Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 02
Part 6
Sur la neige gisait le corps éblouissant Où n'apparaissait plus une goutte de sang; Car les chiens, la trouvant immobile et couchée, L'avaient avec tendresse obstinément léchée. Elle semblait vivante, endormie. Un reflet De beauté surhumaine illuminait sa face. Mais le couteau restait planté, juste à la place Où s'ouvrait une route entre ses seins de lait. Sa figure faisait une tache dorée Sur la blancheur du sol.--Les hommes éperdus La contemplaient ainsi qu'une chose sacrée! Et ses cheveux ardents, en cercle répandus, Luisaient comme la queue en feu d'une comète, Comme un soleil tombé de la voûte des cieux; On eût dit des rayons qui sortaient de sa tête, L'auréole qu'on met autour du front des dieux!
Mais quelques paysans, des vieux au cœur pudique, Arrachant de leur dos la veste en peau de bique, Couvrirent brusquement sa claire nudité, Et les jeunes, ayant coupé de longues branches, Construit une civière et retroussé leurs manches, Par vingt bras qui tremblaient son corps fut emporté!
La foule, sans parole, à pas lents l'accompagne Et, jusqu'aux bords lointains de la pâle campagne, Rampe, comme un serpent, l'immense défilé. Et puis tout redevient muet et dépeuplé!
Mais le pâtre, enfermé dans sa hutte isolée, Sent une solitude horrible autour de lui, Comme si l'univers tout entier l'avait fui. Il sort et n'aperçoit que la plaine gelée!... La peur l'étreint. N'osant rester seul plus longtemps, Il siffle ses grands chiens, ses deux bons chiens de garde. Comme ils n'accourent point, il s'étonne, il regarde; Mais il ne les voit pas gambader par les champs... Il crie alors. La neige étouffe sa voix forte... Il se met à hurler à la façon des fous!
Ses chiens, comme entraînés dans le départ de tous, Abandonnant leur maître, avaient suivi la morte.
APPENDICE.
VERS INÉDITS.
Nous donnons ici, à titre purement documentaire, quelques pièces de vers inédites de Guy de Maupassant. Elles furent écrites de 1868 à 1880 et permettent de se faire une idée de son évolution poétique.
DERNIÈRE SOIRÉE PASSÉE AVEC MA MAÎTRESSE.
Il fallait la quitter, et pour ne plus me voir Elle partait, mon Dieu, c'était le dernier soir. Elle me laissait seul; cette femme cruelle Emportait mon amour et ma vie avec elle. Moi je voulus encore errer comme autrefois Dans les champs et l'aimer une dernière fois. La nuit nous apportait et l'ombre et le silence, Et pourtant j'entendais comme une voix immense, Tout semblait animé par un souffle divin. La nature tremblait, j'écoutais et soudain Un étrange frisson troubla toute mon âme. Haletant, un moment j'oubliai cette femme Que j'aimais plus que moi. Le vent nous apportait Mille sons doux et clairs que l'écho répétait. Ce n'était plus de l'air le calme et frais murmure, Mais c'était comme un souffle étreignant la nature, Un souffle, un souffle immense, errant, animant tout, Qui planait et passait, me rendant presque fou, Un son mystérieux et qui, sur son passage, Réveillait et frappait les échos du bocage. Tout vivait, tout tremblait, tout parlait dans les bois, Comme si, pour fêter le plus puissant des rois, Et l'insecte et l'oiseau et l'arbre et le feuillage Parlaient, quand tout dormait, un sublime langage. Je restai frémissant: ce bruit mystérieux, C'était Dieu descendu des cieux.
C'était ce Dieu puissant si grand et solitaire Qui venait oublier sa grandeur sur la terre. Dieu las et fatigué de sa divinité, Las d'honneur, de puissance et d'immortalité, Des éternels ennuis où sa grandeur l'enchaîne, Qui venait partager notre nature humaine. Il avait choisi l'heure où tout dort et se tait, Où l'homme, indifférent à tout ce que Dieu fait, Attaché seulement à ses soins mercenaires, Prend un peu de repos qu'il dérobe aux affaires. Car c'était aussi l'heure où ce Dieu généreux Peut bénir et donner la main aux malheureux, L'heure où celui qui souffre et gémit en silence, Qui craint pour son malheur la froide indifférence, Délivré du fardeau de l'égoïsme humain, Sans craindre la pitié peut planer libre enfin. Dieu vient le consoler, il soutient sa misère, Il rend ses pleurs plus doux, sa douleur moins amère, Il verse sur sa plaie un baume bienfaisant. D'autres craignent encore un œil indifférent, Et les regards de l'homme et les bruits de la terre. Ils cherchent aussi l'heure où tout est solitaire, Dieu les voit, il bénit le bonheur des amants. Invisible témoin, il entend leurs serments. Il aime cet amour qu'il ne goûtera pas Et dans les bois, la nuit, il protège leurs pas. Il était là, son souffle errait sur la nature, Paraissait éveiller comme un vaste murmure, Tout ce qu'il a formé s'animait et, tremblant, S'agitait au contact de ce Dieu tout-puissant, Et tout parlait de lui, le vent sous le feuillage, Et l'arbuste, et le flot caressait le rivage, Et tous ces bruits divers ne formaient qu'une voix: C'était Dieu qui parlait au milieu des grands bois. Tous deux nous l'écoutions et nous versions des larmes; Quand on va se quitter, l'amour a tant de charmes! Et nos pleurs, qui tombaient comme des diamants, Goutte à goutte brillaient sur les herbes des champs.
