Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 05
Part 8
Le baron et Jeanne, immobiles, contemplaient l'éloignement dans l'ombre de ces hommes qui s'en allaient ainsi chaque nuit risquer la mort pour ne point crever de faim, et si misérables cependant qu'ils ne mangeaient jamais de viande.
Le baron, s'exaltant devant l'Océan, murmura: «C'est terrible et beau. Comme cette mer sur qui tombent les ténèbres, sur qui tant d'existences sont en péril, est superbe! n'est-ce pas, Jeannette?»
Elle répondit avec un sourire gelé: «Ça ne vaut point la Méditerranée.» Mais son père, s'indignant: «La Méditerranée! de l'huile, de l'eau sucrée, l'eau bleue d'un baquet de lessive. Regarde donc celle-ci comme elle est effrayante avec ses crêtes d'écume! Et songe à tous ces hommes, partis là-dessus, et qu'on ne voit déjà plus.»
Jeanne avec un soupir consentit: «Oui, si tu veux.» Mais ce mot qui lui était venu aux lèvres, «la Méditerranée,» l'avait de nouveau pincée au cœur, rejetant toute sa pensée vers ces contrées lointaines où gisaient ses rêves.
Le père et la fille alors, au lieu de revenir par les bois, gagnèrent la route et montèrent la côte à pas alentis. Ils ne parlaient guère, tristes de la séparation prochaine.
Parfois en longeant les fossés des fermes, une odeur de pommes pilées, cette senteur de cidre frais qui semble flotter en cette saison sur toute la campagne normande, les frappait au visage, ou bien un gras parfum d'étable, cette bonne et chaude puanteur qui s'exhale du fumier de vaches. Une petite fenêtre éclairée indiquait au fond de la cour la maison d'habitation.
Et il semblait à Jeanne que son âme s'élargissait, comprenait des choses invisibles; et ces petites lueurs éparses dans les champs lui donnèrent soudain la sensation vive de l'isolement de tous les êtres que tout désunit, que tout sépare, que tout entraîne loin de ce qu'ils aimeraient.
Alors, d'une voix résignée, elle dit: «Ça n'est pas toujours gai, la vie.»
Le baron soupira: «Que veux-tu, fillette, nous n'y pouvons rien.»
Et le lendemain, père et petite mère étant partis, Jeanne et Julien restèrent seuls.
VII
Les cartes entrèrent alors dans la vie des jeunes gens. Chaque jour, après le déjeuner, Julien, tout en fumant sa pipe et se gargarisant avec du cognac dont il buvait peu à peu six ou huit verres, faisait plusieurs parties de bésigue avec sa femme. Elle montait ensuite en sa chambre, s'asseyait près de la fenêtre, et, pendant que la pluie battait les vitres ou que le vent les secouait, elle brodait obstinément une garniture de jupon. Parfois, fatiguée, elle levait les yeux, et contemplait au loin la mer sombre qui moutonnait. Puis, après quelques minutes de ce regard vague, elle reprenait son ouvrage.
Elle n'avait d'ailleurs rien autre chose à faire, Julien ayant pris toute la direction de la maison, pour satisfaire pleinement ses besoins d'autorité et ses démangeaisons d'économie. Il se montrait d'une parcimonie féroce, ne donnait jamais de pourboires, réduisait la nourriture au strict nécessaire; et comme Jeanne, depuis qu'elle était venue aux Peuples, se faisait faire chaque matin par le boulanger une petite galette normande, il supprima cette dépense et la condamna au pain grillé.
Elle ne disait rien afin d'éviter les explications, les discussions et les querelles; mais elle souffrait comme de coups d'aiguille à chaque nouvelle manifestation d'avarice de son mari. Cela lui semblait bas et odieux, à elle, élevée dans une famille où l'argent comptait pour rien. Combien souvent elle avait entendu dire à petite mère: «Mais c'est fait pour être dépensé, l'argent.» Julien maintenant répétait: «Tu ne pourras donc jamais t'habituer à ne pas jeter l'argent par les fenêtres?» Et chaque fois qu'il avait rogné quelques sous sur un salaire ou sur une note, il prononçait, avec un sourire, en glissant la monnaie dans sa poche: «Les petits ruisseaux font les grandes rivières.»
