Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 06
Part 8
J'eus une sorte de frisson désagréable, un de ces effleurements pénibles qui nous touchent le cœur, comme l'approche d'un lourd chagrin. Et je regardai l'homme dans la cour. Il venait maintenant de puiser de l'eau pour les chevaux et portait ses deux seaux en boitant, avec un effort douloureux de la jambe plus courte. Il était déguenillé, hideusement sale, avec de longs cheveux jaunes tellement mêlés qu'ils lui tombaient comme des cordes sur les joues.
L'aubergiste ajouta:--«Il ne vaut pas grand'chose, ç'a été gardé par charité dans la maison. Peut-être qu'il aurait mieux tourné si on l'avait élevé comme tout le monde. Mais que voulez-vous, monsieur? Pas de père, pas de mère, pas d'argent! Mes parents ont eu pitié de l'enfant, mais ce n'était pas à eux, vous comprenez.»
Je ne dis rien.
Et je couchai dans mon ancienne chambre; et toute la nuit je pensai à cet affreux valet d'écurie en me répétant:--«Si c'était mon fils, pourtant? Aurais-je donc pu tuer cette fille et procréer cet être?»--C'était possible, enfin!
Je résolus de parler à cet homme et de connaître exactement la date de sa naissance. Une différence de deux mois devait m'arracher mes doutes.
Je le fis venir le lendemain. Mais il ne parlait pas le français non plus. Il avait l'air de ne rien comprendre d'ailleurs, ignorant absolument son âge qu'une des bonnes lui demanda de ma part. Et il se tenait d'un air idiot devant moi, roulant son chapeau dans ses pattes noueuses et dégoûtantes, riant stupidement, avec quelque chose du rire ancien de la mère dans le coin des lèvres et dans le coin des yeux.
Mais le patron survenant alla chercher l'acte de naissance du misérable. Il était entré dans la vie huit mois et vingt-six jours après mon passage à Pont-Labbé, car je me rappelais parfaitement être arrivé à Lorient le 15 août. L'acte portait la mention: «Père inconnu». La mère s'était appelée Jeanne Kerradec.
Alors mon cœur se mit à battre à coups pressés. Je ne pouvais plus parler tant je me sentais suffoqué; et je regardais cette brute dont les grands cheveux jaunes semblaient un fumier plus sordide que celui des bêtes; et le gueux, gêné par mon regard, cessait de rire, détournait la tête, cherchait à s'en aller.
Tout le jour j'errai le long de la petite rivière, en réfléchissant douloureusement. Mais à quoi bon réfléchir? Rien ne pouvait me fixer. Pendant des heures et des heures je pesais toutes les raisons bonnes ou mauvaises pour ou contre mes chances de paternité, m'énervant en des suppositions inextricables, pour revenir sans cesse à la même horrible incertitude, puis à la conviction plus atroce encore que cet homme était mon fils.
Je ne pus dîner et je me retirai dans ma chambre. Je fus longtemps sans parvenir à dormir; puis le sommeil vint, un sommeil hanté de visions insupportables. Je voyais ce goujat qui me riait au nez, m'appelait «papa»; puis il se changeait en chien et me mordait les mollets, et, j'avais beau me sauver, il me suivait toujours, et au lieu d'aboyer il parlait, m'injuriait; puis il comparaissait devant mes collègues de l'Académie réunis pour décider si j'étais bien son père; et l'un d'eux s'écriait: «C'est indubitable! Regardez donc comme il lui ressemble.» Et en effet je m'apercevais que ce monstre me ressemblait. Et je me réveillai avec cette idée plantée dans le crâne et avec le désir fou de revoir l'homme pour décider si, oui ou non, nous avions des traits communs.
Je le joignis comme il allait à la messe (c'était un dimanche) et je lui donnai cent sous en le dévisageant anxieusement. Il se remit à rire d'une ignoble façon, prit l'argent, puis, gêné de nouveau par mon œil, il s'enfuit après avoir bredouillé un mot à peu près inarticulé, qui voulait dire «merci», sans doute.
La journée se passa pour moi dans les mêmes angoisses que la veille. Vers le soir je fis venir l'hôtelier, et avec beaucoup de précautions, d'habiletés, de finesses, je lui dis que je m'intéressais à ce pauvre être si abandonné de tous et privé de tout, et que je voulais faire quelque chose pour lui.
