Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 10
Part 8
Quand il eut examiné la jeune femme il déclara: «Ça y est, bravo!»
Et il écrivit sur une feuille de papier: «Je soussigné, docteur en médecine de la Faculté de Paris, certifie que Madame Léopold Lesable, née Cachelin, présente tous les symptômes d'une grossesse datant de trois mois environ.»
Puis, se tournant vers Lesable: «Et vous? Cette poitrine, et ce cœur?» Il l'ausculta et le trouva tout à fait guéri.
Ils repartirent, heureux et joyeux, bras à bras, d'un pied léger. Mais en route, Léopold eut une idée: «Tu ferais peut-être bien, avant d'aller chez le notaire, de passer une ou deux serviettes dans la ceinture, ça tirera l'œil et ça vaudra mieux. Il ne croira pas que nous voulons gagner du temps.»
Ils rentrèrent donc, et il déshabilla lui-même sa femme pour lui ajuster un flanc trompeur. Dix fois de suite il changea les serviettes de place, et il s'éloignait de quelques pas afin de constater l'effet, cherchant à obtenir une vraisemblance absolue.
Lorsqu'il fut content du résultat, ils repartirent, et dans la rue il semblait fier de promener ce ventre en bosse qui attestait sa virilité.
Le notaire les reçut avec bienveillance. Puis il écouta leur explication, parcourut de l'œil le certificat, et comme Lesable insistait: «Du reste, monsieur, il suffit de la voir une seconde», il jeta un regard convaincu sur la taille épaisse et pointue de la jeune femme.
Ils attendaient, anxieux; l'homme de loi déclara: «Parfaitement. Que l'enfant soit né ou à naître, il existe, et il vit. Donc, nous surseoirons à l'exécution du testament jusqu'à l'accouchement de madame.»
En sortant de l'étude, ils s'embrassèrent dans l'escalier, tant leur joie était véhémente.
VII
Depuis cette heureuse découverte, les trois parents vivaient dans une union parfaite. Ils étaient d'humeur gaie, égale et douce. Cachelin avait retrouvé toute son ancienne jovialité, et Cora accablait de soins son mari. Lesable aussi semblait un autre homme, toujours content, et bon enfant comme jamais il ne l'avait été.
Maze venait moins souvent et semblait, à présent, mal à son aise dans la famille; on le recevait toujours bien, avec plus de froideur cependant, car le bonheur est égoïste et se passe des étrangers.
Cachelin lui-même paraissait éprouver une certaine hostilité secrète contre le beau commis qu'il avait, quelques mois plus tôt, introduit avec empressement dans le ménage. Ce fut lui qui annonça à cet ami la grossesse de Coralie. Il la lui dit brusquement: «Vous savez, ma fille est enceinte!»
Maze, jouant la surprise, répliqua: «Ah bah! vous devez être bien heureux.»
Cachelin répondit: «Parbleu!» et remarqua que son collègue, au contraire, ne paraissait point enchanté. Les hommes n'aiment guère voir en cet état, que ce soit ou non par leur faute, les femmes dont ils sont les fidèles.
Tous les dimanches, cependant, Maze continuait à dîner dans la maison. Mais les soirées devenaient pénibles à passer ensemble, bien qu'aucun désaccord grave n'eût surgi; et cet étrange embarras grandissait de semaine en semaine. Un soir même, comme il venait de sortir, Cachelin déclara d'un air furieux: «En voilà un qui commence à m'embêter!»
Et Lesable répondit: «Le fait est qu'il ne gagne pas à être beaucoup connu.» Cora avait baissé les yeux. Elle ne donna pas son avis. Elle semblait toujours gênée en face du grand Maze qui, de son côté, paraissait presque honteux près d'elle, ne la regardait plus en souriant comme jadis, n'offrait plus de soirées au théâtre, et semblait porter, ainsi qu'un fardeau nécessaire, cette intimité naguère si cordiale.
Mais un jeudi, à l'heure du dîner, quand son mari rentra du bureau, Cora lui baisa les favoris avec plus de câlinerie que de coutume, et elle lui murmura dans l'oreille:
--«Tu vas peut-être me gronder?
--«Pourquoi ça?
--«C'est que... M. Maze est venu pour me voir tantôt. Et moi, comme je ne veux pas qu'on jase sur mon compte, je l'ai prié de ne jamais se présenter quand tu ne serais pas là. Il a paru un peu froissé!»
