Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 04
Part 6
«Quant à cela, c'est facile. Je vous assure qu'on ne réfléchit guère à toutes ces subtilités quand l'envie vous prend de faillir. Je suis même certain qu'une femme n'est mûre pour l'amour vrai qu'après avoir passé par toutes les promiscuités et tous les dégoûts du mariage qui n'est, suivant un homme illustre, qu'un échange de mauvaise humeur pendant le jour, et de mauvaises odeurs pendant la nuit. Rien de plus vrai. Une femme ne peut aimer passionnément qu'après avoir été mariée. Si je la pouvais comparer à une maison, je dirais qu'elle n'est habitable que lorsqu'un mari a essuyé les plâtres.
Quant à la dissimulation, toutes les femmes en ont à revendre en ces occasions-là. Les plus simples sont merveilleuses, et se tirent avec génie des cas les plus difficiles.»
Mais la jeune femme semblait incrédule...
«Non, docteur, on ne s'avise jamais qu'après coup de ce qu'on aurait dû faire dans les occasions périlleuses, et les femmes sont certes encore plus disposées que les hommes à perdre la tête.»
Le médecin leva les bras.
«Après coup, dites-vous? Nous autres, nous n'avons l'inspiration qu'après coup. Mais vous!... Tenez, je vais vous raconter une petite histoire arrivée à une de mes clientes à qui j'aurais donné le bon Dieu sans confession, comme on dit.
«Ceci s'est passé dans une ville de province.
«Un soir, comme je dormais profondément de ce pesant premier sommeil si difficile à troubler, il me sembla, dans un rêve obscur, que les cloches de la ville sonnaient au feu.
«Tout à coup je m'éveillai: c'était ma sonnette, celle de la rue, qui tintait désespérément. Comme mon domestique ne semblait point répondre, j'agitai à mon tour le cordon pendu dans mon lit, et bientôt des portes battirent, des pas troublèrent le silence de la maison dormante; puis Jean parut, tenant une lettre qui disait: «Mme Lelièvre prie avec instance M. le docteur Siméon de passer chez elle immédiatement.»
«Je réfléchis quelques secondes; je pensais: Crise de nerfs, vapeurs, tralala, je suis trop fatigué. Et je répondis: «Le docteur Siméon, fort souffrant, prie Mme Lelièvre de vouloir bien appeler son confrère M. Bonnet.»
«Puis, je donnai le billet sous enveloppe et je me rendormis.
«Une demi-heure plus tard environ, la sonnette de la rue appela de nouveau, et Jean vint dire: «C'est quelqu'un, un homme ou une femme (je ne sais pas au juste, tant il est caché), qui voudrait parler bien vite à monsieur. Il dit qu'il y va de la vie de deux personnes.»
«Je me dressai. «Faites entrer.»
«J'attendis, assis dans mon lit.
«Une espèce de fantôme noir apparut et dès que Jean fut sorti, se découvrit. C'était Mme Berthe Lelièvre, une toute jeune femme, mariée depuis trois ans avec un gros commerçant de la ville qui passait pour avoir épousé la plus jolie personne de la province.
«Elle était horriblement pâle, avec ces crispations de visage des gens affolés, et ses mains tremblaient; deux fois elle essaya de parler sans qu'un son pût sortir de sa bouche. Enfin, elle balbutia: «Vite, vite... vite... Docteur... Venez. Mon... mon amant est mort dans ma chambre...»
«Elle s'arrêta suffoquant, puis reprit: «Mon mari va... va rentrer du cercle...»
«Je sautai sur mes pieds, sans même songer que j'étais en chemise, et je m'habillai en quelques secondes. Puis je demandai: «C'est vous-même qui êtes venue tout à l'heure?» Elle, debout comme une statue, pétrifiée par l'angoisse, murmura: «Non... c'est ma bonne... elle sait...» Puis, après un silence: «Moi, j'étais restée... près de lui.» Et une sorte de cri de douleur horrible sortit de ses lèvres, et, après un étouffement qui la fit râler, elle pleura, elle pleura éperdument avec des sanglots et des spasmes pendant une minute ou deux; puis, ses larmes, soudain, s'arrêtèrent, se tarirent, comme séchées en dedans par du feu, et redevenue tragiquement calme: «Allons vite!» dit-elle.