Mais l'homme répliqua: «Oh! n'y songez pas, monsieur, il ne vaut rien, vous n'en aurez que du désagrément. Moi, je l'emploie à vider l'écurie, et c'est tout ce qu'il peut faire. Pour ça je le nourris et il couche avec les chevaux. Il ne lui en faut pas plus. Si vous avez une vieille culotte, donnez-la lui, mais elle sera en pièces dans huit jours.»
Je n'insistai pas, me réservant d'aviser.
Le gueux rentra le soir horriblement ivre, faillit mettre le feu à la maison, assomma un cheval à coups de pioche, et, en fin de compte, s'endormit dans la boue sous la pluie, grâce à mes largesses.
On me pria le lendemain de ne plus lui donner d'argent. L'eau-de-vie le rendait furieux, et, dès qu'il avait deux sous en poche, il les buvait. L'aubergiste ajouta: «Lui donner de l'argent c'est vouloir sa mort.» Cet homme n'en avait jamais eu, absolument jamais, sauf quelques centimes jetés par les voyageurs, et il ne connaissait pas d'autre destination à ce métal que le cabaret.
Alors je passai des heures dans ma chambre, avec un livre ouvert que je semblais lire, mais ne faisant autre chose que de regarder cette brute, mon fils! mon fils! en tâchant de découvrir s'il avait quelque chose de moi. A force de chercher je crus reconnaître des lignes semblables dans le front et à la naissance du nez, et je fus bientôt convaincu d'une ressemblance que dissimulaient l'habillement différent et la crinière hideuse de l'homme.
Mais je ne pouvais demeurer plus longtemps sans devenir suspect, et je partis, le cœur broyé, après avoir laissé à l'aubergiste quelque argent pour adoucir l'existence de son valet.
Or, depuis six ans, je vis avec cette pensée, cette horrible incertitude, ce doute abominable. Et, chaque année, une force invincible me ramène à Pont-Labbé. Chaque année je me condamne à ce supplice de voir cette brute patauger dans son fumier, de m'imaginer qu'il me ressemble, de chercher, toujours en vain, à lui être secourable. Et chaque année je reviens ici, plus indécis, plus torturé, plus anxieux.
J'ai essayé de le faire instruire. Il est idiot sans ressources.
J'ai essayé de lui rendre la vie moins pénible. Il est irrémédiablement ivrogne et emploie à boire tout l'argent qu'on lui donne; et il sait fort bien vendre ses habits neufs pour se procurer de l'eau-de-vie.
J'ai essayé d'apitoyer sur lui son patron pour qu'il le ménageât, en offrant toujours de l'argent. L'aubergiste, étonné à la fin, m'a répondu fort sagement: «Tout ce que vous ferez pour lui, monsieur, ne servira qu'à le perdre. Il faut le tenir comme un prisonnier. Sitôt qu'il a du temps ou du bien-être, il devient malfaisant. Si vous voulez faire du bien, ça ne manque pas, allez, les enfants abandonnés, mais choisissez-en un qui réponde à votre peine.»
Que dire à cela?
Et si je laissais percer un soupçon des doutes qui me torturent, ce crétin, certes, deviendrait malin pour m'exploiter, me compromettre, me perdre. Il me crierait «papa», comme dans mon rêve.
Et je me dis que j'ai tué la mère et perdu cet être atrophié, larve d'écurie, éclose et poussée dans le fumier, cet homme qui, élevé comme d'autres, aurait été pareil aux autres.
Et vous ne vous figurez pas la sensation étrange, confuse et intolérable que j'éprouve en face de lui, en songeant que cela est sorti de moi, qu'il tient à moi par ce lien intime qui lie le fils au père, que grâce aux terribles lois de l'hérédité, il est moi par mille choses, par son sang et par sa chair, et qu'il a jusqu'aux mêmes germes de maladies, aux mêmes ferments de passions.
Et j'ai sans cesse un inapaisable et douloureux besoin de le voir; et sa vue me fait horriblement souffrir; et de ma fenêtre, là-bas, je le regarde pendant des heures remuer et charrier les ordures des bêtes, en me répétant: «C'est mon fils.»
Et je sens, parfois, d'intolérables envies de l'embrasser. Je n'ai même jamais touché sa main sordide.
L'académicien se tut. Et son compagnon, l'homme politique, murmura: «Oui vraiment, nous devrions bien nous occuper un peu plus des enfants qui n'ont pas de père.»
