Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 05

Part 14

Chapter 143,812 wordsPublic domain

Il était, lui, de la race des vieux philosophes adorateurs de la nature, attendri dès qu'il voyait deux animaux s'unir, à genoux devant une espèce de Dieu panthéiste et hérissé devant la conception catholique d'un Dieu à intentions bourgeoises, à colères jésuitiques et à vengeances de tyran, un Dieu qui lui rapetissait la création entrevue, fatale, sans limites, toute-puissante, la création vie, lumière, terre, pensée, plante, roche, homme, air, bête, étoile, Dieu, insecte en même temps, créant parce qu'elle est création, plus forte qu'une volonté, plus vaste qu'un raisonnement, produisant sans but, sans raison et sans fin dans tous les sens et dans toutes les formes à travers l'espace infini, suivant les nécessités du hasard et le voisinage des soleils chauffant les mondes.

La création contenait tous les germes, la pensée et la vie se développant en elle comme des fleurs et des fruits sur les arbres.

Pour lui donc, la reproduction était la grande loi générale, l'acte sacré, respectable, divin, qui accomplit l'obscure et constante volonté de l'Être universel. Et il commença de ferme en ferme une campagne ardente contre le prêtre intolérant, persécuteur de la vie.

Jeanne, désolée, priait le Seigneur, implorait son père; mais il répondait toujours:--«Il faut combattre ces hommes-là, c'est notre droit et notre devoir. Ils ne sont pas humains.» Il répétait, en secouant ses longs cheveux blancs:--«Ils ne sont pas humains; ils ne comprennent rien, rien, rien. Ils agissent dans un rêve fatal; ils sont anti-physiques.» Et il criait «Anti-physiques!» comme s'il eût jeté une malédiction.

Le prêtre sentait bien l'ennemi, mais, comme il tenait à rester maître du château et de la jeune femme, il temporisait, sûr de la victoire finale.

Puis une idée fixe le hantait; il avait découvert par hasard les amours de Julien et de Gilberte, et il les voulait interrompre à tout prix.

Il s'en vint un jour trouver Jeanne et, après un long entretien mystique, il lui demanda de s'unir à lui pour combattre, pour tuer le mal dans sa propre famille, pour sauver deux âmes en danger.

Elle ne comprit pas et voulut savoir. Il répondit: «L'heure n'est pas venue, je vous reverrai bientôt.» Et il partit brusquement.

L'hiver alors touchait à sa fin, un hiver pourri, comme on dit aux champs, humide et tiède.

L'abbé revint quelques jours plus tard et parla en termes obscurs d'une de ces liaisons indignes entre gens qui devraient être irréprochables. Il appartenait, disait-il, à ceux qui avaient connaissance de ces faits de les arrêter par tous moyens. Puis il entra en des considérations élevées, puis, prenant la main de Jeanne, il l'adjura d'ouvrir les yeux, de comprendre et de l'aider.

Elle avait compris, cette fois, mais elle se taisait, épouvantée à la pensée de tout ce qui pouvait survenir de pénible dans sa maison tranquille à présent; et elle feignit de ne pas savoir ce que l'abbé voulait dire. Alors il n'hésita plus et parla clairement.

--«C'est un devoir pénible que je vais accomplir, Madame la comtesse, mais je ne puis faire autrement. Le ministère que je remplis m'ordonne de ne pas vous laisser ignorer ce que vous pouvez empêcher. Sachez donc que votre mari entretient une amitié criminelle avec madame de Fourville.»

Elle baissa la tête, résignée et sans force.

Le prêtre reprit: «Que comptez-vous faire, maintenant?»

Alors elle balbutia: «Que voulez-vous que je fasse, Monsieur l'abbé?»

Il répondit violemment: «Vous jeter en travers de cette passion coupable.»

Elle se mit à pleurer; et d'une voix navrée:--«Mais il m'a déjà trompée avec une bonne; mais il ne m'écoute pas; il ne m'aime plus; il me maltraite sitôt que je manifeste un désir qui ne lui convient pas. Que puis-je?»

Le curé, sans répondre directement, s'écria: «Alors, vous vous inclinez! Vous vous résignez! Vous consentez! L'adultère est sous votre toit; et vous le tolérez! Le crime s'accomplit sous vos yeux, et vous détournez le regard? Êtes-vous une épouse? une chrétienne? une mère?»