En certains jours cependant Jeanne se reprenait à rêver. Elle s'arrêtait doucement de travailler, et, les mains molles, le regard éteint, elle refaisait un de ses romans de petite fille, partie en des aventures charmantes. Mais soudain, la voix de Julien qui donnait un ordre au père Simon l'arrachait à ce bercement de songerie; et elle reprenait son patient ouvrage en se disant: «C'est fini, tout ça;» et une larme tombait sur ses doigts qui poussaient l'aiguille.
Rosalie aussi, autrefois si gaie et toujours chantant, était changée. Ses joues rebondies avaient perdu leur vernis rouge, et, presque creuses maintenant, semblaient parfois frottées de terre.
Souvent Jeanne lui demandait: «Es-tu malade, ma fille?» La petite bonne répondait toujours: «Non, Madame.» Un peu de sang lui montait aux pommettes et elle se sauvait bien vite.
Au lieu de courir comme autrefois, elle traînait ses pieds avec peine et ne paraissait même plus coquette, n'achetait plus rien aux marchands voyageurs qui lui montraient en vain leurs rubans de soie et leurs corsets et leurs parfumeries variées.
Et la grande maison avait l'air de sonner le creux, toute morne, avec sa face que les pluies maculaient de longues traînées grises.
A la fin de janvier les neiges arrivèrent. On voyait de loin les gros nuages venir du nord au-dessus de la mer sombre; et la blanche descente des flocons commença. En une nuit toute la plaine fut ensevelie, et les arbres apparurent au matin drapés dans cette écume de glace.
Julien, chaussé de hautes bottes, l'air hirsute, passait son temps au fond du bosquet, embusqué derrière le fossé donnant sur la lande, à guetter les oiseaux émigrants. De temps en temps un coup de fusil crevait le silence gelé des champs; et des bandes de corbeaux noirs effrayés s'envolaient des grands arbres en tournoyant.
Jeanne, succombant à l'ennui, descendait parfois sur le perron. Des bruits de vie venaient de fort loin répercutés sur la tranquillité dormante de cette nappe livide et morne.
Puis elle n'entendait plus rien qu'une sorte de ronflement des flots éloignés et le glissement vague et continu de cette poussière d'eau gelée tombant toujours.
Et la couche de neige s'élevait sans cesse sous la chute infinie de cette mousse épaisse et légère.
Par une de ces pâles matinées, Jeanne immobile chauffait ses pieds au feu de sa chambre, pendant que Rosalie, plus changée de jour en jour, faisait lentement le lit. Soudain elle entendit derrière elle un douloureux soupir. Sans tourner la tête, elle demanda: «Qu'est-ce que tu as donc?»
La bonne, comme toujours, répondit: «Rien, Madame»; mais sa voix semblait brisée, expirante.
Jeanne déjà songeait à autre chose quand elle remarqua qu'elle n'entendait plus remuer la jeune fille. Elle appela: «Rosalie!» Rien ne bougea. Alors, la croyant sortie sans bruit, elle cria plus fort: «Rosalie!» et elle allait allonger le bras pour sonner quand un profond gémissement, poussé tout près d'elle, la fit se dresser avec un frisson d'angoisse.
La petite servante, livide, les yeux hagards, était assise par terre, les jambes allongées, le dos appuyé contre le bois du lit.
Jeanne s'élança: «Qu'est-ce que tu as, qu'est-ce que tu as?»
L'autre ne dit pas un mot, ne fit pas un geste; elle fixait sur sa maîtresse un regard fou, et haletait, comme déchirée par une effroyable douleur. Puis soudain, tendant tout son corps, elle glissa sur le dos, étouffant entre ses dents serrées un cri de détresse.
Alors sous sa robe collée à ses cuisses ouvertes quelque chose remua. Et de là partit aussitôt un bruit singulier, un clapotement, un souffle de gorge étranglée qui suffoque; puis soudain ce fut un long miaulement de chat, une plainte frêle et déjà douloureuse, le premier appel de souffrance de l'enfant entrant dans la vie.
Jeanne brusquement comprit, et, la tête égarée, courut à l'escalier criant: «Julien, Julien!»
Il répondit d'en bas: «Qu'est-ce que tu veux?»
Elle eut grand'peine à prononcer: «C'est... c'est Rosalie qui...»
Julien s'élança, gravit les marches deux par deux, et, entrant brusquement dans la chambre, il releva d'un seul coup les vêtements de la fillette, et découvrit un affreux petit morceau de chair, plissé, geignant, crispé et tout gluant, qui s'agitait entre deux jambes nues.