Lesable, surpris, demanda:
--«Eh bien! qu'est-ce qu'il a dit?
--«Oh! il n'a pas dit grand'chose, seulement cela ne m'a pas plu tout de même, et je l'ai prié alors de cesser complètement ses visites. Tu sais bien que c'est papa et toi qui l'aviez amené ici, moi je n'y suis pour rien. Aussi, je craignais de te mécontenter en lui fermant la porte.»
Une joie reconnaissante entrait dans le cœur de son mari:
«Tu as bien fait, très bien fait. Et même je t'en remercie.»
Elle reprit, pour bien établir la situation des deux hommes, qu'elle avait réglée d'avance: «Au bureau, tu feras semblant de ne rien savoir, et tu lui parleras comme par le passé: seulement il ne viendra plus ici.»
Et Lesable, prenant avec tendresse sa femme dans ses bras, la bécota longtemps sur les yeux et sur les joues. Il répétait: «Tu es un ange!... tu es un ange!» Et il sentait contre son ventre la bosse de l'enfant déjà fort.
VIII
Rien de nouveau ne survint jusqu'au terme de la grossesse.
Cora accoucha d'une fille dans les derniers jours de septembre. Elle fut appelée Désirée; mais, comme on voulait faire un baptême solennel, on décida qu'il n'aurait lieu que l'été suivant, dans la propriété qu'ils allaient acheter.
Ils la choisirent à Asnières, sur le coteau qui domine la Seine.
De grands événements s'étaient accomplis pendant l'hiver. Aussitôt l'héritage acquis, Cachelin avait réclamé sa retraite, qui fut aussitôt liquidée, et il avait quitté le bureau. Il occupait ses loisirs à découper, au moyen d'une fine scie mécanique, des couvercles de boîtes à cigares. Il en faisait des horloges, des coffrets, des jardinières, toutes sortes de petits meubles étranges. Il se passionnait pour cette besogne, dont le goût lui était venu en apercevant un marchand ambulant travailler ainsi ces plaques de bois, sur l'avenue de l'Opéra. Et il fallait que tout le monde admirât chaque jour ses dessins nouveaux, d'une complication savante et puérile.
Lui-même, émerveillé devant son œuvre, répétait sans cesse: «C'est étonnant ce qu'on arrive à faire!»
Le sous-chef, M. Rabot, étant mort enfin, Lesable remplissait les fonctions de sa charge, bien qu'il n'en reçût pas le titre, car il n'avait point le temps de grade nécessaire depuis sa dernière nomination.
Cora était devenue tout de suite une femme différente, plus réservée, plus élégante, ayant compris, deviné, flairé toutes les transformations qu'impose la fortune.
Elle fit, à l'occasion du jour de l'an, une visite à l'épouse du chef, grosse personne restée provinciale après trente-cinq ans de séjour à Paris, et elle mit tant de grâce et de séduction à la prier d'être la marraine de son enfant, que Mme Torchebeuf accepta. Le grand-père Cachelin fut parrain.
La cérémonie eut lieu un dimanche éclatant de juin. Tout le bureau était convié, sauf le beau Maze, qu'on ne voyait plus.
A neuf heures, Lesable attendait devant la gare le train de Paris, tandis qu'un groom en livrée à gros boutons dorés tenait par la bride un poney dodu devant un panier tout neuf.
La machine au loin siffla, puis apparut, traînant son chapelet de voitures d'où s'échappa un flot de voyageurs.
M. Torchebeuf sortit d'un wagon de première classe, avec sa femme en toilette éclatante, tandis que d'un wagon de deuxième, Pitolet et Boissel descendaient. On n'avait point osé inviter le père Savon, mais il était entendu qu'on le rencontrerait par hasard, dans l'après-midi, et qu'on l'amènerait dîner avec l'assentiment du chef.
Lesable s'élança au-devant de son supérieur, qui s'avançait tout petit dans sa redingote fleurie par sa grande décoration pareille à une rose rouge épanouie. Son crâne énorme, surmonté d'un chapeau à larges ailes, écrasait son corps chétif, lui donnait un aspect de phénomène; et sa femme, en se haussant un rien sur la pointe des pieds, pouvait regarder sans peine par-dessus sa tête.
