Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 05
Part 19
Un ciel radieux s'étalait sur le monde; et le bidet, pris de gaietés, faisait parfois un temps de galop. Quand on entra dans la commune d'Étouvent, Jeanne sentit qu'elle respirait avec peine tant sa poitrine palpitait; et quand elle aperçut les piliers de brique de la barrière, elle dit à voix basse deux ou trois fois, et malgré elle: «Oh! oh! oh!» comme devant les choses qui révolutionnent le cœur.
On détela la carriole chez les Couillard; puis, pendant que Rosalie et son fils allaient à leurs affaires, les fermiers offrirent à Jeanne de faire un tour au château, les maîtres étant absents, et on lui donna les clefs.
Elle partit seule, et, lorsqu'elle fut devant le vieux manoir du côté de la mer, elle s'arrêta pour le regarder. Rien n'était changé au dehors. Le vaste bâtiment grisâtre avait ce jour-là, sur ses murs ternis, des sourires de soleil. Tous les contrevents étaient clos.
Un petit morceau d'une branche morte tomba sur sa robe, elle leva les yeux; il venait du platane. Elle s'approcha du gros arbre à la peau lisse et pâle, et le caressa de la main comme une bête. Son pied heurta, dans l'herbe, un morceau de bois pourri; c'était le dernier fragment du banc où elle s'était assise si souvent avec tous les siens, du banc qu'on avait posé le jour même de la première visite de Julien.
Alors elle gagna la double porte du vestibule et eut grand'peine à l'ouvrir, la lourde clef rouillée refusant de tourner. La serrure enfin céda avec un dur grincement des ressorts; et le battant, un peu résistant lui-même, s'enfonça sous une poussée.
Jeanne tout de suite, et presque courant, monta jusqu'à sa chambre. Elle ne la reconnut pas, tapissée d'un papier clair; mais, ayant ouvert une fenêtre, elle demeura remuée jusqu'au fond de sa chair devant tout cet horizon tant aimé, le bosquet, les ormes, la lande, et la mer semée de voiles brunes qui semblaient immobiles au loin.
Alors elle se mit à rôder par la grande demeure vide. Elle regardait, sur les murailles, des taches familières à ses yeux. Elle s'arrêta devant un petit trou creusé dans le plâtre par le baron qui s'amusait souvent, en souvenir de son jeune temps, à faire des armes avec sa canne contre la cloison quand il passait devant cet endroit.
Dans la chambre de petite mère elle retrouva, piquée derrière une porte, dans un coin sombre, auprès du lit, une fine épingle à tête d'or qu'elle avait enfoncée là autrefois (elle se le rappelait maintenant), et qu'elle avait, depuis, cherchée pendant des années. Personne ne l'avait trouvée. Elle la prit comme une inappréciable relique et la baisa.
Elle allait partout, cherchait, reconnaissait des traces presque invisibles dans les tentures des chambres qu'on n'avait point changées, revoyait ces figures bizarres que l'imagination prête souvent aux dessins des étoffes, des marbres, aux ombres des plafonds salis par le temps.
Elle marchait à pas muets, toute seule dans l'immense château silencieux, comme à travers un cimetière. Toute sa vie gisait là dedans. Elle descendit au salon. Il était sombre derrière ses volets fermés et elle fut quelque temps avant d'y rien distinguer; puis, son regard s'habituant à l'obscurité, elle reconnut peu à peu les hautes tapisseries où se promenaient des oiseaux. Deux fauteuils étaient restés devant la cheminée comme si on venait de les quitter; et l'odeur même de la pièce, une odeur qu'elle avait toujours gardée, comme les êtres ont la leur, une odeur vague, bien reconnaissable cependant, douce senteur indécise des vieux appartements, pénétrait Jeanne, l'enveloppait de souvenirs, grisait sa mémoire. Elle restait haletante, aspirant cette haleine du passé, et les yeux fixés sur les deux sièges. Et soudain, dans une brusque hallucination qu'enfanta son idée fixe, elle crut voir, elle vit, comme elle les avait vus si souvent, son père et sa mère chauffant leurs pieds au feu.
