Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 11
Part 4
Il reprit, éperdu, honteux:
--Comment as-tu attrapé ça, ma pauvre fille?
Elle murmura:
--C'est ces salauds de Prussiens. Ils m'ont prise presque de force et ils m'ont empoisonnée.
Il ne trouvait plus rien à ajouter. Il la regardait et tournait son képi sur ses genoux.
Les autres malades le dévisageaient et il croyait sentir une odeur de pourriture, une odeur de chair gâtée et d'infamie dans ce dortoir plein de filles atteintes du mal ignoble et terrible.
Elle murmurait:
--Je ne crois pas que j'en réchappe. Le médecin dit que c'est bien grave.
Puis apercevant la croix sur la poitrine de l'officier, elle s'écria:
--Oh! tu es décoré, que je suis contente! Que je suis contente! Oh! si je pouvais t'embrasser!
Un frisson de peur et de dégoût courut sur la peau du capitaine, à la pensée de ce baiser.
Il avait envie de s'en aller maintenant, d'être à l'air, de ne plus voir cette femme. Il restait cependant, ne sachant comment faire pour se lever, pour lui dire adieu. Il balbutia:
--Tu ne t'es donc pas soignée?
Une flamme passa dans les yeux d'Irma: «Non, j'ai voulu me venger, quand j'aurais dû en crever! Et je les ai empoisonnés aussi, tous, tous, le plus que j'ai pu. Tant qu'ils ont été à Rouen je ne me suis pas soignée.»
Il déclara, d'un ton gêné, où perçait un peu de gaieté:
--Quant à ça, tu as bien fait.
Elle dit, s'animant, les pommettes rouges:
--Oh oui, il en mourra plus d'un par ma faute, va. Je te réponds que je me suis vengée.
Il prononça encore:
--Tant mieux.
Puis, se levant:
--Allons, je vais te quitter parce qu'il faut que je sois chez le colonel à quatre heures.
Elle eut une grosse émotion:
--Déjà! tu me quittes déjà! Oh! tu viens à peine d'arriver!...
Mais il voulait partir à tout prix. Il prononça:
--Tu vois bien que je suis venu tout de suite; mais il faut absolument que je sois chez le colonel à quatre heures.
Elle demanda:
--C'est toujours le colonel Prune?
--C'est toujours lui. Il a été blessé deux fois.
Elle reprit:
--Et tes camarades, y en a-t-il eu de tués?
--Oui. Saint-Timon, Savagnat, Poli, Sapreval, Robert, de Courson, Pasafil, Santal, Caravan et Poivrin sont morts. Sahel a eu le bras emporté et Courvoisin une jambe écrasée, Paquet a perdu l'œil droit.
Elle écoutait, pleine d'intérêt. Puis tout à coup elle balbutia:
--Veux-tu m'embrasser, dis, avant de me quitter, Mme Langlois n'est pas là?
Et malgré le dégoût qui lui montait aux lèvres, il les posa sur ce front blême, tandis qu'elle, l'entourant de ses bras, jetait des baisers affolés sur le drap bleu de son dolman.
Elle reprit:
--Tu reviendras, dis, tu reviendras. Promets-moi que tu reviendras?
--Oui, je te le promets.
--Quand ça. Peux-tu jeudi?
--Oui, jeudi.
--Jeudi, deux heures.
--Oui, jeudi deux heures?
--Tu me le promets?
--Je te le promets.
--Adieu, mon chéri.
--Adieu.
Et il s'en alla, confus, sous les regards du dortoir, pliant sa haute taille pour se faire petit; et quand il fut dans la rue, il respira.
Le soir, ses camarades lui demandèrent:
--Eh bien! Irma?
Il répondit d'un ton gêné:
--Elle a eu une fluxion de poitrine, elle est bien mal.
Mais un petit lieutenant, flairant quelque chose à son air, alla aux informations et, le lendemain, quand le capitaine entra au mess, il fut accueilli par une décharge de rires et de plaisanteries. On se vengeait, enfin.
On apprit, en outre, qu'Irma avait fait une noce enragée avec l'état-major prussien, qu'elle avait parcouru le pays à cheval avec un colonel de hussards bleus et avec bien d'autres encore, et que, dans Rouen, on ne l'appelait plus que la «femme aux Prussiens».
Pendant huit jours le capitaine fut la victime du régiment. Il recevait, par la poste, des notes révélatrices des ordonnances, des indications de médecins spécialistes, même des médicaments dont la nature était inscrite sur le paquet.
