Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 05
Part 4
Elle baissa la tête d'un mouvement très lent qui peut-être voulait dire «oui». Et le prêtre qui jetait encore de l'eau bénite leur en envoya quelques gouttes sur les doigts.
C'était fini. Les femmes se relevaient. Le retour fut une débandade. La croix, entre les mains de l'enfant de chœur, avait perdu sa dignité; elle filait vite, oscillant de droite et de gauche, ou bien penchée en avant, prête à tomber sur le nez. Le curé, qui ne priait plus, galopait derrière; les chantres et le serpent avaient disparu par une ruelle pour être plus tôt déshabillés; et les matelots, par groupes, se hâtaient. Une même pensée qui mettait en leur tête comme une odeur de cuisine, allongeait les jambes, mouillait les bouches de salive, descendait jusqu'au fond des ventres où elle faisait chanter les boyaux.
Un bon déjeuner les attendait aux Peuples.
La grande table était mise dans la cour sous les pommiers. Soixante personnes y prirent place; marins et paysans. La baronne, au centre, avait à ses côtés les deux curés, celui d'Yport et celui des Peuples. Le baron, en face, était flanqué du maire et de sa femme, maigre campagnarde déjà vieille qui adressait de tous les côtés une multitude de petits saluts. Elle avait une figure étroite serrée dans son grand bonnet normand, une vraie tête de poule à huppe blanche, avec un œil tout rond et toujours étonné; et elle mangeait par petits coups rapides comme si elle eût picoté son assiette avec son nez.
Jeanne, à côté du parrain, voyageait dans le bonheur. Elle ne voyait plus rien, ne savait plus rien, et se taisait, la tête brouillée de joie.
Elle lui demanda: «Quel est donc votre petit nom?»
Il dit: «Julien. Vous ne saviez pas?»
Mais elle ne répondit point, pensant: «Comme je le répéterai souvent, ce nom-là!»
Quand le repas fut fini, on laissa la cour aux matelots et on passa de l'autre côté du château. La baronne se mit à faire son exercice, appuyée sur le baron, escortée de ses deux prêtres. Jeanne et Julien allèrent jusqu'au bosquet, entrèrent dans les petits chemins touffus; et tout à coup il lui saisit les mains: «Dites, voulez-vous être ma femme?»
Elle baissa encore la tête; et comme il balbutiait: «Répondez, je vous en supplie!» elle releva ses yeux vers lui, tout doucement; et il lut la réponse dans son regard.
IV
Le baron, un matin, entra dans la chambre de Jeanne avant qu'elle fût levée, et, s'asseyant sur les pieds du lit: «M. le vicomte de Lamare nous a demandé ta main.»
Elle eut envie de cacher sa figure sous ses draps.
Son père reprit: «Nous avons remis notre réponse à tantôt.» Elle haletait étranglée par l'émotion. Au bout d'une minute le baron, qui souriait, ajouta: «Nous n'avons voulu rien faire sans t'en parler. Ta mère et moi ne sommes pas opposés à ce mariage, sans prétendre cependant t'y engager. Tu es beaucoup plus riche que lui, mais, quand il s'agit du bonheur d'une vie, on ne doit pas se préoccuper de l'argent. Il n'a plus aucun parent; si tu l'épousais donc, ce serait un fils qui entrerait dans notre famille, tandis qu'avec un autre, c'est toi, notre fille, qui irais chez des étrangers. Le garçon nous plaît. Te plairait-il... à toi?»
Elle balbutia, rouge jusqu'aux cheveux: «Je veux bien, papa.»
Et petit père, en la regardant au fond des yeux, et riant toujours, murmura: «Je m'en doutais un peu, Mademoiselle.»
Elle vécut jusqu'au soir comme si elle était grise, sans savoir ce qu'elle faisait, prenant machinalement des objets pour d'autres, et les jambes toutes molles de fatigue sans qu'elle eût marché.
Vers six heures, comme elle était assise avec petite mère sous le platane, le vicomte parut.
Le cœur de Jeanne se mit à battre follement. Le jeune homme s'avançait sans paraître ému. Lorsqu'il fut tout près, il prit les doigts de la baronne et les baisa, puis soulevant à son tour la main frémissante de la jeune fille, il y déposa de toutes ses lèvres un long baiser tendre et reconnaissant.
