Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 07

Part 7

Chapter 73,960 wordsPublic domain

Je traversai d'abord la cuisine, puis deux petites pièces que cet homme habitait avec sa femme. Je franchis ensuite un grand vestibule, je montai l'escalier et je reconnus la porte indiquée par mon ami.

Je l'ouvris sans peine et j'entrai.

L'appartement était tellement sombre que je n'y distinguai rien d'abord. Je m'arrêtai, saisi par cette odeur moisie et fade des pièces inhabitées et condamnées, des chambres mortes. Puis, peu à peu, mes yeux s'habituèrent à l'obscurité, et je vis assez nettement une grande pièce en désordre, avec un lit sans draps, mais gardant ses matelas et ses oreillers, dont l'un portait l'empreinte profonde d'un coude ou d'une tête comme si on venait de se poser dessus.

Les sièges semblaient en déroute. Je remarquai qu'une porte, celle d'une armoire sans doute, était demeurée entr'ouverte.

J'allai d'abord à la fenêtre pour donner du jour et je l'ouvris; mais les ferrures du contrevent étaient tellement rouillées que je ne pus les faire céder.

J'essayai même de les casser avec mon sabre, sans y parvenir. Comme je m'irritais de ces efforts inutiles, et comme mes yeux s'étaient enfin parfaitement accoutumés à l'ombre, je renonçai à l'espoir d'y voir plus clair et j'allai au secrétaire.

Je m'assis dans un fauteuil, j'abattis la tablette, j'ouvris le tiroir indiqué. Il était plein jusqu'aux bords. Il ne me fallait que trois paquets, que je savais comment reconnaître, et je me mis à les chercher.

Je m'écarquillais les yeux à déchiffrer les suscriptions, quand je crus entendre ou plutôt sentir un frôlement derrière moi. Je n'y pris point garde, pensant qu'un courant d'air avait fait remuer quelque étoffe. Mais, au bout d'une minute, un autre mouvement, presque indistinct, me fit passer sur la peau un singulier petit frisson désagréable. C'était tellement bête d'être ému, même à peine, que je ne voulus pas me retourner, par pudeur pour moi-même. Je venais alors de découvrir la seconde des liasses qu'il me fallait; et je trouvais justement la troisième, quand un grand et pénible soupir, poussé contre mon épaule, me fit faire un bond de fou à deux mètres de là. Dans mon élan je m'étais retourné, la main sur la poignée de mon sabre, et certes, si je ne l'avais pas senti à mon côté, je me serais enfui comme un lâche.

Une grande femme vêtue de blanc me regardait, debout derrière le fauteuil où j'étais assis une seconde plus tôt.

Une telle secousse me courut dans les membres que je faillis m'abattre à la renverse. Oh! personne ne peut comprendre, à moins de les avoir ressenties, ces épouvantables et stupides terreurs. L'âme se fond; on ne sent plus son cœur; le corps entier devient mou comme une éponge; on dirait que tout l'intérieur de nous s'écoule.

Je ne crois pas aux fantômes; eh bien! j'ai défailli sous la hideuse peur des morts; et j'ai souffert, oh! souffert en quelques instants plus qu'en tout le reste de ma vie, dans l'angoisse irrésistible des épouvantes surnaturelles.

Si elle n'avait pas parlé, je serais mort peut-être! Mais elle parla; elle parla d'une voix douce et douloureuse qui faisait vibrer les nerfs. Je n'oserais pas dire que je redevins maître de moi et que je retrouvai ma raison. Non. J'étais éperdu à ne plus savoir ce que je faisais; mais cette espèce de fierté intime que j'ai en moi, un peu d'orgueil de métier aussi, me faisaient garder, presque malgré moi, une contenance honorable. Je posais enfin, je posais pour moi, et pour elle sans doute, pour elle, quelle qu'elle fût, femme ou spectre. Je me suis rendu compte de tout cela plus tard, car je vous assure que, dans l'instant de l'apparition, je ne songeais à rien. J'avais peur.

Elle dit:

--Oh! Monsieur, vous pouvez me rendre un grand service!

Je voulus répondre, mais il me fut impossible de prononcer un mot. Un bruit vague sortit de ma gorge.

Elle reprit:

--Voulez-vous? Vous pouvez me sauver, me guérir. Je souffre affreusement. Je souffre toujours. Je souffre, oh! je souffre!

