'une coquetterie platonique et d'une élégance charmante de province, car c'était une provinciale cette petite femme-là, une provinciale exquise.

Messieurs les écrivains qui sont tous parisiens nous chantent la Parisienne sur tous les tons, parce qu'ils ne connaissent qu'elle, mais je déclare, moi! que la provinciale vaut cent fois plus, quand elle est de qualité supérieure.

La provinciale fine a une allure toute particulière, plus discrète que celle de la Parisienne, plus humble, qui ne promet rien et donne beaucoup, tandis que la Parisienne, la plupart du temps, promet beaucoup et ne donne rien au déshabillé.

La Parisienne, c'est le triomphe élégant et effronté du faux. La provinciale, c'est la modestie du vrai.

Une petite provinciale délurée, avec son air de bourgeoise alerte, sa candeur trompeuse de pensionnaire, son sourire qui ne dit rien, et ses bonnes petites passions adroites, mais tenaces, doit montrer mille fois plus de ruse, de souplesse, d'invention féminine que toutes les Parisiennes réunies, pour arriver à satisfaire ses goûts, ou ses vices, sans éveiller aucun soupçon, aucun potin, aucun scandale dans la petite ville qui la regarde avec tous ses yeux et toutes ses fenêtres.

Mme Amandon était un type de cette race rare, mais charmante. Jamais on ne l'avait suspectée, jamais on n'aurait pensé que sa vie n'était pas limpide comme son regard, un regard marron, transparent et chaud, mais si honnête--vas-y voir!

Donc, elle avait un truc admirable, d'une invention géniale, d'une ingéniosité merveilleuse et d'une incroyable simplicité.

Elle cueillait tous ses amants dans l'armée, et les gardait trois ans, le temps de leur séjour dans la garnison.--Voilà.--Elle n'avait pas d'amour, elle avait des sens.

Dès qu'un nouveau régiment arrivait à Perthuis-le-Long, elle prenait des renseignements sur tous les officiers entre trente et quarante ans--car avant trente ans on n'est pas encore discret. Après quarante ans, on faiblit souvent.

Oh! elle connaissait les cadres aussi bien que le colonel. Elle savait tout, tout, les habitudes intimes, l'instruction, l'éducation, les qualités physiques, la résistance à la fatigue, le caractère patient ou violent, la fortune, la tendance à l'épargne ou à la prodigalité. Puis elle faisait son choix. Elle prenait de préférence les hommes d'allure calme, comme elle, mais elle les voulait beaux. Elle voulait encore qu'ils n'eussent aucune liaison connue, aucune passion ayant pu laisser des traces ou ayant fait quelque bruit. Car l'homme dont on cite les amours n'est jamais un homme bien discret.

Après avoir distingué celui qui l'aimerait pendant les trois ans de séjour réglementaire, il restait à lui jeter le mouchoir.

Que de femmes se seraient trouvées embarrassées, auraient pris les moyens ordinaires, les voies suivies par toutes, se seraient fait faire la cour en marquant toutes les étapes de la conquête et de la résistance, en laissant un jour baiser les doigts, le lendemain le poignet, le jour suivant la joue, et puis la bouche, et puis le reste.

Elle avait une méthode plus prompte, plus discrète et plus sûre. Elle donnait un bal.

L'officier choisi invitait à danser la maîtresse de la maison. Or, en valsant, entraînée par le mouvement rapide, étourdie par l'ivresse de la danse, elle se serrait contre lui comme pour se donner, et lui étreignait la main d'une pression nerveuse et continue.

S'il ne comprenait pas, ce n'était qu'un sot, et elle passait au suivant, classé au numéro deux dans les cartons de son désir.

S'il comprenait, c'était une chose faite, sans tapage, sans galanteries compromettantes, sans visites nombreuses.

Quoi de plus simple et de plus pratique?

Comme les femmes devraient user d'un procédé semblable pour nous faire comprendre que nous leur plaisons! Combien cela supprimerait de difficultés, d'hésitations, de paroles, de mouvements, d'inquiétudes, de trouble, de malentendus. Combien souvent nous passons à côté d'un bonheur possible, sans nous en douter, car qui peut pénétrer le mystère des pensées, les abandons secrets de la volonté, les appels muets de la chair, tout l'inconnu d'une âme de femme, dont la bouche reste silencieuse, l'œil impénétrable et clair.

Dès qu'il avait compris, il lui demandait un rendez-vous. Et elle le faisait toujours attendre un mois ou six semaines, pour l'épier, le connaître et se garder s'il avait quelque défaut dangereux.

Pendant ce temps, il se creusait la tête pour savoir où ils pourraient se rencontrer sans péril; il imaginait des combinaisons difficiles et peu sûres.

Puis, dans quelque fête officielle, elle lui disait tout bas:

--Allez, mardi soir, à neuf heures, à l'hôtel du _Cheval d'Or_ près des remparts, route de Vouziers, et demandez mademoiselle Clarisse. Je vous attendrai, surtout soyez en civil.

Depuis huit ans, en effet, elle avait une chambre meublée à l'année dans cette auberge inconnue. C'était une idée de son premier amant qu'elle avait trouvée pratique, et l'homme parti, elle garda le nid.

Oh! un nid médiocre, quatre murs tapissés de papier gris clair à fleurs bleues, un lit de sapin, sous des rideaux de mousseline, un fauteuil acheté par les soins de l'aubergiste, sur son ordre, deux chaises, une descente de lit, et les quelques vases nécessaires pour la toilette! Que fallait-il de plus?

Sur les murs, trois grandes photographies. Trois colonels à cheval; les colonels de ses amants! Pourquoi? Ne pouvant garder l'image même, le souvenir direct, elle avait peut-être voulu conserver ainsi des souvenirs par ricochet?