Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 06

Part 4

Chapter 43,978 wordsPublic domain

C'étaient des bordées d'obscénités lâchées à travers la table, et toutes sur la nuit nuptiale. L'arsenal de l'esprit paysan fut vidé. Depuis cent ans, les mêmes grivoiseries servaient aux mêmes occasions, et, bien que chacun les connût, elles portaient encore, faisaient partir en un rire retentissant les deux enfilées de convives.

Un vieux à cheveux gris appelait: «Les voyageurs pour Mézidon en voiture.» Et c'étaient des hurlements de gaieté.

Tout au bout de la table, quatre gars, des voisins, préparaient des farces aux mariés, et ils semblaient en tenir une bonne, tant ils trépignaient en chuchotant.

L'un d'eux, soudain, profitant d'un moment de calme, cria:

--C'est les braconniers qui vont s'en donner c'te nuit, avec la lune qu'y a!... Dis donc, Jean, c'est pas c'te lune-là qu'tu guetteras, toi?

Le marié, brusquement, se tourna:

--Qu'i z'y viennent, les braconniers!

Mais l'autre se mit à rire:

--Ah! i peuvent y venir; tu quitteras pas ta besogne pour ça!

Toute la tablée fut secouée par la joie. Le sol en trembla, les verres vibrèrent.

Mais le marié, à l'idée qu'on pouvait profiter de sa noce pour braconner chez lui, devint furieux:

--J'te dis qu'ça: qu'i z'y viennent!

Alors ce fut une pluie de polissonneries à double sens qui faisaient un peu rougir la mariée, toute frémissante d'attente.

Puis, quand on eut bu des barils d'eau-de-vie, chacun partit se coucher; et les jeunes époux entrèrent en leur chambre, située au rez-de-chaussée, comme toutes les chambres de ferme; et, comme il y faisait un peu chaud, ils ouvrirent la fenêtre et fermèrent l'auvent. Une petite lampe de mauvais goût, cadeau du père de la femme, brûlait sur la commode; et le lit était prêt à recevoir le couple nouveau, qui ne mettait point à son premier embrassement tout le cérémonial des bourgeois dans les villes.

Déjà la jeune femme avait enlevé sa coiffure et sa robe, et elle demeurait en jupon, délaçant ses bottines, tandis que Jean achevait un cigare, en regardant de coin sa compagne.

Il la guettait d'un œil luisant, plus sensuel que tendre; car il la désirait plutôt qu'il ne l'aimait; et, soudain, d'un mouvement brusque, comme un homme qui va se mettre à l'ouvrage, il enleva son habit.

Elle avait défait ses bottines, et maintenant elle retirait ses bas, puis elle lui dit, le tutoyant depuis l'enfance: «Va te cacher là-bas, derrière les rideaux, que j'me mette au lit.»

Il fit mine de refuser, puis il y alla d'un air sournois, et se dissimula, sauf la tête. Elle riait, voulait envelopper ses yeux, et ils jouaient d'une façon amoureuse et gaie, sans pudeur apprise et sans gêne.

Pour finir il céda; alors, en une seconde, elle dénoua son dernier jupon qui, glissant le long de ses jambes, tomba autour de ses pieds et s'aplatit en rond par terre. Elle l'y laissa, l'enjamba, nue sous la chemise flottante et elle se glissa dans le lit, dont les ressorts chantèrent sous son poids.

Aussitôt il arriva, déchaussé lui-même, en pantalon, et il se courbait vers sa femme, cherchant ses lèvres qu'elle cachait dans l'oreiller, quand un coup de feu retentit au loin, dans la direction du bois des Râpées, lui sembla-t-il.

Il se redressa inquiet, le cœur crispé, et, courant à la fenêtre, il décrocha l'auvent.

La plaine lune baignait la cour d'une lumière jaune. L'ombre des pommiers faisait des taches sombres à leur pied; et, au loin, la campagne, couverte de moissons mûres, luisait.

Comme Jean s'était penché au dehors, épiant toutes les rumeurs de la nuit, deux bras nus vinrent se nouer sur son cou, et sa femme, le tirant en arrière, murmura: «Laisse donc, qu'est-ce que ça fait, viens-t'en.»

Il se retourna, la saisit, l'étreignit, la palpant sous la toile légère; et, l'enlevant dans ses bras robustes, il l'emporta vers leur couche.

Au moment où il la posait sur le lit, qui plia sous le poids, une nouvelle détonation, plus proche celle-là, retentit.

