Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 11
Part 2
--Tant mieux. Et tu aimes toujours la joie et les pommes de terre?
Je commençais à le trouver déplorablement commun. Je répondis néanmoins:
--Mais oui.
--Et les belles filles?
--Quant à ça, oui.
Il se mit à rire d'un bon rire satisfait:
--Tant mieux, tant mieux. Te rappelles-tu notre première farce à Bordeaux, quand nous avons été souper à l'estaminet Roupie. Hein, quelle noce?
Je me rappelais, en effet, cette noce; et ce souvenir m'égaya. D'autres faits me revinrent à la mémoire, d'autres encore, nous disions:
--Dis donc, et cette fois où nous avons enfermé le pion dans la cave du père Latoque?
Et il riait, tapait du poing sur la table, reprenait:
--Oui... oui... oui..., et te rappelles-tu la gueule du professeur de géographie, M. Marin, quand nous avons fait partir un pétard dans la mappemonde au moment où il pérorait sur les principaux volcans du globe.
Mais, brusquement, je lui demandai:
--Et toi, es-tu marié?
Il cria:
--Depuis dix ans, mon cher, et j'ai quatre enfants, des mioches étonnants. Mais tu les verras avec la mère.
Nous parlions fort; les voisins se retournaient pour nous considérer avec étonnement.
Tout à coup, mon ami regarda l'heure à sa montre, un chronomètre gros comme une citrouille, et il cria:
--Tonnerre, c'est embêtant, mais il faut que je te quitte; le soir, je ne suis pas libre.
Il se leva, me prit les deux mains, les secoua comme s'il voulait m'arracher les bras et prononça:
--A demain, midi, c'est entendu!
--C'est entendu.
Je passai la matinée à travailler chez le trésorier-payeur général. Il voulait me retenir à déjeuner, mais j'annonçai que j'avais rendez-vous chez un ami. Devant sortir, il m'accompagna.
Je lui demandai:
--Savez-vous où est la rue du Coq-qui-Chante?
Il répondit:
--Oui, c'est à cinq minutes d'ici. Comme je n'ai rien à faire, je vais vous conduire.
Et nous nous mîmes en route.
J'atteignis bientôt la rue cherchée. Elle était grande, assez belle, sur la limite de la ville et des champs. Je regardais les maisons et j'aperçus le 17. C'était une sorte d'hôtel avec un jardin derrière. La façade ornée de fresques à la mode italienne me parut de mauvais goût. On voyait des déesses penchant des urnes, d'autres dont un nuage cachait les beautés secrètes. Deux amours de pierre tenaient le numéro.
Je dis au trésorier-payeur général:
--C'est ici que je vais.
Et je tendis la main pour le quitter. Il fit un geste brusque et singulier, mais ne dit rien et serra la main que je lui présentais.
Je sonnai. Une bonne apparut. Je demandai:
--Monsieur Patience, s'il vous plaît.
Elle répondit:
--C'est ici, monsieur... C'est à lui-même que vous désirez parler?
--Mais, oui.
Le vestibule était également orné de peintures dues au pinceau de quelque artiste du lieu. Des Paul et des Virginie s'embrassaient sous des palmiers noyés dans une lumière rose. Une lanterne orientale et hideuse pendait au plafond. Plusieurs portes étaient masquées par des tentures éclatantes.
Mais ce qui me frappait surtout, c'était l'odeur. Une odeur écœurante et parfumée, rappelant la poudre de riz et la moisissure des caves. Une odeur indéfinissable dans une atmosphère lourde, accablante comme celle des étuves où l'on pétrit des corps humains. Je montai, derrière la bonne, un escalier de marbre que couvrait un tapis de genre oriental, et on m'introduisit dans un somptueux salon.
Resté seul, je regardai autour de moi.
La pièce était richement meublée, mais avec une prétention de parvenu polisson. Des gravures du siècle dernier, assez belles d'ailleurs, représentaient des femmes à haute coiffure poudrée, à moitié nues, surprises par des messieurs galants en des postures intéressantes. Une autre dame couchée en un grand lit ravagé batifolait du pied avec un petit chien noyé dans les draps; une autre résistait avec complaisance à son amant dont la main fuyait sous les jupes. Un dessin montrait quatre pieds dont les corps se devinaient cachés derrière un rideau. La vaste pièce, entourée de divans moelleux, était tout entière imprégnée de cette odeur énervante et fade qui m'avait déjà saisi. Quelque chose de suspect se dégageait des murs, des étoffes, du luxe exagéré, de tout.