Il se redressa, la face méchante, et, poussant dehors sa femme éperdue: «Ça ne te regarde pas. Va-t'en. Envoie-moi Ludivine et le père Simon.»
Jeanne, toute tremblante, descendit à la cuisine, puis, n'osant plus remonter, elle entra dans le salon qui restait sans feu depuis le départ de ses parents, et elle attendit anxieusement des nouvelles.
Elle vit bientôt le domestique qui sortait en courant. Cinq minutes après il rentra avec la veuve Dentu, la sage-femme du pays.
Alors ce fut dans l'escalier un grand remuement comme si on portait un blessé; et Julien vint dire à Jeanne qu'elle pouvait remonter chez elle.
Elle tremblait comme si elle venait d'assister à quelque sinistre accident. Elle s'assit de nouveau devant son feu, puis demanda: «Comment va-t-elle?»
Julien, préoccupé, nerveux, marchait à travers l'appartement; et une colère semblait le soulever. Il ne répondit point d'abord; puis, au bout de quelques secondes, s'arrêtant: «Qu'est-ce que tu comptes faire de cette fille?»
Elle ne comprenait pas et regardait son mari: «Comment? Que veux-tu dire? Je ne sais pas, moi.»
Et soudain il cria comme s'il s'emportait: «Nous ne pouvons pourtant pas garder un bâtard dans la maison.»
Alors Jeanne demeura très perplexe; puis, au bout d'un long silence: «Mais, mon ami, peut-être pourrait-on le mettre en nourrice?»
Il ne la laissa pas achever: «Et qui est-ce qui payera? Toi sans doute?»
Elle réfléchit encore longtemps, cherchant une solution; enfin elle dit: «Mais le père s'en chargera, de cet enfant; et, s'il épouse Rosalie, il n'y a plus de difficulté.»
Julien, comme à bout de patience, et furieux, reprit: «Le père!... le père!... le connais-tu... le père?--Non, n'est-ce pas? Eh bien, alors?...»
Jeanne, émue, s'animait: «Mais il ne laissera pas certainement cette fille ainsi. Ce serait un lâche! nous demanderons son nom, et nous irons le trouver, lui, et il faudra bien qu'il s'explique.»
Julien s'était calmé et remis à marcher: «Ma chère, elle ne veut pas le dire, le nom de l'homme; elle ne te l'avouera pas plus qu'à moi..... et, s'il ne veut pas d'elle, lui?..... Nous ne pouvons pourtant pas garder sous notre toit une fille-mère avec son bâtard, comprends-tu?»
Jeanne, obstinée, répétait: «Alors c'est un misérable, cet homme; mais il faudra bien que nous le connaissions; et, alors, il aura affaire à nous.»
Julien, devenu fort rouge, s'irritait encore: «Mais... en attendant...?»
Elle ne savait que décider et lui demanda: «Qu'est-ce que tu proposes, toi?»
Aussitôt il dit son avis: «Oh! moi, c'est bien simple. Je lui donnerais quelque argent et je l'enverrais au diable avec son mioche.»
Mais la jeune femme, indignée, se révolta. «Quant à cela, jamais. C'est ma sœur de lait, cette fille; nous avons grandi ensemble. Elle a fait une faute, tant pis; mais je ne la jetterai pas dehors pour cela: et, s'il le faut, je l'élèverai, cet enfant.»
Alors Julien éclata: «Et nous aurons une propre réputation, nous autres, avec notre nom et nos relations! Et on dira partout que nous protégeons le vice, que nous abritons des gueuses; et les gens honorables ne voudront plus mettre les pieds chez nous. Mais à quoi penses-tu, vraiment? Tu es folle!»
Elle était demeurée calme. «Je ne laisserai jamais jeter dehors Rosalie; et si tu ne veux pas la garder, ma mère la reprendra; et il faudra bien que nous finissions par connaître le nom du père de son enfant.»
Alors il sortit exaspéré, tapant la porte, et criant: «Les femmes sont stupides avec leurs idées!»
Jeanne, dans l'après-midi, monta chez l'accouchée. La petite bonne, veillée par la veuve Dentu, restait immobile dans son lit, les yeux ouverts, tandis que la garde berçait en ses bras l'enfant nouveau-né.
