Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 09
Part 11
Un jour il m'envoya un objet bien inattendu qui excita chez Châli une admiration passionnée.
C'était simplement une boîte de coquillages, une de ces boîtes en carton recouvertes d'une enveloppe de petites coquilles collées simplement sur la pâte. En France, cela aurait valu au plus quarante sous. Mais là-bas, le prix de ce bijou était inestimable. C'était le premier sans doute qui fût entré dans le royaume.
Je le posai sur un meuble et je le laissai là, souriant de l'importance donnée à ce vilain bibelot de bazar.
Mais Châli ne se lassait pas de le considérer, de l'admirer, pleine de respect et d'extase. Elle me demandait de temps en temps: «Tu permets que je le touche?» Et quand je l'y avais autorisée, elle soulevait le couvercle, le refermait avec de grandes précautions, elle caressait de ses doigts fins, très doucement, la toison de petits coquillages, et elle semblait éprouver, par ce contact, une jouissance délicieuse qui lui pénétrait jusqu'au cœur.
Cependant j'avais terminé mes travaux et il me fallait m'en retourner. Je fus longtemps à m'y décider, retenu maintenant par ma tendresse pour ma petite amie. Enfin, je dus en prendre mon parti.
Le prince, désolé, organisa de nouvelles chasses, de nouveaux combats de lutteurs; mais, après quinze jours de ces plaisirs, je déclarai que je ne pouvais demeurer davantage, et il me laissa ma liberté.
Les adieux de Châli furent déchirants. Elle pleurait, couchée sur moi, la tête dans ma poitrine, toute secouée par le chagrin. Je ne savais que faire pour la consoler, mes baisers ne servant à rien.
Tout à coup j'eus une idée, et, me levant, j'allai chercher la boîte aux coquillages que je lui mis dans les mains. «C'est pour toi. Elle t'appartient.»
Alors, je la vis d'abord sourire. Tout son visage s'éclairait d'une joie intérieure, de cette joie profonde des rêves impossibles réalisés tout à coup.
Et elle m'embrassa avec furie.
N'importe, elle pleura bien fort tout de même au moment du dernier adieu.
Je distribuai des baisers de père et des gâteaux à tout le reste de mes femmes, et je partis.
II
Deux ans s'écoulèrent, puis les hasards du service en mer me ramenèrent à Bombay. Par suite de circonstances imprévues on m'y laissa pour une nouvelle mission à laquelle me désignait ma connaissance du pays et de la langue.
Je terminai mes travaux le plus vite possible, et comme j'avais encore trois mois devant moi, je voulus aller faire une petite visite à mon ami, le roi de Ganhara, et à ma chère petite femme Châli que j'allais trouver bien changée sans doute.
Le Rajah Maddan me reçut avec des démonstrations de joie frénétiques. Il fit égorger devant moi trois gladiateurs, et il ne me laissa pas seul une seconde pendant la première journée de mon retour.
Le soir enfin, me trouvant libre, je fis appeler Haribadada, et après beaucoup de questions diverses, pour dérouter sa perspicacité, je lui demandai: «Et sais-tu ce qu'est devenue la petite Châli que le Rajah m'avait donnée.»
L'homme prit une figure triste, ennuyée, et répondit avec une grande gêne:
--Il vaut mieux ne pas parler d'elle!
--Pourquoi cela. Elle était une gentille petite femme.
--Elle a mal tourné, seigneur.
--Comment, Châli? Qu'est-elle devenue? Où est-elle?
--Je veux dire qu'elle a mal fini.
--Mal fini? est-elle morte?
--Oui, seigneur. Elle avait commis une vilaine action.
J'étais fort ému, je sentais battre mon cœur, et une angoisse me serrer la poitrine.
Je repris: «Une vilaine action? Qu'a-t-elle fait? Que lui est-il arrivé?»
L'homme, de plus en plus embarrassé, murmura: «Il vaut mieux que vous ne le demandiez pas.
--Si, je veux le savoir.
--Elle avait volé.
--Comment, Châli? Qui a-t-elle volé?
--Vous, seigneur.
--Moi? Comment cela?
--Elle vous a pris, le jour de votre départ, le coffret que le prince vous avait donné. On l'a trouvé entre ses mains!
--Quel coffret?
--Le coffret de coquillages.
--Mais je le lui avais donné.»
L'Indien leva sur moi des yeux stupéfaits et répondit: «Oui, elle a juré, en effet, par tous les serments sacrés, que vous le lui aviez donné. Mais on n'a pas cru que vous auriez pu offrir à une esclave un cadeau du roi, et le Rajah l'a fait punir.
--Comment, punir? Qu'est-ce qu'on lui a fait?
--On l'a attachée dans un sac, seigneur, et on l'a jetée au lac, de cette fenêtre, de la fenêtre de la chambre où nous sommes, où elle avait commis le vol.»
Je me sentis traversé par la plus atroce sensation de douleur que j'aie jamais éprouvée, et je fis signe à Haribadada de se retirer pour qu'il ne me vît pas pleurer.
