Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 10

Part 4

Chapter 43,962 wordsPublic domain

Qui aurait la fève? Un sourire niais errait sur les lèvres. M. Lesable poussa un petit «Ah!» d'étonnement et montra entre son pouce et son index un gros haricot blanc encore couvert de pâte. Et Cachelin se mit à applaudir, puis il cria: «Choisissez la reine! choisissez la reine!»

Une courte hésitation eut lieu dans l'esprit du roi. Ne ferait-il pas un acte politique en choisissant Mlle Charlotte? Elle serait flattée, gagnée, acquise! Puis il réfléchit qu'en vérité c'était pour Mlle Cora qu'on l'invitait et qu'il aurait l'air d'un sot en prenant la tante. Il se tourna donc vers sa jeune voisine, et lui présentant le pois souverain: «Mademoiselle, voulez-vous me permettre de vous l'offrir?» Et ils se regardèrent en face pour la première fois. Elle dit: «Merci, monsieur!» et reçut le gage de grandeur.

Il pensait: «Elle est vraiment jolie, cette fille. Elle a des yeux superbes. Et c'est une gaillarde, mâtin!»

Une détonation fit sauter les deux femmes. Cachelin venait de déboucher le champagne, qui s'échappait avec impétuosité de la bouteille et coulait sur la nappe. Puis les verres furent emplis de mousse, et le patron déclara: «Il est de bonne qualité, on le voit.» Mais comme Lesable allait boire pour empêcher encore son verre de déborder, César s'écria: «Le roi boit! le roi boit! le roi boit!» Et Mlle Charlotte, émoustillée aussi, glapit de sa voix aiguë: «Le roi boit! le roi boit!»

Lesable vida son verre avec assurance, et le reposant sur la table: «Vous voyez que j'ai de l'aplomb!» puis, se tournant vers Mlle Cora: «A vous, mademoiselle!»

Elle voulut boire; mais tout le monde ayant crié: «La reine boit! la reine boit!» elle rougit, se mit à rire et reposa la flûte devant elle.

La fin du dîner fut pleine de gaieté, le roi se montrait empressé et galant pour la reine. Puis, quand on eut pris les liqueurs, Cachelin annonça: «On va desservir pour nous faire de la place. S'il ne pleut pas, nous pouvons passer une minute sur la terrasse.» Il tenait à montrer la vue, bien qu'il fît nuit.

On ouvrit donc la porte vitrée. Un souffle humide entra. Il faisait tiède dehors, comme au mois d'avril; et tous montèrent le pas qui séparait la salle à manger du large balcon. On ne voyait rien qu'une lueur vague planant sur la grande ville, comme ces couronnes de feu qu'on met au front des saints. De place en place cette clarté semblait plus vive, et Cachelin se mit à expliquer: «Tenez, là-bas, c'est l'Eden qui brille comme ça. Voici la ligne des boulevards. Hein! comme on les distingue. Dans le jour, c'est splendide, la vue d'ici. Vous auriez beau voyager, vous ne verriez rien de mieux.»

Lesable s'était accoudé sur la balustrade de fer, à côté de Cora qui regardait dans le vide, muette, distraite, saisie tout à coup par une de ces langueurs mélancoliques qui engourdissent parfois les âmes. Mlle Charlotte rentra dans la salle par crainte de l'humidité. Cachelin continua à parler, le bras tendu, indiquant les directions où se trouvaient les Invalides, le Trocadéro, l'Arc de Triomphe de l'Étoile.

Lesable, à mi-voix, demanda: «Et vous, mademoiselle Cora, aimez-vous regarder Paris de là-haut?»

Elle eut une petite secousse, comme s'il l'avait réveillée, et répondit: «Moi?... oui, le soir surtout. Je pense à tout ce qui se passe là, devant nous. Combien il y a de gens heureux et de gens malheureux dans toutes ces maisons! Si on pouvait tout voir, combien on apprendrait de choses!»

Il s'était rapproché jusqu'à ce que leurs coudes et leurs épaules se touchassent: «Par les clairs de lune, ça doit être féerique?»

Elle murmura: «Je crois bien. On dirait une gravure de Gustave Doré. Quel plaisir on éprouverait à pouvoir se promener longtemps, sur les toits.»