Et la radieuse saison des fiançailles commença. Ils causaient seuls dans les coins du salon ou bien assis sur le talus au fond du bosquet devant la lande sauvage. Parfois, ils se promenaient dans l'allée de petite mère, lui, parlant d'avenir, elle, les yeux baissés sur la trace poudreuse du pied de la baronne.
Une fois la chose décidée, on voulut hâter le dénouement; il fut donc convenu que la cérémonie aurait lieu dans six semaines, au 15 août; et que les jeunes mariés partiraient immédiatement pour leur voyage de noce. Jeanne consultée sur le pays qu'elle voulait visiter se décida pour la Corse où l'on devait être plus seuls que dans les villes d'Italie.
Ils attendaient le moment fixé pour leur union sans impatience trop vive, mais enveloppés, roulés dans une tendresse délicieuse, savourant le charme exquis des insignifiantes caresses, des doigts pressés, des regards passionnés si longs que les âmes semblent se mêler; et vaguement tourmentés par le désir indécis des grandes étreintes.
On résolut de n'inviter personne au mariage, à l'exception de tante Lison, la sœur de la baronne, qui vivait comme dame pensionnaire dans un couvent de Versailles.
Après la mort de leur père, la baronne avait voulu garder sa sœur avec elle; mais la vieille fille, poursuivie par l'idée qu'elle gênait tout le monde, qu'elle était inutile et importune, se retira dans une de ces maisons religieuses qui louent des appartements aux gens tristes et isolés dans l'existence.
Elle venait, de temps en temps, passer un mois ou deux dans sa famille.
C'était une petite femme qui parlait peu, s'effaçait toujours, apparaissait seulement aux heures des repas, et remontait ensuite dans sa chambre où elle restait enfermée sans cesse.
Elle avait un air bon et vieillot, bien qu'elle fût âgée seulement de quarante-deux ans, un œil doux et triste; et elle n'avait jamais compté pour rien dans sa famille. Toute petite, comme elle n'était point jolie ni turbulente, on ne l'embrassait guère; et elle restait tranquille et douce dans les coins. Depuis elle demeura toujours sacrifiée. Jeune fille, personne ne s'occupa d'elle.
C'était quelque chose comme une ombre ou un objet familier, un meuble vivant qu'on est accoutumé à voir chaque jour, mais dont on ne s'inquiète jamais.
Sa sœur, par habitude prise dans la maison paternelle, la considérait comme un être manqué, tout à fait insignifiant. On la traitait avec une familiarité sans gêne qui cachait une sorte de bonté méprisante. Elle s'appelait Lise et semblait gênée par ce nom pimpant et jeune. Quand on avait vu qu'elle ne se mariait pas, qu'elle ne se marierait sans doute point, de Lise on avait fait Lison. Depuis la naissance de Jeanne, elle était devenue «tante Lison» une humble parente, proprette, affreusement timide, même avec sa sœur et son beau-frère qui l'aimaient pourtant, mais d'une affection vague participant d'une tendresse indifférente, d'une compassion inconsciente et d'une bienveillance naturelle.
Quelquefois, quand la baronne parlait des choses lointaines de sa jeunesse, elle prononçait, pour fixer une date: «C'était à l'époque du coup de tête de Lison.»
On n'en disait jamais plus; et ce «coup de tête» restait comme enveloppé de brouillard.
Un soir Lise, âgée alors de vingt ans, s'était jetée à l'eau sans qu'on sût pourquoi. Rien dans sa vie, dans ses manières, ne pouvait faire pressentir cette folie. On l'avait repêchée à moitié morte; et ses parents, levant des bras indignés, au lieu de chercher la cause mystérieuse de cette action, s'étaient contentés de parler du «coup de tête», comme ils parlaient de l'accident du cheval «Coco» qui s'était cassé la jambe un peu auparavant dans une ornière et qu'on avait été obligé d'abattre.