Et le colonel, mis au courant, déclara d'un ton sévère:
--Eh bien, le capitaine avait là une jolie connaissance. Je lui en ferai mes compliments.
Au bout d'une douzaine de jours, il fut appelé par une nouvelle lettre d'Irma. Il la déchira avec rage, et ne répondit pas.
Huit jours plus tard, elle lui écrivit de nouveau qu'elle était tout à fait mal, et qu'elle voulait lui dire adieu.
Il ne répondit pas.
Après quelques jours encore, il reçut la visite de l'aumônier de l'hôpital.
La fille Irma Pavolin, à son lit de mort, le suppliait de venir.
Il n'osa pas refuser de suivre l'aumônier, mais il entra dans l'hôpital le cœur gonflé de rancune méchante, de vanité blessée, d'orgueil humilié.
Il ne la trouva guère changée et pensa qu'elle s'était moquée de lui.
--Qu'est-ce que tu me veux? dit-il.
--J'ai voulu te dire adieu. Il paraît que je suis tout à fait bas.
Il ne la crut pas.
--Écoute, tu me rends la risée du régiment, et je ne veux pas que ça continue.
Elle demanda:
--Qu'est-ce que je t'ai fait, moi?
Il s'irrita de n'avoir rien à répondre.
--Ne compte pas que je reviendrai ici pour me faire moquer de moi par tout le monde!
Elle le regarda de ses yeux éteints où s'allumait une colère, et elle répéta:
--Qu'est-ce que je t'ai fait, moi? Je n'ai pas été gentille avec toi, peut-être? Est-ce que je t'ai quelquefois demandé quelque chose? Sans toi, je serais restée avec M. Templier-Papon et je ne me trouverais pas ici aujourd'hui. Non, vois-tu, si quelqu'un a des reproches à me faire, ça n'est pas toi.
Il reprit, d'un ton vibrant:
--Je ne te fais pas de reproches, mais je ne peux pas continuer à venir te voir, parce que ta conduite avec les Prussiens a été la honte de toute la ville.
Elle s'assit, d'une secousse, dans son lit:
--Ma conduite avec les Prussiens? Mais quand je te dis qu'ils m'ont prise, et quand je te dis que, si je ne me suis pas soignée, c'est parce que j'ai voulu les empoisonner. Si j'avais voulu me guérir, ça n'était pas difficile, parbleu! mais je voulais les tuer, moi, et j'en ai tué, va!
Il restait debout:
--Dans tous les cas, c'est honteux, dit-il.
Elle eut une sorte d'étouffement, puis reprit:
--Qu'est-ce qui est honteux, de m'être fait mourir pour les exterminer, dis? Tu ne parlais pas comme ça quand tu venais chez moi, rue Jeanne-d'Arc? Ah! c'est honteux! Tu n'en aurais pas fait autant, toi, avec ta croix d'honneur! Je l'ai plus méritée que toi, vois-tu, plus que toi, et j'en ai tué plus que toi, des Prussiens!...
Il demeurait stupéfait devant elle, frémissant d'indignation.
--Ah! tais-toi... tu sais... tais-toi... parce que... ces choses-là... je ne permets pas... qu'on y touche...
Mais elle ne l'écoutait guère:
--Avec ça que vous leur avez fait bien du mal aux Prussiens! Ça serait-il arrivé si vous les aviez empêchés de venir à Rouen. Dis? C'est vous qui deviez les arrêter, entends-tu. Et je leur ai fait plus de mal que toi, moi, oui, plus de mal, puisque je vais mourir, tandis que tu te balades, toi, et que tu fais le beau pour enjôler les femmes...
Sur chaque lit une tête s'était dressée, et tous les yeux regardaient cet homme en uniforme qui bégayait:
--Tais-toi... tu sais... tais-toi...
Mais elle ne se taisait pas. Elle criait:
--Ah! oui, tu es un joli poseur. Je te connais, va. Je te connais. Je te dis que je leur ai fait plus de mal que toi, moi, et que j'en ai tué plus que tout ton régiment réuni... va donc... capon!
Il s'en allait, en effet, il fuyait, allongeant ses grandes jambes, passant entre les deux rangs de lits où s'agitaient les syphilitiques. Et il entendait la voix haletante, sifflante, d'Irma, qui le poursuivait:
--Plus que toi, oui, j'en ai tué plus que toi, plus que toi...