Et elle s'assit doucement dans mon fauteuil. Elle me regardait:

--Voulez-vous?

Je fis: «Oui!» de la tête, ayant encore la voix paralysée.

Alors elle me tendit un peigne de femme en écaille et elle murmura:

--Peignez-moi, oh! peignez-moi; cela me guérira; il faut qu'on me peigne. Regardez ma tête... Comme je souffre; et mes cheveux, comme ils me font mal!

Ses cheveux dénoués, très longs, très noirs, me semblait-il, pendaient par-dessus le dossier du fauteuil et touchaient la terre.

Pourquoi ai-je fait ceci? Pourquoi ai-je reçu en frissonnant ce peigne, et pourquoi ai-je pris dans mes mains ses longs cheveux qui me donnèrent à la peau une sensation de froid atroce comme si j'eusse manié des serpents? Je n'en sais rien.

Cette sensation m'est restée dans les doigts et je tressaille en y songeant.

Je la peignai. Je maniai je ne sais comment cette chevelure de glace. Je la tordis, je la renouai et la dénouai; je la tressai comme on tresse la crinière d'un cheval. Elle soupirait, penchait la tête, semblait heureuse.

Soudain elle me dit: «Merci!» m'arracha le peigne des mains et s'enfuit par la porte que j'avais remarquée entr'ouverte.

Resté seul, j'eus, pendant quelques secondes, ce trouble effaré des réveils après les cauchemars. Puis je repris enfin mes sens, je courus à la fenêtre et je brisai les contrevents d'une poussée furieuse.

Un flot de jour entra. Je m'élançai sur la porte par où cet être était parti. Je la trouvai fermée et inébranlable.

Alors une fièvre de fuite m'envahit, une panique, la vraie panique des batailles. Je saisis brusquement les trois paquets de lettres sur le secrétaire ouvert; je traversai l'appartement en courant, je sautai les marches de l'escalier quatre par quatre, je me trouvai dehors je ne sais par où, et, apercevant mon cheval à dix pas de moi, je l'enfourchai d'un bond et partis au galop.

Je ne m'arrêtai qu'à Rouen, et devant mon logis. Ayant jeté la bride à mon ordonnance, je me sauvai dans ma chambre où je m'enfermai pour réfléchir.

Alors, pendant une heure, je me demandai anxieusement si je n'avais pas été le jouet d'une hallucination. Certes, j'avais eu un de ces incompréhensibles ébranlements nerveux, un de ces affolements du cerveau qui enfantent les miracles, à qui le Surnaturel doit sa puissance.

Et j'allais croire à une vision, à une erreur de mes sens, quand je m'approchai de ma fenêtre. Mes yeux, par hasard, descendirent sur ma poitrine. Mon dolman était plein de cheveux, de longs cheveux de femme qui s'étaient enroulés aux boutons!

Je les saisis un à un et je les jetai dehors avec des tremblements dans les doigts.

Puis j'appelai mon ordonnance. Je me sentais trop ému, trop troublé, pour aller le jour même chez mon ami. Et puis je voulais mûrement réfléchir à ce que je devais lui dire.

Je lui fis porter ses lettres, dont il remit un reçu au soldat. Il s'informa beaucoup de moi. On lui dit que j'étais souffrant, que j'avais reçu un coup de soleil, je ne sais quoi. Il parut inquiet.

Je me rendis chez lui le lendemain, dès l'aube, résolu à lui dire la vérité. Il était sorti de la veille au soir et pas rentré.

Je revins dans la journée, on ne l'avait pas revu. J'attendis une semaine. Il ne reparut pas. Alors je prévins la justice. On le fit rechercher partout, sans découvrir une trace de son passage ou de sa retraite.

Une visite minutieuse fut faite du château abandonné. On n'y découvrit rien de suspect.

Aucun indice ne révéla qu'une femme y eût été cachée.

L'enquête n'aboutissant à rien, les recherches furent interrompues.

Et, depuis cinquante-six ans, je n'ai rien appris. Je ne sais rien de plus.»

_Apparition_ a paru dans _le Gaulois_ du mercredi 4 avril 1883.

LA PORTE.