Alors il la questionna sur ses goûts, sur ses rêves, sur ses plaisirs. Et elle répondait sans embarras, en fille réfléchie, sensée, pas plus songeuse qu'il ne faut. Il la trouvait pleine de bon sens, et il se disait qu'il serait vraiment doux de pouvoir passer son bras autour de cette taille ronde et ferme et d'embrasser longuement à petits baisers lents, comme on boit à petits coups de très bonne eau-de-vie, cette joue fraîche, auprès de l'oreille, qu'éclairait un reflet de lampe. Il se sentait attiré, ému par cette sensation de la femme si proche, par cette soif de la chair mûre et vierge, et par cette séduction délicate de la jeune fille. Il lui semblait qu'il serait demeuré là pendant des heures, des nuits, des semaines, toujours, accoudé près d'elle, à la sentir près de lui, pénétré par le charme de son contact. Et quelque chose comme un sentiment poétique soulevait son cœur en face du grand Paris étendu devant lui, illuminé, vivant sa vie nocturne, sa vie de plaisir et de débauche. Il lui semblait qu'il dominait la ville énorme, qu'il planait sur elle; et il sentait qu'il serait délicieux de s'accouder chaque soir sur ce balcon auprès d'une femme, et de s'aimer, de se baiser les lèvres, de s'étreindre au-dessus de la vaste cité, au-dessus de toutes les amours qu'elle enfermait, au-dessus de toutes les satisfactions vulgaires, au-dessus de tous les désirs communs, tout près des étoiles.

Il est des soirs où les âmes les moins exaltées se mettent à rêver, comme s'il leur poussait des ailes. Il était peut-être un peu gris.

Cachelin, parti pour chercher sa pipe, revint en l'allumant: «Je sais, dit-il, que vous ne fumez pas, aussi je ne vous offre point de cigarettes. Il n'y a rien de meilleur que d'en griller une ici. Moi, s'il me fallait habiter en bas, je ne vivrais pas. Nous le pourrions, car la maison appartient à ma sœur ainsi que les deux voisines, celle de gauche et celle de droite. Elle a là un joli revenu. Ça ne lui a pas coûté cher dans le temps, ces maisons-là.» Et, se tournant vers la salle, il cria: «Combien donc as-tu payé les terrains d'ici, Charlotte?»

Alors la voix pointue de la vieille fille se mit à parler. Lesable n'entendait que des lambeaux de phrase «... En mil huit cent soixante-trois... trente-cinq francs... bâti plus tard... les trois maisons... un banquier... revendu au moins cinq cent mille francs...»

Elle racontait sa fortune avec la complaisance d'un vieux soldat qui dit ses campagnes. Elle énumérait ses achats, les propositions qu'on lui avait faites depuis, les plus-values, etc.

Lesable, tout à fait intéressé, se retourna, appuyant maintenant son dos à la balustrade de la terrasse. Mais comme il ne saisissait encore que des bribes de l'explication, il abandonna brusquement sa jeune voisine et rentra pour tout entendre; et s'asseyant à côté de Mlle Charlotte, il s'entretint longuement avec elle de l'augmentation probable des loyers et de ce que peut rapporter l'argent bien placé, en valeur ou en biens-fonds.

Il s'en alla vers minuit, en promettant de revenir.

Un mois plus tard, il n'était bruit dans tout le ministère que du mariage de Jacques-Léopold Lesable avec Mlle Céleste-Coralie Cachelin.

III

Le jeune ménage s'installa sur le même palier que Cachelin et que Mlle Charlotte, dans un logement pareil au leur et dont on expulsa le locataire.

Une inquiétude, cependant, agitait l'esprit de Lesable: la tante n'avait voulu assurer son héritage à Cora par aucun acte définitif. Elle avait cependant consenti à jurer «devant Dieu» que son testament était fait et déposé chez Me Belhomme, notaire. Elle avait promis, en outre, que toute sa fortune reviendrait à sa nièce, sous réserve d'une condition. Pressée de révéler cette condition, elle refusa de s'expliquer, mais elle avait encore juré avec un petit sourire bienveillant que c'était facile à remplir.

Devant ces explications et cet entêtement de vieille dévote, Lesable crut devoir passer outre, et comme la jeune fille lui plaisait beaucoup, son désir triomphant de ses incertitudes, il s'était rendu aux efforts obstinés de Cachelin.