Il dégringola l'escalier quatre à quatre, et courut s'enfermer chez lui.
Le lendemain, il apprit qu'elle était morte.
_Le Lit 29_ a paru dans _le Gil-Blas_ du mardi 8 juillet 1884, sous la signature: MAUFRIGNEUSE.
LE PROTECTEUR.
IL n'aurait jamais rêvé une fortune si haute! Fils d'un huissier de province, Jean Marin était venu, comme tant d'autres, faire son droit au quartier latin. Dans les différentes brasseries qu'il avait successivement fréquentées, il était devenu l'ami de plusieurs étudiants bavards qui crachaient de la politique en buvant des bocks. Il s'éprit d'admiration pour eux et les suivit avec obstination, de café en café, payant même leurs consommations quand il avait de l'argent.
Puis il se fit avocat et plaida des causes qu'il perdit. Or, voilà qu'un matin, il apprit dans les feuilles qu'un de ses anciens camarades du quartier venait d'être nommé député.
Il fut de nouveau son chien fidèle, l'ami qui fait les corvées, les démarches, qu'on envoie chercher quand on a besoin de lui et avec qui on ne se gêne point. Mais il arriva par aventure parlementaire que le député devint ministre; six mois après Jean Marin était nommé conseiller d'État.
Il eut d'abord une crise d'orgueil à en perdre la tête. Il allait dans les rues pour le plaisir de se montrer comme si on eût pu deviner sa position rien qu'à le voir. Il trouvait le moyen de dire aux marchands chez qui il entrait, aux vendeurs de journaux, même aux cochers de fiacre, à propos des choses les plus insignifiantes:
--Moi qui suis conseiller d'État...
Puis il éprouva, naturellement, comme par suite de sa dignité, par nécessité professionnelle, par devoir d'homme puissant et généreux, un impérieux besoin de protéger. Il offrait son appui à tout le monde, en toute occasion, avec une inépuisable générosité.
Quand il rencontrait sur les boulevards une figure de connaissance, il s'avançait d'un air ravi, prenait les mains, s'informait de la santé, puis, sans attendre les questions, déclarait:
--Vous savez, moi, je suis conseiller d'État et tout à votre service. Si je puis vous être utile à quelque chose, usez de moi sans vous gêner. Dans ma position on a le bras long.
Et alors il entrait dans les cafés avec l'ami rencontré pour demander une plume, de l'encre et une feuille de papier à lettre--«une seule, garçon, c'est pour écrire une lettre de recommandation».
Et il en écrivait des lettres de recommandation, dix, vingt, cinquante par jour. Il en écrivait au café Américain, chez Bignon, chez Tortoni, à la Maison-Dorée, au café Riche, au Helder, au café Anglais, au Napolitain, partout, partout. Il en écrivait à tous les fonctionnaires de la République, depuis les juges de paix jusqu'aux ministres. Et il était heureux, tout à fait heureux.
Un matin comme il sortait de chez lui pour se rendre au Conseil d'État, la pluie se mit à tomber. Il hésita à prendre un fiacre, mais il n'en prit pas, et s'en fut à pied, par les rues.
L'averse devenait terrible, noyait les trottoirs, inondait la chaussée. M. Marin fut contraint de se réfugier sous une porte. Un vieux prêtre était déjà là, un vieux prêtre à cheveux blancs. Avant d'être conseiller d'État, M. Marin n'aimait point le clergé. Maintenant il le traitait avec considération depuis qu'un cardinal l'avait consulté poliment sur une affaire difficile. La pluie tombait en inondation, forçant les deux hommes à fuir jusqu'à la loge du concierge pour éviter les éclaboussures. M. Marin, qui éprouvait toujours la démangeaison de parler pour se faire valoir, déclara:
--Voici un bien vilain temps, monsieur l'abbé.
Le vieux prêtre s'inclina:
--Oh! oui, monsieur, c'est bien désagréable lorsqu'on ne vient à Paris que pour quelques jours.
--Ah! vous êtes de province?
--Oui, monsieur, je ne suis ici qu'en passant.
--En effet, c'est très désagréable d'avoir de la pluie pour quelques jours passés dans la capitale. Nous autres, fonctionnaires, qui demeurons ici toute l'année, nous n'y songeons guère.
L'abbé ne répondait pas. Il regardait la rue où l'averse tombait moins pressée. Et soudain, prenant une résolution, il releva sa soutane comme les femmes relèvent leurs robes pour passer les ruisseaux.
