Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 10
Part 5
Et les deux hommes se mirent à l'œuvre. Ils vidaient les tiroirs, fouillaient dans les poches, dépliaient les moindres papiers. A minuit ils n'avaient rien trouvé d'intéressant. Cora s'était assoupie, et elle ronflait un peu, d'une façon régulière. César demanda: «Est-ce que nous allons rester ici jusqu'au jour?» Lesable, perplexe, jugeait cela plus convenable. Alors le beau-père en prit son parti: «En ce cas, dit-il, apportons des fauteuils»; et ils allèrent chercher les deux autres sièges capitonnés qui meublaient la chambre des jeunes époux.
Une heure plus tard, les trois parents dormaient avec des ronflements inégaux, devant le cadavre glacé dans son éternelle immobilité.
Ils se réveillèrent au jour, comme la petite bonne entrait dans la chambre. Cachelin aussitôt avoua, en se frottant les paupières: «Je me suis un peu assoupi depuis une demi-heure à peu près.»
Mais Lesable, qui avait aussitôt repris possession de lui, déclara: «Je m'en suis bien aperçu. Moi, je n'ai pas perdu connaissance une seconde; j'avais seulement fermé les yeux pour les reposer».
Cora regagna son appartement.
Alors Lesable demanda avec une apparente indifférence: «Quand voulez-vous que nous allions chez le notaire prendre connaissance du testament?»
--«Mais... ce matin, si vous voulez.
--«Est-il nécessaire que Cora nous accompagne?
--«Ça vaut peut-être mieux, puisqu'elle est l'héritière, en somme.
--«En ce cas je vais la prévenir de s'apprêter.»
Et Lesable sortit de son pas vif.
L'étude de Me Belhomme venait d'ouvrir ses portes quand Cachelin, Lesable et sa femme se présentèrent, en grand deuil, avec des visages désolés.
Le notaire les reçut aussitôt, les fit asseoir. Cachelin prit la parole: «Monsieur, vous me connaissez: je suis le frère de Mlle Charlotte Cachelin. Voici ma fille et mon gendre. Ma pauvre sœur est morte hier; nous l'enterrerons demain. Comme vous êtes dépositaire de son testament, nous venons vous demander si elle n'a pas formulé quelque volonté relative à son inhumation ou si vous n'avez pas quelque communication à nous faire.»
Le notaire ouvrit un tiroir, prit une enveloppe, la déchira, tira un papier, et prononça: «Voici, monsieur, un double de ce testament dont je puis vous donner connaissance immédiatement.
«L'autre expédition, exactement pareille à celle-ci, doit rester entre mes mains. Et il lut:
«Je soussignée, Victorine-Charlotte Cachelin, exprime ici mes dernières volontés:
«Je laisse toute ma fortune, s'élevant à un million cent vingt mille francs environ, aux enfants qui naîtront du mariage de ma nièce Céleste-Coralie Cachelin, avec jouissance des revenus aux parents jusqu'à la majorité de l'aîné des descendants.
«Les dispositions qui suivent règlent la part afférente à chaque enfant et la part demeurant aux parents jusqu'à la fin de leurs jours.
«Dans le cas où ma mort arriverait avant que ma nièce eût un héritier, toute ma fortune restera entre les mains de mon notaire, pendant trois ans, pour ma volonté exprimée plus haut être accomplie si un enfant naît durant cette période.
«Mais dans le cas où Coralie n'obtiendrait point du Ciel un descendant pendant les trois années qui suivront ma mort, ma fortune sera distribuée, par les soins de mon notaire, aux pauvres et aux établissements de bienfaisance dont la liste suit.»
Suivait une série interminable de noms de communautés, de chiffres, d'ordres et de recommandations.
Puis Me Belhomme remit poliment le papier entre les mains de Cachelin, ahuri de saisissement.
Il crut même devoir ajouter quelques explications: «Mlle Cachelin, dit-il, lorsqu'elle me fit l'honneur de me parler pour la première fois de son projet de tester dans ce sens, m'exprima le désir extrême qu'elle avait de voir un héritier de sa race. Elle répondit à tous mes raisonnements par l'expression de plus en plus formelle de sa volonté, qui se basait d'ailleurs sur un sentiment religieux, toute union stérile, pensait-elle, étant un signe de malédiction céleste. Je n'ai pu modifier en rien ses intentions. Croyez que je le regrette bien vivement. Puis il ajouta, en souriant vers Coralie: «Je ne doute pas que le _desideratum_ de la défunte ne soit bien vite réalisé.»