Et un souffle de vent traversant, le grand arbre jaune secoua ses grappes, enveloppa d'une nuée odorante et fine les deux vieillards qui la respirèrent à longs traits.
Et le sénateur ajouta: «C'est bon vraiment d'avoir vingt-cinq ans, et même de faire des enfants comme ça.»
_Un Fils_ a paru dans _le Gil Blas_ du mercredi 19 avril 1882, sous le titre de _Père inconnu_ et signé: MAUFRIGNEUSE.
La première version n'a pas tout le développement de la seconde. Quelques paragraphes sont écourtés.
SAINT-ANTOINE.
_A X. Charmes._
ON l'appelait Saint-Antoine, parce qu'il se nommait Antoine, et aussi peut-être parce qu'il était bon vivant, joyeux, farceur, puissant mangeur et fort buveur, et vigoureux trousseur de servantes, bien qu'il eût plus de soixante ans.
C'était un grand paysan du pays de Caux, haut en couleur, gros de poitrine et de ventre, et perché sur de longues jambes qui semblaient trop maigres pour l'ampleur du corps.
Veuf, il vivait seul avec sa bonne et ses deux valets dans sa ferme qu'il dirigeait en madré compère, soigneux de ses intérêts, entendu dans les affaires et dans l'élevage du bétail, et dans la culture de ses terres. Ses deux fils et ses trois filles, mariés avec avantage, vivaient aux environs, et venaient, une fois par mois, dîner avec le père. Sa vigueur était célèbre dans tout le pays d'alentour; on disait en manière de proverbe: «Il est fort comme Saint-Antoine.»
Lorsque arriva l'invasion prussienne, Saint-Antoine, au cabaret, promettait de manger une armée, car il était hâbleur comme un vrai Normand, un peu couard et fanfaron. Il tapait du poing sur la table de bois, qui sautait en faisant danser les tasses et les petits verres, et il criait, la face rouge et l'œil sournois, dans une fausse colère de bon vivant: «Faudra que j'en mange, nom de Dieu!» Il comptait bien que les Prussiens ne viendraient pas jusqu'à Tanneville; mais lorsqu'il apprit qu'ils étaient à Rautôt, il ne sortit plus de sa maison, et il guettait sans cesse la route par la petite fenêtre de sa cuisine, s'attendant à tout moment à voir passer des baïonnettes.
Un matin, comme il mangeait la soupe avec ses serviteurs, la porte s'ouvrit, et le maire de la commune, maître Chicot, parut suivi d'un soldat coiffé d'un casque noir à pointe de cuivre. Saint-Antoine se dressa d'un bond; et tout son monde le regardait, s'attendant à le voir écharper le Prussien; mais il se contenta de serrer la main du maire qui lui dit:--«En v'la un pour toi, Saint-Antoine. Ils sont venus c'te nuit. Fait pas de bêtise surtout, vu qu'ils parlent de fusiller et de brûler tout si seulement il arrive la moindre chose. Te v'là prévenu. Donne-li à manger, il a l'air d'un bon gars. Bonsoir, je vas chez l's'autres. Y en a pour tout le monde.» Et il sortit.
Le père Antoine, devenu pâle, regarda son Prussien. C'était un gros garçon à la chair grasse et blanche, aux yeux bleus, au poil blond, barbu jusqu'aux pommettes, qui semblait idiot, timide et bon enfant. Le Normand malin le pénétra tout de suite, et, rassuré, lui fit signe de s'asseoir. Puis il lui demanda: «Voulez-vous de la soupe?» L'étranger ne comprit pas. Antoine alors eut un coup d'audace, et lui poussant sous le nez une assiette pleine:--«Tiens, avale ça, gros cochon.»
Le soldat répondit: «Ya» et se mit à manger goulûment pendant que le fermier triomphant, sentant sa réputation reconquise, clignait de l'œil à ses serviteurs qui grimaçaient étrangement, ayant en même temps grand'peur et envie de rire.
Quand le Prussien eut englouti son assiettée, Saint-Antoine lui en servit une autre qu'il fit disparaître également; mais il recula devant la troisième, que le fermier voulait lui faire manger de force, en répétant: «Allons fous-toi ça dans le ventre. T'engraisseras ou tu diras pourquoi, va, mon cochon!»
Et le soldat, comprenant seulement qu'on voulait le faire manger tout son saoul, riait d'un air content, en faisant signe qu'il était plein.