Elle recula épouvantée, heurta du dos le bord de la porte, s'y soutint pour ne pas tomber, les yeux toujours tendus sur les fauteuils.
La vision avait disparu.
Elle demeura éperdue pendant quelques minutes; puis elle reprit lentement la possession d'elle-même et voulut s'enfuir, ayant peur d'être folle. Son regard tomba par hasard sur le lambris auquel elle s'appuyait; et elle aperçut l'échelle de Poulet.
Toutes les légères marques grimpaient sur la peinture à des intervalles inégaux; et des chiffres tracés au canif indiquaient les âges, les mois, et la croissance de son fils. Tantôt c'était l'écriture du baron, plus grande, tantôt la sienne plus petite, tantôt celle de tante Lison un peu tremblée. Et il lui sembla que l'enfant d'autrefois était là, devant elle, avec ses cheveux blonds, collant son petit front contre le mur pour qu'on mesurât sa taille.
Le baron criait: «Jeanne, il a grandi d'un centimètre depuis six semaines.»
Elle se mit à baiser le lambris, avec une frénésie d'amour.
Mais on l'appelait au dehors. C'était la voix de Rosalie:--«Madame Jeanne, madame Jeanne, on vous attend pour déjeuner.» Elle sortit, perdant la tête. Et elle ne comprenait plus rien de ce qu'on lui disait. Elle mangea des choses qu'on lui servit, écouta parler sans savoir de quoi, causa sans doute avec les fermières qui s'informaient de sa santé, se laissa embrasser, embrassa elle-même des joues qu'on lui tendait, et elle remonta dans la voiture.
Quand elle perdit de vue, à travers les arbres, la haute toiture du château, elle eut dans la poitrine un déchirement horrible. Elle sentait en son cœur qu'elle venait de dire adieu pour toujours à sa maison.
On s'en revint à Batteville.
Au moment où elle allait rentrer dans sa nouvelle demeure, elle aperçut quelque chose de blanc sous la porte; c'était une lettre que le facteur avait glissée là en son absence. Elle reconnut aussitôt qu'elle venait de Paul, et l'ouvrit, tremblant d'angoisse. Il disait:
«Ma chère maman, je ne t'ai pas écrit plus tôt parce que je ne voulais pas te faire faire à Paris un voyage inutile, devant moi-même aller te voir incessamment. Je suis à l'heure présente sous le coup d'un grand malheur et dans une grande difficulté. Ma femme est mourante après avoir accouché d'une petite fille, voici trois jours; et je n'ai pas le sou. Je ne sais que faire de l'enfant que ma concierge élève au biberon comme elle peut, mais j'ai peur de la perdre. Ne pourrais-tu t'en charger? Je ne sais absolument que faire et je n'ai pas d'argent pour la mettre en nourrice. Réponds poste pour poste.
«Ton fils qui t'aime,
«PAUL.»
Jeanne s'affaissa sur une chaise, ayant à peine la force d'appeler Rosalie. Quand la bonne fut là, elles relurent la lettre ensemble, puis demeurèrent silencieuses, l'une en face de l'autre, longtemps.
Rosalie, enfin, parla:--«J'vas aller chercher la petite, moi, Madame. On ne peut pas la laisser comme ça.»
Jeanne répondit: «Va, ma fille.»
Elles se turent encore, puis la bonne reprit:--«Mettez votre chapeau, Madame, et puis allons à Goderville chez le notaire. Si l'autre va mourir, il faut que M. Paul l'épouse, pour la petite, plus tard.»
Et Jeanne, sans répondre un mot, mit son chapeau. Une joie profonde et inavouable inondait son cœur, une joie perfide qu'elle voulait cacher à tout prix, une de ces joies abominables dont on rougit, mais dont on jouit ardemment dans le secret mystérieux de l'âme:--La maîtresse de son fils allait mourir.