Alors Jean, secoué d'une colère tumultueuse, jura: «Non de D...! ils croient que je ne sortirai pas à cause de toi?... Attends, attends!» Il se chaussa, décrocha son fusil toujours pendu à portée de sa main, et, comme sa femme se traînait à ses genoux et le suppliait, éperdue, il se dégagea vivement, courut à la fenêtre et sauta dans la cour.

Elle attendit une heure, deux heures, jusqu'au jour. Son mari ne rentra pas. Alors elle perdit la tête, appela, raconta la fureur de Jean et sa course après les braconniers.

Aussitôt les valets, les charretiers, les gars partirent à la recherche du maître.

On le retrouva à deux lieues de la ferme, ficelé des pieds à la tête, à moitié mort de fureur, son fusil tordu, sa culotte à l'envers, avec trois lièvres trépassés autour du cou et une pancarte sur la poitrine:

«Qui va à la chasse, perd sa place.»

Et, plus tard, quand il racontait cette nuit d'épousailles, il ajoutait: «Oh! pour une farce! c'était une bonne farce. Ils m'ont pris dans un collet comme un lapin, les salauds, et ils m'ont caché la tête dans un sac. Mais si je les tâte un jour, gare à eux!»

Et voilà comment on s'amuse, les jours de noce, au pays normand.

_Farce normande_ a paru dans _le Gil Blas_ du 8 août 1882, sous la signature: MAUFRIGNEUSE.

LES SABOTS.

_A Léon Fontaine._

LE vieux curé bredouillait les derniers mots de son sermon au-dessus des bonnets blancs des paysannes et des cheveux rudes ou pommadés des paysans. Les grands paniers des fermières venues de loin pour la messe étaient posés à terre à côté d'elles; et la lourde chaleur d'un jour de juillet dégageait de tout le monde une odeur de bétail, un fumet de troupeau. Les voix des coqs entraient par la grande porte ouverte, et aussi les meuglements des vaches couchées dans un champ voisin. Parfois un souffle d'air chargé d'aromes des champs s'engouffrait sous le portail et, en soulevant sur son passage les longs rubans des coiffures, il allait faire vaciller sur l'autel les petites flammes jaunes au bout des cierges... «Comme le désire le bon Dieu. Ainsi soit-il!» prononçait le prêtre. Puis il se tut, ouvrit un livre et se mit, comme chaque semaine, à recommander à ses ouailles les petites affaires intimes de la commune. C'était un vieux homme à cheveux blancs qui administrait la paroisse depuis bientôt quarante ans, et le prône lui servait pour communiquer familièrement avec tout son monde.

Il reprit: «Je recommande à vos prières Désiré Vallin, qu'est bien malade et aussi la Paumelle, qui ne se remet pas vite de ses couches.»

Il ne savait plus; il cherchait les bouts de papier posés dans un bréviaire. Il en retrouva deux enfin, et continua: «Il ne faut pas que les garçons et les filles viennent comme ça, le soir, dans le cimetière, ou bien je préviendrai le garde champêtre.--M. Césaire Omont voudrait bien trouver une jeune fille honnête comme servante.» Il réfléchit encore quelques secondes, puis ajouta: «C'est tout, mes frères, c'est la grâce que je vous souhaite au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit.»

Et il descendit de la chaire pour terminer sa messe.

Quand les Malandain furent rentrés dans leur chaumière, la dernière du hameau de la Sablière, sur la route de Fourville, le père, un vieux petit paysan sec et ridé, s'assit devant la table, pendant que sa femme décrochait la marmite et que sa fille Adélaïde prenait dans le buffet les verres et les assiettes, et il dit: «Ça s'rait p'têtre bon, c'te place chez maîtr' Omont, vu que le v'là veuf, que sa bru l'aime pas, qu'il est seul et qu'il a d'quoi. J'ferions p'têtre ben d'y envoyer Adélaïde.»

La femme posa sur la table la marmite toute noire, enleva le couvercle, et pendant que montait au plafond une vapeur de soupe pleine d'une odeur de choux, elle réfléchit.

L'homme reprit: «Il a d'quoi, pour sûr. Mais qu'il faudrait être dégourdi et qu'Adélaïde l'est pas un brin.»