Elle sanglotait:--«Que voulez-vous que je fasse?»

Il répliqua:--«Tout plutôt que de permettre cette infamie. Tout, vous dis-je. Quittez-le. Fuyez cette maison souillée.»

Elle dit:--«Mais je n'ai pas d'argent, Monsieur l'abbé; et puis je suis sans courage maintenant; et puis comment partir sans preuves? Je n'en ai même pas le droit.»

Le prêtre se leva, frémissant:--«C'est la lâcheté qui vous conseille, Madame, je vous croyais autre. Vous êtes indigne de la miséricorde de Dieu!»

Elle tomba à ses genoux:--«Oh! je vous en prie, ne m'abandonnez pas, conseillez-moi!»

Il prononça d'une voix brève:--«Ouvrez les yeux de M. de Fourville. C'est à lui qu'il appartient de rompre cette liaison.»

A cette pensée une épouvante la saisit:--«Mais il les tuerait! Monsieur l'abbé! Et je commettrais une dénonciation! Oh! pas cela, jamais!»

Alors, il leva la main comme pour la maudire, tout soulevé de colère:--«Restez dans votre honte et dans votre crime; car vous êtes plus coupable qu'eux. Vous êtes l'épouse complaisante! Je n'ai plus rien à faire ici.»

Et il s'en alla, si furieux que tout son corps tremblait.

Elle le suivit éperdue, prête à céder, commençant à promettre. Mais il demeurait vibrant d'indignation, marchant à pas rapides en secouant de rage son grand parapluie bleu presque aussi haut que lui.

Il aperçut Julien debout près de la barrière, dirigeant des travaux d'ébranchage; alors il tourna à gauche pour traverser la ferme des Couillard; et il répétait: «Laissez-moi, Madame, je n'ai plus rien à vous dire.»

Juste sur son chemin, au milieu de la cour, un tas d'enfants, ceux de la maison et ceux des voisins, attroupés autour de la loge de la chienne Mirza, contemplaient curieusement quelque chose, avec une attention concentrée et muette. Au milieu d'eux le baron, les mains derrière le dos, regardait aussi avec curiosité. On eût dit un maître d'école. Mais, quand il vit de loin le prêtre, il s'en alla pour éviter de le rencontrer, de le saluer, de lui parler.

Jeanne disait, suppliante:--«Laissez-moi quelques jours, Monsieur l'abbé, et revenez au château. Je vous raconterai ce que j'aurai pu faire, et ce que j'aurai préparé; et nous aviserons.»

Ils arrivaient alors auprès du groupe des enfants; et le curé s'approcha pour voir ce qui les intéressait ainsi. C'était la chienne qui mettait bas. Devant sa niche cinq petits grouillaient déjà autour de la mère qui les léchait avec tendresse, étendue sur le flanc, tout endolorie. Au moment où le prêtre se penchait, la bête crispée s'allongea, et un sixième petit toutou parut. Tous les galopins alors, saisis de joie, se mirent à crier en battant des mains: «En v'la encore un, en v'la encore un!» C'était un jeu pour eux, un jeu naturel où rien d'impur n'entrait. Ils contemplaient cette naissance comme ils auraient regardé tomber des pommes.

L'abbé Tolbiac demeura d'abord stupéfait, puis, saisi d'une fureur irrésistible, il leva son grand parapluie et se mit à frapper dans le tas des enfants sur les têtes, de toute sa force. Les galopins effarés s'enfuirent à toutes jambes; et il se trouva subitement en face de la chienne en gésine qui s'efforçait de se lever. Mais il ne la laissa pas même se dresser sur ses pattes, et, la tête perdue, il commença à l'assommer à tour de bras. Enchaînée, elle ne pouvait s'enfuir, et gémissait affreusement en se débattant sous les coups. Il cassa son parapluie. Alors, les mains vides, il monta dessus, la piétinant avec frénésie, la pilant, l'écrasant. Il lui fit mettre au monde un dernier petit qui jaillit sous sa pression; et il acheva, d'un talon forcené, le corps saignant qui remuait encore au milieu des nouveau-nés piaulants, aveugles et lourds, cherchant déjà les mamelles.