Alors Saint-Antoine devenu tout à fait familier lui tapa sur le ventre en criant:--«Y en a-t-il dans la bedaine à mon cochon!» Mais soudain il se tordit, rouge à tomber d'une attaque, ne pouvant plus parler. Une idée lui était venue qui le faisait étouffer de rire: «C'est ça, c'est ça, saint Antoine et son cochon. V'là mon cochon.» Et les trois serviteurs éclatèrent à leur tour.
Le vieux était si content qu'il fit apporter l'eau-de-vie, la bonne, le fil en dix, et qu'il en régala tout le monde. On trinqua avec le Prussien, qui claqua de la langue par flatterie, pour indiquer qu'il trouvait ça fameux. Et Saint-Antoine lui criait dans le nez: «Hein? En v'là d'la fine. T'en bois pas comme ça chez toi, mon cochon.»
Dès lors, le père Antoine ne sortit plus sans son Prussien. Il avait trouvé là son affaire, c'était sa vengeance à lui, sa vengeance de gros malin. Et tout le pays, qui crevait de peur, riait à se tordre derrière le dos des vainqueurs de la farce de Saint-Antoine. Vraiment, dans la plaisanterie il n'avait pas son pareil. Il n'y avait que lui pour inventer des choses comme ça. Cré coquin, va!
Il s'en allait chez les voisins, tous les jours après midi, bras dessus bras dessous avec son Allemand qu'il présentait d'un air gai en lui tapant sur l'épaule:--«Tenez, v'là mon cochon, r'gardez-moi s'il engraisse c't'animal-là.»
Et les paysans s'épanouissaient.--Est-il donc rigolo, ce bougre d'Antoine!
--J'te l'vends, Césaire, trois pistoles.
--Je l'prends, Antoine, et j't'invite à manger du boudin.
--Mé, c'que j'veux, c'est d'ses pieds.
--Tâte li l'ventre, tu verras qu'il n'a que d'la graisse.
Et tout le monde clignait de l'œil sans rire trop haut cependant, de peur que le Prussien devinât à la fin qu'on se moquait de lui. Antoine seul, s'enhardissant tous les jours, lui pinçait les cuisses en criant: «Rien qu'du gras»; lui tapait sur le derrière en hurlant: «Tout ça d'la couenne»; l'enlevait dans ses bras de vieux colosse capable de porter une enclume en déclarant: «Il pèse six cents, et pas de déchet.»
Et il avait pris l'habitude de faire offrir à manger à son cochon partout où il entrait avec lui. C'était là le grand plaisir, le grand divertissement de tous les jours:--«Donnez-li de c'que vous voudrez, il avale tout.» Et on offrait à l'homme du pain et du beurre, des pommes de terre, du fricot froid, de l'andouille qui faisait dire:--«De la vôtre, et du choix.»
Le soldat, stupide et doux, mangeait par politesse, enchanté de ces attentions, se rendait malade pour ne pas refuser; et il engraissait vraiment, serré maintenant dans son uniforme, ce qui ravissait Saint-Antoine et lui faisait répéter:--«Tu sais, mon cochon, faudra te faire faire une autre cage.»
Ils étaient devenus, d'ailleurs, les meilleurs amis du monde; et, quand le vieux allait à ses affaires dans les environs, le Prussien l'accompagnait de lui-même pour le seul plaisir d'être avec lui.
Le temps était rigoureux; il gelait dur; le terrible hiver de 1870 semblait jeter ensemble tous les fléaux sur la France.
Le père Antoine, qui préparait les choses de loin et profitait des occasions, prévoyant qu'il manquerait de fumier pour les travaux du printemps, acheta celui d'un voisin qui se trouvait dans la gêne; et il fut convenu qu'il irait chaque soir avec son tombereau chercher une charge d'engrais.
Chaque jour donc il se mettait en route à l'approche de la nuit et se rendait à la ferme des Haules, distante d'une demi-lieue, toujours accompagné de son cochon. Et chaque jour c'était une fête de nourrir l'animal. Tout le pays accourait là comme on va, le dimanche, à la grand'messe.
Le soldat, cependant, commençait à se méfier; et quand on riait trop fort il roulait des yeux inquiets qui, parfois, s'allumaient d'une flamme de colère.