La femme alors articula: «J'pourrions voir tout d'même.» Puis, se tournant vers sa fille, une gaillarde à l'air niais, aux cheveux jaunes, aux grosses joues rouges comme la peau des pommes, elle cria: «T'entends, grande bête. T'iras chez maît' Omont t'proposer comme servante, et tu f'ras tout c'qu'il te commandera.»

La fille se mit à rire sottement sans répondre. Puis tous trois commencèrent à manger.

Au bout de dix minutes le père reprit: «Écoute un mot, la fille, et tâche d'n' point te mettre en défaut sur ce que j'vas te dire...»

Et il lui traça en termes lents et minutieux toute une règle de conduite, prévoyant les moindres détails, la préparant à cette conquête d'un vieux veuf mal avec sa famille.

La mère avait cessé de manger pour écouter, et elle demeurait, la fourchette à la main, les yeux sur son homme et sur sa fille tour à tour, suivant cette instruction avec une attention concentrée et muette.

Adélaïde restait inerte, le regard errant et vague, docile et stupide.

Dès que le repas fut terminé, la mère lui fit mettre son bonnet, et elles partirent toutes deux pour aller trouver M. Césaire Omont. Il habitait une sorte de petit pavillon de briques adossé aux bâtiments d'exploitation qu'occupaient ses fermiers. Car il s'était retiré du faire-valoir, pour vivre de ses rentes.

Il avait environ cinquante-cinq ans; il était gros, jovial et bourru comme un homme riche. Il riait et criait à faire tomber les murs, buvait du cidre et de l'eau-de-vie à pleins verres, et passait encore pour chaud, malgré son âge.

Il aimait à se promener dans les champs, les mains derrière le dos, enfonçant ses sabots de bois dans la terre grasse, considérant la levée du blé ou la floraison des colzas d'un œil d'amateur à son aise, qui aime ça, mais qui ne se la foule plus.

On disait de lui: «C'est un père Bon-Temps, qui n'est pas bien levé tous les jours.»

Il reçut les deux femmes, le ventre à table, achevant son café. Et, se renversant, il demanda:

--Qu'est-ce que vous désirez?

La mère prit la parole:

--«C'est not' fille Adélaïde que j'viens vous proposer pour servante, vu c'qu'a dit çu matin monsieur le curé.»

Maître Omont considéra la fille, puis, brusquement: «Quel âge qu'elle a, c'te grande bique-là?»

--«Vingt-un ans à la Saint-Michel, monsieur Omont.»

--«C'est bien; all'aura quinze francs par mois et l'fricot. J'l'attends d'main, pour faire ma soupe du matin.»

Et il congédia les deux femmes.

Adélaïde entra en fonctions le lendemain et se mit à travailler dur, sans dire un mot, comme elle faisait chez ses parents.

Vers neuf heures, comme elle nettoyait les carreaux de la cuisine, monsieur Omont la héla.

--«Adélaïde!»

Elle accourut. «Me v'là, not'maître.»

Dès qu'elle fut en face de lui, les mains rouges et abandonnées, l'œil troublé, il déclara: «Écoute un peu, qu'il n'y ait pas d'erreur entre nous. T'es ma servante, mais rien de plus. T'entends. Nous ne mêlerons point nos sabots.

--Oui, not' maître.

--Chacun sa place, ma fille, t'as ta cuisine; j'ai ma salle. A part ça, tout sera pour té comme pour mé. C'est convenu?

--Oui, not' maître.

--Allons, c'est bien, va à ton ouvrage.

Et elle alla reprendre sa besogne.

A midi elle servit le dîner du maître dans sa petite salle à papier peint, puis, quand la soupe fut sur la table, elle alla prévenir M. Omont.

--«C'est servi, not' maître.»

Il entra, s'assit, regarda autour de lui, déplia sa serviette, hésita une seconde, puis, d'une voix de tonnerre:

--«Adélaïde!»

Elle arriva, effarée. Il cria comme s'il allait la massacrer. «Eh bien, nom de D... et té, ousqu'est ta place?

--«Mais... not' maître...»

Il hurlait: «J'aime pas manger tout seul, nom de D...; tu vas te mett' là ou bien foutre le camp si tu n'veux pas. Va chercher t'nassiette et ton verre.»

Épouvantée, elle apporta son couvert en balbutiant: «Me v'là, not' maître.»

Et elle s'assit en face de lui.

Alors il devint jovial; il trinquait, tapait sur la table, racontait des histoires qu'elle écoutait les yeux baissés, sans oser prononcer un mot.