Dès qu'elle aperçut sa maîtresse, Rosalie se mit à sangloter, cachant sa figure dans ses draps, toute secouée de désespoir. Jeanne la voulut embrasser, mais elle résistait, se voilant. Alors la garde intervint, lui découvrit le visage; et elle se laissa faire, pleurant encore, mais doucement.
Un maigre feu brûlait dans la cheminée; il faisait froid; l'enfant pleurait. Jeanne n'osait point parler du petit de crainte d'amener une autre crise; et elle avait pris la main de sa bonne, en répétant d'un ton machinal: «Ça ne sera rien, ça ne sera rien.» La pauvre fille regardait à la dérobée vers la garde, tressaillait aux cris du marmot; et un reste de chagrin l'étranglant jaillissait encore par moments, en un sanglot convulsif, tandis que des larmes rentrées faisaient un bruit d'eau dans sa gorge.
Jeanne, encore une fois, l'embrassa, et, tout bas, lui murmura dans l'oreille: «Nous en aurons bien soin, va, ma fille.» Puis comme un nouvel accès de pleurs commençait, elle se sauva bien vite.
Tous les jours elle y retourna, et tous les jours Rosalie éclatait en sanglots en apercevant sa maîtresse.
L'enfant fut mis en nourrice chez une voisine.
Julien cependant parlait à peine à sa femme, comme s'il eût gardé contre elle une grosse colère depuis qu'elle avait refusé de renvoyer la bonne. Un jour il revint sur ce sujet, mais Jeanne tira de sa poche une lettre de la baronne demandant qu'on lui envoyât immédiatement cette fille si on ne la gardait pas aux Peuples. Julien, furieux, cria: «Ta mère est aussi folle que toi.» Mais il n'insista plus.
Quinze jours après, l'accouchée pouvait déjà se lever, et reprendre son service.
Alors Jeanne, un matin, la fit asseoir, lui tint les mains et, la traversant de son regard:
«Voyons, ma fille, dis-moi tout.»
Rosalie se mit à trembler, et balbutia: «Quoi, Madame?
--A qui est-il, cet enfant?»
Alors la petite bonne fut reprise d'un désespoir épouvantable; et elle cherchait éperdument à dégager ses mains pour s'en cacher la figure.
Mais Jeanne l'embrassait malgré elle, la consolait: «C'est un malheur, que veux-tu, ma fille? Tu as été faible; mais ça arrive à bien d'autres. Si le père t'épouse, on n'y pensera plus; et nous pourrons le prendre à notre service avec toi.»
Rosalie gémissait comme si on l'eût martyrisée, et de temps en temps donnait une secousse pour se dégager et s'enfuir.
Jeanne reprit: «Je comprends bien que tu aies honte; mais tu vois que je ne me fâche pas, que je te parle doucement. Si je te demande le nom de l'homme, c'est pour ton bien, parce que je sens à ton chagrin qu'il t'abandonne, et que je veux empêcher cela. Julien ira le trouver, vois-tu, et nous le forcerons à t'épouser; et comme nous vous garderons tous les deux, nous le forcerons bien aussi à te rendre heureuse.»
Cette fois Rosalie fit un effort si brusque qu'elle arracha ses mains de celles de sa maîtresse, et se sauva comme une folle.
Le soir, en dînant, Jeanne dit à Julien: «J'ai voulu décider Rosalie à me révéler le nom de son séducteur. Je n'ai pas pu réussir. Essaye donc de ton côté pour que nous contraignions ce misérable à l'épouser.»
Mais Julien tout de suite se fâcha: «Ah! tu sais, je ne veux pas entendre parler de cette histoire-là, moi. Tu as voulu garder cette fille, garde-la, mais ne m'embête plus à son sujet.»
Il semblait, depuis l'accouchement, d'une humeur plus irritable encore; et il avait pris cette habitude de ne plus parler à sa femme sans crier comme s'il eût été toujours furieux, tandis qu'au contraire elle baissait la voix, se faisait douce, conciliante pour éviter toute discussion; et souvent elle pleurait, la nuit, dans son lit.
Malgré sa constante irritation, son mari avait repris des habitudes d'amour oubliées depuis leur retour, et il était rare qu'il passât trois soirs de suite sans franchir la porte conjugale.
Rosalie fut bientôt guérie entièrement et devint moins triste, quoiqu'elle restât comme effarée, poursuivie par une crainte inconnue.