Je m'approchai de la fenêtre pour regarder le jardin dont j'apercevais les arbres. Il était fort grand, ombragé, superbe. Un large chemin contournait un gazon où s'égrenait dans l'air un jet d'eau, entrait sous des massifs, en ressortait plus loin. Et tout à coup, là-bas, tout au fond, entre deux taillis d'arbustes, trois femmes apparurent. Elles marchaient lentement, se tenant par le bras, vêtues de longs peignoirs blancs ennuagés de dentelles. Deux étaient blondes, et l'autre brune. Elles rentrèrent aussitôt sous les arbres. Je demeurai saisi, ravi, devant cette courte et charmante apparition qui fit surgir en moi tout un monde poétique. Elles s'étaient montrées à peine, dans le jour qu'il fallait, dans ce cadre de feuilles, dans ce fond de parc secret et délicieux. J'avais revu, d'un seul coup, les belles dames de l'autre siècle errant sous les charmilles, ces belles dames dont les gravures galantes des murs rappelaient les légères amours. Et je pensais au temps heureux, fleuri, spirituel et tendre où les mœurs étaient si douces et les lèvres si faciles...
Une grosse voix me fit bondir sur place. Patience était entré, et, radieux, me tendit les mains.
Il me regarda au fond des yeux de l'air sournois qu'on prend pour les confidences amoureuses, et, d'un geste large et circulaire, d'un geste de Napoléon, il me montra son salon somptueux, son parc, les trois femmes qui repassaient au fond, puis, d'une voix triomphante où chantait l'orgueil:
--Et dire que j'ai commencé avec rien... ma femme et ma belle-sœur.
_L'Ami Patience_ a paru dans _le Gaulois_ du mardi 4 septembre 1883, sous le titre de _L'Ami_ et signé: MAUFRIGNEUSE.
LA DOT.
PERSONNE ne s'étonna du mariage de maître Simon Lebrument avec Mlle Jeanne Cordier. Maître Lebrument venait d'acheter l'étude de notaire de maître Papillon; il fallait, bien entendu, de l'argent pour la payer; et Mlle Jeanne Cordier avait trois cent mille francs liquides, en billets de banque et en titres au porteur.
Maître Lebrument était un beau garçon, qui avait du chic, un chic notaire, un chic province, mais enfin du chic, ce qui était rare à Boutigny-le-Rebours.
Mlle Cordier avait de la grâce et de la fraîcheur, de la grâce un peu gauche et de la fraîcheur un peu fagotée; mais c'était, en somme, une belle fille, désirable et fêtable.
La cérémonie d'épousailles mit tout Boutigny sens dessus dessous.
On admira fort les mariés, qui rentrèrent cacher leur bonheur au domicile conjugal, ayant résolu de faire tout simplement un petit voyage à Paris après quelques jours de tête-à-tête.
Il fut charmant ce tête-à-tête, maître Lebrument ayant su apporter dans ses premiers rapports avec sa femme une adresse, une délicatesse et un à-propos remarquables. Il avait pris pour devise: «Tout vient à point à qui sait attendre.» Il sut être en même temps patient et énergique. Le succès fut rapide et complet.
Au bout de quatre jours, Mme Lebrument adorait son mari. Elle ne pouvait plus se passer:, de lui, il fallait qu'elle l'eût tout le jour près d'elle pour le caresser, l'embrasser, lui tripoter les mains, la barbe, le nez, etc. Elle s'asseyait sur ses genoux, et, le prenant par les oreilles, elle disait: «Ouvre la bouche et ferme les yeux.» Il ouvrait la bouche avec confiance, fermait les yeux à moitié, et il recevait un bon baiser bien tendre, bien long, qui lui faisait passer de grands frissons dans le dos. Et à son tour il n'avait pas assez de caresses, pas assez de lèvres, pas assez de mains, pas assez de toute sa personne pour fêter sa femme du matin au soir et du soir au matin.
Une fois la première semaine écoulée, il dit à sa jeune compagne:
--Si tu veux, nous partirons pour Paris mardi prochain. Nous ferons comme les amoureux qui ne sont pas mariés, nous irons dans les restaurants, au théâtre, dans les cafés-concerts, partout, partout.
Elle sautait de joie.
--Oh! oui, oh! oui, allons-y le plus tôt possible.