M. Marin le voyant partir, s'écria:
--Vous allez vous faire tremper, monsieur l'abbé. Attendez encore quelques instants, ça va cesser.
Le bonhomme indécis s'arrêta, puis il reprit:
--C'est que je suis très pressé. J'ai un rendez-vous urgent.
M. Marin semblait désolé.
--Mais vous allez être positivement traversé. Peut-on vous demander dans quel quartier vous allez?
Le curé paraissait hésiter, puis il prononça:
--Je vais du côté du Palais-Royal.
--Dans ce cas, si vous le permettez, monsieur l'abbé, je vais vous offrir l'abri de mon parapluie. Moi, je vais au Conseil d'État. Je suis conseiller d'État.
Le vieux prêtre leva le nez et regarda son voisin, puis déclara:
--Je vous remercie beaucoup, monsieur, j'accepte avec plaisir.
Alors M. Marin prit son bras et l'entraîna. Il le dirigeait, le surveillait, le conseillait:
--Prenez garde à ce ruisseau, monsieur l'abbé. Surtout méfiez-vous des roues des voitures; elles vous éclaboussent quelquefois des pieds à la tête. Faites attention aux parapluies des gens qui passent. Il n'y a rien de plus dangereux pour les yeux que le bout des baleines. Les femmes surtout sont insupportables; elles ne font attention à rien et vous plantent toujours en pleine figure les pointes de leurs ombrelles ou de leurs parapluies. Et jamais elles ne se dérangent pour personne. On dirait que la ville leur appartient. Elles règnent sur le trottoir et dans la rue. Je trouve, quant à moi, que leur éducation a été fort négligée.
Et M. Marin se mit à rire.
Le curé ne répondait pas. Il allait, un peu voûté, choisissant avec soin les places où il posait le pied pour ne crotter ni sa chaussure, ni sa soutane.
M. Marin reprit:
--C'est pour vous distraire un peu que vous venez à Paris, sans doute?
Le bonhomme répondit:
--Non, j'ai une affaire.
--Ah! Est-ce une affaire importante? Oserais-je vous demander de quoi il s'agit? Si je puis vous être utile, je me mets à votre disposition.
Le curé paraissait embarrassé. Il murmura:
--Oh! c'est une petite affaire personnelle. Une petite difficulté avec... avec mon évêque. Cela ne vous intéresserait pas. C'est une... une affaire d'ordre intérieur... de... de... matière ecclésiastique.
M. Marin s'empressa.
--Mais c'est justement le Conseil d'État qui règle ces choses-là. Dans ce cas, usez de moi.
--Oui, monsieur, c'est aussi au Conseil d'État que je vais. Vous êtes mille fois trop bon. J'ai à voir M. Lerepère et M. Savon, et aussi peut-être M. Petitpas.
M. Marin s'arrêta net.
--Mais ce sont mes amis, monsieur l'abbé, mes meilleurs amis, d'excellents collègues, des gens charmants. Je vais vous recommander à tous les trois, et chaudement. Comptez sur moi.
Le curé remercia, se confondit en excuses, balbutia mille actions de grâce.
M. Marin était ravi.
--Ah! vous pouvez vous vanter d'avoir une fière chance, monsieur l'abbé. Vous allez voir, vous allez voir que, grâce à moi, votre affaire ira comme sur des roulettes.
Ils arrivaient au Conseil d'État. M. Marin fit monter le prêtre dans son cabinet, lui offrit un siège, l'installa devant le feu, puis prit place lui-même devant la table, et se mit à écrire:
«Mon cher collègue, permettez-moi de vous recommander de la façon la plus chaude un vénérable ecclésiastique des plus dignes et des plus méritants, M. l'abbé...»
Il s'interrompit et demanda:
--Votre nom, s'il vous plaît?
--L'abbé Ceinture.
M. Marin se remit à écrire:
«M. l'abbé Ceinture, qui a besoin de vos bons offices pour une petite affaire dont il vous parlera.
«Je suis heureux de cette circonstance, qui me permet, mon cher collègue...»
Et il termina par les compliments d'usage.
Quand il eut écrit les trois lettres, il les remit à son protégé qui s'en alla après un nombre infini de protestations.
M. Marin accomplit sa besogne, rentra chez lui, passa la journée tranquillement, dormit en paix, se réveilla enchanté et se fit apporter les journaux.
Le premier qu'il ouvrit était une feuille radicale. Il lut:
«Notre clergé et nos fonctionnaires.