Jeanne s'était sauvée; mais le prêtre soudain se sentit pris au cou; un soufflet fit sauter son tricorne; et le baron, exaspéré, l'emporta jusqu'à la barrière et le jeta sur la route.

Quand M. Le Perthuis se retourna, il aperçut sa fille à genoux, sanglotant au milieu des petits chiens et les recueillant dans sa jupe. Il revint vers elle à grands pas, en gesticulant, et il criait:--«Le voilà, le voilà, l'homme en soutane! L'as-tu vu, maintenant?»

Les fermiers étaient accourus, tout le monde regardait la bête éventrée; et la mère Couillard déclara:--«C'est-il possible d'être sauvage comme ça!»

Mais Jeanne avait ramassé les sept petits et prétendait les élever.

On essaya de leur donner du lait; trois moururent le lendemain. Alors le père Simon courut le pays pour découvrir une chienne allaitant. Il n'en trouva pas, mais il rapporta une chatte en affirmant qu'elle ferait l'affaire. On tua donc trois autres petits et on confia le dernier à cette nourrice d'une autre race. Elle l'adopta immédiatement, et lui tendit sa mamelle en se couchant sur le côté.

Pour qu'il n'épuisât point sa mère adoptive, on sevra le chien quinze jours après, et Jeanne se chargea de le nourrir elle-même au biberon. Elle l'avait nommé Toto. Le baron changea son nom d'autorité, et le baptisa «Massacre».

Le prêtre ne revint pas, mais, le dimanche suivant, il lança du haut de la chaire des imprécations, des malédictions et des menaces contre le château, disant qu'il faut porter le fer rouge dans les plaies, anathématisant le baron qui s'en amusa, et marquant d'une allusion voilée, encore timide, les nouvelles amours de Julien. Le vicomte fut exaspéré, mais la crainte d'un scandale affreux éteignit sa colère.

Alors, de prône en prône, le prêtre continua l'annonce de sa vengeance, prédisant que l'heure de Dieu approchait, que tous ses ennemis seraient frappés.

Julien écrivit à l'archevêque une lettre respectueuse, mais énergique. L'abbé Tolbiac fut menacé d'une disgrâce. Il se tut.

On le rencontrait maintenant faisant de longues courses solitaires, à pas allongés, avec un air exalté. Gilberte et Julien dans leurs promenades à cheval l'apercevaient à tout moment, parfois au loin comme un point noir au bout d'une plaine ou sur le bord de la falaise, parfois lisant son bréviaire dans quelque étroit vallon où ils allaient entrer. Ils tournaient bride alors pour ne point passer près de lui.

Le printemps était venu, ravivant leur amour, les jetant chaque jour aux bras l'un de l'autre, tantôt ici, tantôt là, sous tout abri où les portaient leurs courses.

Comme les feuilles des arbres étaient encore claires, et l'herbe humide, et qu'ils ne pouvaient, ainsi qu'au cœur de l'été, s'enfoncer dans les taillis des bois, ils avaient adopté le plus souvent, pour cacher leurs étreintes, la cabane ambulante d'un berger, abandonnée depuis l'automne au sommet de la côte de Vaucotte.

Elle restait là toute seule, haute sur ses roues, à cinq cents mètres de la falaise, juste au point où commençait la descente rapide du vallon. Ils ne pouvaient être surpris dedans, car ils dominaient la plaine; et les chevaux attachés aux brancards attendaient qu'ils fussent las de baisers.

Mais voilà qu'un jour, au moment où ils quittaient ce refuge, ils aperçurent l'abbé Tolbiac assis, presque caché dans les joncs marins de la côte.

--«Il faudra laisser nos chevaux dans le ravin, dit Julien, ils pourraient nous dénoncer de loin.» Et ils prirent l'habitude d'attacher les bêtes dans un repli du val plein de broussailles.

Puis un soir, comme ils rentraient tous deux à la Vrillette où ils devaient dîner avec le comte, ils rencontrèrent le curé d'Étouvent qui sortait du château. Il se rangea pour les laisser passer; et salua sans qu'ils rencontrassent ses yeux.

Une inquiétude les saisit, qui se dissipa bientôt.

Or Jeanne, un après-midi, lisait auprès du feu par un grand coup de vent (c'était au commencement de mai), quand elle aperçut soudain le comte de Fourville qui s'en venait à pied et si vite qu'elle crut un malheur arrivé.