Le notaire donna à la bonne des indications détaillées qu'elle se fit répéter plusieurs fois; puis, sûre de ne pas commettre d'erreur, elle déclara:--«Ne craignez rien, je m'en charge maintenant.»
Elle partit pour Paris la nuit même.
Jeanne passa deux jours dans un trouble de pensée qui la rendait incapable de réfléchir à rien. Le troisième matin elle reçut un seul mot de Rosalie annonçant son retour par le train du soir. Rien de plus.
Vers trois heures elle fit atteler la carriole d'un voisin qui la conduisit à la gare de Beuzeville pour attendre sa servante.
Elle restait debout sur le quai, l'œil tendu sur la ligne droite des rails qui fuyaient en se rapprochant là-bas, là-bas, au bout de l'horizon. De temps en temps elle regardait l'horloge.--Encore dix minutes.--Encore cinq minutes.--Encore deux minutes.--Voici l'heure. Rien n'apparaissait sur la voie lointaine. Puis tout à coup elle aperçut une tache blanche, une fumée, puis, au-dessous un point noir qui grandit, grandit, accourant à toute vitesse. La grosse machine enfin, ralentissant sa marche, passa en ronflant, devant Jeanne qui guettait avidement les portières. Plusieurs s'ouvrirent; des gens descendaient, des paysans en blouse, des fermières avec des paniers, des petits bourgeois en chapeau mou. Enfin elle aperçut Rosalie qui portait en ses bras une sorte de paquet de linge.
Elle voulut aller vers elle, mais elle craignait de tomber tant ses jambes étaient devenues molles. Sa bonne l'ayant vue, la rejoignit avec son air calme ordinaire; et elle dit: «Bonjour, Madame; me v'là revenue, c'est pas sans peine.»
Jeanne balbutia: «Eh bien?»
Rosalie répondit: «Eh bien, elle est morte c'te nuit. Ils sont mariés, v'là la petite.» Et elle tendit l'enfant qu'on ne voyait point dans ses linges.
Jeanne la reçut machinalement et elles sortirent de la gare, puis montèrent dans la voiture.
Rosalie reprit: «M. Paul viendra dès l'enterrement fini. Demain à la même heure, faut croire.»
Jeanne murmura: «Paul...» et n'ajouta rien.
Le soleil baissait vers l'horizon, inondant de clarté les plaines verdoyantes, tachées de place en place par l'or des colzas en fleur, et par le sang des coquelicots. Une quiétude infinie planait sur la terre tranquille où germaient les sèves. La carriole allait grand train, le paysan claquant de la langue pour exciter son cheval.
Et Jeanne regardait droit devant elle en l'air, dans le ciel que coupait, comme des fusées, le vol ceintré des hirondelles. Et soudain une tiédeur douce, une chaleur de vie traversant ses robes, gagna ses jambes, pénétra sa chair; c'était la chaleur du petit être qui dormait sur ses genoux.
Alors une émotion infinie l'envahit. Elle découvrit brusquement la figure de l'enfant qu'elle n'avait pas encore vue: la fille de son fils. Et comme la frêle créature, frappée par la lumière vive, ouvrait ses yeux bleus en remuant la bouche, Jeanne se mit à l'embrasser furieusement, la soulevant dans ses bras, la criblant de baisers.
Mais Rosalie, contente et bourrue, l'arrêta. «Voyons, voyons, madame Jeanne, finissez; vous allez la faire crier.»
Puis elle ajouta, répondant sans doute à sa propre pensée: «La vie, voyez-vous, ça n'est jamais si bon ni si mauvais qu'on croit.»
NOTES.