Léopold, radieux, s'inclinait, remerciait. Il les fit monter dans le panier, puis courant vers ses deux collègues qui s'en venaient modestement derrière, il leur serra les mains en s'excusant de ne les pouvoir porter aussi dans sa voiture trop petite: «Suivez le quai, vous arriverez devant ma porte: Villa Désirée, la quatrième après le tournant. Dépêchez-vous.»
Et, montant dans sa voiture, il saisit les guides et partit, tandis que le groom sautait lestement sur le petit siège de derrière.
La cérémonie eut lieu dans les meilleures conditions. Puis on rentra pour déjeuner. Chacun, sous sa serviette, trouva un cadeau proportionné à l'importance de l'invité. La marraine eut un bracelet d'or massif, son mari une épingle de cravate en rubis, Boissel un portefeuille en cuir de Russie, et Pitolet une superbe pipe d'écume. C'était Désirée, disait-on, qui offrait ces présents à ses nouveaux amis.
Mme Torchebeuf, rouge de confusion et de plaisir, mit à son gros bras le cercle brillant, et comme le chef avait une mince cravate noire qui ne pouvait porter l'épingle, il piqua le bijou sur le revers de sa redingote, au-dessous de la Légion d'honneur, comme autre croix d'ordre inférieur.
Par la fenêtre, on découvrait un grand ruban de rivière, montant vers Suresnes, le long des berges plantées d'arbres. Le soleil tombait en pluie sur l'eau, en faisait un fleuve de feu. Le commencement du repas fut grave, rendu sérieux par la présence de M. et Mme Torchebeuf. Puis on s'égaya. Cachelin lâchait des plaisanteries de poids, qu'il se sentait permises, étant riche; et on riait.
De Pitolet ou de Boissel, elles auraient certainement choqué.
Au dessert, il fallut apporter l'enfant, que chaque convive embrassa. Noyé dans une neige de dentelles, il regardait ces gens de ses yeux bleus, troubles et sans pensée, et il tournait un peu sa tête bouffie où semblait s'éveiller un commencement d'attention.
Pitolet, au milieu du bruit des voix, glissa dans l'oreille de son voisin Boissel: «Elle a l'air d'une petite Mazette.»
Le mot courut au ministère, le lendemain.
Cependant, deux heures venaient de sonner; on avait bu les liqueurs, et Cachelin proposa de visiter la propriété, puis d'aller faire un tour au bord de la Seine.
Les convives, en procession, circulèrent de pièce en pièce, depuis la cave jusqu'au grenier, puis ils parcoururent le jardin, d'arbre en arbre, de plante en plante, puis on se divisa en deux bandes pour la promenade.
Cachelin, un peu gêné près des dames, entraîna Boissel et Pitolet dans les cafés de la rive, tandis que Mmes Torchebeuf et Lesable, avec leurs maris, remonteraient sur l'autre berge, des femmes honnêtes ne pouvant se mêler au monde débraillé du dimanche.
Elles allaient avec lenteur, sur le chemin de halage, suivies des deux hommes qui causaient gravement du bureau.
Sur le fleuve, des yoles passaient, enlevées à longs coups d'aviron par des gaillards aux bras nus dont les muscles roulaient sous la chair brûlée. Les canotières, allongées sur des peaux de bêtes noires ou blanches, gouvernaient la barre, engourdies sous le soleil, tenant ouvertes sur leur tête, comme des fleurs énormes flottant sur l'eau, des ombrelles de soie rouge, jaune ou bleue. Des cris volaient d'une barque à l'autre, des appels et des engueulades; et un bruit lointain de voix humaines, confus et continu, indiquait, là-bas, la foule grouillante des jours de fête.
Des files de pêcheurs à la ligne restaient immobiles, tout le long de la rivière; tandis que des nageurs presque nus, debout dans de lourdes embarcations de pêcheurs, piquaient des têtes, remontaient sur leurs bateaux et ressautaient dans le courant.
Mme Torchebeuf, surprise, regardait. Cora lui dit: «C'est ainsi tous les dimanches. Cela me gâte ce charmant pays.»
Un canot venait doucement. Deux femmes, ramant, traînaient deux gaillards couchés au fond. Une d'elles cria vers la berge: «Ohé! ohé! les femmes honnêtes! J'ai un homme à vendre, pas cher, voulez-vous?»
Cora, se détournant avec mépris, passa son bras sous celui de son invitée: «On ne peut même rester ici, allons-nous-en. Comme ces créatures sont infâmes!»
