Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 04
Part 10
Leurs doigts, par hasard, se touchèrent. Et cela suffit. La force brutale des sens les jeta l'un à l'autre. Ils s'étreignirent et elle s'abandonna.
Elle fut grosse. De son amant ou de son mari? Le pouvait-elle savoir? Mais de l'amant, sans doute.
Alors une épouvante la harcela; elle se croyait certaine de mourir en couches, et sans cesse elle faisait jurer à celui qui l'avait ainsi possédée de veiller sur l'enfant durant toute sa vie, de ne lui rien refuser, d'être tout pour lui, tout, et même, s'il le fallait, de commettre un crime pour son bonheur.
Cette obsession touchait à la folie; elle s'exaltait de plus en plus en approchant de sa délivrance.
Elle succomba en accouchant d'une fille.
Ce fut pour le jeune homme un désespoir épouvantable, un désespoir si furieux qu'il ne le pouvait cacher. Le mari, peut-être, eut des doutes; peut-être savait-il que sa fille ne pouvait être née de lui! Il ferma sa porte à celui qui se croyait le père véritable et lui cacha l'enfant qu'il fit élever en secret.
Et beaucoup d'années s'écoulèrent.
Pierre Martel oublia, comme on oublie tout. Il devint riche, mais il n'aima plus et ne se maria pas. Sa vie était celle de tout le monde, celle d'un homme heureux et tranquille. Aucune nouvelle ne lui venait plus de l'époux qu'il avait trompé, ni de la jeune fille qu'il supposait sienne.
Or, il reçut un matin une lettre d'un indifférent lui apprenant, par hasard, la mort de son ancien rival, et un trouble vague, une sorte de remords l'envahit. Qu'était devenue cette enfant, son enfant? Ne pouvait-il rien pour elle? Il s'informa. Elle avait été recueillie par une tante, et elle était pauvre, pauvre à toucher la misère.
Il voulut la voir et l'aider. Il se fit présenter chez la seule parente de l'orpheline.
Son nom même n'éveilla aucun souvenir. Il avait quarante ans et semblait encore un jeune homme. On le reçut sans qu'il osât dire qu'il avait connu la mère, de crainte de faire naître plus tard quelque soupçon.
Or, dès qu'elle entra dans le petit salon où il attendait anxieusement sa venue, il tressaillit d'une surprise qui touchait à l'épouvante. C'était elle! l'autre! la morte!
Elle avait le même âge, les mêmes yeux, les mêmes cheveux, la même taille, le même sourire, la même voix. L'illusion si complète l'affolait; il ne savait plus, il perdait la tête; tout son amour tumultueux d'autrefois bouillonnait dans le fond de son cœur. Elle aussi était gaie et simple. Tout de suite amis et la main tendue.
Quand il fut rentré chez lui, il s'aperçut que la vieille souffrance s'était rouverte, et il pleura éperdument, la tête enfermée en ses mains, il pleura l'autre, hanté de souvenirs, poursuivi par les mots familiers qu'elle disait, retombé soudain dans un désespoir sans issue.
Et il fréquenta la maison qu'habitait la jeune fille. Il ne pouvait plus se passer d'elle, de sa causerie rieuse, du bruit de sa robe, des intonations de sa parole. Il les confondait maintenant en sa pensée et dans son cœur, la disparue et la vivante, oubliant la distance, le temps passé, la mort, aimant toujours l'autre en celle-ci, aimant celle-ci en souvenir de l'autre, ne cherchant plus à comprendre, à savoir, ne se demandant même plus si elle pouvait être sa fille.
Mais parfois la vue de la gêne où vivait celle qu'il adorait de cette passion double, confuse et incompréhensible pour lui-même, le torturait affreusement.
Que pouvait-il faire? Offrir de l'argent? A quel titre? De quel droit? Jouer le rôle de tuteur? Il semblait à peine plus vieux qu'elle: on l'aurait cru son amant. La marier? Cette pensée surgie soudain en son âme, l'épouvanta. Puis il s'apaisa. Qui donc voudrait d'elle? Elle n'avait rien, mais rien.
La tante le regardait venir, voyant bien qu'il aimait cette enfant. Et il attendait. Quoi? Le savait-il?