_Une Vie_ a paru en feuilleton dans le _Gil-Blas_, du mardi 27 février au vendredi 6 avril 1883; il parut immédiatement après chez l'éditeur Victor Havard, où son succès fut très grand et immédiat. Maupassant, selon un procédé de travail qu'il emploiera toujours pour ses romans, a utilisé dans celui-ci diverses chroniques publiées dans le même journal ou dans le _Gaulois_.
Nous avons dû communication à l'extrême obligeance de M. Louis Barthou du premier manuscrit d'_Une Vie_. Il compte 114 feuillets grand in-4º, écrits d'un seul côté, très raturés par places, très nets ailleurs; il est resté inachevé. Cependant, M. Léon Hennique possède un autre fragment de manuscrit qui semble être la continuation de celui-ci. Le manuscrit de M. Barthou porte sur la couverture, de la main de l'auteur, la mention: «Vieux manuscrit».
Il offre un grand intérêt pour l'étude de l'élaboration et de la composition d'_Une Vie_ à l'achèvement de laquelle il a certainement servi. On y retrouve en effet plusieurs passages et même des épisodes entiers conçus en termes presque identiques. Il n'en présente pas moins, d'autre part, avec le texte définitif des divergences assez nombreuses. Si les caractères essentiels sont déjà parfaitement reconnaissables, Jeanne, par exemple, y a un frère, nommé Henri, qui rappelle d'une manière frappante le fils du même nom qu'elle aura plus tard dans le roman.
Mais c'est dans l'ensemble de la composition que l'effort de Maupassant a particulièrement porté. Les répétitions d'effets ou de descriptions sont encore fréquentes dans le manuscrit de M. Barthou. Le récit y a un tour moins net, parfois un peu diffus ou un peu hésitant, un mouvement moins continu; les phrases ont des contours moins tracés; les chapitres, moins de saillie; on entre moins franchement dans l'action. La vue claire que Maupassant a eue de ces imperfections lui a permis de s'en débarrasser peu à peu complètement. Il nous a paru bon de signaler, puisque l'occasion s'en présentait, cette preuve éclatante de travail logique, de sens critique, de réflexion que la spontanéité très grande de la phrase risquerait peut-être de faire oublier.
VARIANTES D'APRÈS LE TEXTE DU MANUSCRIT DE _UNE VIE_.
Page 3, ligne 20, l'amour _des choses_...
Page 18, ligne 27, comme _la fraîcheur d'un bain_...
Page 20, ligne 9, des _soirs_...
Page 33, ligne 22, d'une voix _dolente_, _d'une voix_...
Page 43, ligne 13, chasseur _sauvage_ dans...
Page 45, ligne 22, d'abord _un peu_.
Page 49, ligne 11, galet: «_Faites un tour_, mes...
Page 49, ligne 26, des _idées_ nouvelles et rapides, _qui ne s'arrêtaient pas dans sa tête_.
Page 72, ligne 7, père _prenant le bras de la baronne la souleva_, et,...
Page 74, ligne 12, surprise, _toute saisie_, apitoyée...
Page 75, ligne 17, moments _troublés_ où...
Page 77, ligne 3, soleil _semblait sec_, luisait...
Page 84, ligne 27, secret _du Monde_...
Page 86, ligne 3, souleva _légèrement_ sur...
Page 86, ligne 8, chair _rose_: «...
Page 105, ligne 11, chaos _féerique_, il...
Page 129, ligne 11, titrées _du pays_ avait...
Page 136, ligne 13, choses _empaquetées avec soin et tirées de l'armoire aux grandes occasions_.
Page 149, ligne 28, donc _ma fille_?»
Page 150, ligne 25, un _gargouillement_ de gorge...--suffoque _un souffle de pompe détraquée_;...
Page 150, ligne 29, vie _et un flot de liquide s'épandait sous les jupons aux pieds de la femme étendue_.
Page 165, ligne 17, couchée, _oui couchée_ dans...
Page 176, ligne 16, voulu _d'mé_.
Page 186, ligne 11, connaître _l'enfantement_.