Et elle se sauva deux fois encore, alors que Jeanne essayait de l'interroger de nouveau.
Julien tout à coup parut aussi plus aimable; et la jeune femme se rattachait à de vagues espoirs, retrouvait des gaietés, bien qu'elle se sentît parfois souffrante de malaises singuliers dont elle ne parlait point. Le dégel n'était pas venu et depuis bientôt cinq semaines un ciel clair comme un cristal bleu, le jour, et, la nuit, tout semé d'étoiles qu'on aurait cru de givre, tant le vaste espace était rigoureux, s'étendait sur la nappe unie, dure et luisante des neiges.
Les fermes, isolées dans leurs cours carrées, derrière leurs rideaux de grands arbres poudrés de frimas, semblaient endormies en leur chemise blanche. Ni hommes ni bêtes ne sortaient plus; seules les cheminées des chaumières révélaient la vie cachée par les minces filets de fumée qui montaient droit dans l'air glacial.
La plaine, les haies, les ormes des clôtures, tout semblait mort, tué par le froid. De temps en temps, on entendait craquer les arbres, comme si leurs membres de bois se fussent brisés sous l'écorce; et parfois une grosse branche se détachait et tombait, l'invincible gelée pétrifiant la sève et rompant les fibres.
Jeanne attendait anxieusement le retour des souffles tièdes, attribuant à la rigueur terrible du temps toutes les souffrances vagues qui la traversaient.
Tantôt elle ne pouvait plus rien manger, prise de dégoût devant toute nourriture; tantôt son pouls battait follement; tantôt ses faibles repas lui donnaient des écœurements d'indigestion; et ses nerfs tendus, vibrants sans cesse, la faisaient vivre en une agitation constante et intolérable.
Un soir le thermomètre descendit encore et Julien, tout frissonnant au sortir de table (car jamais la salle n'était chauffée à point, tant il économisait sur le bois), se frotta les mains en murmurant: «Il fera bon coucher deux cette nuit, n'est-ce pas, ma chatte?»
Il riait de son rire bon enfant d'autrefois; et Jeanne lui sauta au cou; mais elle se sentait justement si mal à l'aise, ce soir-là, si endolorie, si étrangement nerveuse qu'elle le pria, tout bas, en lui baisant les lèvres, de la laisser dormir seule. Elle lui dit, en quelques mots, son mal: «Je t'en prie, mon chéri; je t'assure que je ne suis pas bien. Ça ira mieux demain, sans doute.»
Il n'insista pas: «Comme il te plaira, ma chère; si tu es malade, il faut te soigner.»
Et on parla d'autre chose.
Elle se coucha de bonne heure. Julien, par extraordinaire, fit allumer du feu dans sa chambre particulière. Quand on lui annonça que «ça flambait bien», il baisa sa femme au front, et s'en alla.
La maison entière semblait travaillée par le froid; les murs pénétrés avaient des bruits légers comme des frissons; et Jeanne en son lit grelottait.
Deux fois elle se releva pour remettre des bûches au foyer, et chercher des robes, des jupes, des vieux vêtements qu'elle amoncelait sur sa couche. Rien ne la pouvait réchauffer; ses pieds s'engourdissaient, tandis qu'en ses mollets et jusqu'en ses cuisses des vibrations couraient qui la faisaient se retourner sans cesse, s'agiter, s'énerver à l'excès.
Bientôt ses dents claquèrent; ses mains tremblèrent; sa poitrine se serrait; son cœur lent battait de grands coups sourds et semblait parfois s'arrêter; et sa gorge haletait comme si l'air n'y pouvait plus entrer.
Une effroyable angoisse saisit son âme en même temps que l'invincible froid l'envahissait jusqu'aux moelles. Jamais elle n'avait éprouvé cela, elle ne s'était sentie abandonnée ainsi par la vie, prête à exhaler son dernier souffle.
Elle pensa: «Je vais mourir... Je meurs....»
Et, frappée d'épouvante, elle sauta du lit, sonna Rosalie, attendit, sonna de nouveau, attendit encore, frémissante et glacée.
La petite bonne ne venait point. Elle dormait sans doute de ce dur premier sommeil que rien ne brise; et Jeanne, perdant l'esprit, s'élança, pieds nus, dans l'escalier.