Maintenant il était heureux, bien que harcelé toujours par un doute. Et il aimait sa femme qui n'avait en rien trompé ses attentes. Sa vie s'écoulait, tranquille et monotone. Il s'était fait d'ailleurs en quelques semaines à sa nouvelle situation d'homme marié, et il continuait à se montrer l'employé accompli de jadis.

L'année s'écoula. Le jour de l'an revint. Il n'eut pas, à sa grande surprise, l'avancement sur lequel il comptait. Maze et Pitolet passèrent seuls au grade au-dessus; et Boissel déclara confidentiellement à Cachelin qu'il se promettait de flanquer une roulée à ses deux confrères, un soir, en sortant, en face de la grande porte, devant tout le monde. Il n'en fit rien.

Pendant huit jours, Lesable ne dormit point d'angoisse de ne pas avoir été promu, malgré son zèle. Il faisait pourtant une besogne de chien; il remplaçait indéfiniment le sous-chef, M. Rabot, malade neuf mois par an à l'hôpital du Val-de-Grâce; il arrivait tous les matins à huit heures et demie; il partait tous les soirs à six heures et demie. Que voulait-on de plus? Si on ne lui savait pas gré d'un pareil travail et d'un semblable effort, il ferait comme les autres, voilà tout. A chacun suivant sa peine. Comment donc M. Torchebeuf, qui le traitait ainsi qu'un fils, avait-il pu le sacrifier? Il voulait en avoir le cœur net. Il irait trouver le chef et s'expliquerait avec lui.

Donc, un lundi matin, avant la venue de ses confrères, il frappa à la porte de ce potentat.

Une voix aigre cria: «Entrez!» Il entra.

Assis devant une grande table couverte de paperasses, tout petit avec une grosse tête qui semblait posée sur son buvard, M. Torchebeuf écrivait. Il dit, en apercevant son employé préféré: «Bonjour, Lesable; vous allez bien?»

Le jeune homme répondit: «Bonjour, cher maître, fort bien, et vous-même?»

Le chef cessa d'écrire et fit pivoter son fauteuil. Son corps mince, frêle, maigre, serré dans une redingote noire de forme sérieuse, semblait tout à fait disproportionné avec le grand siège à dossier de cuir. Une rosette d'officier de la Légion d'honneur, énorme, éclatante, mille fois trop large aussi pour la personne qui la portait, brillait comme un charbon rouge sur la poitrine étroite, écrasée sous un crâne considérable, comme si l'individu tout entier se fût développé en dôme, à la façon des champignons.

La mâchoire était pointue, les joues creuses, les yeux saillants, et le front démesuré, couvert de cheveux blancs rejetés en arrière.

M. Torchebeuf prononça: «Asseyez-vous, mon ami, et dites-moi ce qui vous amène.»

Pour tous les autres employés il se montrait d'une rudesse militaire, se considérant comme un capitaine à son bord, car le ministère représentait pour lui un grand navire, le vaisseau amiral de toutes les flottes françaises.

Lesable, un peu ému, un peu pâle, balbutia: «Cher maître, je viens vous demander si j'ai démérité en quelque chose?»

--«Mais non, mon cher, pourquoi me posez-vous cette question-là?

--«C'est que j'ai été un peu surpris de ne pas recevoir d'avancement cette année comme les années dernières. Permettez-moi de m'expliquer jusqu'au bout, cher maître, en vous demandant pardon de mon audace. Je sais que j'ai obtenu de vous des faveurs exceptionnelles et des avantages inespérés. Je sais que l'avancement ne se donne, en général, que tous les deux ou trois ans; mais permettez-moi encore de vous faire remarquer que je fournis au bureau à peu près quatre fois la somme de travail d'un employé ordinaire et deux fois au moins la somme de temps. Si donc on mettait en balance le résultat de mes efforts comme labeur et le résultat comme rémunération, on trouverait certes celui-ci bien au-dessous de celui-là!»

Il avait préparé avec soin sa phrase qu'il jugeait excellente.

M. Torchebeuf, surpris, cherchait sa réplique. Enfin, il prononça d'un ton un peu froid: «Bien qu'il ne soit pas admissible, en principe, qu'on discute ces choses entre chef et employé, je veux bien pour cette fois vous répondre, eu égard à vos services très méritants.