Depuis lors, Lise, bientôt Lison, fut considérée comme un esprit très faible. Le doux mépris qu'elle inspirait à ses proches s'infiltra lentement dans le cœur de tous les gens qui l'entouraient. La petite Jeanne elle-même, avec cette divination naturelle des enfants, ne s'occupait point d'elle, ne montait jamais l'embrasser dans son lit, ne pénétrait jamais dans sa chambre. La bonne Rosalie, qui donnait à cette chambre les quelques soins nécessaires, semblait seule savoir où elle était située.
Quand tante Lison entrait dans la salle à manger pour le déjeuner, la «Petite» allait, par habitude, lui tendre son front; voilà tout.
Si quelqu'un voulait lui parler, on envoyait un domestique la quérir; et quand elle n'était pas là, on ne s'occupait jamais d'elle, on ne songeait jamais à elle, on n'aurait jamais eu la pensée de s'inquiéter, de demander: «Tiens, mais je n'ai pas vu Lison, ce matin.»
Elle ne tenait point de place; c'était un de ces êtres qui demeurent inconnus même à leurs proches, comme inexplorés, et dont la mort ne fait ni trou ni vide dans une maison, un de ces êtres qui ne savent entrer ni dans l'existence, ni dans les habitudes, ni dans l'amour de ceux qui vivent à côté d'eux.
Quand on prononçait «tante Lison», ces deux mots n'éveillaient pour ainsi dire aucune affection en l'esprit de personne. C'est comme si on avait dit: «la cafetière ou le sucrier».
Elle marchait toujours à petits pas pressés et muets; ne faisait jamais de bruit, ne heurtait jamais rien, semblait communiquer aux objets la propriété de ne rendre aucun son. Ses mains paraissaient faites d'une espèce de ouate, tant elle maniait légèrement et délicatement ce qu'elle touchait.
Elle arriva vers la mi-juillet, toute bouleversée par l'idée de ce mariage. Elle apportait une foule de cadeaux qui, venant d'elle, demeurèrent presque inaperçus.
Dès le lendemain de sa venue on ne remarqua plus qu'elle était là.
Mais en elle fermentait une émotion extraordinaire, et ses yeux ne quittaient point les fiancés. Elle s'occupa du trousseau avec une énergie singulière, une activité fiévreuse, travaillant comme une simple couturière dans sa chambre où personne ne la venait voir.
A tout moment elle présentait à la baronne des mouchoirs qu'elle avait ourlés elle-même, des serviettes dont elle avait brodé les chiffres, en demandant: «Est-ce bien comme ça, Adélaïde?» Et petite mère, tout en examinant nonchalamment l'objet, répondait: «Ne te donne donc pas tant de mal, ma pauvre Lison.»
Un soir, vers la fin du mois, après une journée de lourde chaleur, la lune se leva dans une de ces nuits claires et tièdes qui troublent, attendrissent, font s'exalter, semblent éveiller toutes les poésies secrètes de l'âme. Les souffles doux des champs entraient dans le salon tranquille. La baronne et son mari jouaient mollement une partie de cartes dans la clarté ronde que l'abat-jour de la lampe dessinait sur la table; tante Lison, assise entre eux, tricotait; et les jeunes gens, accoudés à la fenêtre ouverte, regardaient le jardin plein de clarté.
Le tilleul et le platane semaient leur ombre sur le grand gazon qui s'étendait ensuite, pâle et luisant, jusqu'au bosquet tout noir.
Attirée invinciblement par le charme tendre de cette nuit, par cet éclairement vaporeux des arbres et des massifs, Jeanne se tourna vers ses parents: «Petit père, nous allons faire un tour là, sur l'herbe, devant le château.» Le baron dit, sans quitter son jeu: «Allez, mes enfants», et se remit à sa partie.
Ils sortirent et commencèrent à marcher lentement sur la grande pelouse blanche jusqu'au petit bois du fond.
L'heure avançait sans qu'ils songeassent à rentrer. La baronne fatiguée voulut monter à sa chambre: «Il faut rappeler les amoureux», dit-elle.
Le baron, d'un coup d'œil, parcourut le vaste jardin lumineux, où les deux ombres erraient doucement.
«Laisse-les donc, reprit-il, il fait si bon dehors! Lison va les attendre; n'est-ce pas, Lison?»
La vieille fille releva ses yeux inquiets, et répondit de sa voix timide: «Certainement, je les attendrai.»