Un soir, ils se trouvèrent seuls. Ils causaient doucement, côte à côte, sur le canapé du petit salon. Tout à coup il lui prit la main dans un mouvement paternel. Et il la garda, troublé du cœur et des sens malgré sa volonté, n'osant plus repousser cette main qu'elle lui abandonnait, et se sentant défaillir s'il la gardait. Et brusquement elle se laissa tomber dans ses bras. Car elle l'aimait ardemment, comme sa mère l'avait aimé, comme si elle eût hérité de cette passion fatale.
Éperdu, il posa ses lèvres dans ses cheveux blonds, et comme elle relevait la tête pour s'enfuir, leurs bouches se rencontrèrent.
On devient fou en certains moments. Ils le furent.
Quand il se retrouva dans la rue, il se mit à marcher devant lui sans savoir ce qu'il allait faire.
Je me rappelle, madame, votre cri indigné: «Il n'avait plus qu'à se tuer!»
Je vous ai répondu: «Et elle? fallait-il qu'il la tuât aussi?»
Cette enfant l'aimait avec égarement, avec folie, de cette passion fatale et héréditaire qui l'avait abattue, vierge, ignorante et éperdue sur la poitrine de cet homme. Elle avait agi ainsi dans cette irrésistible ivresse de l'être entier qui ne sait plus, qui se donne, que l'instinct tumultueux emporte, jette à l'étreinte d'un amant, comme il jette la bête au mâle.
S'il se tuait, que deviendrait-elle?... Elle mourrait!... Elle mourrait déshonorée, désespérée, abominablement torturée.
Que faire?
L'abandonner, la doter, la marier?... Elle mourrait encore; elle mourrait de chagrin, sans accepter son argent ni un autre époux, puisqu'elle s'était livrée à lui. Il avait brisé sa vie, détruit tout bonheur possible pour elle; il l'avait condamnée à l'éternelle misère, à l'éternel désespoir, aux flammes éternelles, à l'éternelle solitude ou à la mort.
Et puis, il l'aimait aussi, lui! Il l'aimait avec horreur, maintenant, mais aussi avec emportement. C'était sa fille, soit. Le hasard des fécondations, la loi brutale de la reproduction, un contact d'une seconde avaient fait sa fille de cet être qu'aucun lien légal n'attachait à lui, qu'il chérissait comme il avait chéri sa mère, et même plus, comme si deux passions se fussent accumulées en lui.
Était-elle bien sa fille d'ailleurs? Et puis, qu'importe? Qui donc le saurait?
Et le souvenir ardent lui revenait des serments faits à la mourante. «Il avait promis qu'il donnerait toute sa vie à cette enfant, qu'il commettrait un crime s'il le fallait, pour son bonheur.»
Et il l'aimait, se plongeant dans la pensée de son forfait abominable et doux, déchiré de douleur et ravagé de désirs.
Qui donc le saurait?... puisque l'autre était mort, le père!
«Soit! se dit-il; ce secret infâme pourra me rompre le cœur. Comme elle ne le saurait soupçonner, j'en porterai seul le poids.»
Il demanda sa main, et l'épousa.
Je ne sais pas s'il fut heureux, mais j'aurais fait comme lui, madame.
_M. Jocaste_ a paru dans _le Gil-Blas_ du mardi 23 janvier 1883, sous la signature: MAUFRIGNEUSE.
APPENDICE
NOTE.
_Mademoiselle Fifi_ parut pour la première fois en juin 1882 chez Kistemaeckers, à Bruxelles.
Voici ce qu'en écrivait Francisque Sarcey dans un article intitulé: _La loi sur les écrits pornographiques_ (_XIXe Siècle_, mardi 4 juillet 1882):
Je regrette le penchant qui semble emporter aujourd'hui des jeunes gens d'un mérite incontestable vers des sujets scabreux... Ce n'est plus même la courtisane que nos romanciers se plaisent à peindre; ils marquent je ne sais quel goût étrange pour la prostituée, la femme en carte ou en maison.
Tenez! prenez M. Guy de Maupassant; c'est un jeune, comme on dit, et un jeune tout plein de talent. Il sait voir et sait dire... Eh bien! je ne puis m'expliquer son acharnement à revenir, dans tous les volumes qu'il publie, sur ce vilain objet d'études...
