Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 03
Part 5
--J'ai que je n'ai pas d'éfants, nom de Dieu! Quand on prend une femme, c'n'est pas pour rester tout seuls tous les deux jusqu'à la fin. V'là c'que j'ai. Quand une vache n'a point de viaux, c'est qu'elle ne vaut rien. Quand une femme n'a point d'éfant, c'est aussi qu'elle ne vaut rien.
Elle pleurait balbutiant, répétant:
--C'n'est point d'ma faute! c'n'est point d'ma faute!
Alors il s'adoucit un peu et il ajouta:
--J'te dis pas, mais c'est contrariant tout de même.
V
De ce jour elle n'eut plus qu'une pensée: avoir un enfant, un autre; et elle confia son désir à tout le monde.
Une voisine lui indiqua un moyen: c'était de donner à boire à son mari, tous les soirs, un verre d'eau avec une pincée de cendres. Le fermier s'y prêta, mais le moyen ne réussit pas.
Ils se dirent: «Peut-être qu'il y a des secrets.» Et ils allèrent aux renseignements. On leur désigna un berger qui demeurait à dix lieues de là; et maître Vallin ayant attelé son tilbury partit un jour pour le consulter. Le berger lui remit un pain sur lequel il fit des signes, un pain pétri avec des herbes et dont il fallait que tous deux mangeassent un morceau, la nuit, avant comme après leurs caresses.
Le pain tout entier fut consommé sans obtenir de résultat.
Un instituteur leur dévoila des mystères, des procédés d'amour inconnus aux champs, et infaillibles, disait-il. Ils ratèrent.
Le curé conseilla un pèlerinage au précieux Sang de Fécamp. Rose alla avec la foule se prosterner dans l'abbaye, et, mêlant son vœu aux souhaits grossiers qu'exhalaient tous ces cœurs de paysans, elle supplia Celui que tous imploraient de la rendre encore une fois féconde. Ce fut en vain. Alors elle s'imagina être punie de sa première faute et une immense douleur l'envahit.
Elle dépérissait de chagrin; son mari aussi vieillissait, «se mangeait les sangs», disait-on, se consumait en espoirs inutiles.
Alors la guerre éclata entre eux. Il l'injuria, la battit. Tout le jour il la querellait, et le soir, dans leur lit, haletant, haineux, il lui jetait à la face des outrages et des ordures.
Une nuit enfin, ne sachant plus qu'inventer pour la faire souffrir davantage, il lui ordonna de se lever et d'aller attendre le jour sous la pluie devant la porte. Comme elle n'obéissait pas, il la saisit par le cou et se mit à la frapper au visage à coups de poing. Elle ne dit rien, ne remua pas. Exaspéré, il sauta à genoux sur son ventre; et, les dents serrées, fou de rage, il l'assommait. Alors elle eut un instant de révolte désespérée, et, d'un geste furieux le rejetant contre le mur, elle se dressa sur son séant, puis, la voix changée, sifflante:
--J'en ai un éfant, moi, j'en ai un! je l'ai eu avec Jacques; tu sais bien, Jacques. Il devait m'épouser: il est parti.
L'homme, stupéfait, restait là, aussi éperdu qu'elle-même; il bredouillait:
--Qué que tu dis? qué que tu dis?
Alors elle se mit à sangloter, et à travers ses larmes ruisselantes elle balbutia:
--C'est pour ça que je ne voulais pas t'épouser, c'est pour ça. Je ne pouvais point te le dire, tu m'aurais mise sans pain avec mon petit. Tu n'en as pas, toi, d'éfant; tu ne sais pas, tu ne sais pas!
Il répétait machinalement, dans une surprise grandissante:
--T'as un éfant? t'as un éfant?
Elle prononça au milieu des hoquets:
--Tu m'a prise de force; tu le sais bien peut-être? moi je ne voulais point t'épouser.
Alors il se leva, alluma la chandelle, et se mit à marcher dans la chambre, les bras derrière le dos. Elle pleurait toujours, écroulée sur le lit. Tout à coup il s'arrêta devant elle:--«C'est de ma faute alors si je t'en ai pas fait?» dit-il. Elle ne répondit pas. Il se remit à marcher; puis, s'arrêtant de nouveau, il demanda:--«Quel âge qu'il a ton petiot?»
Elle murmura:
--V'là qu'il va avoir six ans.