Et elles repartirent. M. Torchebeuf disait à Lesable: «C'est entendu pour le 1er janvier. Le directeur me l'a formellement promis.»
Et Lesable répondait: «Je ne sais comment vous remercier, mon cher maître.»
En rentrant, ils trouvèrent Cachelin, Pitolet et Boissel riant aux larmes et portant presque le père Savon, trouvé sur la berge avec une cocotte, affirmaient-ils par plaisanterie.
Le vieux, effaré, répétait: «Ça n'est pas vrai; non, ça n'est pas vrai. Ça n'est pas bien, de dire ça, monsieur Cachelin, ça n'est pas bien.»
Et Cachelin, suffoquant, criait: «Ah! vieux farceur! Tu l'appelais: «Ma petite plume d'oie chérie.» Ah! nous le tenons, le polisson!»
Ces dames elles-mêmes se mirent à rire, tant le bonhomme semblait éperdu.
Cachelin reprit: «Si monsieur Torchebeuf le permet, nous allons le garder prisonnier pour sa peine, et il dînera avec nous?»
Le chef consentit avec bienveillance. Et on continua à rire sur la dame abandonnée par le vieux qui protestait toujours, désolé de cette mauvaise farce.
Ce fut là, jusqu'au soir, un sujet à mots d'esprit inépuisable, qui prêta même à des grivoiseries.
Cora et Mme Torchebeuf, assises sous la tente sur le perron, regardaient les reflets du couchant. Le soleil jetait dans les feuilles une poussière de pourpre. Aucun souffle ne remuait les branches; une paix sereine, infinie, tombait du ciel flamboyant et calme.
Quelques bateaux passaient encore, plus lents, rentrant au garage.
Cora demanda: «Il paraît que ce pauvre M. Savon a épousé une gueuse?»
Mme Torchebeuf, au courant de toutes les choses du bureau, répondit: «Oui, une orpheline beaucoup trop jeune, qui l'a trompé avec un mauvais sujet et qui a fini par s'enfuir avec lui.» Puis la grosse dame ajouta: «Je dis que c'était un mauvais sujet, je n'en sais rien. On prétend qu'ils s'aimaient beaucoup. Dans tous les cas, le père Savon n'est point séduisant.»
Mme Lesable reprit gravement: «Cela n'excuse rien. Le pauvre homme est bien à plaindre. Notre voisin d'à côté, M. Barbou, est dans le même cas. Sa femme s'est éprise d'une sorte de peintre qui passait les étés ici et elle est partie avec lui à l'étranger. Je ne comprends pas qu'une femme tombe jusque-là. A mon avis, il devrait y avoir un châtiment spécial pour de pareilles misérables qui apportent la honte dans une famille.»
Au bout de l'allée, la nourrice apparut, portant Désirée dans ses dentelles. L'enfant venait vers les deux dames, toute rose dans la nuée d'or rouge du soir. Elle regardait le ciel de feu de ce même œil pâle, étonné et vague qu'elle promenait sur les visages.
Tous les hommes, qui causaient plus loin, se rapprochèrent; et Cachelin, saisissant sa petite-fille, l'éleva au bout de ses bras comme s'il eût voulu la porter dans le firmament. Elle se profilait sur le fond brillant de l'horizon avec sa longue robe blanche qui tombait jusqu'à terre.
Et le grand-père s'écria: «Voilà ce qu'il y a de meilleur au monde, n'est-ce pas, père Savon?»
Et le vieux ne répondit pas, n'ayant rien à dire, ou, peut-être, pensant trop de choses.
Un domestique ouvrit la porte du perron, en annonçant: «Madame est servie!»
NOTE.
_L'Héritage_ a paru dans _la Vie militaire_, mars et avril 1884.
Voir à l'Appendice la nouvelle intitulée: _Un Million_, où l'on trouvera l'idée première de _L'Héritage_.
DENIS.
_A Léon Chapron._
I
MONSIEUR Marambot ouvrit la lettre que lui remettait Denis, son serviteur, et il sourit.
Denis, depuis vingt ans dans la maison, petit homme trapu et jovial, qu'on citait dans toute la contrée comme le modèle des domestiques, demanda:
--Monsieur est content, monsieur a reçu une bonne nouvelle?
M. Marambot n'était pas riche. Ancien pharmacien de village, célibataire, il vivait d'un petit revenu acquis avec peine en vendant des drogues aux paysans. Il répondit:
--Oui, mon garçon. Le père Malois recule devant le procès dont je le menace; je recevrai demain mon argent. Cinq mille francs ne font pas de mal dans la caisse d'un vieux garçon.