De temps en temps elle se levait pour aller chercher du pain, du cidre, des assiettes.

En apportant le café, elle ne déposa qu'une tasse devant lui; alors, repris de colère, il grogna:

--Eh bien, et pour té?

--J'n'en prends point, not' maître.

--Pourquoi que tu n'en prends point?

--Parce que je l'aime point.

Alors il éclata de nouveau: «J'aime pas prend' mon café tout seul, nom de D... Si tu n'veux pas t'mett' à en prendre itou, tu vas foutre le camp, nom de D... Va chercher une tasse et plus vite que ça.»

Elle alla chercher une tasse, se rassit, goûta la noire liqueur, fit la grimace, mais, sous l'œil furieux du maître, avala jusqu'au bout. Puis il lui fallut boire le premier verre d'eau-de-vie de la rincette, le second du pousse-rincette, et le troisième du coup-de-pied-au-cul.

Et M. Omont la congédia. «Va laver ta vaisselle maintenant, t'es une bonne fille.»

Il en fut de même au dîner. Puis elle dut faire sa partie de dominos; puis il l'envoya se mettre au lit.

--«Va te coucher, je monterai tout à l'heure.»

Et elle gagna sa chambre, une mansarde sous le toit. Elle fit sa prière, se dévêtit et se glissa dans ses draps.

Mais soudain elle bondit, effarée. Un cri furieux faisait trembler la maison.

--«Adélaïde?»

Elle ouvrit sa porte et répondit de son grenier:

--«Me v'là not' maître.»

--Ousque t'es?

--Mais j'suis dans mon lit, donc, not' maître.

Alors il vociféra: «Veux-tu bien descendre, nom de D... J'aime pas coucher tout seul, nom de D..., et si tu n'veux point, tu vas me foutre le camp, nom de D...»

Alors elle répondit d'en haut, éperdue, cherchant sa chandelle:

--«Me v'là, not' maître!»

Et il entendit ses petits sabots découverts battre le sapin de l'escalier; et, quand elle fut arrivée aux dernières marches, il la prit par le bras, et dès qu'elle eut laissé devant la porte ses étroites chaussures de bois à côté des grosses galoches du maître, il la poussa dans sa chambre en grognant:

--«Plus vite que ça, donc, nom de D...!»

Et elle répétait sans cesse, ne sachant plus ce qu'elle disait:

--«Me v'là, me v'là, not' maître.»

Six mois après, comme elle allait voir ses parents, un dimanche, son père l'examina curieusement, puis demanda:

--T'es-ti point grosse?

Elle restait stupide, regardant son ventre, répétant: «Mais non, je n' crois point.»

Alors, il l'interrogea, voulant tout savoir:

--Dis-mé si vous n'avez point, quéque soir, mêlé vos sabots?

--Oui, je les ons mêlés l'premier soir et puis l'sautres.

--Mais alors t'es pleine, grande futaille.

Elle se mit à sangloter, balbutiant: «J'savais ti, mé? J'savais ti, mé?»

Le père Malandain la guettait, l'œil éveillé, la mine satisfaite. Il demanda:

--Quéque tu ne savais point?

Elle prononça à travers ses pleurs: J'savais ti, mé, que ça se faisait comme ça, d's'éfants!»

Sa mère rentrait. L'homme articula, sans colère: «La v'là grosse, à c't'heure.»

Mais la femme se fâcha, révoltée d'instinct, injuriant à pleine gueule sa fille en larmes, la traitant de «manante» et de «traînée».

Alors le vieux la fit taire. Et comme il prenait sa casquette pour aller causer de leurs affaires avec maît' Césaire Omont, il déclara:

«All' est tout d'même encore pu sotte que j'aurais cru. All' n'savait point c'qu'all' faisait, c'te niente (rien du tout).

Au prône du dimanche suivant, le vieux curé publiait les bans de M. Onufre-Césaire Omont avec Céleste-Adélaïde Malandain.

_Les Sabots_ ont paru, précédés d'une introduction qui n'est pas dans le volume, dans _le Gil Blas_ du dimanche 21 janvier 1883, sous la signature: MAUFRIGNEUSE. Voici cette introduction:

Vous rappelez-vous, Madame, cette rencontre dans cette auberge du Midi? Je ne vous ai point vue, depuis deux mois, et pourtant... Mais je vous ai dit tout cela malgré votre refus de m'écouter.