Elle monta sans bruit, à tâtons, trouva la porte, l'ouvrit, appela: «Rosalie!» avança toujours, heurta le lit, promena ses mains dessus et reconnut qu'il était vide. Il était vide et tout froid, comme si personne n'y eût couché.
Surprise, elle se dit: «Comment! elle est encore partie courir par un pareil temps!»
Mais comme son cœur, devenu tout à coup tumultueux, bondissait, l'étouffait, elle redescendit, les jambes fléchissantes, afin de réveiller Julien.
Elle pénétra chez lui violemment, fouettée par cette conviction qu'elle allait mourir et par le désir de le voir avant de perdre connaissance.
A la lueur du feu agonisant, elle aperçut, à côté de la tête de son mari, la tête de Rosalie sur l'oreiller.
Au cri qu'elle poussa, ils se dressèrent tous les deux. Elle demeura une seconde immobile dans l'effarement de cette découverte. Puis elle s'enfuit, rentra dans sa chambre; et comme Julien éperdu avait appelé «Jeanne!» une peur atroce la saisit de le voir, d'entendre sa voix, de l'écouter s'expliquer, mentir, de rencontrer son regard face à face; et elle se précipita de nouveau dans l'escalier qu'elle descendit.
Elle courait maintenant dans l'obscurité au risque de rouler le long des marches, de se casser les membres sur la pierre. Elle allait devant elle, poussée par un impérieux besoin de fuir, de ne plus apprendre rien, de ne plus voir personne.
Quand elle fut en bas, elle s'assit sur une marche, toujours en chemise et nu-pieds; et elle demeurait là, l'esprit perdu.
Julien avait sauté du lit, s'habillait à la hâte. Elle l'entendit remuer, marcher. Elle se redressa pour se sauver de lui. Déjà il descendait aussi l'escalier, et il criait: «Écoute, Jeanne!»
Non, elle ne voulait pas écouter ni se laisser toucher du bout des doigts; et elle se jeta dans la salle à manger, courant comme devant un assassin. Elle cherchait une issue, une cachette, un coin noir, un moyen de l'éviter. Elle se blottit sous la table. Mais déjà il ouvrait la porte, sa lumière à la main, répétant toujours: «Jeanne!» et elle repartit comme un lièvre, s'élança dans la cuisine, en fit deux fois le tour à la façon d'une bête acculée; et, comme il la rejoignait encore, elle ouvrit brusquement la porte du jardin et s'élança dans la campagne.
Le contact glacé de la neige où ses jambes nues entraient parfois jusqu'aux genoux lui donna soudain une énergie désespérée. Elle n'avait pas froid, bien que toute découverte; elle ne sentait plus rien tant la convulsion de son âme avait engourdi son corps, et elle courait, blanche comme la terre.
Elle suivit la grande allée, traversa le bosquet, franchit le fossé et partit à travers la lande.
Pas de lune; les étoiles luisaient comme une semaille de feu dans le noir du ciel; mais la plaine était claire cependant, d'une blancheur terne, d'une immobilité figée, d'un silence infini.
Jeanne allait vite, sans souffler, sans savoir, sans réfléchir à rien. Et soudain elle se trouva au bord de la falaise. Elle s'arrêta net, par instinct, et s'accroupit, vidée de toute pensée et de toute volonté.
Dans le trou sombre devant elle la mer invisible et muette exhalait l'odeur salée de ses varechs à marée basse.
Elle demeura là longtemps, inerte d'esprit comme de corps; puis, tout à coup, elle se mit à trembler, mais à trembler follement comme une voile qu'agite le vent. Ses bras, ses mains, ses pieds secoués par une force invincible palpitaient, vibraient de sursauts précipités; et la connaissance lui revint brusquement, claire et poignante.
Puis des visions anciennes passèrent devant ses yeux; cette promenade avec Lui dans le bateau du père Lastique, leur causerie, son amour naissant, le baptême de la barque; puis elle remonta plus loin jusqu'à cette nuit bercée de rêves à son arrivée aux Peuples. Et maintenant! maintenant! Oh! sa vie était cassée, toute joie finie, toute attente impossible; et l'épouvantable avenir plein de tortures, de trahisons et de désespoir lui apparut. Autant mourir, ce serait fini tout de suite.
Mais une voix criait au loin: «C'est ici, voilà ses pas; vite, vite, par ici!» C'était Julien qui la cherchait.