Or, un soir, quand il eut mangé à sa contenance, il refusa d'avaler un morceau de plus; et il essaya de se lever pour s'en aller. Mais Saint-Antoine l'arrêta d'un tour de poignet, et lui posant ses deux mains puissantes sur les épaules il le rassit si durement que la chaise s'écrasa sous l'homme.
Une gaieté de tempête éclata; et Antoine, radieux, ramassant son cochon, fit semblant de le panser pour le guérir; puis il déclara: «Puisque tu n'veux pas manger, tu vas boire, nom de Dieu!» Et on alla chercher de l'eau-de-vie au cabaret.
Le soldat roulait des yeux méchants: mais il but néanmoins; il but tant qu'on voulut; et Saint-Antoine lui tenait la tête, à la grande joie des assistants.
Le Normand, rouge comme une tomate, le regard en feu, emplissait les verres, trinquait en gueulant «à la tienne!» Et le Prussien, sans prononcer un mot, entonnait coup sur coup des lampées de cognac.
C'était une lutte, une bataille, une revanche! A qui boirait le plus, nom d'un nom! Ils n'en pouvaient ni l'un ni l'autre quand le litre fut séché. Mais aucun des deux n'était vaincu. Ils s'en allaient manche à manche, voilà tout. Faudrait recommencer le lendemain!
Ils sortirent en titubant et se mirent en route, à côté du tombereau de fumier que traînaient lentement les deux chevaux.
La neige commençait à tomber, et la nuit sans lune s'éclairait tristement de cette blancheur morte des plaines. Le froid saisit les deux hommes, augmentant leur ivresse, et Saint-Antoine, mécontent de n'avoir pas triomphé, s'amusait à pousser de l'épaule son cochon pour le faire culbuter dans le fossé. L'autre évitait les attaques par des retraites; et, chaque fois, il prononçait quelques mots allemands sur un ton irrité qui faisait rire aux éclats le paysan. A la fin, le Prussien se fâcha; et juste au moment où Antoine lui lançait une nouvelle bourrade, il répondit par un coup de poing terrible qui fit chanceler le colosse.
Alors, enflammé d'eau-de-vie, le vieux saisit l'homme à bras le corps, le secoua quelques secondes comme il eût fait d'un petit enfant, et il le lança à toute volée de l'autre côté du chemin. Puis, content de cette exécution, il croisa ses bras pour rire de nouveau.
Mais le soldat se releva vivement, nu-tête, son casque ayant roulé, et, dégainant son sabre, il se précipita sur le père Antoine.
Quand il vit cela, le paysan saisit son fouet par le milieu, son grand fouet de houx, droit, fort et souple comme un nerf de bœuf.
Le Prussien arriva, le front baissé, l'arme en avant, sûr de tuer. Mais le vieux, attrapant à pleine main la lame dont la pointe allait lui crever le ventre, l'écarta, et il frappa d'un coup sec sur la tempe, avec la poignée du fouet, son ennemi qui s'abattit à ses pieds.
Puis il regarda, effaré, stupide d'étonnement, le corps d'abord secoué de spasmes, puis immobile sur le ventre. Il se pencha, le retourna, le considéra quelque temps. L'homme avait les yeux clos; et un filet de sang coulait d'une fente au coin du front. Malgré la nuit, le père Antoine distinguait la tache brune de ce sang sur la neige.
Il restait là, perdant la tête, tandis que son tombereau s'en allait toujours, au pas tranquille des chevaux.
Qu'allait-il faire? Il serait fusillé! On brûlerait sa ferme, on ruinerait le pays! Que faire? que faire? Comment cacher le corps, cacher la mort, tromper les Prussiens? Il entendit des voix au loin, dans le grand silence des neiges. Alors, il s'affola, et, ramassant le casque, il recoiffa sa victime, puis, l'empoignant par les reins, il l'enleva, courut, rattrapa son attelage et lança le corps sur le fumier. Une fois chez lui, il aviserait.
Il allait à petits pas, se creusant la cervelle, ne trouvant rien. Il se voyait, il se sentait perdu. Il rentra dans sa cour. Une lumière brillait à une lucarne, sa servante ne dormait pas encore; alors il fit vivement reculer sa voiture jusqu'au bord du trou à l'engrais. Il songeait qu'en renversant la charge, le corps posé dessus tomberait dessous dans la fosse; et il fit basculer le tombereau.
Comme il l'avait prévu, l'homme fut enseveli sous le fumier. Antoine aplanit le tas avec sa fourche, puis la planta dans la terre à côté. Il appela son valet, ordonna de mettre les chevaux à l'écurie; et il rentra dans sa chambre.