En entrant dans la salle, je vous aperçus du premier coup, tout au fond, en face de votre mari. Je ne l'aime pas votre mari et il a l'air de s'en douter, ce dont je me moque, d'ailleurs.

J'ai été vous retrouver à votre table, on a mis un couvert de plus, et nous avons causé comme des indifférents. Vous lui disiez «tu» et me disiez «vous», et cela me faisait pousser des colères dans le cœur; parfois je rencontrais rapidement votre regard et il me semblait alors que c'était à moi que votre œil disait «tu» et à lui qu'il disait «vous».

J'avais des envies furieuses de vous embrasser devant lui, de lui casser la tête avec une carafe, s'il se fâchait selon son droit.

Puis nous avons fait une longue promenade au bord de la mer endormie. Vous alliez un bras à son bras, et moi, de l'autre côté de vous, je rencontrais votre main qui pendait ouverte sur votre robe, et je la pris et je la sentis qui serrait la mienne. C'est la meilleure joie d'amour. Une main pressée donne parfois une possession plus parfaite, plus profonde, plus absolue qu'une longue étreinte de toute une nuit.

Il faisait nuit, vous êtes rentrés ensemble et moi je suis encore resté longtemps assis en face de la mer.

Tout le monde dormait dans la maison quand je pris mon bougeoir pour regagner ma chambre. J'allais doucement le long du corridor où s'ouvraient les portes, et soudain je reconnus vos bottines, vos petites bottines de voyage, abattues sur le côté, vides, comme fatiguées entre deux souliers d'homme qui paraissaient les garder. Une d'elles était même couchée sur un des grands souliers, se reposant sur lui. Et une colère tumultueuse me souleva. J'avais envie de crever la porte et de vous assommer tous les deux, dans votre lit.

Et ce fut la plus brutale de mes douleurs d'amour. Et je restai longtemps ma bougie à la main en face de ces chaussures mêlées devant cette porte fermée.

Si je vous avais vue en ses bras, je n'aurais pas souffert davantage.

Ce souvenir cuisant vient de me retomber sur le cœur tout à l'heure, au moment de conter une petite histoire de paysans, dont le sujet touche, par les pieds, à cette aventure de là-bas.

Et je vous dédie ce simple récit en mémoire de ma souffrance.

LA REMPAILLEUSE.

_A Léon Hennique._

C'ÉTAIT à la fin du dîner d'ouverture de chasse chez le marquis de Bertrans. Onze chasseurs, huit jeunes femmes et le médecin du pays étaient assis autour de la grande table illuminée, couverte de fruits et de fleurs.

On vint à parler d'amour, et une grande discussion s'éleva, l'éternelle discussion, pour savoir si on pouvait aimer vraiment une seule fois ou plusieurs fois. On cita des exemples de gens n'ayant jamais eu qu'un amour sérieux; on cita aussi d'autres exemples de gens ayant aimé souvent, avec violence. Les hommes, en général, prétendaient que la passion, comme les maladies, peut frapper plusieurs fois le même être, et le frapper à le tuer si quelque obstacle se dresse devant lui. Bien que cette manière de voir ne fût pas contestable, les femmes, dont l'opinion s'appuyait sur la poésie bien plus que sur l'observation, affirmaient que l'amour, l'amour vrai, le grand amour, ne pouvait tomber qu'une fois sur un mortel, qu'il était semblable à la foudre, cet amour, et qu'un cœur touché par lui demeurait ensuite tellement vidé, ravagé, incendié, qu'aucun autre sentiment puissant, même aucun rêve, n'y pouvait germer de nouveau.

Le marquis ayant aimé beaucoup, combattait vivement cette croyance:

--Je vous dis, moi, qu'on peut aimer plusieurs fois avec toutes ses forces et toute son âme. Vous me citez des gens qui se sont tués par amour, comme preuve de l'impossibilité d'une seconde passion. Je vous répondrai que, s'ils n'avaient pas commis cette bêtise de se suicider, ce qui leur enlevait toute chance de rechute, ils se seraient guéris; et ils auraient recommencé, et toujours, jusqu'à leur mort naturelle. Il en est des amoureux comme des ivrognes. Qui a bu boira--qui a aimé aimera. C'est une affaire de tempérament, cela.

On prit pour arbitre le docteur, vieux médecin parisien retiré aux champs, et on le pria de donner son avis.