Mais de cette belle soirée Et de ma maîtresse adorée Que restait-il le lendemain? Seul le pâtre de grand matin, En conduisant au pâturage Son gras troupeau, vit sur l'herbage Les quelques gouttes de nos pleurs, Seule marque de nos douleurs; Mais il les prit pour la rosée. «L'herbe n'est point encor séchée,» Se dit-il en pressant le pas. Hélas! il ne soupçonna pas Que de chagrins et de misères Cachait cette eau sur les bruyères. Et ses brebis qui le suivaient Broutaient les herbes et buvaient Nos pleurs sans arrêter leur course, Mais rien n'en a trahi la source.
1868.
_Dernière soirée passée avec ma maîtresse_ a été publié par _la Revue des Revues_ du 1er juin 1900.
SOUVENIRS.
Voyez partir l'hirondelle, Elle fuit à tire d'aile, Mais revient, toujours fidèle, A son nid, Sitôt que des hivers le grand froid est fini.
L'homme, au gré de son envie, Errant promène sa vie Par le souvenir suivie De ces lieux Où sourit son enfance, où dorment ses aïeux.
Et puis, quand il sent que l'âge A glacé son grand courage, Il les regrette et, plus sage, Vient chercher Un tranquille bonheur près de son vieux clocher.
Rouen, 1869.
_Souvenirs_ a été publié par _les Annales politiques et littéraires_ du 12 décembre 1897.
L'ESPÉRANCE ET LE DOUTE.
Lorsque le grand Colomb, penché sur l'eau profonde, A travers l'Océan crut entrevoir un monde, Les peuples souriaient et ne le croyaient pas. Et pourtant, il partit pour ces lointains climats; Il partit, calme et fort, ignorant quelle étoile Dans les obscures nuits pourrait guider sa voile, Sur quels gouffres sans fond allaient errer ses pas, Quels écueils lui gardait la mer immense et nue, Où chercher par les flots cette terre inconnue, Et comment revenir s'il ne la trouvait pas.
Parfois il s'arrêtait, las de chercher la rive, De voir toujours la mer et rien à l'horizon, Et les vents et les flots jetaient à la dérive A travers l'Océan sa voile et sa raison.
Comme Colomb, rêvant à de lointaines grèves, Que d'autres sont partis, le cœur joyeux et fort, Car un vent parfumé les poussait loin du port Aux pays merveilleux où fleurissent les rêves. L'avenir souriait dans un songe d'orgueil, La gloire les guidait, étoile éblouissante, Et comme une Sirène, avec sa voix puissante, L'Espérance chantait, embusquée à l'écueil.
Mais la vague bientôt croule comme une voûte, Et devant l'ouragan chacun fuit sans espoir, Car le Doute a passé, grand nuage au flanc noir, Sur l'astre étincelant qui leur montrait la route.
Paris, 1871.
_L'Espérance et le Doute_ a été publié par _les Annales politiques et littéraires_ du 12 décembre 1897.
LE SOMMEIL DU MANDARIN.
Sur sa table de nacre au reflet argenté, La lune souriait aux tours de porcelaine, Et trois dames causant au milieu de la plaine Jetaient comme cet astre une étrange clarté.
Et tandis que le vent soufflait au loin sa plainte, Mollement étendu sur des tapis soyeux, Sous les rayons fleuris de sa lanterne peinte Le mandarin Von-Thang avait fermé les yeux.
Pendant qu'il regardait tranquillement la flamme Qui versait du plafond ses filets de couleur, Un songe était venu voltiger sur son âme, Comme un oiseau de pourpre au-dessus d'une fleur.
Paris, 1872.
ENFANT, POURQUOI PLEURER?
Enfant, pourquoi pleurer, puisque sur ton passage On écarte toujours les ronces du chemin; Une larme fait mal sur un jeune visage, Cueille et tresse les fleurs qu'on jette sous ta main.
Chante, petit enfant, toute chose a son heure; Va de ton pied léger, par le sentier fleuri; Tout paraît s'attrister sitôt que l'enfant pleure, Et tout paraît heureux lorsque l'enfant sourit.