Il reprit:
--Et puis, comme il ne faut rien oublier, préviens ton père de tenir ta dot toute prête; je l'emporterai avec nous et je payerai par la même occasion maître Papillon.
Elle prononça:
--Je le lui dirai demain matin.
Et il la saisit dans ses bras pour recommencer ce petit jeu de tendresse qu'elle aimait tant, depuis huit jours.
Le mardi suivant, le beau-père et la belle-mère accompagnèrent à la gare leur fille et leur gendre qui partaient pour la capitale.
Le beau-père disait:
--Je vous jure que c'est imprudent d'emporter tant d'argent dans votre portefeuille. Et le jeune notaire souriait.
--Ne vous inquiétez de rien, beau-papa, j'ai l'habitude de ces choses-là. Vous comprenez que, dans ma profession, il m'arrive quelquefois d'avoir près d'un million sur moi. De cette façon, au moins, nous évitons un tas de formalités et un tas de retards. Ne vous inquiétez de rien.
L'employé criait:
--Les voyageurs pour Paris en voiture!
Ils se précipitèrent dans un wagon où se trouvaient deux vieilles dames.
Lebrument murmura à l'oreille de sa femme:
--C'est ennuyeux, je ne pourrai pas fumer.
Elle répondit tout bas:
--Moi aussi, ça m'ennuie bien, mais ça n'est pas à cause de ton cigare.
Le train siffla et partit. Le trajet dura une heure, pendant laquelle ils ne dirent pas grand'chose, car les deux vieilles femmes ne dormaient point.
Dès qu'ils furent dans la cour de la gare Saint-Lazare, maître Lebrument dit à sa femme:
--Si tu veux, ma chérie, nous allons d'abord déjeuner au boulevard, puis nous reviendrons tranquillement chercher notre malle pour la porter à l'hôtel.
Elle y consentit tout de suite:
--Oh oui, allons déjeuner au restaurant. Est-ce loin?
Il reprit:
--Oui, un peu loin, mais nous allons prendre l'omnibus.
Elle s'étonna:
--Pourquoi ne prenons-nous pas un fiacre?
Il se mit à la gronder en souriant:
--C'est comme ça que tu es économe, un fiacre pour cinq minutes de route, six sous par minute, tu ne te priverais de rien.
--C'est vrai, dit-elle, un peu confuse.
Un gros omnibus passait, au trot des trois chevaux. Lebrument cria:
--Conducteur! eh! conducteur!
La lourde voiture s'arrêta. Et le jeune notaire, poussant sa femme, lui dit, très vite:
--Monte dans l'intérieur, moi je grimpe dessus pour fumer au moins une cigarette avant mon déjeuner.
Elle n'eut pas le temps de répondre; le conducteur, qui l'avait saisie par le bras pour l'aider à escalader le marchepied, la précipita dans sa voiture, et elle tomba, effarée, sur une banquette, regardant avec stupeur, par la vitre de derrière, les pieds de son mari qui grimpait sur l'impériale.
Et elle demeura immobile entre un gros monsieur qui sentait la pipe et une vieille femme qui sentait le chien.
Tous les autres voyageurs, alignés et muets,--un garçon épicier, une ouvrière, un sergent d'infanterie, un monsieur à lunettes d'or coiffé d'un chapeau de soie aux bords énormes et relevés comme des gouttières, deux dames à l'air important et grincheux, qui semblaient dire par leur attitude:--Nous sommes ici, mais nous valons mieux que ça,--deux bonnes sœurs, une fille en cheveux et un croque-mort,--avaient l'air d'une collection de caricatures, d'un musée des grotesques, d'une série de charges de la face humaine, semblables à ces rangées de pantins comiques qu'on abat, dans les foires, avec des balles.
Les cahots de la voiture ballottaient un peu leurs têtes, les secouaient, faisaient trembloter la peau flasque des joues; et, la trépidation des roues les abrutissant, ils semblaient idiots et endormis.
La jeune femme demeurait inerte:
--Pourquoi n'est-il pas venu avec moi? se disait-elle. Une tristesse vague l'oppressait. Il aurait bien pu, vraiment, se priver de cette cigarette.
Les bonnes sœurs firent signe d'arrêter, puis elles sortirent l'une devant l'autre, répandant une odeur fade de vieille jupe.
On repartit, puis on s'arrêta de nouveau. Et une cuisinière monta, rouge, essoufflée. Elle s'assit et posa sur ses genoux son panier aux provisions. Une forte senteur d'eau de vaisselle se répandit dans l'omnibus.