Elle descendit vivement pour le recevoir et, quand elle fut en face de lui, elle le pensa devenu fou. Il était coiffé d'une grosse casquette fourrée qu'il ne portait que chez lui, vêtu de sa blouse de chasse, et si pâle que sa moustache rousse, qui ne tranchait point d'ordinaire sur son teint coloré, semblait une flamme. Et ses yeux étaient hagards, roulaient, comme vides de pensée.

Il balbutia:--«Ma femme est ici, n'est-ce pas?» Jeanne, perdant la tête, répondit:--«Mais non, je ne l'ai point vue aujourd'hui.»

Alors il s'assit, comme si ses jambes se fussent brisées; il ôta sa coiffure et s'essuya le front avec son mouchoir, plusieurs fois, par un geste machinal; puis se relevant d'une secousse, il s'avança vers la jeune femme, les deux mains tendues, la bouche ouverte, prêt à parler, à lui confier quelque affreuse douleur; puis il s'arrêta, la regarda fixement, prononça dans une sorte de délire:--«Mais c'est votre mari... vous aussi...» Et il s'enfuit du côté de la mer.

Jeanne courut pour l'arrêter, l'appelant, l'implorant, le cœur crispé de terreur, pensant: «Il sait tout! que va-t-il faire? Oh! pourvu qu'il ne les trouve point!»

Mais elle ne le pouvait atteindre, et il ne l'écoutait pas. Il allait devant lui sans hésiter, sûr de son but. Il franchit le fossé, puis, enjambant les joncs marins à pas de géant, il gagna la falaise.

Jeanne, debout sur le talus planté d'arbres, le suivit longtemps des yeux; puis, le perdant de vue, elle rentra, torturée d'angoisse.

Il avait tourné vers la droite, et s'était mis à courir. La mer houleuse roulait ses vagues; les gros nuages tout noirs arrivaient d'une vitesse folle, passaient, suivis par d'autres; et chacun d'eux criblait la côte d'une averse furieuse. Le vent sifflait, geignait, rasait l'herbe, couchait les jeunes récoltes, emportait, pareils à des flocons d'écume, de grands oiseaux blancs qu'il entraînait au loin dans les terres.

Les grains, qui se succédaient, fouettaient le visage du comte, trempaient ses joues et ses moustaches où l'eau glissait, emplissaient de bruit ses oreilles et son cœur de tumulte.

Là-bas, devant lui, le val de Vaucotte ouvrait sa gorge profonde. Rien jusque-là qu'une hutte de berger auprès d'un parc à moutons vide. Deux chevaux étaient attachés aux brancards de la maison roulante.--Que pouvait-on craindre par cette tempête?

Dès qu'il les eut aperçus, le comte se coucha contre terre, puis il se traîna sur les mains et sur les genoux, semblable à une sorte de monstre avec son grand corps souillé de boue et sa coiffure en poil de bête. Il rampa jusqu'à la cabane solitaire et se cacha dessous pour n'être point découvert par les fentes des planches.

Les chevaux, l'ayant vu, s'agitaient. Il coupa lentement leurs brides avec son couteau qu'il tenait ouvert à la main; et une bourrasque étant survenue, les animaux s'enfuirent harcelés par la grêle qui cinglait le toit penché de la maison de bois, la faisant trembler sur ses roues.

Le comte alors, redressé sur les genoux, colla son œil au bas de la porte, et regarda dedans.

Il ne bougeait plus; il semblait attendre. Un temps assez long s'écoula; et tout à coup il se releva, fangeux de la tête aux pieds. Avec un geste forcené il poussa le verrou qui fermait l'auvent au dehors, et, saisissant les brancards, il se mit à secouer cette niche comme s'il eût voulu la briser en pièces. Puis soudain il s'attela, pliant sa haute taille dans un effort désespéré, tirant comme un bœuf, et haletant; et il entraîna, vers la pente rapide, la maison voyageuse et ceux qu'elle enfermait.

Ils criaient là dedans, heurtant la cloison du poing, ne comprenant pas ce qui leur arrivait.

Lorsqu'il fut en haut de la descente, il lâcha la légère demeure qui se mit à rouler sur la côte inclinée.