Et je passai la nuit sur la galerie qui dominait le lac, sur la galerie, où j'avais tenu tant de fois la pauvre enfant sur mes genoux.
Et je pensais que le squelette de son joli petit corps décomposé était là, sous moi, dans un sac de toile noué par une corde, au fond de cette eau noire que nous regardions ensemble autrefois.
Je repartis le lendemain malgré les prières et le chagrin véhément du Rajah.
Et je crois maintenant que je n'ai jamais aimé d'autre femme que Châli.
_Châli_ a paru dans _le Gil-Blas_ du mardi 15 avril 1884, sous la signature: MAUFRIGNEUSE.
LE BAISER.
MA CHÈRE MIGNONNE,
DONC, tu pleures du matin au soir et du soir au matin, parce que ton mari t'abandonne; tu ne sais que faire, et tu implores un conseil de ta vieille tante que tu supposes apparemment bien experte. Je n'en sais pas si long que tu crois, et cependant je ne suis point sans doute tout à fait ignorante dans cet art d'aimer ou plutôt de se faire aimer, qui te manque un peu. Je puis bien, à mon âge, avouer cela.
Tu n'as pour lui, me dis-tu, que des attentions, que des douceurs, que des caresses, que des baisers. Le mal vient peut-être de là; je crois que tu l'embrasses trop.
Ma chérie, nous avons aux mains le plus terrible pouvoir qui soit: l'amour.
L'homme, doué de sa force physique, l'exerce par la violence. La femme, douée du charme, domine par la caresse. C'est notre arme, arme redoutable, invincible, mais qu'il faut savoir manier.
Nous sommes, sache-le bien, les maîtresses de la terre. Raconter l'histoire de l'Amour depuis les origines du monde, ce serait raconter l'homme lui-même. Tout vient de là, les arts, les grands événements, les mœurs, les coutumes, les guerres, les bouleversements d'empires.
Dans la Bible, tu trouves Dalila, Judith; dans la Fable, Omphale, Hélène; dans l'Histoire, les Sabines, Cléopâtre et bien d'autres.
Donc, nous régnons, souveraines toutes-puissantes. Mais il nous faut, comme les rois, user d'une diplomatie délicate.
L'Amour, ma chère petite, est fait de finesses, d'imperceptibles sensations.
Nous savons qu'il est fort comme la Mort; mais il est aussi fragile que le verre. Le moindre choc le brise et notre domination s'écroule alors, sans que nous puissions la réédifier.
Nous avons la faculté de nous faire adorer, mais il nous manque une toute petite chose, le discernement des nuances dans la caresse, le flair subtil du TROP dans la manifestation de notre tendresse. Aux heures d'étreinte nous perdons le sentiment des finesses, tandis que l'homme que nous dominons reste maître de lui, demeure capable de juger le ridicule de certains mots, le manque de justesse de certains gestes.
Prends bien garde à cela, ma mignonne: c'est le défaut de notre cuirasse, c'est notre talon d'Achille.
Sais-tu d'où vient notre vraie puissance? Du baiser, du seul baiser! Quand nous savons tendre et abandonner nos lèvres, nous pouvons devenir des reines.
Le baiser n'est qu'une préface, pourtant. Mais une préface charmante, plus délicieuse que l'œuvre elle-même, une préface qu'on relit sans cesse, tandis qu'on ne peut pas toujours... relire le livre.
Oui, la rencontre des bouches est la plus parfaite, la plus divine sensation qui soit donnée aux humains, la dernière, la suprême limite du bonheur.
C'est dans le baiser, dans le seul baiser qu'on croit parfois sentir cette impossible union des âmes que nous poursuivons, cette confusion des cœurs défaillants.
Te rappelles-tu les vers de Sully-Prudhomme:
Les caresses ne sont que d'inquiets transports, Infructueux essais du pauvre Amour qui tente L'impossible union des âmes par le corps.
Une seule caresse donne cette sensation profonde, immatérielle des deux êtres ne faisant plus qu'un, c'est le baiser. Tout le délire violent de la complète possession ne vaut cette frémissante approche des bouches, ce premier contact humide et frais, puis cette attache immobile, éperdue et longue, si longue! de l'une à l'autre.
Donc, ma belle, le baiser est notre arme la plus forte, mais il faut craindre de l'émousser. Sa valeur, ne l'oublie pas, est relative, purement convention. Elle change sans cesse suivant les circonstances, les dispositions du moment, l'état d'attente et d'extase de l'esprit. Je vais m'appuyer sur un exemple.
Un autre poète, François Coppée, a fait un vers que nous avons toutes dans la mémoire, un vers que nous trouvons adorable, qui nous fait tressaillir jusqu'au cœur.
Après avoir décrit l'attente de l'amoureux dans une chambre fermée, par un soir d'hiver, ses inquiétudes, ses impatiences nerveuses, sa crainte horrible de ne pas LA voir venir, il raconte l'arrivée de la femme aimée qui entre enfin, toute pressée, essoufflée, apportant du froid dans ses jupes, et il s'écrie:
Oh! les premiers baisers à travers la voilette!