AH! s'écria Karl Massouligny, en voici une question difficile, celle des maris complaisants! Certes, j'en ai vu de toutes sortes; eh bien, je ne saurais avoir une opinion sur un seul. J'ai souvent essayé de déterminer s'ils sont en vérité aveugles, clairvoyants ou faibles. Il en est, je crois, de ces trois catégories.

Passons vite sur les aveugles. Ce ne sont point des complaisants d'ailleurs, ceux-là, puisqu'ils ne savent pas, mais de bonnes bêtes qui ne voient jamais plus loin que leur nez. C'est, d'ailleurs, une chose curieuse et intéressante à noter que la facilité des hommes, de tous les hommes, et même des femmes, de toutes les femmes à se laisser tromper. Nous sommes pris aux moindres ruses de tous ceux qui nous entourent, de nos enfants, de nos amis, de nos domestiques, de nos fournisseurs. L'humanité est crédule; et nous ne déployons point pour soupçonner, deviner et déjouer les adresses des autres, le dixième de la finesse que nous employons quand nous voulons, à notre tour, tromper quelqu'un.

Les maris clairvoyants appartiennent à trois races. Ceux qui ont intérêt, un intérêt d'argent, d'ambition, ou autre, à ce que leur femme ait un amant, ou des amants. Ceux-ci demandent seulement de sauvegarder, à peu près, les apparences, et sont satisfaits de la chose.

Ceux qui ragent. Il y aurait un beau roman à faire sur eux.

Enfin les faibles! ceux qui ont peur du scandale.

Il y a aussi les impuissants, ou plutôt les fatigués, qui fuient le lit conjugal par crainte de l'ataxie ou de l'apoplexie et qui se résignent à voir un ami courir ces dangers.

Quant à moi, j'ai connu un mari d'une espèce assez rare et qui s'est défendu de l'accident commun d'une façon spirituelle et bizarre.

J'avais fait à Paris la connaissance d'un ménage élégant, mondain, très lancé. La femme, une agitée, grande, mince, fort entourée, passait pour avoir eu des aventures. Elle me plut par son esprit et je crois que je lui plus aussi. Je lui fis la cour, une cour d'essai à laquelle elle répondit par des provocations évidentes. Nous en fûmes bientôt aux regards tendres, aux mains pressées, à toutes les petites galanteries qui précèdent la grande attaque.

J'hésitais cependant. J'estime en somme que la plupart des liaisons mondaines, même très courtes, ne valent pas le mal qu'elles nous donnent ni tous les ennuis qui peuvent en résulter. Je comparais donc mentalement les agréments et les inconvénients que je pouvais espérer et redouter quand je crus m'apercevoir que le mari me suspectait et me surveillait.

Un soir, dans un bal, comme je disais des douceurs à la jeune femme, dans un petit salon attenant aux grands où l'on dansait, j'aperçus soudain dans une glace le reflet d'un visage qui nous épiait. C'était lui. Nos regards se croisèrent, puis je le vis, toujours dans le miroir, tourner la tête et s'en aller.

Je murmurai:

--Votre mari nous espionne.

Elle sembla stupéfaite.

--Mon mari.

--Oui, voici plusieurs fois qu'il nous guette.

--Allons donc! Vous êtes sûr?

--Très sûr.

--Comme c'est bizarre. Il se montre au contraire ordinairement on ne peut plus aimable avec mes amis.

--C'est qu'il a peut-être deviné que je vous aime?

--Allons donc! Et puis vous n'êtes pas le premier qui me fasse la cour. Toute femme un peu en vue traîne un troupeau de soupireurs.

--Oui. Mais moi, je vous aime profondément.

--En admettant que ce soit vrai, est-ce qu'un mari devine jamais ces choses-là?

--Alors, il n'est pas jaloux.

--Non... non...

Elle réfléchit quelques instants, puis reprit:

--Non... Je ne me suis jamais aperçue qu'il fût jaloux.

--Il ne vous a jamais... jamais surveillée.

--Non... Comme je vous le disais, il est très aimable avec mes amis.

A partir de ce jour, je fis une cour plus régulière. La femme ne me plaisait pas davantage, mais la jalousie probable du mari me tentait beaucoup.

Quant à elle, je la jugeais avec froideur et lucidité. Elle avait un certain charme mondain provenant d'un esprit alerte, gai, aimable et superficiel, mais aucune séduction réelle et profonde. C'était, comme je vous l'ai dit déjà, une agitée, toute en dehors, d'une élégance un peu tapageuse. Comment vous bien l'expliquer? C'était... c'était... un décor... pas un logis.