A quoi bon se donner tant de mal pour étudier des êtres aussi peu dignes d'intérêt? Ces âmes dépravées ne sont plus capables que d'un petit nombre de sentiments, qui tiennent tous de l'animalité. Le tour en est bientôt fait, et l'auteur a beau s'être armé d'une analyse très pénétrante: où il n'y a rien le roi perd ses droits...
Je n'ai pu m'empêcher de me dire, en lisant _La Maison Tellier_: «Voilà de l'excellent style dépensé bien mal à propos!» Or, cette fois, c'est le tour de _Mademoiselle Fifi_.
Encore une histoire du même genre!... Est-ce qu'il ne serait pas temps pour M. Guy de Maupassant de porter sur d'autres objets son goût d'observation et son talent de style?
Qu'il y prenne garde! Le public commence à être bien las de ces vilaines peintures. Ce ne sont pas les magistrats qui en condamneront l'auteur à la prison ou à l'amende... M. Guy de Maupassant doit craindre l'arrêt d'un juge infiniment plus redoutable...
Albert Wolff, de son côté, écrivait dans son Courrier de Paris (_Figaro_, vendredi 21 juillet 1882):
Il n'est pas, parmi les romanciers nouveaux, un seul qui me plaise autant que M. Guy de Maupassant; aucun d'eux ne m'irrite au même degré que lui... Il y a un parti pris, commun à toute la jeune littérature; on appelle cela étudier les bas-fonds de la société... Pour un homme de talent comme M. de Maupassant, il ne peut y avoir ni honneur, ni profit à renforcer ce bataillon déjà considérable d'égoutiers de lettres... Croyez bien ceci, M. de Maupassant, il n'est pas nécessaire de toujours traîner sa plume dans les mauvais lieux pour être un homme de talent.
Maupassant répondit dans les deux articles que nous reproduisons ici.
RÉPONSE À M. FRANCISQUE SARCEY.
_Le Gaulois_, 28 juillet 1882.
Dans un article, dont je lui suis infiniment reconnaissant, malgré ses réserves, M. Francisque Sarcey soulève à mon sujet plusieurs questions littéraires. J'aurais préféré répondre aux théories de l'éminent critique sans avoir été nommé, pour n'avoir point l'air de plaider ma propre cause; car j'estime qu'un écrivain n'a jamais le droit de prendre la parole pour un fait personnel: mais, dans le cas présent, la discussion passe bien au-dessus de ma tête.
M. Sarcey a écrit: «Voici, ce me semble, que nous sommes descendus plus bas. Ce n'est plus même la courtisane que nos romanciers se plaisent à peindre, ils marquent un je ne sais quel goût étrange pour la prostituée...»
Et plus loin: «A quoi bon se donner tant de mal pour étudier des êtres aussi peu dignes d'intérêt? Ces âmes dégradées ne sont plus capables que d'un très petit nombre de sentiments qui tiennent tous de l'animalité.»
M. Sarcey, en ce cas, passe ses droits, me semble-t-il. Depuis que la littérature existe les écrivains ont toujours énergiquement réclamé la liberté la plus absolue dans le choix de leurs sujets. Victor Hugo, Gautier, Flaubert, et bien d'autres, se sont justement irrités de la prétention des critiques d'imposer un genre aux romanciers.
Autant reprocher aux prosateurs de ne point faire de vers, aux idéalistes de n'être point réalistes, etc.
L'écrivain est et doit rester seul maître, seul juge de ce qu'il se sent capable d'écrire. Mais il appartient aux critiques, aux confrères, au public, d'apprécier s'il a accompli bien ou mal l'œuvre qu'il s'était imposée. Il n'est justiciable du lecteur que pour l'exécution.
S'il me prend fantaisie de critiquer ou de contester le talent d'un homme, je ne le puis faire qu'en me plaçant à son point de vue, en pénétrant ses intentions secrètes. Je n'ai pas le droit de reprocher à M. Feuillet de ne jamais analyser des ouvriers, ou à M. Zola de ne point choisir des personnages vertueux.
Il ne s'ensuit pas qu'il ne nous soit point permis de garder des préférences pour un certain ordre d'idées ou de sujets.