«J'étais prêt, mais je m'écriai: «Sacrebleu, je n'ai pas dit d'atteler mon coupé.» Elle répondit: «J'en ai un, j'ai le sien qui l'attendait.» Elle s'enveloppa jusqu'aux cheveux. Nous partîmes.
«Quand elle fut à mon côté, dans l'obscurité de la voiture, elle me saisit brusquement la main et, la broyant dans ses doigts fins, elle balbutia avec des secousses dans la voix, des secousses venues du cœur déchiré: «Oh! si vous saviez, si vous saviez comme je souffre! Je l'aimais, je l'aimais éperdument, comme une insensée, depuis six mois.»
«Je demandai: «Est-on réveillé, chez vous?» Elle répondit: «Non, personne, excepté Rose, qui sait tout.»
«On s'arrêta devant sa porte; tous dormaient, en effet, dans la maison; nous sommes entrés sans bruit avec un passe-partout; et nous voilà montant sur la pointe des pieds. La bonne, effarée, était assise par terre au haut de l'escalier, avec une bougie allumée à son côté, n'ayant pas osé demeurer près du mort.
«Et je pénétrai dans la chambre. Elle était bouleversée comme après une lutte. Le lit fripé, meurtri, défait, restait ouvert, semblait attendre; un drap traînait jusqu'au tapis; des serviettes mouillées, dont on avait battu les tempes du jeune homme, gisaient à terre à côté d'une cuvette et d'un verre. Et une singulière odeur de vinaigre de cuisine mêlée à des souffles de Lubin écœurait dès la porte.
«Tout de son long, sur le dos, au milieu de la chambre, le cadavre était étendu.
«Je m'approchai; je le considérai; je le tâtai; j'ouvris les yeux; je palpai les mains, puis, me tournant vers les deux femmes qui grelottaient comme si elles eussent été gelées, je leur dis: «Aidez-moi à le porter sur le lit.» Et on le coucha doucement. Alors, j'auscultai le cœur et je posai une glace devant la bouche; puis je murmurai: «C'est fini, habillons-le bien vite.» Ce fut une chose affreuse à voir!
«Je prenais un à un les membres comme ceux d'une énorme poupée, et je les tendais aux vêtements qu'apportaient les femmes. On passa les chaussettes, le caleçon, la culotte, le gilet, puis l'habit où nous eûmes beaucoup de mal à faire entrer les bras.
«Quand il fallut boutonner les bottines, les deux femmes se mirent à genoux, tandis que je les éclairais; mais comme les pieds étaient enflés un peu, ce fut effroyablement difficile. N'ayant pas trouvé le tire-boutons, elles avaient pris leurs épingles à cheveux.
«Sitôt que l'horrible toilette fut terminée, je considérai notre œuvre et je dis: «Il faudrait le repeigner un peu.» La bonne alla chercher le démêloir et la brosse de sa maîtresse; mais comme elle tremblait et arrachait, en des mouvements involontaires, les cheveux longs et mêlés, Mme Lelièvre s'empara violemment du peigne, et elle rajusta la chevelure avec douceur, comme si elle l'eût caressée. Elle refit la raie, brossa la barbe, puis roula lentement les moustaches sur son doigt, ainsi qu'elle avait coutume de le faire, sans doute, en des familiarités d'amour.
«Et tout à coup, lâchant ce qu'elle tenait aux mains, elle saisit la tête inerte de son amant, et regarda longuement, désespérément cette face morte qui ne lui souriait plus; puis, s'abattant sur lui, elle l'étreignit à pleins bras, en l'embrassant avec fureur. Ses baisers tombaient, comme des coups, sur la bouche fermée, sur les yeux éteints, sur les tempes, sur le front. Puis, s'approchant de l'oreille, comme s'il eût pu l'entendre encore, comme pour balbutier le mot qui fait plus ardentes les étreintes, elle répéta, dix fois de suite, d'une voix déchirante: «Adieu, chéri.»
«Mais la pendule sonna minuit.
«J'eus un sursaut: «Bigre, minuit, c'est l'heure où ferme le cercle. Allons, madame, de l'énergie.»
«Elle se redressa. J'ordonnai: «Portons-le dans le salon.» Nous le prîmes tous trois, et l'ayant emporté, je le fis asseoir sur un canapé, puis j'allumai les candélabres.
«La porte de la rue s'ouvrit et se referma lourdement. C'était Lui déjà. Je criai: «Rose, vite, apportez-moi les serviettes et la cuvette, et refaites la chambre, dépêchez-vous, nom de Dieu! Voilà M. Lelièvre qui rentre.»