Et M. Marambot se frottait les mains. C'était un homme d'un caractère résigné, plutôt triste que gai, incapable d'un effort prolongé, nonchalant dans ses affaires.
Il aurait pu certainement gagner une aisance plus considérable en profitant du décès de confrères établis en des centres importants, pour aller occuper leur place et prendre leur clientèle. Mais l'ennui de déménager, et la pensée de toutes les démarches qu'il lui faudrait accomplir, l'avaient sans cesse retenu; et il se contentait de dire après deux jours de réflexion:
--Bast! ce sera pour la prochaine fois. Je ne perds rien à attendre. Je trouverai mieux peut-être.
Denis, au contraire, poussait son maître aux entreprises. D'un caractère actif, il répétait sans cesse:
--Oh! moi, si j'avais eu le premier capital, j'aurais fait fortune. Seulement mille francs, et je tenais mon affaire.
M. Marambot souriait sans répondre et sortait dans son petit jardin, où il se promenait, les mains derrière le dos, en rêvassant.
Denis, tout le jour, chanta comme un homme en joie, des refrains et des rondes du pays. Il montra même une activité inusitée, car il nettoya les carreaux de toute la maison, essuyant le verre avec ardeur, en entonnant à plein gosier ses couplets.
M. Marambot, étonné de son zèle, lui dit à plusieurs reprises, en souriant:
--Si tu travailles comme ça, mon garçon, tu ne garderas rien à faire pour demain.
Le lendemain, vers neuf heures du matin, le facteur remit à Denis quatre lettres pour son maître, dont une très lourde. M. Marambot s'enferma aussitôt dans sa chambre jusqu'au milieu de l'après-midi. Il confia alors à son domestique quatre enveloppes pour la poste. Une d'elles était adressée à M. Malois, c'était sans doute un reçu de l'argent.
Denis ne posa point de questions à son maître; il parut aussi triste et sombre ce jour-là, qu'il avait été joyeux la veille.
La nuit vint. M. Marambot se coucha à son heure ordinaire et s'endormit.
Il fut réveillé par un bruit singulier. Il s'assit aussitôt dans son lit et écouta. Mais brusquement sa porte s'ouvrit, et Denis parut sur le seuil, tenant une bougie d'une main, un couteau de cuisine de l'autre, avec de gros yeux fixes, la lèvre et les joues contractées comme celles des gens qu'agite une horrible émotion, et si pâle qu'il semblait un revenant.
M. Marambot, interdit, le crut devenu somnambule, et il allait se lever pour courir au-devant de lui, quand le domestique souffla la bougie en se ruant vers le lit. Son maître tendit les mains en avant pour recevoir le choc qui le renversa sur le dos; et il cherchait à saisir les bras de son domestique qu'il pensait maintenant atteint de folie, afin de parer les coups précipités qu'il lui portait.
Il fut atteint une première fois à l'épaule par le couteau, une seconde fois au front, une troisième fois à la poitrine. Il se débattait éperdument, agitant ses mains dans l'obscurité, lançant aussi des coups de pied et criant:
--Denis! Denis! es-tu fou, voyons, Denis!
Mais l'autre, haletant, s'acharnait, frappait toujours, repoussé tantôt d'un coup de pied, tantôt d'un coup de poing, et revenant furieusement. M. Marambot fut encore blessé deux fois à la jambe et une fois au ventre. Mais soudain une pensée rapide lui traversa l'esprit et il se mit à crier:
--Finis donc, finis donc, Denis, je n'ai pas reçu mon argent.
L'homme aussitôt s'arrêta; et son maître entendait, dans l'obscurité, sa respiration sifflante.
M. Marambot reprit aussitôt:
--Je n'ai rien reçu. M. Malois se dédit, le procès va avoir lieu; c'est pour ça que tu as porté les lettres à la poste. Lis plutôt celles qui sont sur mon secrétaire.
Et, d'un dernier effort, il saisit les allumettes sur sa table de nuit et alluma sa bougie.
Il était couvert de sang. Des jets brûlants avaient éclaboussé le mur. Les draps, les rideaux, tout était rouge. Denis, sanglant aussi des pieds à la tête, se tenait debout au milieu de la chambre.