Et les trois parents s'en allèrent, trop effarés pour penser à rien.
Ils regagnaient leur domicile, côte à côte, sans parler, honteux et furieux, comme s'ils s'étaient mutuellement volés. Toute la douleur même de Cora s'était soudain dissipée, l'ingratitude de sa tante la dispensant de la pleurer. Lesable, enfin, dont les lèvres pâles étaient serrées par une contraction de dépit, dit à son beau-père: «Passez-moi donc cet acte, que j'en prenne connaissance _de visu_.» Cachelin lui tendit le papier, et le jeune homme se mit à lire. Il s'était arrêté sur le trottoir et, tamponné par les passants, il resta là, fouillant les mots de son œil perçant et pratique. Les deux autres l'attendaient, deux pas en avant, toujours muets.
Puis il rendit le testament en déclarant: «Il n'y a rien à faire. Elle nous a joliment floués!»
Cachelin, que la déroute de son espérance irritait, répondit: «C'était à vous d'avoir un enfant, sacrebleu! Vous saviez bien qu'elle le désirait depuis longtemps.»
Lesable haussa les épaules sans répliquer.
En rentrant, ils trouvèrent une foule de gens qui les attendaient, ces gens dont le métier s'exerce autour des morts. Lesable rentra chez lui, ne voulant plus s'occuper de rien, et César rudoya tout le monde, criant qu'on le laissât tranquille, demandant à en finir au plus vite avec tout ça, et trouvant qu'on tardait bien à le débarrasser de ce cadavre.
Cora, enfermée dans sa chambre, ne faisait aucun bruit. Mais Cachelin, au bout d'une heure, alla frapper à la porte de son gendre: «Je viens, dit-il, mon cher Léopold, vous soumettre quelques réflexions, car, enfin, il faut s'entendre. Mon avis est de faire tout de même des funérailles convenables, afin de ne pas donner l'éveil au ministère. Nous nous arrangerons pour les frais. D'ailleurs, rien n'est perdu. Vous n'êtes pas mariés depuis longtemps, et il faudrait bien du malheur pour que vous n'eussiez pas d'enfants. Vous vous y mettrez, voilà tout. Allons au plus pressé. Vous chargez-vous de passer tantôt au ministère? Je vais écrire les adresses des lettres de faire-part.»
Lesable convint avec aigreur que son beau-père avait raison, et ils s'installèrent face à face aux deux bouts d'une table longue, pour tracer les suscriptions des billets encadrés de noir.
Puis ils déjeunèrent. Cora reparut, indifférente, comme si rien de tout cela ne l'eût concernée, et elle mangea beaucoup, ayant jeûné la veille.
Aussitôt le repas fini, elle retourna dans sa chambre. Lesable sortit pour aller à la Marine et Cachelin s'installa sur son balcon afin de fumer une pipe, à cheval sur une chaise. Le lourd soleil d'un jour d'été tombait d'aplomb sur la multitude des toits, dont quelques-uns garnis de vitres brillaient comme du feu, jetaient des rayons éblouissants que la vue ne pouvait soutenir.
Et Cachelin, en manches de chemise, regardait, de ses yeux clignotants sous ce ruissellement de lumière, les coteaux verts, là-bas, là-bas, derrière la grande ville, derrière la banlieue poudreuse. Il songeait que la Seine coulait, large, calme et fraîche, au pied de ces collines qui ont des arbres sur leurs pentes, et qu'on serait rudement mieux sous la verdure, le ventre sur l'herbe, tout au bord de la rivière, à cracher dans l'eau, que sur le plomb brûlant de sa terrasse. Et un malaise l'oppressait, la pensée harcelante, la sensation douloureuse de leur désastre, de cette infortune inattendue, d'autant plus amère et brutale que l'espérance avait été plus vive et plus longue; et il prononça tout haut, comme on fait dans les grands troubles d'esprit, dans les obsessions d'idées fixes: «Sale rosse!»