Petit père souleva la baronne, et, lassé lui-même par la chaleur du jour: «Je vais me coucher aussi», dit-il. Et il partit avec sa femme.
Alors tante Lison à son tour se leva, et, laissant sur le bras du fauteuil l'ouvrage commencé, sa laine et la grande aiguille, elle vint s'accouder à la fenêtre et contempla la nuit charmante.
Les deux fiancés allaient sans fin, à travers le gazon, du bosquet jusqu'au perron, du perron jusqu'au bosquet. Ils se serraient les doigts et ne parlaient plus, comme sortis d'eux-mêmes, tout mêlés à la poésie visible qui s'exhalait de la terre.
Jeanne tout à coup aperçut dans le cadre de la fenêtre la silhouette de la vieille fille que dessinait la clarté de la lampe.
«Tiens, dit-elle, tante Lison qui nous regarde.»
Le vicomte releva la tête, et, de cette voix indifférente qui parle sans pensée:
«Oui, tante Lison nous regarde.»
Et ils continuèrent à rêver, à marcher lentement, à s'aimer.
Mais la rosée couvrait l'herbe, ils eurent un petit frisson de fraîcheur.
«Rentrons maintenant», dit-elle.
Et ils revinrent.
Lorsqu'ils pénétrèrent dans le salon, tante Lison s'était remise à tricoter; elle avait le front penché sur son travail; et ses doigts maigres tremblaient un peu comme s'ils eussent été très fatigués.
Jeanne s'approcha.
«Tante, on va dormir, à présent.»
La vieille fille tourna les yeux; ils étaient rouges comme si elle eût pleuré. Les amoureux n'y prirent point garde; mais le jeune homme aperçut soudain les fins souliers de la jeune fille tout couverts d'eau. Il fut saisi d'inquiétude et demanda tendrement: «N'avez-vous point froid à vos chers petits pieds?»
Et tout à coup les doigts de la tante furent secoués d'un tremblement si fort que son ouvrage s'en échappa; la pelote de laine roula au loin sur le parquet; et, cachant brusquement sa figure dans ses mains, elle se mit à pleurer par grands sanglots convulsifs.
Les deux fiancés la regardaient stupéfaits, immobiles. Jeanne brusquement se mit à ses genoux, écarta ses bras, bouleversée, répétant:
«Mais qu'as-tu, mais qu'as-tu, tante Lison?»
Alors la pauvre femme, balbutiant, avec la voix toute mouillée de larmes, et le corps crispé de chagrin, répondit:
«C'est quand il t'a demandé... N'avez-vous pas froid à... à... à vos chers petits pieds?... on ne m'a jamais dit de ces choses-là... à moi... jamais... jamais...»
Jeanne, surprise, apitoyée, eut cependant envie de rire à la pensée d'un amoureux débitant des tendresses à Lison; et le vicomte s'était retourné pour cacher sa gaieté.
Mais la tante se leva soudain, laissa sa laine à terre et son tricot sur le fauteuil, et elle se sauva sans lumière dans l'escalier sombre, cherchant sa chambre à tâtons.
Restés seuls, les deux jeunes gens se regardèrent, égayés et attendris. Jeanne murmura: «Cette pauvre tante!...» Julien reprit: «Elle doit être un peu folle, ce soir.»
Ils se tenaient les mains sans se décider à se séparer, et doucement, tout doucement ils échangèrent leur premier baiser devant le siège vide que venait de quitter tante Lison.
Ils ne pensaient plus guère, le lendemain, aux larmes de la vieille fille.
Les deux semaines qui précédèrent le mariage laissèrent Jeanne assez calme et tranquille comme si elle eût été fatiguée d'émotions douces.
Elle n'eut pas non plus le temps de réfléchir durant la matinée du jour décisif. Elle éprouvait seulement une grande sensation de vide en tout son corps comme si sa chair, son sang, ses os, se fussent fondus sous la peau; et elle s'apercevait, en touchant les objets, que ses doigts tremblaient beaucoup.
Elle ne reprit possession d'elle que dans le chœur de l'église pendant l'office.
Mariée! Ainsi elle était mariée! La succession de choses, de mouvements, d'événements accomplis depuis l'aube lui paraissait un rêve, un vrai rêve. Il est de ces moments où tout semble changé autour de nous; les gestes même ont une signification nouvelle; jusqu'aux heures, qui ne semblent plus à leur place ordinaire.