Il demanda encore:
--Pourquoi que tu ne me l'as pas dit?
Elle gémit:
--Est-ce que je pouvais!
Il restait debout immobile.
--Allons, lève-toi, dit-il.
Elle se redressa péniblement; puis, quand elle se fut mise sur ses pieds, appuyée au mur, il se prit à rire soudain de son gros rire des bons jours; et comme elle demeurait bouleversée, il ajouta:--«Eh bien, on ira le chercher, c't'éfant, puisque nous n'en avons pas ensemble.»
Elle eut un tel effarement que, si la force ne lui eût pas manqué, elle se serait assurément enfuie. Mais le fermier se frottait les mains et murmurait:
--Je voulais en adopter un, le v'là trouvé, le v'là trouvé. J'avais demandé au curé un orphelin.
Puis, riant toujours, il embrassa sur les deux joues sa femme éplorée et stupide, et il cria, comme si elle ne l'entendait pas:
--Allons, la mère, allons voir s'il y a encore de la soupe; moi j'en mangerai bien une potée.
Elle passa sa jupe; ils descendirent; et pendant qu'à genoux elle rallumait le feu sous la marmite, lui, radieux, continuait à marcher à grands pas dans la cuisine en répétant:
--Eh bien, vrai, ça me fait plaisir; c'est pas pour dire, mais je suis content, je suis bien content.
NOTE.
L'_Histoire d'une fille de ferme_ a paru dans la _Revue politique et littéraire_ du 26 mars 1881.
Cette première version diffère essentiellement en plusieurs passages du texte définitif. Certains paragraphes ont été supprimés. A la fin du chapitre III, Rose cède d'elle-même au désir de son maître.
Toute la fin de l'histoire est changée: elle voit son mari parler au curé, elle a peur; elle fait visite au curé qui lui laisse entendre... Alors elle avoue tout, en rentrant, à son mari; et l'histoire se termine comme celle du volume.
VARIANTES.
Page 55, ligne 13, vitres _grossières_...
Page 57, ligne 2, depuis _superbe se dressait_... jusqu'à _amoureux_, supprimé dans la _Revue_.
Page 59, ligne 8, quand elle _entendit marcher à son côté et elle_, etc.
Page 65, quatrième paragraphe supprimé dans la _Revue_.
Page 80, ligne 26, ... étranglée par une angoisse.
Et puis:
_Mais l'homme soudain fut pris d'une rage, d'une colère furieuse de bête, et, tapant du pied_:
--_Eh bien, si tu ne veux pas, tu vas me ficher le camp d'ici._
_Elle se vit perdue, errant, sans ouvrage, sans certificat de son dernier patron, sans pain, et son petiot mourant de faim, parce qu'elle ne pourrait plus payer. Elle murmura_:
--_Je veux bien, not' maître._
_Elle baissa la tête et lui partit en se frottant les mains._
_Elle se maria..._
Page 84, ligne 1, quand tout à coup l'humeur du fermier s'assombrit. _Il la regardait par moments comme un homme qui cache une pensée mauvaise et, dans certains jours, il_ restait longtemps à table après son dîner, la tête enfoncée dans ses mains et triste, triste, rongé par le chagrin. _Il était toujours bon pour elle cependant, mais comme malgré lui, et elle voyait bien qu'il ne l'aimait plus..._
UNE PARTIE DE CAMPAGNE.
On avait projeté depuis cinq mois d'aller déjeuner aux environs de Paris, le jour de la fête de Mme Dufour, qui s'appelait Pétronille. Aussi, comme on avait attendu cette partie impatiemment, s'était-on levé de fort bonne heure ce matin-là.
M. Dufour, ayant emprunté la voiture du laitier, conduisait lui-même. La carriole, à deux roues, était fort propre; elle avait un toit supporté par quatre montants de fer où s'attachaient des rideaux qu'on avait relevés pour voir le paysage. Celui de derrière, seul, flottait au vent, comme un drapeau. La femme, à côté de son époux, s'épanouissait dans une robe de soie cerise extraordinaire. Ensuite, sur deux chaises, se tenaient une vieille grand'mère et une jeune fille. On apercevait encore la chevelure jaune d'un garçon qui, faute de siège, s'était étendu tout au fond, et dont la tête seule apparaissait.