Derrière lui, dans la chambre, il entendait les mouvements des employés des pompes funèbres, et le bruit continu du marteau qui clouait le cercueil. Il n'avait point revu sa sœur depuis sa visite au notaire.
Mais peu à peu, la tiédeur, la gaieté, le charme clair de ce grand jour d'été lui pénétrèrent la chair et l'âme, et il songea que tout n'était pas désespéré. Pourquoi donc sa fille n'aurait-elle pas d'enfant? Elle n'était pas mariée depuis deux ans encore! Son gendre paraissait vigoureux, bien bâti et bien portant, quoique petit. Ils auraient un enfant, nom d'un nom! Et puis, d'ailleurs, il le fallait!
Lesable était entré au ministère furtivement et s'était glissé dans son bureau. Il trouva sur sa table un papier portant ces mots: «Le chef vous demande.» Il eut d'abord un geste d'impatience, une révolte contre ce despotisme qui allait lui retomber sur le dos, puis un désir brusque et violent de parvenir l'aiguillonna. Il serait chef à son tour, et vite; il irait plus haut encore.
Sans ôter sa redingote de ville, il se rendit chez M. Torchebeuf. Il se présenta avec une de ces figures navrées qu'on prend dans les occasions tristes, et même quelque chose de plus, une marque de chagrin réel et profond, cet involontaire abattement qu'impriment aux traits les contrariétés violentes.
La grosse tête du chef, toujours penchée sur le papier, se redressa et il demanda d'un ton brusque: «J'ai eu besoin de vous toute la matinée. Pourquoi n'êtes-vous pas venu?» Lesable répondit: «Cher maître, nous avons eu le malheur de perdre ma tante, Mlle Cachelin, et je venais même vous demander d'assister à l'inhumation, qui aura lieu demain.»
Le visage de M. Torchebeuf s'était immédiatement rasséréné. Et il répondit avec une nuance de considération: «En ce cas, mon cher ami, c'est autre chose. Je vous remercie et je vous laisse libre, car vous devez avoir beaucoup à faire.»
Mais Lesable tenait à se montrer zélé: «Merci, cher maître, tout est fini et je compte rester ici jusqu'à l'heure réglementaire.»
Et il retourna dans son cabinet.
La nouvelle s'était répandue, et on venait de tous les bureaux pour lui faire des compliments plutôt de congratulation que de doléance, et aussi pour voir quelle tenue il avait. Il supportait les phrases et les regards avec un masque résigné d'acteur, et un tact dont on s'étonnait. «Il s'observe fort bien», disaient les uns. Et les autres ajoutaient: «C'est égal, au fond, il doit être rudement content.»
Maze, plus audacieux que tous, lui demanda, avec son air dégagé d'homme du monde: «Savez-vous au juste le chiffre de la fortune?»
Lesable répondit avec un ton parfait de désintéressement: «Non, pas au juste. Le testament dit douze cent mille francs environ. Je sais cela parce que le notaire a dû nous communiquer immédiatement certaines clauses relatives aux funérailles.»
De l'avis général, Lesable ne resterait pas au ministère. Avec soixante mille livres de rentes, on ne demeure pas gratte-papier. On est quelqu'un; on peut devenir quelque chose à son gré. Les uns pensaient qu'il visait le Conseil d'État; d'autres croyaient qu'il songeait à la députation. Le chef s'attendait à recevoir sa démission pour la transmettre au Directeur.
Tout le ministère vint aux funérailles, qu'on trouva maigres. Mais un bruit courait: «C'est Mlle Cachelin elle-même qui les a voulues ainsi. C'était dans le testament.»
Dès le lendemain, Cachelin reprit son service, et Lesable, après une semaine d'indisposition, revint à son tour, un peu pâli, mais assidu et zélé comme autrefois. On eût dit que rien n'était survenu dans leur existence. On remarqua seulement qu'ils fumaient avec ostentation de gros cigares, qu'ils parlaient de la rente, des chemins de fer, des grandes valeurs, en hommes qui ont des titres en poche, et on sut, au bout de quelque temps, qu'ils avaient loué une campagne dans les environs de Paris, pour y finir l'été.
On pensa: «Ils sont avares comme la vieille; ça tient de famille; qui se ressemble s'assemble; n'importe, ça n'est pas chic de rester au ministère avec une fortune pareille.»