Or, voilà qu'un jour, comme j'avais dîné chez elle, son mari, au moment où je me retirais, me dit:

--Mon cher ami (il me traitait d'ami depuis quelque temps), nous allons partir bientôt pour la campagne. Or c'est, pour ma femme et pour moi, un grand plaisir d'y recevoir les gens que nous aimons. Voulez-vous accepter de venir passer un mois chez nous. Ce serait très gracieux de votre part.

Je fus stupéfait, mais j'acceptai.

Donc, un mois plus tard j'arrivais chez eux dans leur domaine de Vertcresson, en Touraine.

On m'attendait à la gare, à cinq kilomètres du château. Ils étaient trois, elle, le mari et un monsieur inconnu, le comte de Morterade à qui je fus présenté. Il eut l'air ravi de faire ma connaissance; et les idées les plus bizarres me passèrent dans l'esprit pendant que nous suivions au grand trot un joli chemin profond, entre deux haies de verdure. Je me disais: «Voyons, qu'est-ce que cela veut dire? Voilà un mari qui ne peut douter que sa femme et moi soyons en galanterie, et il m'invite chez lui, me reçoit comme un intime, a l'air de me dire: «Allez, allez, mon cher, la voie est libre!»

Puis on me présente un monsieur, fort bien, ma foi, installé déjà dans la maison, et... et qui cherche peut-être à en sortir et qui a l'air aussi content que le mari lui-même de mon arrivée.

Est-ce un ancien qui veut sa retraite? On le croirait.--Mais alors? Les deux hommes seraient donc d'accord, tacitement, par une de ces jolies petites pactisations infâmes si communes dans la société? Et on me propose, sans rien me dire, d'entrer dans l'association, en prenant la suite. On me tend les mains, et on me tend les bras. On m'ouvre toutes les portes et tous les cœurs.

Elle? une énigme. Elle ne doit, elle ne peut rien ignorer. Pourtant?... pourtant?... voilà... Je n'y comprends rien!

Le dîner fut très gai et très cordial. En sortant de table, le mari et son ami se mirent à jouer aux cartes tandis que j'allai contempler le clair de lune, sur le perron, avec Madame. Elle semblait très émue par la nature; et je jugeai que le moment de mon bonheur était proche. Ce soir-là vraiment je la trouvai charmante. La campagne l'avait attendrie, ou plutôt alanguie. Sa longue taille mince était jolie sur le perron de pierre, à côté du grand vase qui portait une plante. J'avais envie de l'entraîner sous les arbres et de me jeter à ses genoux en lui disant des paroles d'amour.

La voix de son mari cria:

--Louise?

--Oui, mon ami.

--Tu oublies le thé.

--J'y vais, mon ami.

Nous rentrâmes; et elle nous servit le thé. Les deux hommes, leur partie de cartes terminée, avaient visiblement sommeil. Il fallut monter dans nos chambres. Je dormis très tard et très mal.

Le lendemain une excursion fut décidée dans l'après-midi; et nous partîmes en landau découvert pour aller visiter des ruines quelconques. Nous étions, elle et moi, dans le fond de la voiture, et eux en face de nous, à reculons.

On causait avec entrain, avec sympathie, avec abandon. Je suis orphelin, et il me semblait que je venais de retrouver ma famille tant je me sentais chez moi, auprès d'eux.

Tout à coup, comme elle avait allongé son pied entre les jambes de son mari, il murmura avec un air de reproche: «Louise, je vous en prie, n'usez pas vous-même vos vieilles chaussures. Il n'y a pas de raison pour se soigner davantage à Paris qu'à la campagne.»

Je baissai les yeux. Elle portait en effet de vieilles bottines tournées et je m'aperçus que son bas n'était point tendu.

Elle avait rougi en retirant son pied sous sa robe. L'ami regardait au loin d'un air indifférent et dégagé des choses.

Le mari m'offrit un cigare que j'acceptai. Pendant plusieurs jours, il me fut impossible de rester seul avec elle deux minutes, tant il nous suivait partout. Il était délicieux pour moi d'ailleurs.