Quand il vit cela, M. Marambot se crut mort, et il perdit connaissance.
Il se ranima au point du jour. Il fut quelque temps avant de reprendre ses sens, de comprendre, de se rappeler. Mais soudain le souvenir de l'attentat et de ses blessures lui revint, et une peur si véhémente l'envahit, qu'il ferma les yeux pour ne rien voir. Au bout de quelques minutes son épouvante se calma, et il réfléchit. Il n'était pas mort sur le coup, il pouvait donc en revenir. Il se sentait faible, très faible, mais sans souffrance vive, bien qu'il éprouvât en divers points du corps une gêne sensible, comme des pinçures. Il se sentait aussi glacé, et tout mouillé, et serré, comme roulé, dans des bandelettes. Il pensa que cette humidité venait du sang répandu; et des frissons d'angoisse le secouaient à la pensée affreuse de ce liquide rouge sorti de ses veines et dont son lit était couvert. L'idée de revoir ce spectacle épouvantable le bouleversait et il tenait ses yeux fermés avec force comme s'ils allaient s'ouvrir malgré lui.
Qu'était devenu Denis? Il s'était sauvé, probablement.
Mais qu'allait-il faire, maintenant, lui, Marambot? Se lever? appeler du secours? Or, s'il faisait un seul mouvement, ses blessures se rouvriraient sans aucun doute; et il tomberait mort au bout de son sang.
Tout à coup, il entendit pousser la porte de sa chambre. Son cœur cessa presque de battre. C'était Denis qui venait l'achever, certainement. Il retint sa respiration pour que l'assassin crût tout bien fini, l'ouvrage terminé.
Il sentit qu'on relevait son drap, puis qu'on lui palpait le ventre. Une douleur vive, près de la hanche, le fit tressaillir. On le lavait maintenant avec de l'eau fraîche, tout doucement. Donc on avait découvert le forfait et on le soignait, on le sauvait. Une joie éperdue le saisit; mais, par un reste de prudence, il ne voulut pas montrer qu'il avait repris connaissance, et il entr'ouvrit un œil, un seul, avec les plus grandes précautions.
Il reconnut Denis debout près de lui, Denis en personne! Miséricorde! Il referma son œil avec précipitation.
Denis! Que faisait-il alors? Que voulait-il? Quel projet affreux nourrissait-il encore?
Ce qu'il faisait? Mais il le lavait pour effacer les traces! Et il allait l'enfouir maintenant dans le jardin, à dix pieds sous terre, pour qu'on ne le découvrît pas? Ou peut-être dans la cave, sous les bouteilles de vin fin?
Et M. Marambot se mit à trembler si fort que tous ses membres palpitaient.
Il se disait: «Je suis perdu, perdu!» Et il serrait désespérément les paupières pour ne pas voir arriver le dernier coup de couteau. Il ne le reçut pas. Denis, maintenant, le soulevait et le ligaturait dans un linge. Puis il se mit à panser la plaie de la jambe avec soin, comme il avait appris à le faire quand son maître était pharmacien.
Aucune hésitation n'était plus possible pour un homme du métier: son domestique, après avoir voulu le tuer, essayait de le sauver.
Alors M. Marambot, d'une voix mourante, lui donna ce conseil pratique:
--Opère les lavages et les pansements avec de l'eau coupée de coaltar saponiné!
Denis répondit:
--C'est ce que je fais, monsieur.
M. Marambot ouvrit les deux yeux.
Il n'y avait plus trace de sang ni sur le lit, ni dans la chambre, ni sur l'assassin. Le blessé était étendu en des draps bien blancs.
Les deux hommes se regardèrent.
Enfin, M. Marambot prononça avec douceur:
--Tu as commis un grand crime.
Denis répondit:
--Je suis en train de le réparer, monsieur. Si vous ne me dénoncez pas, je vous servirai fidèlement comme par le passé.
Ce n'était pas le moment de mécontenter son domestique. M. Marambot articula en refermant les yeux:
--Je te jure de ne pas te dénoncer.
II
Denis sauva son maître. Il passa les nuits et les jours sans sommeil, ne quitta point la chambre du malade, lui prépara les drogues, les tisanes, les potions, lui tâtant le pouls, comptant anxieusement les pulsations, le maniant avec une habileté de garde-malade et un dévouement de fils.
A tout moment il demandait:
--Eh bien, monsieur, comment vous trouvez-vous?