Au bout de quelque temps, on n'y pensa plus. Ils étaient classés et jugés.
IV
En suivant l'enterrement de la tante Charlotte, Lesable songeait au million, et, rongé par une rage d'autant plus violente qu'elle devait rester secrète, il en voulait à tout le monde de sa déplorable mésaventure.
Il se demandait aussi: «Pourquoi n'ai-je pas eu d'enfant depuis deux ans que je suis marié?» Et la crainte de voir son ménage demeurer stérile lui faisait battre le cœur.
Alors, comme le gamin qui regarde, au sommet du mât de cocagne haut et luisant, la timbale à décrocher, et qui se jure à lui-même d'arriver là, à force d'énergie et de volonté, d'avoir la vigueur et la ténacité qu'il faudrait, Lesable prit la résolution désespérée d'être père. Tant d'autres le sont, pourquoi ne le serait-il pas, lui aussi? Peut-être avait-il été négligent, insoucieux, ignorant de quelque chose, par suite d'une indifférence complète. N'ayant jamais éprouvé le désir violent de laisser un héritier, il n'avait jamais mis tous ses soins à obtenir ce résultat. Il y apporterait désormais des efforts acharnés; il ne négligerait rien, et il réussirait puisqu'il le voulait ainsi.
Mais lorsqu'il fut rentré chez lui, il se sentit mal à son aise, et il dut prendre le lit. La déception avait été trop rude, il en subissait le contre-coup.
Le médecin jugea son état assez sérieux pour prescrire un repos absolu, qui nécessiterait même ensuite des ménagements assez longs. On craignait une fièvre cérébrale.
En huit jours cependant il fut debout, et il reprit son service au ministère.
Mais il n'osait point, se jugeant encore souffrant, approcher de la couche conjugale. Il hésitait et tremblait, comme un général qui va livrer bataille, une bataille dont dépendait son avenir. Et chaque soir il attendait au lendemain, espérant une de ces heures de santé, de bien-être et d'énergie où on se sent capable de tout. Il se tâtait le pouls à chaque instant, et, le trouvant trop faible ou agité, prenait des toniques, mangeait de la viande crue, faisait, avant de rentrer chez lui, de longues courses fortifiantes.
Comme il ne se rétablissait pas à son gré, il eut l'idée d'aller finir la saison chaude aux environs de Paris. Et bientôt la persuasion lui vint que le grand air des champs aurait sur son tempérament une influence souveraine. Dans sa situation, la campagne produit des effets merveilleux, décisifs. Il se rassura par cette certitude du succès prochain, et il répétait à son beau-père, avec des sous-entendus dans la voix: «Quand nous serons à la campagne, je me porterai mieux, et tout ira bien.»
Ce seul mot de «campagne» lui paraissait comporter une signification mystérieuse.
Ils louèrent donc dans le village de Bezons une petite maison et vinrent tous trois y loger. Les deux hommes partaient à pied, chaque matin, à travers la plaine, pour la gare de Colombes, et revenaient à pied tous les soirs.
Cora, enchantée de vivre ainsi au bord de la douce rivière, allait s'asseoir sur les berges, cueillait des fleurs, rapportait de gros bouquets d'herbes fines, blondes et tremblotantes.
Chaque soir, ils se promenaient tous trois le long de la rive jusqu'au barrage de la Morue, et ils entraient boire une bouteille de bière au restaurant des Tilleuls. Le fleuve, arrêté par la longue file de piquets, s'élançait entre les joints, sautait, bouillonnait, écumait, sur une largeur de cent mètres; et le ronflement de la chute faisait frémir le sol, tandis qu'une fine buée, une vapeur humide flottait dans l'air, s'élevait de la cascade comme une fumée légère, jetant aux environs une odeur d'eau battue et une saveur de vase remuée.
La nuit tombait. Là-bas, en face, une grande lueur indiquait Paris, et faisait répéter chaque soir à Cachelin: «Hein! quelle ville tout de même!» De temps en temps, un train passant sur le pont de fer qui coupe le bout de l'île faisait un roulement de tonnerre et disparaissait bientôt, soit vers la gauche, soit vers la droite, vers Paris ou vers la mer.