Après avoir suivi l'avenue des Champs-Élysées et franchi les fortifications à la porte Maillot, on s'était mis à regarder la contrée.
En arrivant au pont de Neuilly, M. Dufour avait dit:--«Voici la campagne, enfin!»--et sa femme, à ce signal, s'était attendrie sur la nature.
Au rond-point de Courbevoie, une admiration les avait saisis devant l'éloignement des horizons. A droite, là-bas, c'était Argenteuil, dont le clocher se dressait; au-dessus apparaissaient les buttes de Sannois et le Moulin d'Orgemont. A gauche, l'aqueduc de Marly se dessinait sur le ciel clair du matin, et l'on apercevait aussi, de loin, la terrasse de Saint-Germain; tandis qu'en face, au bout d'une chaîne de collines, des terres remuées indiquaient le nouveau fort de Cormeilles. Tout au fond, dans un reculement formidable, par-dessus des plaines et des villages, on entrevoyait une sombre verdure de forêts.
Le soleil commençait à brûler les visages; la poussière emplissait les yeux continuellement, et, des deux côtés de la route, se développait une campagne interminablement nue, sale et puante. On eût dit qu'une lèpre l'avait ravagée, qui rongeait jusqu'aux maisons, car des squelettes de bâtiments défoncés et abandonnés, ou bien des petites cabanes inachevées faute de payement aux entrepreneurs, tendaient leurs quatre murs sans toit.
De loin en loin, poussaient dans le sol stérile de longues cheminées de fabrique, seule végétation de ces champs putrides où la brise du printemps promenait un parfum de pétrole et de schiste mêlé à une autre odeur moins agréable encore.
Enfin, on avait traversé la Seine une seconde fois, et, sur le pont, ç'avait été un ravissement. La rivière éclatait de lumière; une buée s'en élevait, pompée par le soleil, et l'on éprouvait une quiétude douce, un rafraîchissement bienfaisant à respirer enfin un air plus pur qui n'avait point balayé la fumée noire des usines ou les miasmes des dépotoirs.
Un homme qui passait avait nommé le pays: Bezons.
La voiture s'arrêta, et M. Dufour se mit à lire l'enseigne engageante d'une gargote: «_Restaurant Poulin, matelotes et fritures, cabinets de société, bosquets et balançoires._»--Eh bien! madame Dufour, cela te va-t-il? Te décideras-tu à la fin?
La femme lut à son tour: «_Restaurant Poulin, matelotes et fritures, cabinets de société, bosquets et balançoires._» Puis elle regarda la maison longuement.
C'était une auberge de campagne, blanche, plantée au bord de la route. Elle montrait, par la porte ouverte, le zinc brillant du comptoir devant lequel se tenaient deux ouvriers endimanchés.
A la fin, Mme Dufour se décida:--«Oui, c'est bien, dit-elle; et puis il y a de la vue.»--La voiture entra dans un vaste terrain planté de grands arbres qui s'étendait derrière l'auberge et qui n'était séparé de la Seine que par le chemin de halage.
Alors on descendit. Le mari sauta le premier, puis ouvrit les bras pour recevoir sa femme. Le marchepied, tenu par deux branches de fer, était très loin, de sorte que, pour l'atteindre, Mme Dufour dut laisser voir le bas d'une jambe dont la finesse primitive disparaissait à présent sous un envahissement de graisse tombant des cuisses.
M. Dufour, que la campagne émoustillait déjà, lui pinça vivement le mollet, puis, la prenant sous les bras, la déposa lourdement à terre, comme un énorme paquet.
Elle tapa avec la main sa robe de soie pour en faire tomber la poussière, puis regarda l'endroit où elle se trouvait.
C'était une femme de trente-six ans environ, forte en chair, épanouie et réjouissante à voir. Elle respirait avec peine, étranglée violemment par l'étreinte de son corset trop serré; et la pression de cette machine rejetait jusque dans son double menton la masse fluctuante de sa poitrine surabondante.
La jeune fille ensuite, posant la main sur l'épaule de son père, sauta légèrement toute seule. Le garçon aux cheveux jaunes était descendu en mettant un pied sur la roue, et il aida M. Dufour à décharger la grand'mère.
Alors on détela le cheval, qui fut attaché à un arbre; et la voiture tomba sur le nez, les deux brancards à terre. Les hommes, ayant retiré leurs redingotes, se lavèrent les mains dans un seau d'eau, puis rejoignirent leurs dames installées déjà sur les escarpolettes.