Nous touchons là à la question la plus discutée depuis une dizaine d'années. Je ne puis mieux faire, me semble-t-il, pour l'aborder, que de citer un passage d'une très remarquable lettre de M. Taine, dont je ne partage point l'opinion, opinion qui concorde d'ailleurs avec celle de M. Francisque Sarcey:
«Dans le second rôle, il ne me reste qu'à vous prier d'ajouter à vos observations une autre série d'observations. Vous peignez des paysans, des petits bourgeois, des ouvriers, des étudiants et des filles. Vous peindrez sans doute un jour la classe cultivée, la haute bourgeoisie, ingénieurs, médecins, professeurs, grands industriels et commerçants.
«A mon sens, la civilisation est une puissance. Un homme né dans l'aisance, héritier de trois ou quatre générations honnêtes, laborieuses et rangées, a plus de chances d'être probe, délicat et instruit. L'honneur et l'esprit sont toujours plus ou moins des plantes de serre.
«Cette doctrine est bien aristocratique, mais elle est expérimentale...»
Ajoutons encore à cela le vœu formulé par un maître romancier, Edmond de Goncourt, de voir les jeunes gens appliquer au monde, au vrai monde, les procédés d'observation scrupuleuse qu'emploient depuis longtemps déjà les écrivains pour analyser les humbles classes!
Et maintenant étonnons-nous de ce que les gens qui semblent les seuls intéressants à étudier soient toujours négligés par les hommes de lettres.
Pourquoi? Est-ce, comme le dit Edmond de Goncourt, parce que la difficulté de pénétration dans les cœurs, les âmes et les intentions est infiniment plus difficile? Peut-être un peu. Mais il existe une autre raison.
Le romancier moderne cherche avant tout à surprendre l'humanité sur le fait. Ce qu'il a donc intérêt à dégager d'abord dans toute action humaine, c'est le mobile initial, l'origine mystérieuse du vouloir, et surtout les déterminants communs à toute la race, les impulsions instinctives.
Or, ce qui distingue principalement les gens du monde des catégories d'individus plus simples, c'est surtout une sorte de vernis, de conventions, un badigeonnage d'hypocrisie compliquée.
Le romancier se trouve donc placé dans cette alternative: faire le monde tel qu'il le voit, lever les voiles de grâce et d'honnêteté, constater ce qui est sous ce qui paraît, montrer l'humanité toujours semblable sous ses élégances d'emprunt, ou bien se résoudre à créer un monde gracieux et conventionnel comme l'ont fait George Sand, Jules Sandeau et Octave Feuillet.
Non point qu'il faille attaquer et condamner ce parti pris de ne dépeindre que les surfaces attrayantes, que les apparences aimables; mais, quand un écrivain est doué d'un tempérament qui ne lui permet d'exprimer que ce qu'il croit être la vérité, on ne le peut contraindre à tromper et à se tromper consciemment.
M. Francisque Sarcey s'irrite et s'étonne que la courtisane et la fille depuis une quarantaine d'années aient envahi notre littérature, se soient emparées du roman et du théâtre.
Je pourrais répondre en citant _Manon Lescaut_ et toute la littérature pimentée de la fin du dernier siècle. Mais les citations ne sont jamais concluantes.
La vraie raison n'est-elle pas celle-ci: les lettres sont entraînées maintenant vers l'observation précise; or la femme a dans la vie deux fonctions, l'amour et la maternité. Les romanciers, peut-être à tort, ont toujours estimé la première de ces fonctions plus intéressante pour les lecteurs que la seconde, et ils ont d'abord observé la femme dans l'exercice professionnel de ce pourquoi elle semblait née.
De tous les sujets, l'amour est celui qui touche le plus au public. C'est de la femme d'amour qu'on s'est surtout occupé.
Et puis, il existe chez l'homme de profondes différences d'intelligence créées par l'instruction, le milieu, etc.; il n'en est pas de même chez la femme, son rôle humain est restreint; ses facultés demeurent limitées; du haut en bas de l'échelle sociale, elle reste la même. Des filles épousées deviennent en peu de temps de remarquables femmes du monde; elles s'adaptent au milieu où elles se trouvent. Un proverbe dit qu'on a vu des rois épouser des bergères. Nous coudoyons chaque jour des bergères, et même moins, qui sont devenues des dames et qui tiennent leur rang tout comme d'autres.