«J'entendis les pas monter, s'approcher. Des mains, dans l'ombre, palpaient les murs. Alors j'appelai: «Par ici, mon cher, nous «avons eu un accident.»
«Et le mari stupéfait parut sur le seuil, un cigare à la bouche. Il demanda: «Quoi? Qu'y a-t-il? Qu'est-ce que cela?»
«J'allai vers lui: «Mon bon, vous nous voyez dans un rude embarras. J'étais resté tard à bavarder chez vous avec votre femme et notre ami qui m'avait amené dans sa voiture. Voilà qu'il s'est affaissé tout à coup, et depuis deux heures, malgré nos soins, il demeure sans connaissance. Je n'ai pas voulu appeler des étrangers. Aidez-moi donc à le faire descendre; je le soignerai mieux chez lui.»
«L'époux surpris, mais sans méfiance, ôta son chapeau; puis il empoigna sous ses bras son rival désormais inoffensif. Je m'attelai entre les jambes, comme un cheval entre deux brancards, et nous voilà descendant l'escalier, éclairés maintenant par la femme.
«Lorsque nous fûmes devant la porte, je redressai le cadavre et je lui parlai, l'encourageant pour tromper son cocher: «Allons, mon brave ami, ce ne sera rien; vous vous sentez déjà mieux, n'est-ce pas? Du courage, voyons, un peu de courage, faites un petit effort, et c'est fini.»
«Comme je sentais qu'il allait s'écrouler, qu'il me glissait entre les mains, je lui flanquai un grand coup d'épaule qui le jeta en avant et le fit basculer dans la voiture, puis je montai derrière lui.
«Le mari, inquiet, me demandait: «Croyez-vous que ce soit grave?» Je répondis: «Non» en souriant et je regardai la femme. Elle avait passé son bras sous celui de l'époux légitime et elle plongeait son œil fixe dans le fond obscur du coupé.
«Je serrai les mains, et je donnai l'ordre de partir. Tout le long de la route le mort me retomba sur l'oreille droite.
«Quand nous fûmes arrivés chez lui, j'annonçai qu'il avait perdu connaissance en chemin. J'aidai à le remonter dans sa chambre; puis je constatai le décès; je jouai toute une nouvelle comédie devant sa famille éperdue. Enfin, je regagnai mon lit, non sans jurer contre les amoureux.»
Le docteur se tut, souriant toujours.
La jeune femme crispée demanda:
«Pourquoi m'avez-vous raconté cette épouvantable histoire?»
Il salua galamment.
«Pour vous offrir mes services, à l'occasion.»
_Une Ruse_ a paru dans _le Gil-Blas_ du lundi 25 septembre 1882, sous la signature: MAUFRIGNEUSE.
À CHEVAL.
Les pauvres gens vivaient péniblement des petits appointements du mari. Deux enfants étaient nés depuis leur mariage, et la gêne première était devenue une de ces misères humbles, voilées, honteuses, une misère de famille noble qui veut tenir son rang quand même.
Hector de Gribelin avait été élevé en province, dans le manoir paternel, par un vieil abbé précepteur. On n'était pas riche, mais on vivotait en gardant les apparences.
Puis, à vingt ans, on lui avait cherché une position, et il était entré, commis à quinze cents francs, au Ministère de la Marine. Il avait échoué sur cet écueil comme tous ceux qui ne sont point préparés de bonne heure au rude combat de la vie, tous ceux qui voient l'existence à travers un nuage, qui ignorent les moyens et les résistances, en qui on n'a pas développé dès l'enfance des aptitudes spéciales, des facultés particulières, une âpre énergie à la lutte, tous ceux à qui on n'a pas remis une arme ou un outil dans la main.
Ses trois premières années de bureau furent horribles.
Il avait retrouvé quelques amis de sa famille, vieilles gens attardés et peu fortunés aussi, qui vivaient dans les rues nobles, les tristes rues du faubourg Saint-Germain, et il s'était fait un cercle de connaissances.
Étrangers à la vie moderne, humbles et fiers, ces aristocrates nécessiteux habitaient les étages élevés de maisons endormies. Du haut en bas de ces demeures, les locataires étaient titrés; mais l'argent semblait rare au premier comme au sixième.