Elle se sentait étourdie, étonnée surtout. La veille encore rien n'était modifié dans son existence; l'espoir constant de sa vie devenait seulement plus proche, presque palpable. Elle s'était endormie jeune fille; elle était femme maintenant.
Donc elle avait franchi cette barrière qui semble cacher l'avenir avec toutes ses joies, ses bonheurs rêvés. Elle sentait comme une porte ouverte devant elle; elle allait entrer dans l'Attendu.
La cérémonie finissait. On passa dans la sacristie presque vide; car on n'avait invité personne; puis on ressortit.
Quand ils apparurent sur la porte de l'église, un fracas formidable fit faire un bond à la mariée et pousser un grand cri à la baronne, c'était une salve de coups de fusil tirée par les paysans; et jusqu'aux Peuples les détonations ne cessèrent plus.
Une collation était servie pour la famille, le curé des châtelains et celui d'Yport, le maire et les témoins choisis parmi les gros cultivateurs des environs.
Puis on fit un tour dans le jardin pour attendre le dîner. Le baron, la baronne, tante Lison, le maire et l'abbé Picot se mirent à parcourir l'allée de petite mère; tandis que dans l'allée en face l'autre prêtre lisait son bréviaire en marchant à grands pas.
On entendait de l'autre côté du château, la gaieté bruyante des paysans qui buvaient du cidre sous les pommiers. Tout le pays endimanché emplissait la cour. Les gars et les filles se poursuivaient.
Jeanne et Julien traversèrent le bosquet, puis montèrent sur le talus, et, muets tous deux, se mirent à regarder la mer. Il faisait un peu frais, bien qu'on fût au milieu d'août; le vent du nord soufflait, et le grand soleil luisait durement dans le ciel tout bleu.
Les jeunes gens, pour trouver de l'abri, traversèrent la lande en tournant à droite, voulant gagner la vallée ondulante et boisée qui descend vers Yport. Dès qu'ils eurent atteint les taillis, aucun souffle ne les effleura plus, et ils quittèrent le chemin pour prendre un étroit sentier s'enfonçant sous les feuilles. Ils pouvaient à peine marcher de front; alors elle sentit un bras qui se glissait lentement autour de sa taille.
Elle ne disait rien, haletante, le cœur précipité, la respiration coupée. Des branches basses leur caressaient les cheveux; ils se courbaient souvent pour passer. Elle cueillit une feuille; deux bêtes à bon Dieu, pareilles à deux frêles coquillages rouges, étaient blotties dessous.
Alors elle dit, innocente et rassurée un peu: «Tiens, un ménage.»
Julien effleura son oreille de sa bouche: «Ce soir vous serez ma femme.»
Quoiqu'elle eût appris bien des choses dans son séjour aux champs, elle ne songeait encore qu'à la poésie de l'amour, et fut surprise. Sa femme? ne l'était-elle pas déjà?
Alors il se mit à l'embrasser à petits baisers rapides sur la tempe et sur le cou, là où frisaient les premiers cheveux. Saisie chaque fois par ces baisers d'homme auxquels elle n'était point habituée, elle penchait instinctivement la tête de l'autre côté pour éviter cette caresse qui la ravissait cependant.
Mais ils se trouvèrent soudain sur la lisière du bois. Elle s'arrêta, confuse d'être si loin. Qu'allait-on penser? «Retournons», dit-elle.
Il retira le bras dont il serrait sa taille, et, en se tournant tous deux, ils se trouvèrent face à face, si près qu'ils sentirent leurs haleines sur leurs visages; et ils se regardèrent. Ils se regardèrent d'un de ces regards fixes, aigus, pénétrants, où deux âmes croient se mêler. Ils se cherchèrent dans leurs yeux, derrière leurs yeux, dans cet inconnu impénétrable de l'être; ils se sondèrent dans une muette et obstinée interrogation. Que seraient-ils l'un pour l'autre? Que serait cette vie qu'ils commençaient ensemble? Que se réservaient-ils l'un à l'autre de joies, de bonheurs ou de désillusions en ce long tête-à-tête indissoluble du mariage? Et il leur sembla, à tous les deux, qu'ils ne s'étaient pas encore vus.