Elle précipitait sa course, emportée follement, allant toujours plus vite, sautant, trébuchant comme une bête, battant la terre de ses brancards.

Un vieux mendiant blotti dans un fossé la vit passer d'un élan sur sa tête; et il entendit des cris affreux poussés dans le coffre de bois.

Tout à coup elle perdit une roue arrachée d'un heurt, s'abattit sur le flanc et se remit à dévaler comme une boule, comme une maison déracinée dégringolerait du sommet d'un mont. Puis, arrivant au rebord du dernier ravin, elle bondit en décrivant une courbe, et, tombant au fond, s'y creva comme un œuf.

Dès qu'elle se fut brisée sur le sol de pierre, le vieux mendiant, qui l'avait vue passer, descendit à petits pas à travers les ronces; et, mû par sa prudence de paysan, n'osant approcher du coffre éventré, il alla jusqu'à la ferme voisine annoncer l'accident.

On accourut; on souleva les débris; on aperçut deux corps. Ils étaient meurtris, broyés, saignants. L'homme avait le front ouvert et toute la face écrasée. La mâchoire de la femme pendait, détachée dans un choc; et leurs membres cassés étaient mous comme s'il n'y avait plus d'os sous la chair.

On les reconnut cependant; et on se mit à raisonner longuement sur les causes de ce malheur.

--«Qué qui faisaient dans c'té cahute?» dit une femme. Alors, le vieux pauvre raconta qu'ils s'étaient apparemment réfugiés là dedans pour se mettre à l'abri d'une bourrasque, et que le vent furieux avait dû chavirer et précipiter la cabane. Et il expliquait que lui-même allait s'y cacher quand il avait vu les chevaux attachés aux brancards, et compris par là que la place était occupée.

Il ajouta d'un air satisfait:--«Sans ça, c'est moi qu'j'y passais.» Une voix dit:--«Ça aurait-il pas mieux valu?» Alors le bonhomme se mit dans une colère terrible:--«Pourquoi qu'ça aurait mieux valu? Parce qu'je sieus pauvre et qu'i sont riches! Guettez-les, à c't'heure...» Et, tremblant, déguenillé, ruisselant d'eau, sordide avec sa barbe mêlée et ses longs cheveux coulant du chapeau défoncé, il montrait les deux cadavres du bout de son bâton crochu; et il déclara: «J'sommes tous égaux, là devant.»

Mais d'autres paysans étaient venus, et regardaient de coin, d'un œil inquiet, sournois, effrayé, égoïste et lâche. Puis on délibéra sur ce qu'on ferait; et il fut décidé, dans l'espoir d'une récompense, que les corps seraient reportés aux châteaux. On attela donc deux carrioles. Mais une nouvelle difficulté surgit. Les uns voulaient simplement garnir de paille le fond des voitures; les autres étaient d'avis d'y placer des matelas par convenance.

La femme qui avait déjà parlé cria:--«Mais y s'ront pleins d'sang ces matelas, qu'y faudra les r'laver à l'ieau de javelle.»

Alors, un gros fermier à face réjouie répondit:--«Y les payeront donc. Plus qu'ça vaudra, plus qu'ça sera cher.» L'argument fut décisif.

Et les deux carrioles, haut perchées sur des roues sans ressorts, partirent au trot, l'une à droite, l'autre à gauche, secouant et ballottant à chaque cahot des grandes ornières ces restes d'êtres qui s'étaient étreints et qui ne se rencontreraient plus.

Le comte, dès qu'il avait vu rouler la cabane sur la dure descente, s'était enfui de toute la vitesse de ses jambes à travers la pluie et les bourrasques. Il courut ainsi pendant plusieurs heures, coupant les routes, sautant les talus, crevant les haies; et il était rentré chez lui à la tombée du jour, sans savoir comment.

Les domestiques effarés l'attendaient et lui annoncèrent que les deux chevaux venaient de revenir sans cavaliers, celui de Julien ayant suivi l'autre.

Alors M. de Fourville chancela; et, d'une voix entrecoupée:--«Il leur sera arrivé quelque accident par ce temps affreux. Que tout le monde se mette à leur recherche.»

Il repartit lui-même; mais, dès qu'il fut hors de vue, il se cacha sous une ronce, guettant la route par où allait revenir morte, ou mourante, ou peut-être estropiée, défigurée à jamais, celle qu'il aimait encore d'une passion sauvage.