Les éternels préjugés, la préoccupation du rang, le souci de ne pas déchoir, hantaient ces familles autrefois brillantes, et ruinées par l'inaction des hommes. Hector de Gribelin rencontra dans ce monde une jeune fille noble et pauvre comme lui, et l'épousa.
Ils eurent deux enfants en quatre ans.
Pendant quatre années encore, ce ménage, harcelé par la misère, ne connut d'autres distractions que la promenade aux Champs-Élysées, le dimanche, et quelques soirées au théâtre, une ou deux par hiver, grâce à des billets de faveur offerts par un collègue.
Mais voilà que, vers le printemps, un travail supplémentaire fut confié à l'employé par son chef; et il reçut une gratification extraordinaire de trois cents francs.
En rapportant cet argent, il dit à sa femme:
«Ma chère Henriette, il faut nous offrir quelque chose, par exemple une partie de plaisir pour les enfants.»
Et après une longue discussion, il fut décidé qu'on irait déjeuner à la campagne.
«Ma foi, s'écria Hector, une fois n'est pas coutume; nous louerons un break pour toi, les petits et la bonne, et moi je prendrai un cheval au manège. Cela me fera du bien.»
Et pendant toute la semaine on ne parla que de l'excursion projetée.
Chaque soir, en rentrant du bureau, Hector saisissait son fils aîné, le plaçait à califourchon sur sa jambe, et, en le faisant sauter de toute sa force, il lui disait:
«Voilà comment il galopera, papa, dimanche prochain, à la promenade.»
Et le gamin, tout le jour, enfourchait les chaises et les traînait autour de la salle en criant:
«C'est papa à dada.»
Et la bonne elle-même regardait monsieur d'un œil émerveillé, en songeant qu'il accompagnerait la voiture à cheval; et pendant tous les repas elle l'écoutait parler d'équitation, raconter ses exploits de jadis, chez son père. Oh! il avait été à bonne école, et, une fois la bête entre ses jambes, il ne craignait rien, mais rien!
Il répétait à sa femme en se frottant les mains:
«Si on pouvait me donner un animal un peu difficile, je serais enchanté. Tu verras comme je monte; et, si tu veux, nous reviendrons par les Champs-Élysées au moment du retour du Bois. Comme nous ferons bonne figure, je ne serais pas fâché de rencontrer quelqu'un du Ministère. Il n'en faut pas plus pour se faire respecter des chefs.»
Au jour dit, la voiture et le cheval arrivèrent en même temps devant la porte. Il descendit aussitôt, pour examiner sa monture. Il avait fait coudre des sous-pieds à son pantalon et manœuvrait une cravache achetée la veille.
Il leva et palpa, l'une après l'autre, les quatre jambes de la bête, tâta le cou, les côtes, les jarrets, éprouva du doigt les reins, ouvrit la bouche, examina les dents, déclara son âge, et, comme toute la famille descendait, il fit une sorte de petit cours théorique et pratique sur le cheval en général et en particulier sur celui-là qu'il reconnaissait excellent.
Quand tout le monde fut bien placé dans la voiture, il vérifia les sangles de la selle; puis, s'enlevant sur un étrier, retomba sur l'animal, qui se mit à danser sous la charge et faillit désarçonner son cavalier.
Hector, ému, tâchait de le calmer:
«Allons, tout beau, mon ami, tout beau.»
Puis quand le porteur eut repris sa tranquillité et le porté son aplomb, celui-ci demanda:
«Est-on prêt?»
Toutes les voix répondirent:
«Oui.»
Alors, il commanda:
«En route!»
Et la cavalcade s'éloigna.
Tous les regards étaient tendus sur lui. Il trottait à l'anglaise en exagérant les ressauts. A peine était-il retombé sur la selle qu'il rebondissait comme pour monter dans l'espace. Souvent il semblait prêt à s'abattre sur la crinière, et il tenait ses yeux fixes devant lui, ayant la figure crispée et les joues pâles.
Sa femme, gardant sur ses genoux un des enfants, et la bonne qui portait l'autre, répétaient sans cesse:
«Regardez papa, regardez papa!»
Et les deux gamins, grisés par le mouvement, la joie et l'air vif, poussaient des cris aigus. Le cheval, effrayé par ces clameurs, finit par prendre le galop, et, pendant que le cavalier s'efforçait de l'arrêter, le chapeau roula par terre. Il fallut que le cocher descendît de son siège pour ramasser cette coiffure, et, quand Hector l'eut reçue de ses mains, il s'adressa de loin à sa femme:
«Empêche donc les enfants de crier comme ça, tu me ferais emporter!»