Il se coucha, réfléchissant toujours à ce qu'il allait faire, mais aucune idée ne l'illuminait, son épouvante allait croissant dans l'immobilité du lit. On le fusillerait! Il suait de peur; ses dents claquaient; il se releva, grelottant, ne pouvant plus tenir dans ses draps.
Alors il descendit à la cuisine, prit la bouteille de fine dans le buffet, et remonta. Il but deux grands verres de suite jetant une ivresse nouvelle par-dessus l'ancienne, sans calmer l'angoisse de son âme. Il avait fait là un joli coup, nom de Dieu d'imbécile!
Il marchait maintenant de long en large, cherchant des ruses, des explications et des malices; et, de temps en temps, il se rinçait la bouche avec une gorgée de fil en dix pour se mettre du cœur au ventre.
Et il ne trouvait rien, mais rien.
Vers minuit, son chien de garde, une sorte de demi-loup qu'il appelait «Dévorant», se mit à hurler à la mort. Le père Antoine frémit jusque dans les moelles; et, chaque fois que la bête reprenait son gémissement lugubre et long, un frisson de peur courait sur la peau du vieux.
Il s'était abattu sur une chaise, les jambes cassées, hébété, n'en pouvant plus, attendant avec anxiété que «Dévorant» recommençât sa plainte, et secoué par tous les sursauts dont la terreur fait vibrer nos nerfs.
L'horloge d'en bas sonna cinq heures. Le chien ne se taisait pas. Le paysan devenait fou. Il se leva pour aller déchaîner la bête, pour ne plus l'entendre. Il descendit, ouvrit la porte, s'avança dans la nuit.
La neige tombait toujours. Tout était blanc. Les bâtiments de la ferme faisaient de grandes taches noires. L'homme s'approcha de la niche. Le chien tirait sur sa chaîne. Il le lâcha. Alors «Dévorant» fit un bond, puis s'arrêta net, le poil hérissé, les pattes tendues, les crocs au vent, le nez tourné vers le fumier.
Saint-Antoine, tremblant de la tête aux pieds, balbutia:--«Qué qu't'as donc, sale rosse?» et il avança de quelques pas, fouillant de l'œil l'ombre indécise, l'ombre terne de la cour.
Alors, il vit une forme, une forme d'homme assis sur son fumier!
Il regardait cela perclus d'horreur et haletant. Mais, soudain, il aperçut auprès de lui le manche de sa fourche piquée dans la terre; il l'arracha du sol; et, dans un de ces transports de peur qui rendent téméraires les plus lâches, il se rua en avant, pour voir.
C'était lui, son Prussien, sorti fangeux de sa couche d'ordure qui l'avait réchauffé, ranimé. Il s'était assis machinalement, et il restait là, sous la neige qui le poudrait, souillé de saletés et de sang, encore hébété par l'ivresse, étourdi par le coup, épuisé par sa blessure.
Il aperçut Antoine, et, trop abruti pour rien comprendre, il fit un mouvement afin de se lever. Mais le vieux, dès qu'il l'eut reconnu, écuma ainsi qu'une bête enragée.
Il bredouillait:--«Ah! cochon! cochon! t'es pas mort! Tu vas me dénoncer, à c't'heure... Attends... attends!»
Et, s'élançant sur l'Allemand, il jeta en avant de toute la vigueur de ses deux bras sa fourche levée comme une lance, et il lui enfonça jusqu'au manche les quatre pointes de fer dans la poitrine.
Le soldat se renversa sur le dos en poussant un long soupir de mort, tandis que le vieux paysan, retirant son arme des plaies, la replongeait coup sur coup dans le ventre, dans l'estomac, dans la gorge, frappant comme un forcené, trouant de la tête aux pieds le corps palpitant dont le sang fuyait par gros bouillons.
Puis il s'arrêta, essoufflé de la violence de sa besogne, aspirant l'air à grandes gorgées, apaisé par le meurtre accompli.
Alors, comme les coqs chantaient dans les poulaillers et comme le jour allait poindre, il se mit à l'œuvre pour ensevelir l'homme.
Il creusa un trou dans le fumier, trouva la terre, fouilla plus bas encore, travaillant d'une façon désordonnée dans un emportement de force avec des mouvements furieux des bras et de tout le corps.