Mlle Dufour essayait de se balancer debout, toute seule, sans parvenir à se donner un élan suffisant. C'était une belle fille de dix-huit à vingt ans; une de ces femmes dont la rencontre dans la rue vous fouette d'un désir subit, et vous laisse jusqu'à la nuit une inquiétude vague et un soulèvement des sens. Grande, mince de taille et large des hanches, elle avait la peau très brune, les yeux très grands, les cheveux très noirs. Sa robe dessinait nettement les plénitudes fermes de sa chair qu'accentuaient encore les efforts des reins qu'elle faisait pour s'enlever. Ses bras tendus tenaient les cordes au-dessus de sa tête, de sorte que sa poitrine se dressait, sans une secousse, à chaque impulsion qu'elle donnait. Son chapeau, emporté par un coup de vent, était tombé derrière elle; et l'escarpolette peu à peu se lançait, montrant à chaque retour ses jambes fines jusqu'au genou, et jetant à la figure des deux hommes, qui la regardaient en riant, l'air de ses jupes, plus capiteux que les vapeurs du vin.
Assise sur l'autre balançoire, Mme Dufour gémissait d'une façon monotone et continue:--«Cyprien, viens me pousser; viens donc me pousser, Cyprien!»--A la fin, il y alla et, ayant retroussé les manches de sa chemise, comme avant d'entreprendre un travail, il mit sa femme en mouvement avec une peine infinie.
Cramponnée aux cordes, elle tenait ses jambes droites, pour ne point rencontrer le sol, et elle jouissait d'être étourdie par le va-et-vient de la machine. Ses formes, secouées, tremblotaient continuellement comme de la gelée sur un plat. Mais, comme les élans grandissaient, elle fut prise de vertige et de peur. A chaque descente, elle poussait un cri perçant qui faisait accourir tous les gamins du pays; et, là-bas, devant elle, au-dessus de la haie du jardin, elle apercevait vaguement une garniture de têtes polissonnes que des rires faisaient grimacer diversement.
Une servante étant venue, on commanda le déjeuner.
--«Une friture de Seine, un lapin sauté, une salade et du dessert,» articula Mme Dufour, d'un air important.--«Vous apporterez deux litres et une bouteille de bordeaux,» dit son mari.--«Nous dînerons sur l'herbe,» ajouta la jeune fille.
La grand'mère, prise de tendresse à la vue du chat de la maison, le poursuivait depuis dix minutes en lui prodiguant inutilement les plus douces appellations. L'animal, intérieurement flatté sans doute de cette attention, se tenait toujours tout près de la main de la bonne femme, sans se laisser atteindre cependant, et faisait tranquillement le tour des arbres, contre lesquels il se frottait, la queue dressée, avec un petit ronron de plaisir.
--Tiens! cria tout à coup le jeune homme aux cheveux jaunes qui furetait dans le terrain, en voilà des bateaux qui sont chouet!--On alla voir. Sous un petit hangar en bois étaient suspendues deux superbes yoles de canotiers, fines et travaillées comme des meubles de luxe. Elles reposaient côte à côte, pareilles à deux grandes filles minces, en leur longueur étroite et reluisante, et donnaient envie de filer sur l'eau par les belles soirées douces ou les claires matinées d'été, de raser les berges fleuries où des arbres entiers trempent leurs branches dans l'eau, où tremblote l'éternel frisson des roseaux et d'où s'envolent, comme des éclairs bleus, de rapides martins-pêcheurs.
Toute la famille, avec respect, les contemplait.--«Oh! ça, oui, c'est chouet,» répéta gravement M. Dufour. Et il les détaillait en connaisseur. Il avait canoté, lui aussi, dans son jeune temps, disait-il; voire même qu'avec ça dans la main--et il faisait le geste de tirer sur les avirons--il se fichait de tout le monde. Il avait rossé en course plus d'un Anglais, jadis, à Joinville; et il plaisanta sur le mot «_dames_», dont on désigne les deux montants qui retiennent les avirons, disant que les canotiers, et pour cause, ne sortaient jamais sans leurs _dames_. Il s'échauffait en pérorant et proposait obstinément de parier qu'avec un bateau comme ça, il ferait six lieues à l'heure sans se presser.