Chez les femmes, il n'est point de classes. Elles ne sont quelque chose dans la société que par ceux qui les épousent ou qui les patronnent. En les prenant pour compagnes, légitimes ou non, les hommes sont-ils donc toujours si scrupuleux sur leur provenance? Faut-il l'être davantage en les prenant pour sujets littéraires?
M. Taine dit en sa lettre: «L'honneur et l'esprit sont toujours plus ou moins des plantes de serre...»
Pour l'esprit, je ne le conteste pas; quant à l'honneur?... Je me rappelle qu'un jour on discutait cette question devant une jeune femme de province, mais du meilleur monde, et aristocrate jusqu'aux ongles. Elle s'irritait d'entendre dire qu'il y eut plus de sentiments droits et simplement nobles dans les classes moyennes que dans les classes hautes. Puis, comme on citait des exemples, elle se mit à rire tout à coup et convint que nous avions un peu, rien qu'un peu raison. Un souvenir lui était revenu: comme la guerre de 1870 venait de finir, elle fut chargée par un comité de quêter pour la libération du territoire, dans la grande ville manufacturière qu'elle habitait. Elle commença par les quartiers ouvriers. Certes, elle rencontra des brutes, mais elle y trouva aussi nombre de pauvres diables qui donnaient l'argent du dîner. Et des femmes du peuple, attendries, la voulaient embrasser, et des hommes en offrant leurs sous lui serraient les mains à la faire crier. Quand elle pénétra dans les quartiers bourgeois, on répondait que les maîtres étaient sortis, ou bien quand elle les surprenait au logis, ils rusaient pour donner moins, s'excusaient hypocritement, se montraient gueux, avec des phrases.
Un jour enfin, comme elle n'avait point trouvé chez lui un gros industriel, elle le rencontra en sortant. Il s'excusa, avec mille politesses, la fit entrer, monter deux étages, lui offrit des biscuits et du malaga; puis, apportant ses livres de commerce, lui prouva que, n'ayant rien gagné durant toute cette année d'invasion, il ne pouvait par conséquent rien donner à la patrie.
Et la quêteuse ajouta: «Nous conservons toujours un peu de parti pris bienveillant pour les gens de notre monde; au fond vous avez peut-être raison.»
GUY DE MAUPASSANT.
RÉPONSE À M. ALBERT WOLFF.
_Le Gaulois_, vendredi 28 juillet 1882.
LES BAS-FONDS.
M. Albert Wolff, en critiquant vivement les tendances de la jeune école littéraire, lui reproche de ne jamais étudier que les bas-fonds, et il ajoute avec toute raison: «Mais ces mots (les bas-fonds) n'impliquent pas forcément la seule étude des filles et des pochards, de ce qu'on appelle si gracieusement dans cette littérature-là, les saligauds et les salopes. Les bas-fonds de la société commencent avec la déchéance des caractères, avec l'écroulement de l'honneur, quelle que soit la caste qui en souffre. Quel vaste champ ouvert à l'observation du romancier! Nous avons les bas-fonds de l'aristocratie, de la bourgeoisie, des artistes, des financiers et des ouvriers...»
Et, me prenant personnellement à partie, M. Wolff me reproche de n'avoir pas répondu franchement l'autre jour à Francisque Sarcey. Toute question personnelle mise de côté, j'ai revendiqué la liberté absolue pour le romancier de choisir son sujet comme il l'entend. Je vais aujourd'hui, si M. Wolff le veut bien, me mettre complètement d'accord sur cette question des bas-fonds.
La bas-fondmanie, qui sévit assurément, n'est qu'une réaction trop violente contre l'idéalisme exagéré qui précéda.
Les romanciers ont aujourd'hui, n'est-ce pas? la prétention de faire des romans vraisemblables. Ce principe admis, cet idéal artistique une fois posé (et chaque époque a le sien), l'étude unique et continue de ce qu'on appelle les bas-fonds serait aussi illogique que la représentation constante d'un monde poétiquement parfait.
Quelle différence existerait-il entre une œuvre dont tous les personnages seraient sages comme des images, et une autre œuvre dont tous les personnages seraient vils et criminels? Aucune. Dans l'une comme dans l'autre subsisterait un parti pris de bien comme de mal, qui ne s'accorderait en rien avec la prétention adoptée de rendre la vie, c'est-à-dire d'être plus équitable, plus juste, plus vraisemblable que la vie même.