Et bientôt, une carriole passa devant lui, qui portait quelque chose d'étrange.

Elle s'arrêta devant le château, puis entra. C'était cela, oui, c'était Elle; mais une angoisse effroyable le cloua sur place, une peur horrible de savoir, une épouvante de la vérité; et il ne remuait plus, blotti comme un lièvre, tressaillant au moindre bruit.

Il attendit une heure, deux heures peut-être. La carriole ne sortait pas. Il se dit que sa femme expirait; et la pensée de la voir, de rencontrer son regard, l'emplit d'une telle horreur, qu'il craignit soudain d'être découvert dans sa cachette et forcé de rentrer pour assister à cette agonie, et qu'il s'enfuit encore jusqu'au milieu du bois. Alors, tout à coup, il réfléchit qu'elle avait peut-être besoin de secours, que personne sans doute ne pouvait la soigner; et il revint en courant éperdument.

Il rencontra, en rentrant, son jardinier et lui cria: «Eh bien?» L'homme n'osait pas répondre. Alors, M. de Fourville hurlant presque:--«Est-elle morte?» Et le serviteur balbutia:--«Oui, Monsieur le comte.»

Il ressentit un soulagement immense. Un calme brusque entra dans son sang et dans ses muscles vibrants; et il monta d'un pas ferme les marches de son grand perron.

L'autre carriole avait gagné les Peuples. Jeanne de loin l'aperçut, vit le matelas, devina qu'un corps gisait dessus, et comprit tout. Son émotion fut si vive qu'elle s'affaissa sans connaissance.

Quand elle reprit ses sens, son père lui tenait la tête et lui mouillait les tempes de vinaigre. Il demanda en hésitant:--«Tu sais?...» Elle murmura:--«Oui, père.» Mais, quand elle voulut se lever, elle ne le put tant elle souffrait.

Le soir même elle accoucha d'un enfant mort; d'une fille.

Elle ne vit rien de l'enterrement de Julien; elle n'en sut rien. Elle s'aperçut seulement au bout d'un jour ou deux que tante Lison était revenue; et, dans les cauchemars fiévreux qui la hantaient, elle cherchait obstinément à se rappeler depuis quand la vieille fille était repartie des Peuples, à quelle époque, dans quelles circonstances. Elle n'y pouvait parvenir, même en ses heures de lucidité, sûre seulement qu'elle l'avait vue après la mort de petite mère.

XI

Elle demeura trois mois dans sa chambre, devenue si faible et si pâle qu'on la croyait et qu'on la disait perdue. Puis peu à peu elle se ranima. Petit père et tante Lison ne la quittaient plus, installés tous deux aux Peuples. Elle avait gardé de cette secousse une sorte de maladie nerveuse; le moindre bruit la faisait défaillir, et elle tombait en de longues syncopes provoquées par les causes les plus insignifiantes.

Jamais elle n'avait demandé de détails sur la mort de Julien. Que lui importait? N'en savait-elle pas assez? Tout le monde croyait à un accident, mais elle ne s'y trompait pas; et elle gardait en son cœur ce secret qui la torturait: la connaissance de l'adultère, et la vision de cette brusque et terrible visite du comte, le jour de la catastrophe.

Voilà que maintenant son âme était pénétrée par des souvenirs attendris, doux et mélancoliques, des courtes joies d'amour que lui avait autrefois données son mari. Elle tressaillait à tout moment à des réveils inattendus de sa mémoire; et elle le revoyait tel qu'il avait été en ses jours de fiançailles, et tel aussi qu'elle l'avait chéri en ses seules heures de passions écloses sous le grand soleil de la Corse. Tous les défauts diminuaient, toutes les duretés disparaissaient, les infidélités elles-mêmes s'atténuaient maintenant dans l'éloignement grandissant du tombeau fermé. Et Jeanne, envahie par une sorte de vague gratitude posthume pour cet homme qui l'avait tenue en ses bras, pardonnait les souffrances passées pour ne songer qu'aux moments heureux. Puis le temps marchant toujours et les mois tombant sur les mois poudrèrent d'oubli, comme d'une poussière accumulée, toutes ses réminiscences et ses douleurs; et elle se donna tout entière à son fils.