N'est-ce point là un vers d'un sentiment exquis, d'une observation délicate et charmante, d'une parfaite vérité. Toutes celles qui ont couru au rendez-vous clandestin, que la passion a jetées dans les bras d'un homme, les connaissent bien ces délicieux premiers baisers à travers la voilette, et frémissent encore à leur souvenir. Et pourtant ils ne tirent leur charme que des circonstances, du retard, de l'attente anxieuse; mais, en vérité, au point de vue purement, ou, si tu préfères, impurement sensuel, ils sont détestables.
Réfléchis. Il fait froid dehors. La jeune femme a marché vite, la voilette est toute mouillée par son souffle refroidi. Des gouttelles d'eau brillent dans les mailles de dentelle noire. L'amant se précipite et colle ses lèvres ardentes à cette vapeur de poumons liquéfiée. Le voile humide, qui déteint et porte la saveur ignoble des colorations chimiques, pénètre dans la bouche du jeune homme, mouille sa moustache. Il ne goûte nullement aux lèvres de la bien-aimée, il ne goûte qu'à la teinture de cette dentelle trempée d'haleine froide.
Et pourtant nous nous écrions toutes, comme le poète:
Oh! les premiers baisers à travers la voilette!
Donc la valeur de cette caresse étant toute conventionnelle, il faut craindre de la déprécier.
Eh bien, ma chérie, je t'ai vue en plusieurs occasions très maladroite. Tu n'es pas la seule, d'ailleurs; la plupart des femmes perdent leur autorité par l'abus seul des baisers, des baisers intempestifs. Quand elles sentent leur mari ou leur amant un peu las, à ces heures d'affaissement où le cœur a besoin de repos comme le corps, au lieu de comprendre ce qui se passe en lui, elles s'acharnent en des caresses inopportunes, le lassent par l'obstination des lèvres tendues, le fatiguent en l'étreignant sans rime ni raison.
Crois-en mon expérience. D'abord n'embrasse jamais ton mari en public, en wagon, au restaurant. C'est du plus mauvais goût; refoule ton envie. Il se sentirait ridicule et t'en voudrait toujours.
Méfie-toi surtout des baisers inutiles prodigués dans l'intimité. Tu en fais, j'en suis certaine, une effroyable consommation.
Ainsi je t'ai vue un jour tout à fait choquante. Tu ne te le rappelles pas sans doute.
Nous étions tous trois dans ton petit salon, et, comme vous ne vous gêniez guère devant moi, ton mari te tenait sur ses genoux et t'embrassait longuement la nuque, la bouche perdue dans les cheveux frisés du cou. Soudain tu as crié: «Ah! le feu!» Vous n'y songiez guère, il s'éteignait. Quelques tisons assombris expirants rougissaient à peine le foyer. Alors il s'est levé, s'élançant vers le coffre à bois où il saisit deux bûches énormes qu'il rapportait à grand'peine, quand tu es venue vers lui les lèvres mendiantes, murmurant: «Embrasse-moi». Il tourna la tête avec effort en soutenant péniblement les souches. Alors tu posas doucement, lentement, ta bouche sur celle du malheureux qui demeura le col de travers, les reins tordus, les bras rompus, tremblant de fatigue et d'effort désespéré. Et tu éternisas ce baiser de supplice sans voir et sans comprendre. Puis, quand tu le laissas libre, tu te mis à murmurer d'un air fâché: «Comme tu m'embrasses mal.»--Parbleu, ma chérie!
Oh! prends garde à cela. Nous avons toutes cette sotte manie, ce besoin inconscient et bête de nous précipiter aux moments les plus mal choisis: quand il porte un verre plein d'eau, quand il remet ses bottes, quand il renoue sa cravate, quand il se trouve enfin dans quelque posture pénible, et de l'immobiliser par une gênante caresse qui le fait rester une minute avec un geste commencé et le seul désir d'être débarrassé de nous.
Surtout ne juge pas insignifiante et mesquine cette critique. L'amour est délicat, ma petite: un rien le froisse; tout dépend, sache-le, du tact de nos câlineries. Un baiser maladroit peut faire bien du mal.
Expérimente mes conseils.
Ta vieille tante,
COLLETTE.
_Pour copie conforme_: MAUFRIGNEUSE.
_Le Baiser_ a paru dans _le Gaulois_ du 14 novembre 1882.
TABLE DES MATIÈRES.
Pages.
Les Sœurs Rondoli. 1
La Patronne. 61
Le Petit Fût. 77
Lui? 91
Mon Oncle Sosthène. 107
Le Mal d'André. 123
Le Pain maudit. 137
Le Cas de Madame Luneau. 151
Un Sage. 163
Le Parapluie. 177
Le Verrou. 195
Rencontre. 209
Suicides. 227
Décoré! 241
Châli. 257
Le Baiser. (_inédit_) 281
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Liste des modifications:
Page 118: «m'enbusquai» remplacé par «m'embusquai» (et je m'embusquai à sa fenêtre) Page 221: «irréconciables» par «irréconciliables» (comme deux ennemis irréconciliables?)