«Nous n'en finirons pas d'enregistrer les méfaits du clergé. Un certain prêtre, nommé Ceinture, convaincu d'avoir conspiré contre le gouvernement existant, accusé d'actes indignes que nous n'indiquerons même pas, soupçonné en outre d'être un ancien jésuite métamorphosé en simple prêtre, cassé par un évêque pour des motifs qu'on affirme inavouables, et appelé à Paris pour fournir des explications sur sa conduite, a trouvé un ardent défenseur dans le nommé Marin, conseiller d'État, qui n'a pas craint de donner à ce malfaiteur en soutane les lettres de recommandation les plus pressantes pour tous les fonctionnaires républicains ses collègues.
«Nous signalons l'attitude inqualifiable de ce conseiller d'État à l'attention du ministre...»
M. Marin se dressa d'un bond, s'habilla, courut chez son collègue Petitpas qui lui dit:
--Ah çà, vous êtes fou de me recommander ce vieux conspirateur.
Et M. Marin, éperdu, bégaya:
--Mais non... voyez-vous... j'ai été trompé... Il avait l'air si brave homme... il m'a joué... il m'a indignement joué. Je vous en prie, faites-le condamner sévèrement, très sévèrement. Je vais écrire. Dites-moi à qui il faut écrire pour le faire condamner. Je vais trouver le procureur général et l'archevêque de Paris, oui, l'archevêque...
Et s'asseyant brusquement devant le bureau de M. Petitpas, il écrivit:
«Monseigneur, j'ai l'honneur de porter à la connaissance de Votre Grandeur que je viens d'être victime des intrigues et des mensonges d'un certain abbé Ceinture, qui a surpris ma bonne foi.
«Trompé par les protestations de cet ecclésiastique, j'ai pu...»
Puis, quand il eut signé et cacheté sa lettre, il se tourna vers son collègue et déclara:
--Voyez-vous, mon cher ami, que cela vous soit un enseignement, ne recommandez jamais personne.
_Le Protecteur_ a paru dans _le Gil-Blas_ du mardi 5 février 1884.
BOMBARD.
SIMON Bombard la trouvait souvent mauvaise, la vie! Il était né avec une incroyable aptitude pour ne rien faire et avec un désir immodéré de ne point contrarier cette vocation. Tout effort moral ou physique, tout mouvement accompli pour une besogne lui paraissait au-dessus de ses forces. Aussitôt qu'il entendait parler d'une affaire sérieuse il devenait distrait, son esprit étant incapable d'une tension ou même d'une attention.
Fils d'un marchand de nouveautés de Caen, il se l'était coulée douce, comme on disait dans sa famille, jusqu'à l'âge de vingt-cinq ans.
Mais ses parents demeurant toujours plus près de la faillite que de la fortune, il souffrait horriblement de la pénurie d'argent.
Grand, gros, beau gars, avec des favoris roux, à la normande, le teint fleuri, l'œil bleu, bête et gai, le ventre apparent déjà, il s'habillait avec une élégance tapageuse de provincial en fête. Il riait, criait, gesticulait à tout propos, étalant sa bonne humeur orageuse avec une assurance de commis voyageur. Il considérait que la vie était faite uniquement pour bambocher et plaisanter, et sitôt qu'il lui fallait mettre un frein à sa joie braillarde, il tombait dans une sorte de somnolence hébétée, étant même incapable de tristesse.
Ses besoins d'argent le harcelant, il avait coutume de répéter une phrase devenue célèbre dans son entourage:
--Pour dix mille francs de rente, je me ferais bourreau.
Or, il allait chaque année passer quinze jours à Trouville. Il appelait ça «faire sa saison».
Il s'installait chez des cousins qui lui prêtaient une chambre, et, du jour de son arrivée au jour du départ, il se promenait sur les planches qui longent la grande plage de sable.
Il allait d'un pas assuré, les mains dans ses poches ou derrière le dos, toujours vêtu d'amples habits, de gilets clairs et de cravates voyantes, le chapeau sur l'oreille et un cigare d'un sou dans le coin de la bouche.
Il allait, frôlant les femmes élégantes, toisant les hommes en gaillard prêt à _se flanquer une tripotée_, et cherchant... cherchant... car il cherchait.