On déjeuna sur l'herbe, dans le bois du Vésinet, avec les provisions déposées dans les coffres.
Bien que le cocher prît soin des trois chevaux, Hector à tout moment se levait pour aller voir si le sien ne manquait de rien et il le caressait sur le cou, lui faisant manger du pain, des gâteaux, du sucre.
Il déclara:
«C'est un rude trotteur. Il m'a même un peu secoué dans les premiers moments; mais tu as vu que je m'y suis vite remis; il a reconnu son maître; il ne bougera plus maintenant.»
Comme il avait été décidé, on revint par les Champs-Élysées.
La vaste avenue fourmillait de voitures. Et, sur les côtés, les promeneurs étaient si nombreux qu'on eût dit deux longs rubans noirs se déroulant, depuis l'Arc de Triomphe jusqu'à la place de la Concorde. Une averse de soleil tombait sur tout ce monde, faisait étinceler le vernis des calèches, l'acier des harnais, les poignées des portières.
Une folie de mouvement, une ivresse de vie semblait agiter cette foule de gens, d'équipages et de bêtes. Et l'Obélisque, là-bas, se dressait dans une buée d'or.
Le cheval d'Hector, dès qu'il eut dépassé l'Arc de Triomphe, fut saisi soudain d'une ardeur nouvelle, et il filait à travers les roues, au grand trot, vers l'écurie, malgré toutes les tentatives d'apaisement de son cavalier.
La voiture était loin maintenant, loin derrière, et voilà qu'en face du Palais de l'Industrie, l'animal se voyant du champ, tourna à droite et prit le galop.
Une vieille femme en tablier traversait la chaussée d'un pas tranquille; elle se trouvait juste sur le chemin d'Hector, qui arrivait à fond de train. Impuissant à maîtriser sa bête, il se mit à crier de toute sa force:
«Holà! hé! holà! là-bas!»
Elle était sourde peut-être, car elle continua paisiblement sa route jusqu'au moment où, heurtée par le poitrail du cheval lancé comme une locomotive, elle alla rouler dix pas plus loin, les jupes en l'air, après trois culbutes sur la tête.
Des voix criaient:
«Arrêtez-le!»
Hector, éperdu, se cramponnait à la crinière en hurlant:
«Au secours!»
Une secousse terrible le fit passer comme une balle par-dessus les oreilles de son coursier et tomber dans les bras d'un sergent de ville qui venait de se jeter à sa rencontre.
En une seconde, un groupe furieux, gesticulant, vociférant, se forma autour de lui. Un vieux monsieur surtout, un vieux monsieur portant une grande décoration ronde et de grandes moustaches blanches, semblait exaspéré. Il répétait:
«Sacrebleu, quand on est maladroit comme ça, on reste chez soi. On ne vient pas tuer les gens dans la rue quand on ne sait pas conduire un cheval.»
Mais quatre hommes, portant la vieille, apparurent. Elle semblait morte, avec sa figure jaune et son bonnet de travers, tout gris de poussière.
«Portez cette femme chez un pharmacien, commanda le vieux monsieur, et allons chez le commissaire de police.»
Hector, entre les deux agents, se mit en route. Un troisième tenait son cheval. Une foule suivait; et soudain le break parut. Sa femme s'élança, la bonne perdait la tête, les marmots piaillaient. Il expliqua qu'il allait rentrer, qu'il avait renversé une femme, que ce n'était rien. Et sa famille, affolée, s'éloigna.
Chez le commissaire, l'explication fut courte. Il donna son nom, Hector de Gribelin, attaché au Ministère de la Marine, et on attendit des nouvelles de la blessée. Un agent envoyé aux renseignements revint. Elle avait repris connaissance, mais elle souffrait effroyablement en dedans, disait-elle. C'était une femme de ménage, âgée de soixante-cinq ans, et dénommée Mme Simon.
Quand il sut qu'elle n'était pas morte, Hector reprit espoir et promit de subvenir aux frais de sa guérison. Puis il courut chez le pharmacien.
Une cohue stationnait devant la porte; la bonne femme, affaissée dans un fauteuil, geignait, les mains inertes, la face abrutie. Deux médecins l'examinaient encore. Aucun membre n'était cassé, mais on craignait une lésion interne.