Comme un rayon joyeux ton rire doit éclore, Et l'oiseau doit chanter sous l'ombre des berceaux, Car le bon Dieu là-haut écoute dès l'aurore Le rire des enfants et le chant des oiseaux.
Ajaccio, 1880.
LE MOULIN.
(FRAGMENT.)
..... Tandis que devant moi, Dans la clarté douteuse où s'ébauchait sa forme, Debout sur le coteau comme un monstre vivant Dont la lune sur l'herbe étalait l'ombre énorme, Un immense moulin tournait ses bras au vent. D'où vient qu'alors je vis, comme on voit dans un songe Quelque corps effrayant qui se dresse et s'allonge Jusqu'à toucher du front le lointain firmament, Le vieux moulin grandir si démesurément Que ses bras, tournoyant avec un bruit de voiles, Tout à coup se perdaient au milieu des étoiles, Pour retomber, brillant d'une poussière d'or Qu'ils avaient dérobée aux robes des comètes? Puis, comme pour revoir leurs sublimes conquêtes, A peine descendus, ils remontaient encor.
SABBAT. (IMITÉ DE L'ALLEMAND.)
La lune traîne Ses longs rayons, Et sur les monts Et dans la plaine, Entendez-vous Ce bruit étrange? C'est la phalange Des loups-garous.
La ronde des sorcières Tourne, Tourne, Tourne, Tourne, La ronde des sorcières Tourne sur les bruyères.
Par sauts, par bonds, Viennent les gnomes; Puis les fantômes, Puis les démons; Et pour la danse Plus d'un pendu Est descendu De la potence.
Tous ces êtres hideux Tournent, Tournent, Tournent, Tournent, Tous ces êtres hideux Tournent autour des feux.
Ce sont vos fêtes, Venez, damnés! Guillotinés, Portez vos têtes! Et vous, corbeaux, Criez de joie, Car votre proie Sort des tombeaux.
Les morts, sous leur suaire, Tournent, Tournent, Tournent, Tournent, Les morts, sous leur suaire, Tournent dans la nuit claire.
Le roi d'enfer, Sombre et livide, A tout préside; C'est Lucifer. L'horrible foule, A ses accents, En flots pressants, S'agite et roule.
Et le bal monstrueux Tourne, Tourne, Tourne, Tourne, Et le bal monstrueux Tourne..... et fait peur aux cieux.
Mais, comme un rêve, Tout a passé, Tout a cessé, Le jour se lève. A l'Orient, Le ciel est rose, L'insecte cause Avec le vent.
Du coq la voix sonore Chante, Chante, Chante, Chante, Du coq la voix sonore Chante une belle aurore.
G. DE V. (GUY DE VALMONT).
SONNET.
Un nuage a passé sur votre ciel, Madame, Cachant l'astre éclatant qu'on nomme l'Avenir, La douleur a jeté son crêpe sur votre âme Et vous ne vivez plus que dans un souvenir.
Tout votre espoir s'éteint comme meurt une flamme, Aucun lien parmi nous ne vous peut retenir, Vous souffrez et pleurez, et votre cœur réclame Le grand repos des morts qui ne doit pas finir.
Mais songez que toujours, quand le malheur nous ploie, Aux cœurs les plus meurtris Dieu garde un peu de joie Comme un peu de soleil en un ciel obscurci.
Et que de ce tourment qui ronge notre vie, Madame, si demain vous nous étiez ravie, Bien d'autres souffriraient qui vous aiment aussi.
TABLE DES MATIÈRES.
Pages.
Lettres de Mme Laure de Maupassant à Gustave Flaubert. IX
Lettre-Préface. XXV
Le Mur. 1
Un Coup de soleil. 9
Terreur. 13
Une Conquête. 17
Nuit de neige. 27
Envoi d'amour. 31
Au Bord de l'Eau. 35
Les Oies sauvages. 49
Découverte. 53
L'Oiseleur. 57
L'Aïeul. 61
Désirs. 65
La Dernière Escapade. 69
Promenade. 85
Sommation. 89
La Chanson du rayon de lune. 95
Fin d'amour. 101
Propos des rues. 109
Vénus rustique. 117
APPENDICE. VERS INÉDITS:
Dernière soirée passée avec ma maîtresse. 147
Souvenirs. 151
L'Espérance et le Doute. 153
Le Sommeil du mandarin. 155
Enfant, pourquoi pleurer? 157
Le Moulin (fragment). 159
Sabbat. 161
Sonnet. 165
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Liste des modifications:
Page 7: «sont» remplacé par «son» (Son œil, son front, sa bouche humide et ses cheveux!) Page 126: «heurtaint» par «heurtaient» (D'invisibles oiseaux heurtaient leur vol aux branches) Page 140: «Quant» par «Quand» (Quand tout redevint blanc sous le soleil levé)