--C'est prêt,--dit la servante qui apparut à l'entrée. On se précipita; mais voilà qu'à la meilleure place, qu'en son esprit Mme Dufour avait choisie pour s'installer, deux jeunes gens déjeunaient déjà. C'étaient les propriétaires des yoles, sans doute, car ils portaient le costume des canotiers.
Ils étaient étendus sur des chaises, presque couchés. Ils avaient la face noircie par soleil et la poitrine couverte seulement d'un mince maillot de coton blanc qui laissait passer leurs bras nus, robustes comme ceux des forgerons. C'étaient deux solides gaillards, posant beaucoup pour la vigueur, mais qui montraient en tous leurs mouvements cette grâce élastique des membres qu'on acquiert par l'exercice, si différente de la déformation qu'imprime à l'ouvrier l'effort pénible, toujours le même.
Ils échangèrent rapidement un sourire en voyant la mère, puis un regard en apercevant la fille.--«Donnons notre place, dit l'un, ça nous fera faire connaissance.»--L'autre aussitôt se leva et, tenant à la main sa toque mi-partie rouge et mi-partie noire, il offrit chevaleresquement de céder aux dames le seul endroit du jardin où ne tombât point le soleil. On accepta en se confondant en excuses; et pour que ce fût plus champêtre, la famille s'installa sur l'herbe sans table ni sièges.
Les deux jeunes gens portèrent leur couvert quelques pas plus loin et se remirent à manger. Leurs bras nus, qu'ils montraient sans cesse, gênaient un peu la jeune fille. Elle affectait même de tourner la tête et de ne point les remarquer, tandis que Mme Dufour, plus hardie, sollicitée par une curiosité féminine qui était peut-être du désir, les regardait à tout moment, les comparant sans doute avec regret aux laideurs secrètes de son mari.
Elle s'était éboulée sur l'herbe, les jambes pliées à la façon des tailleurs, et elle se trémoussait continuellement, sous prétexte que des fourmis lui étaient entrées quelque part. M. Dufour, rendu maussade par la présence et l'amabilité des étrangers, cherchait une position commode qu'il ne trouva pas du reste, et le jeune homme aux cheveux jaunes mangeait silencieusement comme un ogre.
--Un bien beau temps, monsieur, dit la grosse dame à l'un des canotiers. Elle voulait être aimable à cause de la place qu'ils avaient cédée.--«Oui, madame, répondit-il; venez-vous souvent à la campagne?»
--Oh! une fois ou deux par an seulement, pour prendre l'air; et vous, monsieur?
--J'y viens coucher tous les soirs.
--Ah! ça doit être bien agréable?
--Oui, certainement, madame.
Et il raconta sa vie de chaque jour, poétiquement, de façon à faire vibrer dans le cœur de ces bourgeois privés d'herbe et affamés de promenades aux champs cet amour bête de la nature qui les hante toute l'année derrière le comptoir de leur boutique.
La jeune fille, émue, leva les yeux et regarda le canotier. M. Dufour parla pour la première fois.--«Ça, c'est une vie,» dit-il. Il ajouta:--«Encore un peu de lapin, ma bonne.--Non, merci, mon ami.»
Elle se tourna de nouveau vers les jeunes gens, et, montrant leurs bras:--«Vous n'avez jamais froid comme ça?» dit-elle.
Ils se mirent à rire tous les deux, et ils épouvantèrent la famille par le récit de leurs fatigues prodigieuses, de leurs bains pris en sueur, de leurs courses dans le brouillard des nuits; et ils tapèrent violemment sur leur poitrine pour montrer quel son ça rendait.--«Oh! vous avez l'air solides,» dit le mari qui ne parlait plus du temps où il rossait les Anglais.
La jeune fille les examinait de côté maintenant; et le garçon aux cheveux jaunes, ayant bu de travers, toussa éperdument, arrosant la robe de soie cerise de la patronne qui se fâcha et fit apporter de l'eau pour laver les taches.
Cependant, la température devenait terrible. Le fleuve étincelant semblait un foyer de chaleur, et les fumées du vin troublaient les têtes.
M. Dufour, que secouait un hoquet violent, avait déboutonné son gilet et le haut de son pantalon; tandis que sa femme, prise de suffocations, dégrafait sa robe peu à peu. L'apprenti balançait d'un air gai sa tignasse de lin et se versait à boire coup sur coup. La grand'mère, se sentant grise, se tenait fort raide et fort digne. Quant à la jeune fille, elle ne laissait rien paraître; son œil seul s'allumait vaguement, et sa peau très brune se colorait aux joues d'une teinte plus rose.