Page 193, ligne 24, ranimaient _triomphant_, elle...
Page 231, ligne 3, était _lourde_ et...
Page 248, ligne 18, _on croit le voir_, on voudrait fuir...
Page 249, ligne 9, croyance, _le dernier appui de son âme_.
Page 250, ligne 25, confier _les intimes secrets de son cœur_.
Page 271, ligne 21, complaisante, _complice de l'adultère_...
Page 281, ligne 24, chavirer, _soulever_ et...
Page 298, ligne 18, lui, _où il est né_, où nous mourrons...
Page 303, ligne 13, femme, _bien qu'elle n'eût pas encore quarante ans_...
Page 303, ligne 14, restée _petite_ et fanée...
Page 305, ligne 6, Elle fut _dévorée d'inquiétude_ pendant...
Page 320, ligne 12, douloureux, _ne savait que dire, elle_...
Page 328, ligne 16, Montivilliers, _à mi-chemin du village_ de Batteville...
Page 330, ligne 17, souvent _indécise_ comme...
Page 330, ligne 19, sur _son choix_, balançant...
Page 331, ligne 3, et la fourmi.
Page 333, ligne 4, fit un _tas_ de...
Page 335, ligne 20, inutiles et bavards. Vers huit heures, etc.
Page 337, ligne 26, mouchoir _à carreau_.
Page 339, ligne 1, s'arrêta devant une petite maison...
Page 346, ligne 29, Je suis _toute seule_.
Page 348, ligne 26, mère _éperdue_, désespérée...
Page 348, ligne 28, tout, _permettrait ce mariage indigne_.
Page 349, ligne 17, par cette _catin. Elle avait pris subitement cette détermination dernière sentant tout perdu, si elle ne tentait pas ce suprême effort._
Page 349, ligne 19, préparatifs. _On chercha parmi les malles empilées dans le grenier, pleines encore d'objets de toute sorte, celles qui se trouvaient dans le meilleur état, et_ Rosalie commença...
Page 349, ligne 29, femmes _allèrent_ ensemble...
Page 351, ligne 4, répondre! _Elle avait peur de voir arriver la mère, peur de cette entrevue avec le fils qu'elle tenait férocement, peur de voir tous ses projets déjoués, toute sa honteuse machination renversée._ Jeanne...
Page 352, ligne 22, monotone. _De temps en temps toute la suite de wagons s'arrêtait devant une gare, puis repartait. Elle filait en vomissant sa fumée, s'enfonçait sous les montagnes, ressortait dans les plaines, passait les vallées sur les ponts._
_Tout à coup, au sortir d'un tunnel, un employé cria Rouen, et Jeanne sentit son cœur qui battait à l'étouffer._
Page 355, ligne 1, Rosalie. _Et elle se mit en route après avoir bu sa tasse de café au lait, obtenue à grand'peine, le personnel de l'hôtel n'étant pas encore levé._ Il...
Page 357, ligne 1, doute. _Elle se sentait défaillir. Elle dit pourtant_: «...
Page 357, ligne 6, moi _bien vite_ à...
Page 359, ligne 9, Goderville. _Et sa timidité s'accrut de la crainte d'être grotesque. Elle se vit, en passant, dans la glace d'une boutique. Il lui sembla qu'elle avait l'air d'une folle._ Elle n'osait...
Page 360, ligne 24, situation. _Elle retourna à l'ancienne maison de Paul et à la préfecture; on ne put rien lui dire, on n'avait rien découvert_...
Page 360, ligne 27, faire, où _passer les heures_, n'ayant personne...
Page 365, ligne 14, qu'elle _n'osait plus rien entreprendre, qu'elle_ hésitait...
OPINION DE LA PRESSE sur _UNE VIE_.
_Le Réveil_, 15 avril 1883 (Paul Alexis).