Or, un matin, comme il m'était venu chercher pour faire une promenade à pied, avant déjeuner, nous en vînmes à parler du mariage. Je dis quelques phrases sur la solitude et quelques autres sur la vie commune rendue charmante par la tendresse d'une femme. Il m'interrompit tout à coup: «Mon cher, ne parlez pas de ce que vous ne connaissez point. Une femme qui n'a plus d'intérêt à vous aimer, ne vous aime pas longtemps. Toutes les coquetteries qui les font exquises, quand elles ne nous appartiennent pas définitivement, cessent dès qu'elles sont à nous. Et puis d'ailleurs... les femmes honnêtes... c'est-à-dire nos femmes... sont... ne sont pas... manquent de... enfin ne connaissent pas assez leur métier de femme. Voilà... je m'entends.»

Il n'en dit pas davantage et je ne pus deviner au juste sa pensée.

Deux jours après cette conversation il m'appela dans sa chambre, de très bonne heure, pour me montrer une collection de gravures.

Je m'assis dans un fauteuil, en face de la grande porte qui séparait son appartement de celui de sa femme, et derrière cette porte j'entendais marcher, remuer, et je ne songeais guère aux gravures, tout en m'écriant: «Oh! délicieux! exquis! exquis!»

Il dit soudain:

--Oh! mais, j'ai une merveille, à côté. Je vais vous la chercher.

Et il se précipita sur la porte, dont les deux battants s'ouvrirent comme pour un effet de théâtre.

Dans une grande pièce en désordre, au milieu de jupes, de cols, de corsages semés par terre, un grand être sec, dépeigné, le bas du corps couvert d'une vieille jupe de soie fripée qui collait sur sa croupe maigre, brossait devant une glace des cheveux blonds, courts et rares.

Ses bras formaient deux angles pointus; et comme elle se retournait effarée, je vis sous une chemise de toile commune un cimetière de côtes qu'une fausse gorge de coton dissimulait en public.

Le mari poussa un cri fort naturel, rentra en refermant les portes, et d'un air navré: «Oh! mon Dieu! suis-je stupide! Oh! vraiment, suis-je bête! Voilà une bévue que ma femme ne me pardonnera jamais!»

Moi j'avais envie, déjà, de le remercier.

Je partis trois jours plus tard, après avoir vivement serré les mains des deux hommes et baisé celle de la femme, qui me dit adieu froidement. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Karl Massouligny se tut.

Quelqu'un demanda:

--Mais l'ami, qu'était-ce?

--Je ne sais pas... Cependant... cependant il avait l'air désolé de me voir partir si vite...

_La Porte_ a paru dans _le Gil-Blas_ du mardi 3 mai 1887.

LE PÈRE.

JEAN DE VALNOIX est un ami que je vais voir de temps en temps. Il habite un petit manoir, au bord d'une rivière, dans un bois. Il s'était retiré là après avoir vécu à Paris, une vie de fou, pendant quinze ans. Tout à coup il en eut assez des plaisirs, des soupers, des hommes, des femmes, des cartes, de tout, et il vint habiter ce domaine où il était né.

Nous sommes deux ou trois qui allons passer, de temps en temps, quinze jours ou trois semaines avec lui. Il est certes enchanté de nous revoir quand nous arrivons, et ravi de se retrouver seul quand nous partons.

Donc j'allai chez lui, la semaine dernière, et il me reçut à bras ouverts. Nous passions les heures tantôt ensemble, tantôt isolément. En général, il lit, et je travaille pendant le jour; et chaque soir nous causons jusqu'à minuit.

Donc, mardi dernier, après une journée étouffante, nous étions assis tous les deux, vers neuf heures du soir, à regarder couler l'eau de la rivière, contre nos pieds: et nous échangions des idées très vagues sur les étoiles qui se baignaient dans le courant et semblaient nager devant nous. Nous échangions des idées très vagues, très confuses, très courtes, car nos esprits sont très bornés, très faibles, très impuissants. Moi je m'attendrissais sur le soleil qui meurt dans la Grande Ourse. On ne le voit plus que par les nuits claires, tant il pâlit. Quand le ciel est un peu brumeux, il disparaît, cet agonisant. Nous songions aux êtres qui peuplent ces mondes, à leurs formes inimaginables, à leurs facultés insoupçonnables, à leurs organes inconnus, aux animaux, aux plantes, à toutes les espèces, à tous les règnes, à toutes les essences, à toutes les matières, que le rêve de l'homme ne peut même effleurer.