Hector lui parla:
«Souffrez-vous beaucoup?
--Oh! oui.
--Où ça?
--C'est comme un feu que j'aurais dans les estomacs.»
Un médecin s'approcha:
«C'est vous, monsieur, qui êtes l'auteur de l'accident?
--Oui, monsieur.
--Il faudrait envoyer cette femme dans une maison de santé; j'en connais une où on la recevrait à six francs par jour. Voulez-vous que je m'en charge?»
Hector, ravi, remercia et rentra chez lui soulagé.
Sa femme l'attendait dans les larmes: il l'apaisa:
«Ce n'est rien, cette dame Simon va déjà mieux, dans trois jours il n'y paraîtra plus; je l'ai envoyée dans une maison de santé; ce n'est rien.»
Ce n'est rien!
En sortant de son bureau, le lendemain, il alla prendre des nouvelles de Mme Simon. Il la trouva en train de manger un bouillon gras d'un air satisfait.
«Eh bien?» dit-il.
Elle répondit:
«Oh! mon pauv' monsieur, ça n' change pas. Je me sens quasiment anéantie. N'y a pas de mieux.»
Le médecin déclara qu'il fallait attendre, une complication pouvant survenir.
Il attendit trois jours, puis il revint. La vieille femme, le teint clair, l'œil limpide, se mit à geindre en l'apercevant:
«Je n' peux pu r'muer, mon pauv' monsieur; je n'peux pu. J'en ai pour jusqu'à la fin de mes jours.»
Un frisson courut dans les os d'Hector. Il demanda le médecin. Le médecin leva les bras:
«Que voulez-vous, monsieur, je ne sais pas, moi. Elle hurle quand on essaye de la soulever. On ne peut même changer de place son fauteuil sans lui faire pousser des cris déchirants. Je dois croire ce qu'elle me dit, monsieur; je ne suis pas dedans. Tant que je ne l'aurai pas vue marcher, je n'ai pas le droit de supposer un mensonge de sa part.»
La vieille écoutait, immobile, l'œil sournois.
Huit jours se passèrent; puis quinze, puis un mois. Mme Simon ne quittait pas son fauteuil. Elle mangeait du matin au soir, engraissait, causait gaiement avec les autres malades, semblait accoutumée à l'immobilité comme si c'eût été le repos bien gagné par ses cinquante ans d'escaliers montés et descendus, de matelas retournés, de charbon porté d'étage en étage, de coups de balai et de coups de brosse.
Hector éperdu venait chaque jour; chaque jour il la trouvait tranquille et sereine, et déclarant:
«Je n' peux pu remuer, mon pauv' monsieur, je n' peux pu.»
Chaque soir, Mme de Gribelin demandait, dévorée d'angoisses:
«Et Mme Simon?»
Et, chaque fois, il répondait avec un abattement désespéré:
«Rien de changé, absolument rien!»
On renvoya la bonne, dont les gages devenaient trop lourds. On économisa davantage encore; la gratification tout entière y passa.
Alors Hector assembla quatre grands médecins qui se réunirent autour de la vieille. Elle se laissa examiner, tâter, palper, en les guettant d'un œil malin.
«Il faut la faire marcher,» dit l'un.
Elle s'écria:
«Je n' peux pu, mes bons messieurs, je n' peux pu!»
Alors ils l'empoignèrent, la soulevèrent, la traînèrent quelques pas; mais elle leur échappa des mains et s'écroula sur le plancher en poussant des clameurs si épouvantables qu'ils la reportèrent sur son siège avec des précautions infinies.
Ils émirent une opinion discrète, concluant cependant à l'impossibilité du travail.
Et, quand Hector apporta cette nouvelle à sa femme, elle se laissa choir sur une chaise en balbutiant:
«Il vaudrait mieux encore la prendre ici, ça nous coûterait moins cher.»
Il bondit:
«Ici, chez nous, y penses-tu?»
Mais elle répondit, résignée à tout maintenant, et avec des larmes dans les yeux:
«Que veux-tu, mon ami, ce n'est pas ma faute!...»
_A Cheval_ a paru dans _le Gaulois_ du dimanche 14 janvier 1883.
UN RÉVEILLON.
Je ne sais plus au juste l'année. Depuis un mois entier je chassais avec emportement, avec une joie sauvage, avec cette ardeur qu'on a pour les passions nouvelles.