«Ce livre,... c'est la vie elle-même. Ce sont des événements qui se passent un peu partout et tous les jours. Et cela vous prend au cœur pourtant, parce que c'est humain. Toutes les femmes croiront plus ou moins avoir été Jeanne, retrouveront leurs propres émotions, et seront particulièrement attendries...
«L'effet général est très grand, et le style emporte tout. Je viens en somme d'éprouver une grande satisfaction à savourer trois cents pages de cette prose qui me paraît plus que jamais «franche, souple et forte». Exubérance de santé, style chaud, phrase musclée et d'aplomb, attaches solides d'athlète, j'ai retrouvé tout Guy de Maupassant.»
_Temps_, 13 mai 1883.
«M. de Maupassant choisit ses mots; il ne les recherche point et il lui suffit qu'ils soient justes pour obtenir une phrase sonore et un coloris harmonieux. Cette belle simplicité, si sûre d'elle-même, donne un grand charme à ses descriptions; quelques traits caractéristiques vivement saisis et fortement exprimés lui suffisent...
«Quelques qualités qu'il y ait dans _Une Vie_, M. de Maupassant est supérieur à cette œuvre. Pourquoi son tableau est-il si violemment poussé au noir? C'est ce pessimisme qui a empêché Flaubert de se renouveler, c'est lui qui frappe M. Zola d'incapacité psychologique.»
_Revue des Deux-Mondes_, 1er août 1884, «Les Petits Naturalistes» (F. Brunetière).
«Tous les défauts qu'exige l'esthétique naturaliste, M. de Maupassant les a, mais il a aussi quelques qualités qui sont assez rares dans l'école. Ainsi, j'ose à peine l'en féliciter, mais il y a chez lui quelques traces de sensibilité, de sympathie, d'émotion: dans le _Papa de Simon_,... dans _Une Vie_... Comme Flaubert, il manque surtout de goût et de mesure. Sans cela, sans quelques pages qui semblent une gageure, _Une Vie_ serait presque une œuvre remarquable. C'est sans doute une bien simple et bien banale histoire; elle se laisse lire toutefois; et, voulant en parler, j'ai pu la relire sans ennui. Mal équilibré, mais soutenu par la solidité, si je puis ainsi dire, de trois ou quatre scènes principales, l'ensemble a de la carrure et respire une certaine puissance.»
_Revue Bleue_, 21 avril 1883 (Maxime Gaucher).
«M. Guy de Maupassant a placé en tête de son dernier roman, _Une Vie_, cette épigraphe: «L'humble vérité.» Humble, c'est déjà un progrès. La vérité était moins humble, n'est-ce pas? dans la _Maison Tellier_. Vous verrez que le réalisme--il faut dire aussi que M. de Maupassant n'est qu'un demi-réaliste--finira par quitter les bas-fonds et les cloaques.
«Le titre du roman, _Une Vie_, indique assez qu'ici nous avons une existence entière, ou peu s'en faut... Les personnages principaux sont peints de main de maître et se détachent avec un singulier relief... La série de tableaux que fait défiler devant nous M. de Maupassant est l'œuvre d'un styliste et d'un coloriste bien remarquable.»
_Le Figaro_, 25 avril 1883 (M. Philippe Gille).
«Je ne sais jusqu'où l'opinion publique va porter le succès de ce roman, succès qui ne peut être douteux, mais ce que je tiens à dire avant d'entrer plus amplement dans l'analyse de ce procès-verbal minutieux et émouvant de la vie d'une créature humaine, c'est que son auteur vient de faire un grand pas et s'est placé sur un terrain assez élevé pour que sa personnalité s'y puisse détacher nettement.
«M. Guy de Maupassant, qui a commencé comme élève de Zola, vient de sortir de l'école.»
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Liste des modifications:
Page 64: «prêt» remplacé par «près» (Lorsqu'il fut tout près) Page 346: «songait» par «songeait» (elle songeait à tous les secrets) Page 358: «recontrer» par «rencontrer» (elle pourrait rencontrer Paul)