Justement il n'en avait pas:

--Comme l'a dit le marquis, c'est une affaire de tempérament; quant à moi, j'ai eu connaissance d'une passion qui dura cinquante-cinq ans, sans un jour de répit, et qui ne se termina que par la mort.

La marquise battit des mains.

--Est-ce beau cela! Et quel rêve d'être aimé ainsi! Quel bonheur de vivre cinquante-cinq ans tout enveloppé de cette affection acharnée et pénétrante! Comme il a dû être heureux, et bénir la vie, celui qu'on adora de la sorte!

Le médecin sourit:

--En effet, madame, vous ne vous trompez pas sur ce point, que l'être aimé fut un homme. Vous le connaissez, c'est M. Chouquet, le pharmacien du bourg. Quant à elle, la femme, vous l'avez connue aussi, c'est la vieille rempailleuse de chaises qui venait tous les ans au château. Mais je vais me faire mieux comprendre.

L'enthousiasme des femmes était tombé; et leur visage dégoûté disait: «Pouah!» comme si l'amour n'eût dû frapper que des êtres fins et distingués, seuls dignes de l'intérêt des gens comme il faut.

Le médecin reprit:

--J'ai été appelé, il y a trois mois, auprès de cette vieille femme, à son lit de mort. Elle était arrivée la veille, dans la voiture qui lui servait de maison, traînée par la rosse que vous avez vue, et accompagnée de ses deux grands chiens noirs, ses amis et ses gardiens. Le curé était déjà là. Elle nous fit ses exécuteurs testamentaires, et, pour nous dévoiler le sens de ses volontés dernières, elle nous raconta toute sa vie. Je ne sais rien de plus singulier et de plus poignant.

Son père était rempailleur et sa mère rempailleuse. Elle n'a jamais eu de logis planté en terre.

Toute petite, elle errait, haillonneuse, vermineuse, sordide. On s'arrêtait à l'entrée des villages, le long des fossés; on dételait la voiture; le cheval broutait; le chien dormait, le museau sur ses pattes; et la petite se roulait dans l'herbe pendant que le père et la mère rafistolaient, à l'ombre des ormes du chemin, tous les vieux sièges de la commune. On ne parlait guère, dans cette demeure ambulante. Après les quelques mots nécessaires pour décider qui ferait le tour des maisons en poussant le cri bien connu: «Remmmpailleur de chaises!» on se mettait à tortiller la paille, face à face ou côte à côte. Quand l'enfant allait trop loin ou tentait d'entrer en relations avec quelque galopin du village, la voix colère du père la rappelait: «Veux-tu bien revenir ici, crapule!» C'étaient les seuls mots de tendresse qu'elle entendait.

Quand elle devint plus grande, on l'envoya faire la récolte des fonds de siège avariés. Alors elle ébaucha quelques connaissances de place en place avec les gamins; mais c'étaient alors les parents de ses nouveaux amis qui rappelaient brutalement leurs enfants: «Veux-tu bien venir ici, polisson! Que je te voie causer avec les va-nu-pieds!...»

Souvent les petits gars lui jetaient des pierres.

Des dames lui ayant donné quelques sous, elle les garda soigneusement.

Un jour--elle avait alors onze ans--comme elle passait par ce pays, elle rencontra derrière le cimetière le petit Chouquet qui pleurait parce qu'un camarade lui avait volé deux liards. Ces larmes d'un petit bourgeois, d'un de ces petits qu'elle s'imaginait dans sa frêle caboche de déshéritée, être toujours contents et joyeux, la bouleversèrent. Elle s'approcha, et, quand elle connut la raison de sa peine, elle versa entre ses mains toutes ses économies, sept sous, qu'il prit naturellement, en essuyant ses larmes. Alors, folle de joie, elle eut l'audace de l'embrasser. Comme il considérait attentivement sa monnaie, il se laissa faire. Ne se voyant ni repoussée ni battue, elle recommença; elle l'embrassa à pleins bras, à plein cœur. Puis elle se sauva.

Que se passa-t-il dans cette misérable tête? S'est-elle attachée à ce mioche parce qu'elle lui avait sacrifié sa fortune de vagabonde, ou parce qu'elle lui avait donné son premier baiser tendre? Le mystère est le même pour les petits que pour les grands.

Pendant des mois, elle rêva de ce coin de cimetière et de ce gamin. Dans l'espérance de le revoir, elle vola ses parents, grappillant un sou par-ci, un sou par-là, sur un rempaillage, ou sur les provisions qu'elle allait acheter.