Tout à coup une voix cria dans le lointain:

--Monsieur, monsieur!

Jean répondit:

--Ici, Baptiste.

Et quand le domestique nous eut trouvés, il annonça:

--C'est la bohémienne de Monsieur.

Mon ami se mit à rire, d'un rire fou bien rare chez lui, puis il demanda:

--Nous sommes donc au 19 juillet?

--Mais oui, Monsieur.

--Très bien. Dites-lui de m'attendre. Faites-la souper. Je rentrerai dans dix minutes.

Quand l'homme eut disparu, mon ami me prit le bras.

--Allons doucement, dit-il, je vais te conter cette histoire.

«Il y a maintenant sept ans, c'était l'année de mon arrivée ici, je sortis un soir pour faire un tour dans la forêt. Il faisait beau comme aujourd'hui; et j'allais à petits pas sous les grands arbres, contemplant les étoiles à travers les feuilles, respirant et buvant à pleine poitrine le frais repos de la nuit et du bois.

Je venais de quitter Paris pour toujours. J'étais las, las, écœuré plus que je ne saurais dire par toutes les bêtises, toutes les bassesses, toutes les saletés que j'avais vues et auxquelles j'avais participé pendant quinze ans.

J'allai loin, très loin, dans ce bois profond, en suivant un chemin creux qui conduit au village de Crouzille, à quinze kilomètres d'ici.

Tout à coup mon chien, Bock, un grand saint-germain qui ne me quittait jamais, s'arrêta net et se mit à grogner. Je crus à la présence d'un renard, d'un loup ou d'un sanglier; et j'avançai doucement, sur la pointe des pieds, afin de ne pas faire de bruit; mais soudain j'entendis des cris, des cris humains, plaintifs, étouffés, déchirants.

Certes, on assassinait quelqu'un dans un taillis, et je me mis à courir, serrant dans ma main droite une lourde canne de chêne, une vraie massue.

J'approchais des gémissements qui me parvenaient maintenant plus distincts, mais étrangement sourds. On eût dit qu'ils sortaient d'une maison, d'une hutte de charbonnier peut-être. Bock, trois pas devant moi, courait, s'arrêtait, repartait, très excité, grondant toujours. Soudain un autre chien, un gros chien noir, aux yeux de feu, nous barra la route. Je voyais très bien ses crocs blancs qui semblaient luire dans sa gueule.

Je courus sur lui la canne levée, mais déjà Bock avait sauté dessus et les deux bêtes se roulaient par terre, les gueules refermées sur les gorges. Je passai et je faillis heurter un cheval couché dans le chemin. Comme je m'arrêtais, fort surpris, pour examiner l'animal, j'aperçus devant moi une voiture, ou plutôt une maison roulante, une de ces maisons de saltimbanques et de marchands forains qui vont dans nos campagnes de foire en foire.

Les cris sortaient de là, affreux, continus. Comme la porte donnait de l'autre côté, je fis le tour de cette guimbarde et je montai brusquement les trois marches de bois, prêt à tomber sur le malfaiteur.

Ce que je vis me parut si étrange que je ne compris rien d'abord. Un homme, à genoux, semblait prier, tandis que dans le lit que contenait cette boîte, quelque chose d'impossible à reconnaître, un être à moitié nu, contourné, tordu, dont je ne voyais pas la figure, remuait, s'agitait et hurlait.

C'était une femme en mal d'enfant.

Dès que j'eus compris le genre d'accident provoquant ces plaintes, je fis connaître ma présence, et l'homme, une sorte de Marseillais affolé, me supplia de le sauver, de la sauver, me promettant avec des paroles innombrables une reconnaissance invraisemblable. Je n'avais jamais vu d'accouchement, jamais secouru un être femelle, femme, chienne ou chatte, en cette circonstance, et je le déclarai ingénument en regardant avec stupeur ce qui criait si fort dans le lit.

Puis quand j'eus repris mon sang-froid, je demandai à l'homme atterré pourquoi il n'allait pas jusqu'au prochain village. Son cheval tombant dans une ornière avait dû se casser la jambe et ne pouvait plus se lever.

--Eh bien! mon brave, lui dis-je, nous sommes deux, à présent, nous allons traîner votre femme jusque chez moi.