--C'est plus loin que je n'aurais cru, pensait Jeanne.
Le croque-mort s'en alla et fut remplacé par un cocher qui fleurait l'écurie. La fille en cheveux eut pour successeur un commissionnaire dont les pieds exhalaient le parfum de ses courses.
La notairesse se sentait mal à l'aise, écœurée, prête à pleurer sans savoir pourquoi.
D'autres personnes descendirent, d'autres montèrent. L'omnibus allait toujours par les interminables rues, s'arrêtait aux stations, se remettait en route.
--Comme c'est loin! se disait Jeanne. Pourvu qu'il n'ait pas eu une distraction, qu'il ne soit pas endormi! Il s'est bien fatigué depuis quelques jours.
Peu à peu tous les voyageurs s'en allaient. Elle resta seule, toute seule. Le conducteur cria:
--Vaugirard!
Comme elle ne bougeait point, il répéta:
--Vaugirard!
Elle le regarda, comprenant que ce mot s'adressait à elle, puisqu'elle n'avait plus de voisins. L'homme dit, pour la troisième fois:
--Vaugirard!
Alors elle demanda:
--Où sommes-nous?
Il répondit d'un ton bourru:
--Nous sommes à Vaugirard, parbleu, voilà vingt fois que je le crie.
--Est-ce loin du boulevard? dit-elle.
--Quel boulevard?
--Mais le boulevard des Italiens.
--Il y a beau temps qu'il est passé!
--Ah! Voulez-vous bien prévenir mon mari?
--Votre mari? Où ça?
--Mais sur l'impériale.
--Sur l'impériale! v'la longtemps qu'il n'y a plus personne.
Elle eut un geste de terreur.
--Comment ça? Ce n'est pas possible. Il est monté avec moi. Regardez-bien; il doit y être!
Le conducteur devenait grossier:
--Allons, la p'tite, assez causé, un homme de perdu, dix de retrouvés. Décanillez, c'est fini. Vous en trouverez un autre dans la rue.
Des larmes lui montaient aux yeux, elle insista:
--Mais, monsieur, vous vous trompez, je vous assure que vous vous trompez. Il avait un gros portefeuille sous le bras.
L'employé se mit à rire:
--Un gros portefeuille. Ah! oui, il est descendu à la Madeleine. C'est égal, il vous a bien lâchée, ah! ah! ah!...
La voiture s'était arrêtée. Elle en sortit, et regarda, malgré elle, d'un mouvement instinctif de l'œil, sur le toit de l'omnibus. Il était totalement désert.
Alors elle se mit à pleurer et tout haut, sans songer qu'on l'écoutait et qu'on la regardait, elle prononça:
--Qu'est-ce que je vais devenir?
L'inspecteur du bureau s'approcha:
--Qu'y a-t-il?
Le conducteur répondit d'un ton goguenard:
--C'est une dame que son époux a lâchée en route.
L'autre reprit:
--Bon, ce n'est rien, occupez-vous de votre service.
Et il tourna les talons.
Alors, elle se mit à marcher devant elle, trop effarée, trop affolée pour comprendre même ce qui lui arrivait. Où allait-elle aller? Qu'allait-elle faire? Que lui était-il arrivé à lui? D'où venaient une pareille erreur, un pareil oubli, une pareille méprise, une si incroyable distraction?
Elle avait deux francs dans sa poche. A qui s'adresser? Et, tout d'un coup, le souvenir lui vint de son cousin Barral, sous-chef de bureau à la marine.
Elle possédait juste de quoi payer la course du fiacre; elle se fit conduire chez lui. Et elle le rencontra comme il partait pour son ministère. Il portait, ainsi que Lebrument, un gros portefeuille sous le bras.
Elle s'élança de sa voiture.
--Henry! cria-t-elle.
Il s'arrêta stupéfait:
--Jeanne?... ici?... toute seule?... Que faites-vous, d'où venez-vous?
Elle balbutia, les yeux pleins de larmes.
--Mon mari s'est perdu tout à l'heure.
--Perdu, où ça?
--Sur un omnibus.
--Sur un omnibus?... Oh!...
Et elle lui conta en pleurant son aventure.
Il l'écoutait, réfléchissant. Il demanda:
--Ce matin, il avait la tête bien calme?
--Oui.
--Bon. Avait-il beaucoup d'argent sur lui?
--Oui, il portait ma dot.