«Je vous ai proposé pour l'avancement, comme les années précédentes. Mais le directeur a écarté votre nom en se basant sur ce que votre mariage vous assure un bel avenir, plus qu'une aisance, une fortune que n'atteindront jamais vos modestes collègues. N'est-il pas équitable, en somme, de faire un peu la part de la condition de chacun? Vous deviendrez riche, très riche. Trois cents francs de plus par an ne seront rien pour vous, tandis que cette petite augmentation comptera beaucoup dans la poche des autres. Voilà, mon ami, la raison qui vous a fait rester en arrière cette année.»

Lesable, confus et irrité, se retira.

Le soir, au dîner, il fut désagréable pour sa femme. Elle se montrait ordinairement gaie et d'humeur assez égale, mais volontaire; et elle ne cédait jamais quand elle voulait bien une chose. Elle n'avait plus pour lui le charme sensuel des premiers temps, et bien qu'il eût toujours un désir éveillé, car elle était fraîche et jolie, il éprouvait par moments cette désillusion si proche de l'écœurement que donne bientôt la vie en commun de deux êtres. Les mille détails trivials ou grotesques de l'existence, les toilettes négligées du matin, la robe de chambre en laine commune, vieille, usée, le peignoir fané, car on n'était pas riche, et aussi toutes les besognes nécessaires vues de trop près dans un ménage pauvre, lui dévernissaient le mariage, fanaient cette fleur de poésie qui séduit, de loin, les fiancés.

Tante Charlotte lui rendait aussi son intérieur désagréable, car elle n'en sortait plus; elle se mêlait de tout, voulait gouverner tout, faisait des observations sur tout, et comme on avait une peur horrible de la blesser, on supportait tout avec résignation, mais aussi avec une exaspération grandissante et cachée.

Elle allait à travers l'appartement de son pas traînant de vieille; et sa voix grêle disait sans cesse: «Vous devriez bien faire ceci; vous devriez bien faire cela.»

Quand les deux époux se trouvaient en tête-à-tête, Lesable énervé s'écriait: «Ta tante devient intolérable. Moi je n'en veux plus. Entends-tu? je n'en veux plus.» Et Cora répondait avec tranquillité: «Que veux-tu que j'y fasse, moi?»

Alors il s'emportait: «C'est odieux d'avoir une famille pareille!»

Et elle répliquait, toujours calme: «Oui, la famille est odieuse, mais l'héritage est bon, n'est-ce pas? Ne fais donc pas l'imbécile. Tu as autant d'intérêt que moi à ménager tante Charlotte.»

Et il se taisait, ne sachant que répondre.

La tante maintenant les harcelait sans cesse avec l'idée fixe d'un enfant. Elle poussait Lesable dans les coins et lui soufflait dans la figure: «Mon neveu, j'entends que vous soyez père avant ma mort. Je veux voir mon héritier. Vous ne me ferez pas accroire que Cora ne soit point faite pour être mère. Il suffit de la regarder. Quand on se marie, mon neveu, c'est pour avoir de la famille, pour faire souche. Notre Sainte Mère l'Église défend les mariages stériles. Je sais bien que vous n'êtes pas riches et qu'un enfant cause de la dépense. Mais après moi vous ne manquerez de rien. Je veux un petit Lesable, je le veux, entendez-vous!»

Comme, après quinze mois de mariage, son désir ne s'était point encore réalisé, elle conçut des doutes et devint pressante; et elle donnait tout bas des conseils à Cora, des conseils pratiques, en femme qui a connu bien des choses, autrefois, et qui sait encore s'en souvenir à l'occasion.

Mais un matin elle ne put se lever, se sentant indisposée. Comme elle n'avait jamais été malade, Cachelin, très ému, vint frapper à la porte de son gendre: «Courez vite chez le docteur Barbette, et vous direz au chef, n'est-ce pas, que je n'irai point au bureau aujourd'hui, vu la circonstance.»

Lesable passa une journée d'angoisses, incapable de travailler, de rédiger et d'étudier les affaires. M. Torchebeuf, surpris, lui demanda: «Vous êtes distrait, aujourd'hui, monsieur Lesable?» Et Lesable, nerveux, répondit: «Je suis très fatigué, cher maître, j'ai passé toute la nuit auprès de notre tante dont l'état est fort grave.»

Mais le chef reprit froidement: «Du moment que M. Cachelin est resté près d'elle, cela devrait suffire. Je ne peux pas laisser mon bureau se désorganiser pour des raisons personnelles à mes employés.»