Il cherchait une femme, comptant sur sa figure, sur son physique. Il s'était dit:
--Que diable, dans le tas de celles qui viennent là, je finirai bien par trouver mon affaire. Et il cherchait avec un flair de chien de chasse, un flair de Normand, sûr qu'il la reconnaîtrait, rien qu'en l'apercevant, celle qui le ferait riche.
Ce fut un lundi matin qu'il murmura:
--Tiens--tiens--tiens.
Il faisait un temps superbe, un de ces temps jaunes et bleus du mois de juillet où on dirait qu'il pleut de la chaleur. La vaste plage couverte de monde, de toilettes, de couleurs, avait l'air d'un jardin de femmes; et les barques de pêche aux voiles brunes, presque immobiles sur l'eau bleue, qui les reflétait la tête en bas, semblaient dormir sous le grand soleil de dix heures. Elles restaient là, en face de la jetée de bois, les unes tout près, d'autres plus loin, d'autres très loin, sans remuer, comme accablées par une paresse de jour d'été, trop nonchalantes pour gagner la haute mer ou même pour rentrer au port. Et, là-bas, on apercevait vaguement, dans une brume, la côte du Havre portant à son sommet deux points blancs, les phares de Sainte-Adresse.
Il s'était dit:
--Tiens, tiens, tiens! en la rencontrant pour la troisième fois et en sentant sur lui son regard, son regard de femme mûre, expérimentée et hardie, qui s'offre.
Déjà il l'avait remarquée les jours précédents, car elle semblait aussi en quête de quelqu'un. C'était une Anglaise assez grande, un peu maigre, l'Anglaise audacieuse dont les voyages et les circonstances ont fait une espèce d'homme. Pas mal d'ailleurs, marchant sec, d'un pas court, vêtue simplement, sobrement, mais coiffée d'une façon drôle, comme elles se coiffent toutes. Elle avait les yeux assez beaux, les pommettes saillantes, un peu rouges, les dents trop longues, toujours au vent.
Quand il arriva près du port, il revint sur ses pas pour voir s'il la rencontrerait encore une fois. Il la rencontra et il lui jeta un coup d'œil enflammé, un coup d'œil qui disait:
--Me voilà.
Mais comment lui parler?
Il revint une cinquième fois, et comme il la voyait de nouveau arriver en face de lui, elle laissa tomber son ombrelle.
Il s'élança, la ramassa, et, la présentant:
--Permettez, madame...
Elle répondit:
--Aôh, vos êtes fort gracious.
Et ils se regardèrent. Ils ne savaient plus que dire. Elle avait rougi.
Alors, s'enhardissant, il prononça:
--En voilà du beau temps.
Elle murmura:
--Aôh, délicious!
Et ils restèrent encore en face l'un de l'autre, embarrassés, et ne songeant d'ailleurs à s'en aller ni l'un ni l'autre. Ce fut elle qui eut l'audace de demander:
--Vos été pour longtemps dans cette pays?
Il répondit en souriant:
--Oh! oui, tant que je voudrai!
Puis, brusquement, il proposa:
--Voulez-vous venir jusqu'à la jetée? c'est si joli par ces jours-là!
Elle dit simplement:
--Je volé bien.
Et ils s'en allèrent côte à côte, elle de son allure sèche et droite, lui de son allure balancée de dindon qui fait la roue.
Trois mois plus tard les notables commerçants de Caen recevaient, un matin, une grande lettre blanche qui disait:
_Monsieur et Madame Prosper Bombard ont l'honneur de vous faire part du mariage de Monsieur Simon Bombard, leur fils, avec Madame veuve Kate Robertson._
Et, sur l'autre page:
_Madame veuve Kate Robertson a l'honneur de vous faire part de son mariage avec Monsieur Simon Bombard._
Ils s'installèrent à Paris.
La fortune de la mariée s'élevait à quinze mille francs de rentes bien claires. Simon voulait quatre cents francs par mois pour sa cassette personnelle. Il dut prouver que sa tendresse méritait ce sacrifice; il le prouva avec facilité et obtint ce qu'il demandait.
Dans les premiers temps tout alla bien. Mme Bombard jeune n'était plus jeune, assurément, et sa fraîcheur avait subi des atteintes; mais elle avait une manière d'exiger les choses qui faisait qu'on ne pouvait les lui refuser.
Elle disait avec son accent anglais volontaire et grave:
--Oh Simon, nô allons nô coucher, qui faisait aller Simon vers le lit comme un chien à qui on ordonne «à la niche». Et elle savait vouloir en tout, de jour comme de nuit, d'une façon qui forçait les résistances.