--Votre dot?... tout entière?
--Tout entière... pour payer son étude tantôt.
--Eh bien, ma chère cousine, votre mari à l'heure qu'il est, doit filer sur la Belgique.
Elle ne comprenait pas encore. Elle bégayait.
--... Mon mari... vous dites?...
--Je dis qu'il a raflé votre... votre capital... et voilà tout.
Elle restait debout, suffoquée, murmurant:
--Alors c'est... c'est... c'est un misérable!...
Puis, défaillant d'émotion, elle tomba sur le gilet de son cousin, en sanglotant.
Comme on s'arrêtait pour les regarder, il la poussa, tout doucement, sous l'entrée de sa maison, et, la soutenant par la taille, il lui fit monter son escalier, et comme sa bonne interdite ouvrait la porte, il commanda:
--Sophie, courez au restaurant chercher un déjeuner pour deux personnes. Je n'irai pas au ministère aujourd'hui.
_La Dot_ a paru dans _le Gil-Blas_ du mardi 9 septembre 1884.
L'HOMME-FILLE.
COMBIEN de fois entendons-nous dire: «Il est charmant cet homme, mais c'est une fille, une vraie fille.»
On veut parler de l'homme-fille, la peste de notre pays.
Car nous sommes tous, en France, des hommes-filles, c'est-à-dire changeants, fantasques, innocemment perfides, sans suite dans les convictions ni dans la volonté, violents et faibles comme des femmes.
Mais le plus irritant des hommes-filles, est assurément le Parisien et le boulevardier, dont les apparences d'intelligence sont plus marquées et qui assemble en lui, exagérés par son tempérament d'homme, toutes les séductions et tous les défauts des charmantes drôlesses.
Notre Chambre des députés est peuplée d'hommes-filles. Ils y forment le grand parti des opportunistes aimables qu'on pourrait appeler «les charmeurs». Ce sont ceux qui gouvernent avec des paroles douces et des promesses trompeuses, qui savent serrer les mains de façon à s'attacher les cœurs, dire «mon cher ami» d'une certaine manière délicate aux gens qu'ils connaissent le moins, changer d'opinion sans même s'en douter, s'exalter pour toute idée nouvelle, être sincères dans leurs croyances de girouettes, se laisser tromper comme ils trompent eux-mêmes, ne plus se souvenir le lendemain de ce qu'ils affirmaient la veille.
Les journaux sont pleins d'hommes-filles. C'est peut-être là qu'on en trouve le plus, mais c'est là aussi qu'ils sont le plus nécessaires. Il faut excepter quelques organes comme _les Débats_ ou _la Gazette de France_.
Certes, tout bon journaliste doit être un peu fille, c'est-à-dire aux ordres du public, souple à suivre inconsciemment les nuances de l'opinion courante, ondoyant et divers, sceptique et crédule, méchant et dévoué, blagueur et Prudhomme, enthousiaste et ironique, et toujours convaincu sans croire à rien.
Les étrangers, nos anti-types comme disait Mme Abel, les Anglais tenaces et les lourds Allemands, nous considèrent et nous considéreront jusqu'à la fin des siècles, avec un certain étonnement mêlé de mépris. Ils nous traitent de légers. Ce n'est pas cela, nous sommes des filles. Et voilà pourquoi on nous aime malgré nos défauts, pourquoi on revient à nous malgré le mal qu'on dit de nous; ce sont des querelles d'amour!...
L'homme-fille, tel qu'on le rencontre dans le monde, est si charmant qu'il vous capte en une causerie de cinq minutes. Son sourire semble fait pour vous; on ne peut penser que sa voix n'ait point à votre intention des intonations particulièrement aimables. Quand il vous quitte, on croit le connaître depuis vingt ans. On est tout disposé à lui prêter de l'argent, s'il vous en demande. Il vous a séduit comme une femme.
S'il a pour vous des procédés douteux, on ne peut lui garder rancune, tant il est gentil quand on le revoit! S'excuse-t-il? On a envie de lui demander pardon! Ment-il? On ne peut le croire! Vous berne-t-il indéfiniment par des promesses toujours fausses? On lui sait gré de ses promesses seules autant que s'il avait remué le monde pour vous rendre service.