Dans le roman, tel que le comprenaient nos aînés, on recherchait les exceptions, les fantaisies de l'existence, les aventures rares et compliquées. On créait avec cela une sorte de monde nullement humain, mais agréable à l'imagination. Cette manière de procéder a été baptisée: «Méthode ou Art idéaliste.»
Du roman, tel qu'on le comprend aujourd'hui, on cherche à bannir les exceptions. On veut faire, pour ainsi dire, une moyenne des événements humains, et en déduire une philosophie générale, ou plutôt dégager les idées générales des faits, des habitudes, des mœurs, des aventures qui se reproduisent le plus généralement.
De là cette nécessité d'observer avec impartialité et indépendance.
La vie a des écarts que le romancier doit éviter de choisir, étant donnée sa méthode actuelle. Les nécessités impérieuses de son art doivent lui faire souvent même sacrifier la vérité stricte à la simple mais logique vraisemblance.
Ainsi les accidents sont fréquents. Les chemins de fer broient des voyageurs, la mer en engloutit, les cheminées écrasent les passants pendant les coups de vent. Or, quel romancier de la nouvelle école oserait, au milieu d'un récit, supprimer par un de ces accidents imprévus un de ses personnages principaux.
La vie de chaque homme étant considérée comme un roman, chaque fois qu'un homme meurt de cette manière, c'est cependant un roman que la nature interrompt brusquement. Dans ce cas, nous n'avons pas le droit de copier la nature. Car nous devons toujours prendre les moyennes et les généralités.
Donc, ne voir dans l'humanité qu'une classe d'individus (que cette classe soit d'en haut ou d'en bas), qu'une catégorie de sentiments, qu'un seul ordre d'événements, est assurément une marque d'étroitesse d'esprit, un signe de myopie intellectuelle.
Balzac que nous citons tous, quelles que soient nos tendances, parce que son esprit est aussi varié qu'étendu,--Balzac considérait l'humanité par ensembles, les faits par masses, il cataloguait par grandes séries d'êtres et de passions.
Si nous semblons aujourd'hui abuser du microscope, et toujours étudier le même insecte humain, tant pis pour nous. C'est que nous sommes impuissants à nous montrer plus vastes.
Mais rassurons-nous. L'école littéraire actuelle élargira sans doute peu à peu les limites de ses études, et se débarrassera surtout des partis pris.
En y regardant de près, la persistante reproduction des «bas-fonds» n'est, en réalité, qu'une protestation contre la théorie séculaire des choses poétiques.
Toute la littérature sentimentale a vécu depuis des temps indéfinis sur cette croyance qu'il existait des séries de sentiments et de choses essentiellement nobles et poétiques, et que seuls ces sentiments et ces choses pouvaient fournir des sujets aux écrivains.
Les poètes, pendant des siècles, n'ont chanté que les jeunes filles, les étoiles, le printemps et les fleurs. Dans le drame, les basses passions elles-mêmes, la haine, la jalousie, avaient quelque chose d'emporté et de magnifique.
Aujourd'hui, on rit des chanteurs de rosée, et on a compris que toutes les actions de la vie, que toutes les choses ont, en art, un égal intérêt; mais aussitôt cette vérité découverte, les écrivains, par esprit de réaction, se sont peut-être obstinés à ne dépeindre que l'opposé de ce qu'on avait célébré jusque-là. Quand cette crise sera passée, et elle doit toucher à sa fin, les romanciers verront d'un œil juste et d'un esprit égal tous les êtres et tous les faits, et leur œuvre, selon leur talent, embrassera le plus possible de vie dans toutes ses manifestations.
C'est justement pour se débarrasser de préjugés littéraires qu'on s'est mis à en créer d'autres tout opposés aux premiers.
S'il est enfin une devise que doive prendre le romancier moderne, une devise résumant en quelques mots ce qu'il tente, n'est-ce pas celle-ci:
«Je tâche que rien de ce qui touche les hommes ne me soit étranger.»
GUY DE MAUPASSANT.
TABLE DES MATIÈRES.
Pages.
Mademoiselle Fifi 1
Madame Baptiste 29