Lesable avait placé sa montre devant lui sur sa table et il attendait cinq heures avec une impatience fébrile. Dès que la grosse horloge de la grande cour sonna, il s'enfuit, quittant, pour la première fois, le bureau à la minute réglementaire.

Il prit même un fiacre pour rentrer, tant son inquiétude était vive; et il monta l'escalier en courant.

La bonne vint ouvrir; il balbutia: «Comment va-t-elle?

--«Le médecin dit qu'elle est bien bas.»

Il eut un battement de cœur et demeura tout ému: «Ah! vraiment.»

Est-ce que, par hasard, elle allait mourir?

Il n'osait pas entrer maintenant dans la chambre de la malade, et il fit appeler Cachelin qui la gardait.

Son beau-père apparut aussitôt, ouvrant la porte avec précaution. Il avait sa robe de chambre et son bonnet grec comme lorsqu'il passait de bonnes soirées au coin du feu; et il murmura à voix basse: «Ça va mal, très mal. Depuis quatre heures elle est sans connaissance. On l'a même administrée dans l'après-midi.»

Alors Lesable sentit une faiblesse lui descendre dans les jambes, et il s'assit:

--«Où est ma femme?

--«Elle est auprès d'elle.

--«Qu'est-ce que dit au juste le docteur?

--«Il dit que c'est une attaque. Elle en peut revenir, mais elle peut aussi mourir cette nuit.

--«Avez-vous besoin de moi? Si vous n'en avez pas besoin, j'aime mieux ne pas entrer. Cela me serait pénible de la revoir dans cet état.

--«Non. Allez chez vous. S'il y a quelque chose de nouveau, je vous ferai appeler tout de suite.»

Et Lesable retourna chez lui. L'appartement lui parut changé, plus grand, plus clair. Mais comme il ne pouvait tenir en place, il passa sur le balcon.

On était alors aux derniers jours de juillet, et le grand soleil, au moment de disparaître derrière les deux tours du Trocadéro, versait une pluie de flamme sur l'immense peuple des toits.

L'espace, d'un rouge éclatant à son pied, prenait plus haut des teintes d'or pâle, puis des teintes jaunes, puis des teintes vertes, d'un vert léger frotté de lumière, puis il devenait bleu, d'un bleu pur et frais sur les têtes.

Les hirondelles passaient comme des flèches, à peine visibles, dessinant sur le fond vermeil du ciel le profil crochu et fuyant de leurs ailes. Et sur la foule infinie des maisons, sur la campagne lointaine, planait une nuée rose, une vapeur de feu dans laquelle montaient, comme dans une apothéose, les flèches des clochers, tous les sommets sveltes des monuments. L'Arc de Triomphe de l'Étoile apparaissait énorme et noir dans l'incendie de l'horizon, et le dôme des Invalides semblait un autre soleil tombé du firmament sur le dos d'un édifice.

Lesable tenait à deux mains la rampe de fer, buvant l'air comme on boit du vin, avec une envie de sauter, de crier, de faire des gestes violents, tant il se sentait envahi par une joie profonde et triomphante. La vie lui apparaissait radieuse, l'avenir plein de bonheur! Qu'allait-il faire? Et il rêva.

Un bruit, derrière lui, le fit tressaillir. C'était sa femme. Elle avait les yeux rouges, les joues un peu enflées, l'air fatigué. Elle tendit son front pour qu'il l'embrassât, puis elle dit: «On va dîner chez papa pour rester près d'elle. La bonne ne la quittera pas pendant que nous mangerons.»

Et il la suivit dans l'appartement voisin.

Cachelin était déjà à table, attendant sa fille et son gendre. Un poulet froid, une salade de pommes de terre et un compotier de fraises étaient posés sur le dressoir, et la soupe fumait dans les assiettes.

On s'assit. Cachelin déclara: «Voilà des journées comme je n'en voudrais pas souvent. Ça n'est pas gai.» Il disait cela avec un ton d'indifférence dans l'accent et une sorte de satisfaction sur le visage. Et il se mit à dévorer en homme de grand appétit, trouvant le poulet excellent et la salade de pommes de terre tout à fait rafraîchissante.