Quand il admire quelque chose, il s'extasie avec des expressions tellement senties qu'il vous jette à l'âme ses convictions. Il a adoré Victor Hugo qu'il traite aujourd'hui de bédole. Il se serait battu pour Zola qu'il abandonne pour Barbey d'Aurevilly. Et quand il admire, il n'admet point les restrictions; et il vous souffletterait pour un mot; mais quand il se met à mépriser, il ne connaît plus de bornes dans son dédain et n'accepte pas qu'on proteste.
En somme, il ne comprend rien.
Écoutez causer deux filles: «Alors tu es fâchée avec Julia?»--«Je te crois, je lui ai flanqué ma main par la figure.»--«Qu'est-ce qu'elle t'avait fait?»--«Elle avait dit à Pauline que je battais la dèche treize mois sur douze. Et Pauline l'a redit à Gontran. Tu comprends?»--«Vous habitiez ensemble, rue Clauzel?»--«Nous avons habité ensemble voilà quatre ans, rue Bréda; puis, nous nous sommes fâchées pour une paire de bas qu'elle prétendait que j'avais mis--c'était pas vrai--des bas de soie qu'elle avait achetés chez la mère Martin. Alors j'y ai fichu une tripotée. Et elle m'a quittée là-dessus. Je l'ai retrouvée voilà six mois et elle m'avait demandé de venir chez elle, vu qu'elle avait loué une boîte deux fois trop grande.»
On n'entend pas le reste, on passe.
Mais comme on va le dimanche suivant à Saint-Germain, deux jeunes femmes montent dans le même wagon. On en reconnaît une tout de suite, l'ennemie de Julia--L'autre?... C'est Julia!
Et ce sont des mamours, des tendresses, des projets. «Dis donc, Julia.--Écoute, Julia, etc.»
L'homme-fille a des amitiés de cette nature. Pendant trois mois il ne peut quitter son vieux Jacques, son cher Jacques. Il n'y a que Jacques au monde. Lui seul a de l'esprit, du bon sens, du talent. Lui seul est quelqu'un dans Paris. On les rencontre partout ensemble, ils dînent ensemble, vont ensemble par les rues, et chaque soir se reconduisent dix fois de la porte de l'un à la porte de l'autre sans se décider à la séparation.
Trois mois plus tard, si on parle de Jacques.
«En voilà une crapule, une rosse, un gredin. J'ai appris à le connaître, allez.--Et pas même honnête, et mal élevé, etc., etc.»
Encore trois mois après, et ils logent ensemble; mais un matin on apprend qu'ils se sont battus en duel, puis embrassés, en pleurant, sur le terrain.
Ils sont, au demeurant, les meilleurs amis du monde, fâchés à mort la moitié de l'année, se calomniant et se chérissant tour à tour, à profusion, se serrant les mains à se briser les os et prêts à se crever le ventre pour un mot mal entendu.
Car les relations des hommes-filles sont incertaines, leur humeur est à secousses, leur exaltation à surprises, leur tendresse à volte-face, leur enthousiasme à éclipses. Un jour, ils vous chérissent, le lendemain ils vous regardent à peine, parce qu'ils ont, en somme, une nature de filles, un charme de filles, un tempérament de filles; et que tous leurs sentiments ressemblent à l'amour des filles.
Ils traitent leurs amis comme les drôlesses leurs petits chiens.
C'est le petit toutou adoré qu'on embrasse éperdument, qu'on nourrit de sucre, qu'on couche sur l'oreiller du lit, mais qu'on jettera aussitôt par la fenêtre dans un mouvement d'impatience, qu'on fait tourner comme une fronde en le tenant par la queue, qu'on serre dans ses bras à l'étrangler et qu'on plonge, sans raison, dans un seau d'eau froide.
Aussi quel étrange spectacle, que les tendresses d'une vraie fille et d'un homme-fille. Il la bat et elle le griffe, ils s'exècrent, ne peuvent se voir et ne peuvent se quitter accrochés l'un à l'autre par on ne sait quels liens mystérieux du cœur. Elle le trompe et il le sait, sanglote et pardonne. Il accepte le lit que paye un autre et se croit, de bonne foi, irréprochable. Il la méprise et l'adore sans distinguer qu'elle aurait le droit de lui rendre son mépris. Ils souffrent tous deux atrocement l'un par l'autre sans pouvoir se désunir; ils se jettent du matin au soir à la tête des hottées d'injures et de reproches, des accusations abominables, puis énervés à l'excès, vibrants de rage et de haine, ils tombent aux bras l'un de l'autre et s'étreignent éperdument, mêlant leurs bouches frémissantes et leurs âmes de drôlesses.