Et tout à coup, Julien, posant ses deux mains sur les épaules de sa femme, lui jeta à pleine bouche un baiser profond comme elle n'en avait jamais reçu. Il descendit, ce baiser, il pénétra dans ses veines et dans ses moelles; et elle en eut une telle secousse mystérieuse qu'elle repoussa éperdument Julien de ses deux bras, et faillit tomber sur le dos.
«Allons-nous-en. Allons-nous-en», balbutia-t-elle.
Il ne répondit pas, mais il lui prit les mains qu'il garda dans les siennes.
Ils n'échangèrent plus un mot jusqu'à la maison. Le reste de l'après-midi sembla long.
On se mit à table à la nuit tombante.
Le dîner fut simple et assez court, contrairement aux usages normands. Une sorte de gêne paralysait les convives. Seuls les deux prêtres, le maire et les quatre fermiers invités montrèrent un peu de cette grosse gaieté qui doit accompagner les noces.
Le rire semblait mort, un mot du maire le ranima. Il était neuf heures environ; on allait prendre le café. Au dehors, sous les pommiers de la première cour, le bal champêtre commençait. Par la fenêtre ouverte on apercevait toute la fête. Des lumignons pendus aux branches donnaient aux feuilles des nuances de vert-de-gris. Rustres et rustaudes sautaient en rond en hurlant un air de danse sauvage qu'accompagnaient faiblement deux violons et une clarinette juchés sur une grande table de cuisine en estrade. Le chant tumultueux des paysans couvrait entièrement parfois la chanson des instruments; et la frêle musique déchirée par les voix déchaînées semblait tomber du ciel en lambeaux, en petits fragments de quelques notes éparpillées.
Deux grandes barriques entourées de torches flambantes versaient à boire à la foule. Deux servantes étaient occupées à rincer incessamment les verres et les bols dans un baquet, pour les tendre, encore ruisselants d'eau, sous les robinets d'où coulait le filet rouge du vin ou le filet d'or du cidre pur. Et les danseurs assoiffés, les vieux tranquilles, les filles en sueur se pressaient, tendaient les bras pour saisir à leur tour un vase quelconque et se verser à grands flots dans la gorge, en renversant la tête, le liquide qu'ils préféraient.
Sur une table on trouvait du pain, du beurre, du fromage et des saucisses. Chacun avalait une bouchée de temps en temps, et, sous le plafond de feuilles illuminées, cette fête saine et violente donnait aux convives mornes de la salle, l'envie de danser aussi, de boire au ventre de ces grosses futailles en mangeant une tranche de pain avec du beurre et un oignon cru.
Le maire, qui battait la mesure avec son couteau, s'écria: «Sacristi! ça va bien, c'est comme qui dirait les noces de Ganache.»
Un frisson de rire étouffé courut. Mais l'abbé Picot, ennemi naturel de l'autorité civile, répliqua: «Vous voulez dire de Cana.» L'autre n'accepta pas la leçon. «Non, Monsieur le curé, je m'entends; quand je dis Ganache, c'est Ganache.»
On se leva et on passa dans le salon. Puis on alla se mêler un peu au populaire en goguette. Puis les invités se retirèrent.
Le baron et la baronne eurent à voix basse une sorte de querelle. Madame Adélaïde, plus essoufflée que jamais, semblait refuser ce que demandait son mari; enfin elle dit, presque haut: «Non, mon ami, je ne peux pas, je ne saurais comment m'y prendre.»
Petit père alors, la quittant brusquement, s'approcha de Jeanne. «Veux-tu faire un tour avec moi, fillette?» Tout émue, elle répondit: «Comme tu voudras, papa.» Ils sortirent.
Dès qu'ils furent devant la porte, du côté de la mer, un petit vent sec les saisit. Un de ces vents froids d'été, qui sentent déjà l'automne.
Des nuages galopaient dans le ciel, voilant, puis redécouvrant les étoiles.
Le baron serrait contre lui le bras de sa fille en lui pressant tendrement la main. Ils marchèrent quelques minutes. Il semblait indécis, troublé. Enfin il se décida.