Mais Lesable se sentait l'estomac serré et l'âme inquiète, et il mangeait à peine, l'oreille tendue vers la chambre voisine, qui demeurait silencieuse comme si personne ne s'y fût trouvé. Cora n'avait pas faim non plus, émue, larmoyante, s'essuyant un œil de temps en temps avec un coin de sa serviette.

Cachelin demanda: «Qu'a dit le chef?»

Et Lesable donna des détails, que son beau-père voulait minutieux, qu'il lui faisait répéter, insistant pour tout savoir comme s'il eût été absent du ministère pendant un an.

«Ça a dû faire une émotion quand on a su qu'elle était malade?» Et il songeait à sa rentrée glorieuse quand elle serait morte, aux têtes de ses collègues; il prononça pourtant, comme pour répondre à un remords secret: «Ce n'est pas que je lui désire du mal à la chère femme! Dieu sait que je voudrais la conserver longtemps, mais ça fera de l'effet tout de même. Le père Savon en oubliera la Commune.»

On commençait à manger les fraises quand la porte de la malade s'entr'ouvrit. La commotion fut telle chez les dîneurs qu'ils se trouvèrent, d'un seul coup, debout tous les trois, effarés. Et la petite bonne parut, gardant toujours son air calme et stupide. Elle prononça tranquillement: «Elle ne souffle plus.»

Et Cachelin, jetant sa serviette sur les plats, se précipita comme un fou; Cora le suivit, le cœur battant; mais Lesable demeura debout près de la porte, épiant de loin la tache pâle du lit à peine éclairé par la fin du jour. Il voyait le dos de son beau-père penché vers la couche, ne remuant pas, examinant; et tout d'un coup il entendit sa voix qui lui parut venir de loin, de très loin, du bout du monde, une de ces voix qui passent dans les rêves et qui vous disent des choses surprenantes. Elle prononçait: «C'est fait! on n'entend plus rien.» Il vit sa femme tomber à genoux, le front sur le drap et sanglotant. Alors il se décida à entrer, et, comme Cachelin s'était relevé, il aperçut, sur la blancheur de l'oreiller, la figure de tante Charlotte, les yeux fermés, si creuse, si rigide, si blême, qu'elle avait l'air d'une bonne femme en cire.

Il demanda avec angoisse: «Est-ce fini?»

Cachelin, qui contemplait aussi sa sœur, se tourna vers lui et ils se regardèrent. Il répondit «Oui», voulant forcer son visage à une expression désolée, mais les deux hommes s'étaient pénétrés d'un coup d'œil, et sans savoir pourquoi, instinctivement, ils se donnèrent une poignée de mains, comme pour se remercier l'un l'autre de ce qu'ils avaient fait l'un pour l'autre.

Alors, sans perdre de temps, ils s'occupèrent avec activité de toutes les besognes que réclame un mort.

Lesable se chargea d'aller chercher le médecin et de faire, le plus vite possible, les courses les plus pressées.

Il prit son chapeau et descendit l'escalier en courant, ayant hâte d'être dans la rue, d'être seul, de respirer, de penser, de jouir solitairement de son bonheur.

Lorsqu'il eut terminé ses commissions, au lieu de rentrer il gagna le boulevard, poussé par le désir de voir du monde, de se mêler au mouvement, à la vie heureuse du soir. Il avait envie de crier aux passants: «J'ai cinquante mille livres de rentes,» et il allait, les mains dans ses poches, s'arrêtant devant les étalages, examinant les riches étoffes, les bijoux, les meubles de luxe, avec cette pensée joyeuse: «Je pourrai me payer cela maintenant.»

Tout à coup il passa devant un magasin de deuil et une idée brusque l'effleura: «Si elle n'était point morte? S'ils s'étaient trompés?»

Et il revint vers sa demeure, d'un pas plus pressé, avec ce doute flottant dans l'esprit.

En rentrant il demanda: «Le docteur est-il venu?»

Cachelin répondit: «Oui. Il a constaté le décès, et il s'est chargé de la déclaration.»

Ils rentrèrent dans la chambre de la morte. Cora pleurait toujours, assise dans un fauteuil. Elle pleurait très doucement, sans peine, presque sans chagrin maintenant, avec cette facilité de larmes qu'ont les femmes.

Dès qu'ils se trouvèrent tous trois dans l'appartement, Cachelin prononça à voix basse: «A présent que la bonne est partie se coucher, nous pouvons regarder s'il n'y a rien de caché dans les meubles.»