Ils revenaient à pas lents, regardant se lever la lune, s'asseyant sur un fossé pour voir plus longtemps tomber dans le fleuve tranquille sa molle et jaune lumière qui semblait couler avec l'eau et que les rides du courant remuaient comme une moire de feu. Les crapauds poussaient leur cri métallique et court. Des appels d'oiseaux de nuit couraient dans l'air. Et parfois une grande ombre muette glissait sur la rivière, troublant son cours lumineux et calme. C'était une barque de maraudeurs qui jetaient soudain l'épervier et ramenaient sans bruit sur leur bateau, dans le vaste et sombre filet, leur pêche de goujons luisants et frémissants, comme un trésor tiré du fond de l'eau, un trésor vivant de poissons d'argent.
Cora, émue, s'appuyait tendrement au bras de son mari dont elle avait deviné les desseins, bien qu'ils n'eussent parlé de rien. C'était pour eux comme un nouveau temps de fiançailles, une seconde attente du baiser d'amour. Parfois il lui jetait une caresse furtive au bord de l'oreille sur la naissance de la nuque, en ce coin charmant de chair tendre où frisent les premiers cheveux. Elle répondait par une pression de main; et ils se désiraient, se refusant encore l'un à l'autre, sollicités et retenus par une volonté plus énergique, par le fantôme du million.
Cachelin, apaisé par l'espoir qu'il sentait autour de lui, vivait heureux, buvait sec et mangeait beaucoup, sentant naître en lui, au crépuscule, des crises de poésie, cet attendrissement niais qui vient aux plus lourds devant certaines visions des champs: une pluie de lumière dans les branches, un coucher de soleil sur les coteaux lointains, avec des reflets de pourpre sur le fleuve. Et il déclarait: «Moi, devant ces choses-là, je crois à Dieu. Ça me pince là»,--il montrait le creux de son estomac,--«et je me sens tout retourné. Je deviens tout drôle. Il me semble qu'on m'a trempé dans un bain qui me donne envie de pleurer.»
Lesable, cependant, allait mieux, saisi soudain par des ardeurs qu'il ne connaissait plus, des besoins de courir comme un jeune cheval, de se rouler sur l'herbe, de pousser des cris de joie.
Il jugea les temps venus. Ce fut une vraie nuit d'épousailles.
Puis ils eurent une lune de miel, pleine de caresses et d'espérances.
Puis ils s'aperçurent que leurs tentatives demeuraient infructueuses et que leur confiance était vaine.
Ce fut un désespoir, un désastre. Mais Lesable ne perdit pas courage, il s'obstina avec des efforts surhumains. Sa femme, agitée du même désir, et tremblant de la même crainte, plus robuste aussi que lui, se prêtait de bonne grâce à ses tentatives, appelait ses baisers, réveillait sans cesse son ardeur défaillante.
Ils revinrent à Paris dans les premiers jours d'octobre.
La vie devenait dure pour eux. Ils avaient maintenant aux lèvres des paroles désobligeantes; et Cachelin, qui flairait la situation, les harcelait d'épigrammes de vieux troupier, envenimées et grossières.
Et une pensée incessante les poursuivait, les minait, aiguillonnait leur rancune mutuelle, celle de l'héritage insaisissable. Cora maintenant avait le verbe haut, et rudoyait son mari. Elle le traitait en petit garçon, en moutard, en homme de peu d'importance. Et Cachelin, à chaque dîner, répétait: «Moi, si j'avais été riche, j'aurais eu beaucoup d'enfants... Quand on est pauvre, il faut savoir être raisonnable.» Et, se tournant vers sa fille, il ajoutait: «Toi, tu dois être comme moi, mais voilà...» Et il jetait à son gendre un regard significatif accompagné d'un mouvement d'épaules plein de mépris.
Lesable ne répliquait rien, en homme supérieur tombé dans une famille de rustres. Au ministère on lui trouvait mauvaise mine. Le chef même, un jour, lui demanda: «N'êtes-vous pas malade? Vous me paraissez un peu changé.»
Il répondit: «Mais non, cher maître. Je suis peut-être fatigué. J'ai beaucoup travaillé depuis quelque temps, comme vous l'avez pu voir.»
Il comptait bien sur son avancement à la fin de l'année, et il avait repris, dans cet espoir, sa vie laborieuse d'employé modèle.