Le café les acheva. On parla de chanter et chacun dit son couplet, que les autres applaudirent avec frénésie. Puis on se leva difficilement, et, pendant que les deux femmes, étourdies, respiraient, les deux hommes, tout à fait pochards, faisaient de la gymnastique. Lourds, flasques, et la figure écarlate, ils se pendaient gauchement aux anneaux sans parvenir à s'enlever; et leurs chemises menaçaient continuellement d'évacuer leurs pantalons pour battre au vent comme des étendards.
Cependant les canotiers avaient mis leurs yoles à l'eau et ils revenaient avec politesse proposer aux dames une promenade sur la rivière.
--Monsieur Dufour, veux-tu? je t'en prie!--cria sa femme. Il la regarda d'un air d'ivrogne, sans comprendre. Alors un canotier s'approcha, deux lignes de pêcheur à la main. L'espérance de prendre du goujon, cet idéal des boutiquiers, alluma les yeux mornes du bonhomme, qui permit tout ce qu'on voulut, et s'installa à l'ombre, sous le pont, les pieds ballants au-dessus du fleuve, à côté du jeune homme aux cheveux jaunes qui s'endormit auprès de lui.
Un des canotiers se dévoua: il prit la mère--«Au petit bois de l'île aux Anglais!» cria-t-il en s'éloignant.
L'autre yole s'en alla plus doucement. Le rameur regardait tellement sa compagne qu'il ne pensait plus à autre chose, et une émotion l'avait saisi qui paralysait sa vigueur.
La jeune fille, assise dans le fauteuil du barreur, se laissait aller à la douceur d'être sur l'eau. Elle se sentait prise d'un renoncement de pensée, d'une quiétude de ses membres, d'un abandonnement d'elle-même, comme envahie par une ivresse multiple. Elle était devenue fort rouge, avec une respiration courte. Les étourdissements du vin, développés par la chaleur torrentielle qui ruisselait autour d'elle, faisaient saluer sur son passage tous les arbres de la berge. Un besoin vague de jouissance, une fermentation du sang parcouraient sa chair excitée par les ardeurs de ce jour; et elle était aussi troublée dans ce tête-à-tête sur l'eau, au milieu de ce pays dépeuplé par l'incendie du ciel, avec ce jeune homme qui la trouvait belle, dont l'œil lui baisait la peau, et dont le désir était pénétrant comme le soleil.
Leur impuissance à parler augmentait leur émotion, et ils regardaient les environs. Alors, faisant un effort, il lui demanda son nom.--«Henriette,» dit-elle.--Tiens! moi je m'appelle Henri,» reprit-il.
Le son de leur voix les avait calmés; ils s'intéressèrent à la rive. L'autre yole s'était arrêtée et paraissait les attendre. Celui qui la montait cria:--«Nous vous rejoindrons dans le bois; nous allons jusqu'à Robinson, parce que Madame a soif.»--Puis il se coucha sur les avirons et s'éloigna si rapidement qu'on cessa bientôt de le voir.
Cependant un grondement continu qu'on distinguait vaguement depuis quelque temps s'approchait très vite. La rivière elle-même semblait frémir comme si le bruit sourd montait de ses profondeurs.
--Qu'est-ce qu'on entend? demanda-t-elle. C'était la chute du barrage qui coupait le fleuve en deux à la pointe de l'île. Lui se perdait dans une explication lorsque, à travers le fracas de la cascade, un chant d'oiseau qui semblait très lointain les frappa.--«Tiens! dit-il, les rossignols chantent dans le jour: c'est donc que les femelles couvent.»
Un rossignol! Elle n'en avait jamais entendu, et l'idée d'en écouter un fit se lever dans son cœur la vision des poétiques tendresses. Un rossignol! c'est-à-dire l'invisible témoin des rendez-vous d'amour qu'invoquait Juliette sur son balcon; cette musique du ciel accordée aux baisers des hommes; cet éternel inspirateur de toutes les romances langoureuses qui ouvrent un idéal bleu aux pauvres petits cœurs des fillettes attendries!
Elle allait donc entendre un rossignol.