Il n'eut qu'une gratification de rien du tout, plus faible que toutes les autres. Son beau-père Cachelin n'eut rien.
Lesable, frappé au cœur, retourna trouver le chef, et, pour la première fois, il l'appela «monsieur»:--«A quoi me sert donc, monsieur, de travailler comme je le fais si je n'en recueille aucun fruit?»
La grosse tête de M. Torchebeuf parut froissée: «Je vous ai déjà dit, monsieur Lesable, que je n'admettais point de discussions de cette nature entre nous. Je vous répète encore que je trouve inconvenante votre réclamation, étant donnée votre fortune actuelle comparée à la pauvreté de vos collègues...»
Lesable ne put se contenir: «Mais je n'ai rien, monsieur! Notre tante a laissé sa fortune au premier enfant qui naîtrait de mon mariage. Nous vivons, mon beau-père et moi, de nos traitements.»
Le chef, surpris, répliqua: «Si vous n'avez rien aujourd'hui, vous serez riche, dans tous les cas, au premier jour. Donc, cela revient au même.»
Et Lesable se retira, plus atterré de cet avancement perdu que de l'héritage imprenable.
Mais comme Cachelin venait d'arriver à son bureau, quelques jours plus tard, le beau Maze entra avec un sourire sur les lèvres, puis Pitolet parut, l'œil allumé, puis Boissel poussa la porte et s'avança d'un air excité, ricanant, et jetant aux autres des regards de connivence. Le père Savon copiait toujours, sa pipe de terre au coin de la bouche, assis sur sa haute chaise, les deux pieds sur le barreau, à la façon des petits garçons.
Personne ne disait rien. On semblait attendre quelque chose, et Cachelin enregistrait les pièces, en annonçant tout haut, suivant sa coutume: «Toulon. Fournitures de gamelles d'officiers pour le _Richelieu_.--Lorient. Scaphandres pour le _Desaix_.--Brest. Essais sur les toiles à voiles de provenance anglaise!»
Lesable parut. Il venait maintenant chaque matin chercher les affaires qui le concernaient, son beau-père ne prenant plus la peine de les lui faire porter par le garçon.
Pendant qu'il fouillait dans les papiers étalés sur le bureau du commis d'ordre, Maze le regardait de coin en se frottant les mains, et Pitolet, qui roulait une cigarette, avait des petits plis de joie sur les lèvres, ces signes d'une gaieté qui ne se peut plus contenir. Il se tourna vers l'expéditionnaire: «Dites donc, papa Savon, vous avez appris bien des choses dans votre existence, vous?»
Le vieux, comprenant qu'on allait se moquer de lui et parler encore de sa femme, ne répondit pas.
Pitolet reprit: «Vous avez toujours bien trouvé le secret pour faire des enfants, puisque vous en avez eu plusieurs?»
Le bonhomme releva la tête: «Vous savez, monsieur Pitolet, que je n'aime pas les plaisanteries sur ce sujet. J'ai eu le malheur d'épouser une compagne indigne. Lorsque j'ai acquis la preuve de son infidélité, je me suis séparé d'elle.»
Maze demanda d'un ton indifférent, sans rire: «Vous l'avez eue plusieurs fois, la preuve, n'est-ce pas?»
Et le père Savon répondit gravement: «Oui, monsieur.»
Pitolet reprit la parole: «Cela n'empêche que vous êtes père de plusieurs enfants, trois ou quatre, m'a-t-on dit?»
Le bonhomme, devenu fort rouge, bégaya: «Vous cherchez à me blesser, monsieur Pitolet; mais vous n'y parviendrez point. Ma femme a eu, en effet, trois enfants. J'ai lieu de supposer que le premier est de moi, mais je renie les deux autres.»
Pitolet reprit: «Tout le monde dit, en effet, que le premier est de vous. Cela suffit. C'est très beau d'avoir un enfant, très beau et très heureux. Tenez, je parie que Lesable serait enchanté d'en faire un, un seul, comme vous?»
Cachelin avait cessé d'enregistrer. Il ne riait pas, bien que le père Savon fût sa tête de Turc ordinaire et qu'il eût épuisé sur lui la série des plaisanteries inconvenantes au sujet de ses malheurs conjugaux.